‹ Calvin: sa vie, son œuvre et ses écritsChapitre 41 sur 92 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

profonde et inaltérable piété. Luther, non moins pieux, et, dans les grandes occasions, non moins sérieux, sait rire et aime à rire ; les angoisses de sa jeunesse n'ont pas détruit ce fond de verve joyeuse et pétulante. Calvin a moins souffert dans son esprit, dans sa conscience; mais toutes les choses de la terre ont conspiré, dirait-on, de ne se montrer à lui que par leurs côtés graves, et on ne Yoit guère à quel moment des dispositions différentes auraient pu se développer en lui. Dans toute sa correspondance, une seule fois il parle de rire, et c'est d'autant plus méritoire qu'il vient d'être obligé de passer la plume à son secrétaire, un rhumatisme lui « donnant si rude sur l'épaule » qu'il ne peut plus « jeter coup de plume. » Mais M. de Falais, à qui il écrit, venait d'avoir un fils, et la joie paternelle s'était épanchée, à ce qu'il parait, en une lettre semée de quelques plaisanteries. Calvin ne veut pas rester en arrière. Mais ce ne sera qu'un éclair ; le rire jaillira du grave pour s'y replonger au même instant. «Je prie notre Seigneur qu'il lui plaise vous avoir en sa sainte garde, vous conserver la bénédiction qu'il vous a donnée, jusqu'à ce que vous en voyiez le fruit pour en recevoir plus ample consolation et joie. Il me fait mal que je ne puis là être avec vous du moins un demi-jour, pour rire avec vous, en attendant que l'on fasse rire le petit enfant qui crie et pleure. Car c'est la première note pour entonner au commencement de cette vie, pour rire à bon escient quand nous en serons

sortis.» Voilà donc, selon lui, la «première note » de la vie, celle qui doit donner le ton : Pleurer. Rire n'est qu'une dissonance, permise, il est vrai, mais à condition de se résoudre au plus vite dans le ton premier, normal, qui ne changera qu'au seuil des félicités éternelles.

Ne nous étonnons donc pas qu'il se soit si peu occupé de nous conservei* les détails de ses joies ou de ses peines. Peines et joies, devant l'éternité, ne sont rien, et c'est devant l'éternité qu'il se plaça toujours, non devant la postérité. Ne regrettons pas trop d'avoir si peu de traits intimes à entremêler dans son histoire ; notre récit n'en sera que mieux la reproduction de sa vie, telle qu'il l'entendait en vue du but. Si, dans les pages qui précèdent, nous en avons réuni quelques-uns, empiétant de quelques années sur la période que nous avons maintenant à parcourir, c'était pour n'avoir plus à considérer de longtemps que le réformateur à l'œuvre, Touvrier à sa tâche. Nous ne nous arrêterons plus que deux fois, — la première, au lit de mort d'Idelette, la seconde, au lit de mort de Calvin.

«OBfMAIRE

I. Rédaction et votation des Ordomumees Becléitoitiques. — II. Esprit et ce code. — - Analyse. ~ Quatre Ordres dans l'Ëglise. — Les pasteurs et le ministère pastoral. <— Le Consistoire, ses fonctions et ses droits. — L'excommunication. — Les causes matrimoniales. — Les diacres. — Gomment CaWin entendait Tunion de rËglise et de l'Etot.

III. L*ordre et la paix semblent assurés. — Le nom du Christ dans les armoiries de Genèye. — La liturgie. — La prédication. -^ Le chant sacré. — Le psautier. — L'instruction religieuse. -^ Cahin veut que la foi, réglée parles formulaires de l'Eglise, soit néanmoins, pour chacun, raisonnée, réelle, personnelle. — Mesures diverses prises dans ce but. — On chasse quelques pasteurs indignes. — L'œuvre marche; la vraie réformation s'enracine. — Le syndic Porral.

IV. Genève au dehors. •— Genève partout considérée, malgré ses lois sévères, comme la cité libre.

V. Calvin en route pour Metz. — Triste état de l'Europe. ~ La peste à Genève. — Caractères du dévouement chez Calvin. — Ses collègues de 1542.

VI. Ses ouvrages pendant cette période. — Ëcrit satirique contre la ' faculté de théologie de Paris. — L'Exhortation à Charles- Quint.

^ De la servitude et de V affranchissement de la volonté humaine. — Traité sur la divinité de Jésus^Christ. —Les Scholies

sur l'admonition de Paul 111 à l'empereur, — V Excuse aux Nicodémites. — V Avertissement sur les reliques. — Plusieurs de ces écrits rappellent le genre de Luther.

