‹ Calvin: sa vie, son œuvre et ses écritsChapitre 25 sur 92 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

rédigèrent un mémoire où ils expliquaient leur conduite. L'affaire du pain sans levain n'avait été pour leurs adversaires, disaient-ils, qu'un prétexte. Ils savaient de bonne source que le projet de se débarrasser d'eux datait de loin ; qtie ce projet, chez quelques-uns des meneurs, se liait à celui de ramener le catholicisme, et que, à Lyon par exemple, des marchandises avaient été livrées à certains négociants genevois, payables, disait le contrat, quand Genève aurait chassé les ministres et rétabli l'ancien culte. Ils déclaraient, enfin, n'avoir point refusé la Cène à cause de la question du pain, mais à cause de l'indignité patente de ceux qui l'exploitaient. Ces explications adoucirent fort les esprits; nos deux exilés, partis pour Zurich, y trouvèrent l'accueil le plus bienveillant, et, à leur tour, se montrèrent plus disposés à faire quelques concessions, non aux émeutiers de Genève, mais à l'Église helvétique. BuUinger, l'ami de Calvin, demanda au synode d'intervenir auprès du Conseil de Berne, pour que ce Conseil intervînt auprès de celui de Genève. La démarche fut faite. Berne se montra favorable, et envoya des députés auxquels se joignit Viret ; fixé à Lausanne depuis dix-huit mois, il n'avait pas été mêlé aux querelles de Genève, et il pensait que sa voix, longtemps écoutée, le serait peut-être eocore. Farel et Calvin le suivirent, mais sans entrer sur le territoire genevois; ils attendirent, à la frontière, le résultat des négociations. On consentit à convoquer, le

26 mai, un nouveau Conseil Général; mais rassemblée confirma le décret d'avril, et il y eut une espèce d'émeute conti-e les quelques citoyens qui osèrent voter dans l'autre sens. Le soir, des bandes coururent la ville, hurlant d'ignobles quolibets contre les pasteurs exilés. Les mêmes gens qui leur avaient tant reproché de vouloir brouiller la république avec Berne, s'inquiétaient peu, maintenant, d'offenser Berne en accueillant ainsi sa demande. Le gouvernement vit ces manifestations avec peine; mais que peut un gouvernement contre les gens qui l'ont fait ?

Les exilés se retirèrent à Bâle ; toujours cette Bâle paisible qui apparaissait à Calvin comme son refuge et son repos, et qui ne devait jamais le garder que quelques moments. A peine y était-il qu'il reçut des lettres de Bucer, et Bucer faisait de vives instances pour le ravoir à Strasbourg. Il résista, puis consentit, et, fort tristement, se sépara de Farel, que tant de communes épreuves lui avaient rendu toujours plus cher. C'est de ce moment que date leur correspondance. Heureux, malheureux, Calvin dira toujours tout à son ami. Au milieu d'occupations innombrables, il trouvera toujours du temps pour causer longuement avec Farel. Les protestations d'amitié sont rares, brèves ; mais on les sent d'autant plus vraies, et le commentaire en est dans le fait même de cette profonde et perpétuelle intimité. Calvin, quoique devenu rapidement bien supérieur en renommée,

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ne fut jamais tenté de se croire supérieur à on homme d'une individualité si originale et si forte Farel, d'autre part, ne le fut jamais d'être jaloux d'un ami qu'il savait si plein d'estime pour lui, si éloigné de toute pensée orgueUleuse à son égard. En iM9, Calvin dédie à Yiret et à lui son Corn* mentaire sur l'Épitre à Tite, et c'est, dit-il, parce que sa charge à Genève a ressemble à eeUe que saint Paul avoit commise à Tite. » C'est Farel, c'est Yiret qui lui ont confié Genève, comme Paul confia les Cretois à son disciple; il n^a pas Tair de soupçonner que, malgré cette circonstance, c'est bien plutôt lui qui est Paul, le chef, le maître. Mais il veut aussi que ce livre soit comme un monument de leur «c amitié et conjonction sainte » à tous trois, a J'ai fait, dit-il, ici office de pasteur avec vous, et, tant s'en faut qu'il y eût aucune apparence d'envie, qu'il me sembloit que vous et moi n'étions qu'un. » Mais ce fut surtout avec Farel que l'intimité alla croissant. En marâ<1553, Calvin apprend quie Farel est malade. Il court à Neuchàtel ; il le trouve à l'extrémité, le voit déjà mort, et, non sans peine, offre à Dieu le douloureux sacrifice que Dieu, pense-t-il, va lui demander. Mais Farel revient à la vie. Un flaois après : « Puisque ma douleur, écrit Calvin, t'a enseveli avant le temps, fasse le Seigneur que ton tour vienne de m'ensevelir aussi, et que l'Église te voie me survivre ! C'est le bien de l'Église que je demande là, et aussi mon avantage privé, car je serai plus tôt délivré

