LIVRE TROIfiiiMJB. tB
il entendait, il exigeait que chacun en usât. De là des mesures qui ne peuvent guère non plus trouver grâce devant nos idées plus larges^ mais qui, vues à leur jour, s'expliquent, sinon se justi*fient. Calvin trouvait tout simple que le peuple ignorant fût contraint d'aller à l'église^ comme on contraint les enfants d'aller à l'école ; le pasteur, responsable de leur instruction religieuse, devait pouvoir les obliger de venir chercher ce qui leur manquait, et l'État chrétien pouvait tout aussi na« turellement imposer le sermon, le catéchisme, que l'État guerrier imposait les eiereices militaires. Il y eut, cela va sans dire, des gens qui ne voyaient là qu'une continuation du régime catholique^ et qu'une fâcheuse ressemblance entre le sermon et la messe ; les gens de la campagne, surtout, eurent quelqi;ie peine à comprendre que, la messe abolie, on eût encore besoin d'être asgidu dans la maison Ae Dieu* La contrainte matérielle fut cependant tb^ rement employée* On vit souvent les pasteurs de campagne parcourir leurs villages, le dimanche matin, pour presser les gens de se rendre au culte ; Calvin lui-même fit plus d'une fois cette tournée dans les localités suburbaines des Eaux-Yives et du Petit-Saconnex« Rien ne lui semblait au-dessous ^e lui pourvu que l'œuvre se fit, que l'armée chré*tienne se recrutât^ et que Genève, peu à peu, devint la citadelle qu'il rêvait. Esclave lui-înêmë de ce glorieux idéid, ne nous étonnons pas trop qu'il lui iacrifiât^ M besoin, la liberté des autres.
Dans ce laborieux eofantement de la Rome protestante, un des grands soucis du réformateur était de ne pas avoir en ses collègues des ouvriers tous dignes de la tâche. Nous le voyons, peu après son retour, se féliciter de deux choix qu'on vient de faire ; Blanchet et De Geneston, écrit-il à Farel, promettent d'excellents pasteurs, et le peuple les aime. Quelques autres, en particulier Gop et Des Gallars, le secondent avec non moins de zèle et de succès. Mais d'autres étaient incapables ou indignes. De 1542 à 1546, cinq durent être renvoyés. Calvin avait fait tous ses efforts pour garder Viret et pour ravoir Farel. Mais Farel avait dû rester à Neuchâtel, et Viret retourner à Lausanne. Dieu voulait que Calvin eût seul la responsabilité de l'œuvre.
L'œuvre se faisait donc. Elle se faisait dans la masse, dansl'enseiçble, régularisé, façonné, meurtri parfois mais en même temps vivifié ; elle se faisait aussi dans le secretdes consciences, disciplinées par un homme, régénérées par l'Esprit de Dieu. a L'Esprit souffle où il veut, » dit l'Écriture. 11 soufflait, puissant et vivifiant, à travers ces lois et ces moyens qui nous sembleraient plutôt, aujourd'hui, les expédients d'une Église faible, usée, mourante. Ces paysans du pays de Gex et du Chablais, si éloignés encore, semblait-il, comme ceux des villages genevois, de comprendre seulement ce dont il s'agissait, — la persécution allait les trouver, quelques années plus tard, inébranlables
^ans leur foi, et prêts à tout souffiîr plutftt que d'abâûdonner ces assemblées auxquelles il avait d'abord fallu les amener presque par force. Mêmes progrès, mêmes transformations à Genève. On commençait à voir se dessiner ces graves et belles physionomies qui allaient plus tard figurer, en si grand nombre, dans la magistrature, dans le clergé, dans tous les rangs de la nouvelle cité.
Un de ces hommes était surtout cher à Calvin, — le syndic Ami Porral. Converti un des premiers, en 1532, aux idées évangéliques, il avait concouru plus que personne à les faire triompher ; c'était aussi grâce à lui, en grande partie, que Genève avait obtenu des Bernois, en 1536, le secours qui sauva son indépendance. Nul, dans la république, n'avait mieux compris que lui ce que Genève pouvait attendre de la Réformation, mais de la Réformation conséquente, et nul n'avait mieux secondé Calvin dans ses efforts pour la faire comprendre ainsi de tous. Mais Dieu ne permit pas qu'il vit les fruits de son zèle ; il mourut en juin 1542, et c'est Calvin qui a raconté sa mort, a Nous lui parlâmes en peu de mots, écrit-il à Farel, de la croix, de la grâce de Jésus-Christ, et de la vie éternelle ; il répondit qu'il recevait ce message de Dieu avec autant de certitude que si un ange même lui apparaissait. Puis, ayant fait venir des gens avec qui il éiait brouillé, il leur tendit la main^ et exhorta tous les assistants à demeurer unis en la communion de l'Église. Enfin, se sentant défaillir, il dit avec
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Siméon i Seigneur, tu laisses maintenant ton ser« Titeur aller en paix, selon ta Parole, car mes yeux ont ¥U ton salut. -*^ Et peu après, il rendit son 4me sainte au Seigneur. » De tels amis pouvaient eonsoler Calvin de bien des tracasseries ; leur auto* rite morale, plus encore que leur autorité de magistrats, lui était une arme puissante contre toutes les difficultés.