VII. Écrits contre les Libertins dits spirituels. — Leur système. — Les Libertins genevois l'adoptent, au moins en fait et comme arme contre la législation calviniste.

VIIL La lutte recommence. — Deux Genève, celle de Calvin, celle des Libertins.,— L'une des deux devait périr. — <'e qu'étaient et ce que valaient les Libertins. — IX. Affaire d'Ameaux. — Procès de Gruet. — Rôle d'Amied Perrin. — Premiers débals sur l'excommunication. — Perrin en révolte ouverte. — Perrin arrêté conune traître. — Une scène à l'Hôtel-de-Ville. — Courage de Calvin. — Réconciliation. — X. Nouveaux désordres. — Perrin premier syndic. — Proclamation chrétienne inspirée par Calvin. — Courte trêve. — Procès de Monnet. — Querelle des noms de baptême. — Berthelier, chef des Libertins. — Encore l'excommunication. — Le 3 septembre 1553. — Calvin se croit sûr d'être banni. — Sa position, au contraire, s'améliore. — Farel reçu avec honneur.

XI. Nouvelle trêve. — Tout recommence. — Question des réfugiés. — Les vrais Genevois et la vraie Genève. — Insultes aux réfugiés et mesures prises contre eux. — Le gouvernement les favorise, et beaucoup sont reçus bourgeois. — Les Libertins recourent à Témeute. — Ils sont vaincus. — Supplices et exils. — Triste conduite des Libertins exilés.

XII. Triomphe définitif de Calvin. — Ce qu'il avait eu à souffrir durant ces dernières luttes. — Épreuves domestiques. — Dernières années et mort d'Idelette de Bure. — La douleur chez Calvin.

XIÏI. Coup d'œil sur ce qui va suivre. — Affaire de Castalion. — Bolsec. — Sa vie. — Ce n'est qu'en haine de Calvin- qu'on s'est intéressé à lui. ~ Sa condamnation. — Son livre contre le réformateur.

XIV. Servet. — Quelques observations préliminaires. —XV. Servet à Paris, à Lyon, à Vienne. — Sa correspondance avec Calvin. — Ses hardiesses panthéistes.— Est-il vrai que Calvin fut son dénonciateur à Vienne? — Impossibilité, pour la Réforme, pour Genève surtout, de se montrer indulgente envers Servet. — Ce qu'on dirait si elle l'eût été. — XVI Le procès. — Pourquoi Servet était venu à Genève. — Il est emprisonné. — Premiers interrogatoires. — Les Libertins travaillent à le sauver. — Berthelier ; Colladon. — Phases diverses. — XVII. Servet se croit sur le point de vaincre. ^ Sa victoire entraînait l'exil de Calvin, b chute de tout l'éta-

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blisâement calviniste, doctrine et discipline. — Angoisses deCalvin. — ^Farel le rassure et l'encourage. — Servet demande que Calvin soit mis en accusation. — Il change de langage. — Ses souffrances dans la prison. — XVIII. Les Églises suisses, consultées, se prononcent à l'unanimité contre Servet. t- Les gouvernements, consultés aussi, ne sont pas moins unanimes. — Genève ne peut plus ne pas condamner. — Derniers efforts des Libertins en faveur de Servet. — Condamnation. — Calvin n'avait pas demandé le bûcher, et il demande que le glaive soit substitué au feu. ~ XIX. Dernière entrevue avec Servet. — Farel. — Tristes détails. — Le supplice. — XX. Dernier coup d*œi] sur le tout. — Calomnies diverses. — L'intolérance de Calvin et l'intolérance romaine. — Son traité De la punition des hérétiques. — Côté grandiose, héroïque, de ces rigueurs qui nous révoltent.

Voilà donc Calvin rentré à Genève, et ((tellement reçu de singulière affection, nous dit Bèze, par ce pauvre peuple affamé d'ouïr son fidèle pasteur, qu'on ne cessa point qu'il ne se fût arrêté pour toujours, » car le conseil de Strasbourg avait d'abord refusé de faire plus que de le prêter aux Genevois. Strasbourg céda enfin, non sans peine, aux sollicitations de Genève. Calvin conserva le droit de bourgeoisie; on avait voulu lui continuer son traitement de professeur, mais il avait refusé.