de ce train de guerre, et je n'aurai pas à pleurer ta mort. »

Strasbourg accueillit Calvin avec joie. Le Conseil de la ville l'autorisa à donner des leçons publiques sur l'Écriture sainte, et ensuite à organiser en Église les réfugiés français que la persécution avait jetés dans Strasbourg. On lui prêta, pour leur culte, l'église des Frères Prêcheurs, aujourd'hui le Temple-Neuf. Mais il paraît qu'en lui fournissant abondamment les moyens d'exercer son zèle, on oubliait un peu de lui fournir les nécessités de la vie. Ses lettres nous le montrent dans une vraie misère, réduit à faire vendre, pour se procurer quelque argent, les livres qu'il avait laissés à Genève. Du Tillet, l'opulent chanoine, dans cette même lettre où il tâchait de lui persuader que ses malheurs pouvaient bien être un châtiment du ciel, lui avait offert de l'argent. Calvin ne relève pas ce que cette offre, ainsi encadrée, avait d'étrange; il refuse, mais sans vouloir apercevoir là autre chose qu'un dernier reste d'amitié. « Vous me faites, dit-il, une offre dont je ne puis vous assez remercier, et ne suis pas tant inhumain que je n'en sente la gratuité si grande.... Mais je m'abstiendrai de charger tant que possible un chacun, principalement vous, lequel en avez eu trop de charge le temps passé. Pour le présent, ma nourriture ne me coûte rien. Aux autres nécessités fournira l'argent des livres, car j'espère que vous daignerez m'en donner

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d'autres au besoin. x> Et il reprend le fil de sa vigoureuse réponse aux sophismes du 'protestant redevenu chanoine. « Du Tillet m'offrait de Targent, écrit-il ensuite à Farel, mais à un trop gros intérêt. Ne parlait-il pas de me convertir? » Farel aussi, établi à Neuchâtel, lui en avait offert, et Calvin refuse également, a Merci à tous mes frères pour leurs charitables offres, pauvres âmes qui voudraient faire Taumône à plus pauvre qu'elles encore. Mais je me suis promis de ne rien accepter de toi, ni de nos amis communs, tant que je n'y serai pas absolument contraint. Les livres que j'ai laissés à Genève payeront mon hôte jusqu'à l'hiver prochain. Le Seigneur fera le reste *. »

Sa vie se partageait donc, à Strasbourg, entre les fonctions pastorales etles-travaux théologiques. Il préparait la seconde édition de Y Institution Chrétienne. Comme pasteur, il avait à prêcher tous les soirs; comme professeur, il donnait chaque matin une leçon sur l'Évangile de saint Jean, et il amassait) chemin faisant, les matériaux de l'important commentaire qu'il ne devait publier qu'en 1563. Ces leçons, comme à Genève, attirèrent bientôt la foule, mais une foule plus lettrée, telle que pouvait la fournir une ville déjà savante, tandis que Genève ne devait le devenir que par

* 15 avril 1539.— Les lettres de GaWin à Farel sont en latin, celles à Du Tillet sont en français. On distinguera sans peine, ici et partout ailleurs, quand nous citons textueUement ou quand nous traduisons.

Calvin. La France, d'ailleurs, continuait d'envoyer chaque jour son contingent de fugitifs, avides de la Parole sainte, avides aussi de voir et d'entendre l'auteur de V Institution; il en venait encore que rien ne chassait' de leur patrie, mais qu'attirait le renom du professeur, et plus d'un, venu en curieux, s'en retourna pour aller braver les rigueurs qui avaient chassé les autres. Le Conseil était heureux des hommages dont le nouveau professeur était l'objet. On lui donna le droit de bourgeoisie, prisé très-haut dans la vieille cité impériale. On augmenta son salaire. Tout se réunissait pour qu'il n'eût plus rien, ce semble, à regretter ni à désirer.