La période comprise entre 1841 et 1546 fut donc relativement paisible. Les désordres punis étaient généralement peu graves, ou, même graves, ne présentaient généralement pas un caractère d'immoralité systématique, d'opposition directe et calculée. Calvin eut parfois à faire punir de Vamende ou de la prison les fils de magistrats qui avaient noblement servi la patrie et la Réforme ; mais ces magistrats savaient comprendre ce que réclamaient encore et la Réforme et la patrie, et ils restaient loyalement les amis du réformateur. En somme, on pouvait bien murmurer encore quelquefois contre les Ordonnances, contre Calvin; quant à se révolter, nul n'y songeait, et nul, d'ailleurs, n'eût osé laisser voir qu'il y songeât, car on ne pouvait mettre en doute que la volonté générale ne fût pour cet ordre de choses. Le Consistoire ne
céda-t-il jamais à la tentation de faire montre de son autorité? CaMn eut-il toujours assez de modération et de sagesse pour n'approuver, en fait de sévérités, que ce qui était vraiment nécessaire en vue du but poursuivi? Noua ne voudrions pas l'affirmer. Mais les détails se perdaient dans Tensemble, et Genève, vue du dehors, commençait à offrir le spectacle qui pouvait le mieux la recom* mander au respect du monde protestant. Arrivés dans son sein, les étrangers dignes d'elle n'apercevaient non plus rien qui les fît changer d'avis. Un d'eux, réfugié lyonnais, s'écriait un jour : « Qu'on est heureux de voir si belle liberté dans cette ville ! » — c( Belle liberté ! dit une femme du peuple. On était forcé, autrefois, d'aller à la messe, et on^est forcé, maintenant, -d'aller au sermon. » La bonne femme, nous l'avons déjà reconnu, n'avait pas tout à fait tort; mais le réfugié avait raison, car il se plaçait au vrai point de vue. La liberté, pour lui, pour toute la France protestante, pour l'Allemagne de Luther, pour tous ces millions, enfin, de gens plus ou moins persécutés, c'était celle dont on jouissait à Genève, celle de servir Dieu selon l'Évangile restauré. Volontiers il lui sacrifiait, à celle-là, toutes les autres, et ce n'était d'ailleurs même pas un sacrifice, tant la compensation paraissait grande. Ainsi firent ces milliers et ces dix milliers de fugitifs, qui, comme lui, sous le joug de Calvin, se trou-^ valent libres et remerciaient Dieu,
On s'habituait donc à regarder de toutes parts à rÉglise de Genève, au chef de l'Église de Genève. Strasbourg avait renoncé à le ravoir ; aucune autre Église n'essaya, que nous sachions, de l'attirer à son service. Calvin à Genève, c'était, comme le pape à Rome , un fait acquis à l'histoire. Nul ne songeait à s'étonner , encore moins à se scandaliser, qu'il ne payât plus de sa personne aux combats d'avant-poste. ,
On ne pouvait, du reste, douter qu'il ne se trouvât tout prêt, le cas échéant, à retourner dans la mêlée, comme le prouva, en 1543, l'affaire de Metz. Farel, appelé par les Réformés de cette ville, puis chassé avec un grand nombre d'entre eux, était à Strasbourg. Calvin alla l'y trouver, et il ne tint pas à lui qu'ils n'allassent a tout droit à Metz, combien que ce ne fût pas sans danger, » cpmme il le dit dans une lettre au Conseil de Genève ; et le danger était tel, en effet, que les magistrats de Strasbourg ne permirent pas cette tentative.
Cette lettre au Conseil nous révèle, ainsi que d'autres écrites pendant ce voyage, dans quelle atmosphère tourmentée s'agitaient toutes les affaires de l'Europe. La bataille religieuse et la bataille par les armes se croisaient et s'entre-croi-
saient toujours plus. Les incendies de la^ guerre joignaient leurâ lueurs à celles des bûchers ; Tempereur et le roi de France semblaient avoir juré de ne mettre fin à leurs querelles que lorsque la guerre aurait achevé Tœuvre des persécutions, et réduit l'Europe en un désert. Vienne une trêve, ^t François l" emploiera aux exterminations de Mérindol et de Cabrières les loisirs que lui laissera Charles-Quint. Puis, à Textrémité de cette Europe ravagée, apparaissait sans cesse le fantôme du Turc, « lequel, écrit Calvin en juillet, descend avec fort grande puissance pour assaillir TAllemagne par trois côtés. » C'était déjà miracle que les Turcs n'eussent pas, depuis longtemps, réaÛsé leur incessante menace. Ils pouvaient, en quelques campagnes, s'emparer de TEurope entière, et mettre sous un même joug protestants, catholiques, l'empereur et le pape, Rome et Genève. Ajoutez aussi les terreurs que ramenait incessamment la peste, toujours établie en quelques villes, toujours menaçant toutes les autres.
Ce fléau visita plusieurs fois Genève. Il a été dit, de nos jours, que les pasteurs se refusèrent à remplir auprès des pestiférés les devoirs de leur ministère. Nous écrivons l'histoire de Calvin, et nous pourrions nous en tenir à montrer Calvin ne refusant point, pas plus qu'il n'avait refusé à Strasbourg, lors de son pastorat dans cette ville. Mais il vaut mieux que nous reprenions toute l'affaire.