Nous l'avons vu, dès sa première audience en Conseil, demander qu'on s'occupât sans délai de la rédaction des Ordonnances. La commission nommée se mit à l'œuvre le 16 septembre, et, dès le 28,

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nous voyons le Conseil convoqué pour examiner le projet élaboré par elle. Mais, dit à ce jour le registre, «plusieurs seigneurs conseillers n'ont pas été obéissants à comparoltre pour aviser sur les Ordonnances touchant la religion. » Était-ce déjà un commencement d'opposition? Était-ce frayeur des difficultés de Tœuvre, ou peut-être aussi des obstacles que rencontrerait l'application? — Nous ne le savons pas. Le lendemain, dans une séance à laquelle les absents de la veille sont convoqués « sous le serment, » c'est-à-dire sous peine d'être admonestés, s'ils y manquent, comme infidèles à leursermentde conseillers. On commence l'examen, lequel se poursuit jusqu'au 27 octobre. Le projet, définitivement amendé, est soumis, le 9 novembre, au Conseil des Deux-Cents, puis, le 20, au Conseil- Général. Quoique votées, les Ordonnances subissent encore quelques remaniements, et la votation définitive a lieu le 2 janvier 1542. C'est de ce jour que date, légalement, la république calviniste.

Calvin, dans ce code, se place résolument, absolument, sur le terrain de TÉvangile. Tout ce qu'il peut emprunter à la primitive Église, il le prend; ce que cette Église ne lui fournit pas, il le crée, mais en s'inspirant strictement de ses traditions, de son esprit. Cet esprit, il veut que les mœurs pu-

bliqueset privées le reflètent comme les institutions; il est convaincu, en outre, qu'on ne saurait l'altérer en l'accentuant, et que les plus sévères des législateurs antiques peuvent servir de guides au législateur chrétien. Le triomphe de l'Évangile sera d'obtenir plus encore que n'obtinrent ces hommes; les droits de l'État chrétien ne sauraient être moindres que ceux de l'État païen. L'État, par conséquent, peut et doit faire, au nom de Dieu, toutes les lois qui lui paraîtront devoir concourir à l'établissement et au maintien du règne de Dieu sur la terre. Le temporel et le spirituel seront suffisamment séparés, selon Calvin, par le fait que la surveillance des délits et l'application des peines seront l'œuvre d'un corps spécial.

Mais ce cojps, partie importante de l'Église, n'en sera pourtant pas la tête. «Il y a, dit l'Ordonnance, quatre ordres ou espèces de charges que Notre Seigneur a institués pour le gouvernement ordinaire de son Église, assavoir les Pasteurs, puis les Docteurs, après, les Anciens, quartement les Diacres. » Le Consistoire n'est que le corps des Anciens, troisième ordre, auquel Calvin adjoint le premier ordre, les pasteurs, considérés dans ce cas, selon le langage et l'usage des premiers siècles, comme Anciens.

L'ordonnance traite donc d'abord des pasteurs, «que l'Écriture nomme aussi aucunes fois surveillants ou Évêques, Anciens et Ministres. » Leur charge est «d'annoncer la Parole de Dieu pour en-

doctriner, admonester et reprendre, tant en public qu'en particulier, administrer les sacrements, et faire, avec les Anciens, les censures ecclésiastiques. » Or, afin que rien ce ne se fasse confusément dans FÉglise,» tout aspirant au ministère devra d'abord être examiné par les pasteurs, et cet examen portera premièrement sur la doctrine, c( assavoir si celui dont il est question a bonne et saine connoissance de l'Écriture ; » secondement, a s'il est propre et suffisant pour la communiquer au peuple;» troisièmement, ce s'il est de bonnes mœurs et a toujours vécu sans reproche. » Cela fait, on lui impose les mains, selon la coutume apostolique, et il est apte à être élu pasteur. C'est la Compagnie qui élit ; mais l'élection est aussitôt communiquée au Conseil, qui envoie quelques-uns de ses membres pour entendre le candidat a traiter de l'Écriture en l'assemblée des ministres. » Le dimanche suivant, on annonce « par tous les temples » qu'im tel a a été élu et approuvé selon l'ordre accoutumé, » mais que, si quelqu'un a des observations à faire, on ait à les communiquer à un des syndics avant le dimanche suivant. Ce jour venu, si aucune objection valable n'a été faite, le pasteur est publiquement installé. L'officiant lui fera ce déclaration et remonstrance de la charge en laquelle on l'ordonne, » avec « prières et oraisons, afin que le Seigneur lui fasse la grâce de s'en acquitter. » — Suit la formule du serment qu'il prêtera devant le Conseil.