Et cependant il la regrettait toujours, cette dure vie que lui avait faite Genève. Au milieu d'une cité calme et studieuse, il regrettait celle qui n'avait guère su, jusqu'à ce jour, que manier l'épée, et porter dans la vie civile toute les licences de la guerre. Entouré de la plus bienveillante admiration, il regrettait ces deux années où on l'avait abreuvé de contradictions et d'ennuis. Non qu'il allât jusqu'à formuler positivement ni même jusqu'à concevoir le désir de se replonger dans ce chaos; il n'en parle, au contraire, dans ses lettres.

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qu*ayec efroi, ayec horreur. Mais quel homme est bien sûr de ses sentiments véritables? Derrière ceux que Calvin exprimait si vivement, il y en avait un autre, vivace, intime, enraciné dans sa conscience : c'est que sa tâche était à Genève, sa place à Genève. Pur instinct de domination, a-t-on dit; il n'était à Strasbourg qu'un ouvrier, et, à Genève, il avait entrevu la possibilité d'être le maître. Soit ; mais en quoi cela exclurait-il le sentiment d'une grande tâche à remplir, d'une sérieuse et suprême responsabilité devant Dieu et devant les hommes? Il ne s'est fait aucune grande œuvre dans l'Église qu'on ne pût aussi attribuer à l'ambition, au despotisme. Puis, avec ce qu'était alors Genève, les sentiments" que l'on prête à Calvin l'auraient plutôt conduit à y renoncer pour jamais, et à se chercher ailleurs un peuple plus docile, un trône moins chancelant.

Ses regards étaient donc tournés vers elle, et, dès le 4" octobre 1538, moins de six mois après l'avoir quittée, il adresse une longue et touchante épltre à ses « bien-aimés frères en Notre-Seigneur, qui sont les reliques de la dissipation de l'Église de Genève. » Cette Église n'existe plus, à ses yeux, que dans les membres qui sont demeurés fidèles à l'esprit dont il voulut l'animer. Si elle n'a pas été c( dissipée, » comme d'autres, par le vent des persécutions, elle l'a été par ce vent de révolte et d'anarchie que les Libertins ont fait souffler sur elle. Les hommes sont encore là, mais liés unique-

ment par des intérêts, des passions : le vrai lien, le seul qui constitue une Église, la foi agissante et sanctifiante, a été brisé comme un joug. Que vont devenir les « reliques » de ce grand désastre? Calvin, dans d'autres lettres, parle sévèrement de quelques-uns des pasteurs restés à Genève, et qui, sans se livrer positivement aux Libertins, n'osaient rien contre leurs désordres ; mais ici, parlant aux fidèles, il ne veut pas désigner la robe à leur mépris, et il se contente de se taire sur ceux qui la portent sans courage. Que les fidèles cherchent donc leur force en eux-mêmes, ce qui veut dire en Dieu. En Dieu aussi est le lien qui les unit encore et les unira toujours à leur pasteur exilé, car « il ne doit être en la puissance des hommes de rompre un tel lien. » Ce ne sont pas les hommes il est vrai, qui ont fait tout ce mal ; c'est Satan <( usant de leur malice comme d'instrument pour guerroyer. » Et de cette idée, selon Calvin, découle un conseil de charité. « Si vous cherchez vraie victoire, ne combattez point le mal par semblable mal. )) Ne haïssez pas ces hommes qui ne sont point vos vrais ennemis ; ne haïssez que Satan, qui les égare. Et pourquoi Dieu a-t-il déchaîné Satan? Pour vous punir de vos fautes, car n'allez pas croire que vous fussiez sans reproche, et pour faire éclater sa force en votre faiblesse. Que les fidèles s'humilient donc, et ils seront forts. Quant à lui, c'est ce qu'il a fait. Plus il s'est humilié devant Dieu dans le sentiment de sa misère, de sou in-

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suffisance et de ses fautes, plus il s'est senti de hardiesse à protester devant les hommes contre l'iniquité de leurs arrêts, bien sûr que son innocence apparaîtra une fois c< comme l'étoile première du jour. »

Que les fidèles de Genève prennent donc courage aussi. Les ennemis de la vérité se croient c( au but de leur entreprise ; » regardez bien, et a vous trouverez évidemment que toutes leurs voies tendent à confusion. » Encore un peu de temps, et Dieu ressuscitera l'Église; ne sayezvous pas « qu'il donne la couronne de joie à ceux qui sont en pleurs et larmes, qu'il rend la lumière à ceux qui sont en ténèbres, et même qu'il suscite en vie ceux qui sont en l'ombre de la mort? » Veillez donc et priez, et, quant à moi, je prie « le Seigneur de toute consolation vous reconforter et soutenir en bonne patience. »

Ainsi écrivait Calvin, et les fidèles de Genève purent voir ce évidemment, » en effet, que les voies de leurs ennemis « tendaient à confusion. »

La désorganisation de l'Église entraîna celle de l'instruction publique. Qn voulut forcer les régents à faire office de pasteurs, et à distribuer la Cène selon le rite bernois. Amis de Calvin, — un

d'eux était Mathurin Cordier, son ancien maître, — ils refusèrent et furent bannis ; on ferma le collège. Les désordres publics allaient leur train. On avait cependant publié encore une fois des ordonnances très sévères, comme pour montrer qu'on saurait bien les faire sans Calvin ; mais la force morale était partie avec le réformateur, et les ordonnances restèrent encore une fois sur le papier. Quelques condamnations, de loin en loin, avaient lieu, mais insignifiantes, et ne servant, en somme, qu'à aiguiser l'attrait du mal. Tout était relâchement, impuissance, anarchie.

Répudiant donc, en fait, toutes les conséquences de la Réformation, on s'acheminait à répudier là Réformation elle-même, et ce travail intime étaijt déjà assez a:vancé chez plusieurs, com^ plet même chez quelquesruns, comme les événements allaient le montrer bientôt.

En mars 1539, des citoyens montent à l'Hôtelde-Ville pour demander d'être relevés du serment prêté à la confession d^ foi. Ceux-là, pourtant, leur pensée n'était pas de retourner au romanisme ; ils n'en voulaient qu'à la partie morale de l'engagement juré par eux, et, décidés à ne pas l'observer en, ces points-là, ils ne voulaient plus se sentir liés. C'était de la franchise ; mais cette franchise nous peivmet de toucher au doigt l'état des, choses. La confession de foi était une. En renier la morale, c'était, nécessairement, en renier plus ou moins le dogme.

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Vers la même époque, on commence à rendre toute liberté aux prêtres restés dans la ville, chose louable si ,c'eût été tolérance, mais, dans le cas présent, pure faiblesse ou pur abandon de l'Évan- ^le. Les ministres réclament. On mande quelques prêtres qu'on sait avoir dit la messe ; on les renvoie avec quelques mots de remontrance, et ils sont libres de recommencer le lendemain. Rien de mieux, encore une fois, si c'eût été vrai libéralisme ; mais ce n'était qu'un honteux acheminement vers Rome, plus indulgente pour le vice, plus habituée à se prêter aux accommodements entre la terre et le ciel.

Voilà ce que le réformateur suivait des yeux depuis Strasbourg, attendant avec confiance le moment où Dieu tirerait le bien du mal.

Cette ville que Calvin ne perdait pas de vue, deux autres hommes, Tun de plus près que lui, l'autre de plus loin, avaient aussi les yeux fixés sur elle : c'étaient Pierre de la Baume, l'évêque chassé, et le pape Paul III.

, L'évêque pleurait ce siège opulent, sur lequel des princes mêmes avaient été fiers de s'asseoir. Le pape n'avait peut-être pas compris d'abord tout ce qu'il perdait en perdant Genève ; mais les évé-

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nements lui avaient bientôt révélé, surtout pén^ dant le séjour de Calvin, ce que la Réforme gagnait à la possession de cette ville. Les protestants de France avaient commencé à voir en elle leur capitale religieuse, citadelle et temple à la fois, refuge dans les défaites, base d'opérations quand on marcherait en avant.

Ce fut donc avec joie que le catholicisme apprit Texil du chef» et les désordres auxquels son départ lâchait la bride. Il suivait avidement les progrès de ce mouvement rétrograde qui ramenait certains Genevois vers Rome, mauvais catholiques, sans doute, après avoir été de non moins mauvais protestants, mais catholiques, mais disposés à rentrer dans la grande unité extérieure, et c'était tout ce qu'on voulait. On comprenait, pourtant, qu'il fallait agir avec prudence, et que ces mauvais catholiques, brusquement effarouchés, pourraient bien se retrouver protestants, peut-être même plus qu'avant. Un, pourtant, était déjà tout gagné : c'était — on le sut plus tard — l'ancien syndic Jean Philippe, un de ceux qui avaient le plus contribué à l'exil de Calvin. Il alla à Lyon pour s'aboucher avec l'évêque, et l'évêque faisait partie d'une espèce d^ comité organisé principalement dans le but de reconquérir Genève. Dans ce comité siégeaient les archevêques de Lyon, de Besançon, de Vienne, de Turin, et les évoques de Lausanne, de Langres et de Carpentras.

Ce dernier, Jacques Sadolet, était un des

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hommes les plus instruits de TÉglise romaine, un des meilleurs aussi. Secrétaire de Léon X, mais de Léon X homme d'esprit beaucoup plus que du pape, il s'était enthousiasmé de cette renaissance littéraire, poétique, mythologique, dont un pape né Médicis s'était fait le centre et le patron. Personne ne l'avait célébrée en plus beaux vers; personne ne s'était plus poétiquementfâché contre cette absurde Réforme qui venait troubler le beau ciel de la Rome de Léon X, tout occupée de statues, de tableaux, de musique et de fêtes. Ce fut un triste jour pour le secrétaire du pape que celui où on vint lui dire qu'il fallait aller à Carpentras. Il voulut au moins s'y faire suivre de tout ce qui lui rendrait quelque peu son Italie, manuscrits antiques, objets d'art, tableaux. Il embarqua tout cela, et tout cela périt en route. Ses lettres sur ce malheur sont touchantes. Il ne pleure pas des trésors, mais des amis, et la plaie saignera longtemps.

Du reste, curieux caractère à étudier. Il est savant, il est pieux, il est large; il professe pour Mélanchthon une véritable amitié ; il passe et repasse à tout moment sur le grand chemin de la Réforme, et toujours il trompe agréablement les catholiques, désagréablement les protestants, en se retrouvant catholique, évêque, cardinal, prêt à écrire, au besoin, contre ceux dont il a paru s'approcher.

Ce fut lui que le comité de Lyon chargea d'é-

crire, non pas contre les Genevois, mais aux Ge* nevois. On lui recommanda même de les flatter, de les caresser, de mettre habilement tous leurs maux, non sur leur compte, mais sur celui de la Réforme et des réformateurs, et de leur peindre, enfin, le catholicisme, TÉglise, comme le port, le repos, la paix dans ce monde et le salut dans Tautre. Ce thème déplaisait d'autant moins à Sa* dolet qu'il se Tétait évidemment fait, depuis longtemps, à son usage. Esprit à la fois aventureux et timide, il trouvait commode d'avoir à côté de lui une Église dont l'autorité le rassurât sur ses propres idées, le soutint dans ses luttes contre les idées d'autrui, et, en définitive, le dispensât d'avoir ou de formuler une opinion sur tant de points plus ou moins ébranlés.

Son épttre « au sénat et peuple de Genève » est un morceau unique, en son genre, au seizième siècle. Il ne le serait pas aujourd'hui; nous pourrions même dire qu'il a servi de modèle à la plupart des apologies catholiques publiées depuis trente ans. Comme lui, on s'est mis à laisser de côté tous les détails pour ne prêcher que l'Église, l'autorité, l'unité ; ce repos qu'il offrait aux Genevois, on l'a offert de la même manière à tous les peuples, couvrant de ce mot séducteur cet autre mot qui effrayerait : abdication.

Sadolet commence donc par flatter. « Pour vrai, dit-il, très-chers, ce n'est pas dès maintenant que j'ai telle volonté et bonne affection envers vous...

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