Voilà le ministère organisé. Les articles suivants traitent de la « bonne police » à établir pour « entretenir les pasteurs en leur devoir, » et comme leur devoir est, avant tout, de faire des progrès constants dans la connaissance des saints Livres, ils se réuniront, un jour par semaine, dans un temple, pour écouter une explication biblique dont tous, à tour de rôle, « tant de la ville que des champs, » seront successivement chargés. Réunis ensuite au lieu ordinaire de leurs séances, ils délibéreront sur ce qu'ils auront entendu. « S'il survient quelque différend en la doctrine, » qu'ils en traitent d'abord ensemble ; « si cela ne suffit, » qu'ils appellent les Anciens ; si cela ne suffit encore pas, a que la cause soit rapportée au Magistrat pour y mettre ordre. » Étrange article ! Il est probable que Calvin, dans le Magistrat, s'est vu luimême, influant souverainement sur la décision à prendre. On ne peut pourtant guère supposer qu'il n'ait pas vu les dangers du principe, ni, encore moins, qu'il ait sciemment sacrifié la dignité de l'Église au besoin d'étaler une influence dont il n'était pas même sûr. Voyons donc plutôt là les nécessités du moment, le besoin de consolider à tout prix un édifice qu'allaient assaillir tant de tempêtes. Peut-être aussi n'est-il pas juste d'attribuer cet article à Calvin. Le Conseil avait longuement retravaillé les Ordonnances, et ses registres font foi que ce ne fut pas toujours selon les vues des pasteurs.

Si un pasteur commet une faute punissable d'après la loi civile, c'est au pouvoir civil à le juger, à le punir, et toute condamnation de cette espèce entraîne déposition.. Les fautes dont la recherche appartient, en droit commun, au Consistoire, seront punies par le Consistoire ; celles qui touchent, plus particulièrement, au ministère, seront sous Tinspection de la Compagnie des pasteurs, laquelle ne recourra au Consistoire qu'après avoir épuisé ses moyens d'action et de correction. Les pasteurs devront, avant chaque communion, « avoir spécialement regard entre eux, pour remédier aux défauts par bonnes censures. » Les Églises de la campagne seront visitées, tous les trois ans, par un délégué de la Compagnie et un délégué du Conseil. C'est l'ancienne visite épiscopale, de tout temps usitée dans l'Église.

Le Baptême ne peut être administré que par un pasteur. On refusera tout parrain qui ne serait notoirement pas en état de « faire promesses à l'Église» d'être spirituellement un père pour l'enfant.

La Cène ne doit se célébrer que dans les temples. Elle aura lieu quatre fois par an, — à Pâques, à Pentecôte, le premier dimanche de septembre, et ce le dimanche le plus prochain de Noël, » car le dimanche seul est d'institution divine, et Calvin n'admet aucune autre fête, pas même Noël.

Le chant, « tant avant qu'après le sermon, »

sera celui des psaumes.

Tout enfant devra assister régulièrement au catéchisme, jusqu'à ce que, suffisamment instruit, il soit admis à a faire en présence de TÉglise profession de sa chrestienté. » Défense absolue de se présenter à la Cène auparavant.

Mais beaucoup de fidèles n'ont pas passé par cette instruction première, et tous ont besoin qu'on la leur rappelle. Ordonné donc « qu'il se fasse Visitation chacun an par les maisons, pour examiner chacun simplement de sa foi, afin que nul ne vienne à la Cène sans savoir quel est le fondement de son salut. )> Cette visite sera faite dans chaque paroisse, avant Pâques, par le pasteur, accompagné d'un Ancien et du dizenier du quartier. Le pasteur devra visiter, toute Tannée, tous les malades, afin a que nul ne meure sans admonition ou doctrine, laquelle lors est à l'homme plus nécessaire que jamais. » — Visite aussi d'un pasteur, chaque semaine, aux prisonniers.

Là se termine ce qui a rapport aux pasteurs.

Malgré quelques changements, les uns bons, d'autres moins, on peut dire que cette partie des Ordonnances est encore en pleine vigueur à Genève.

Une autre ne Test plus, et même depuis assez longtemps : le Consistoire n'a plus guère de commun que le nom avec celui qu'instituait Calvin. C'est, aujourd'hui, le corps administratif de l'Église; c'était, sous Calvin, le gardien des Ordonnances, et, spécialement, un tribunal de mœurs.

Calvin le compose des pasteurs et de douze laïques ; ces douze laïques sont nommés par le Conseil, mais sur préavis des pasteurs, et confirmés, ensuite, par le Conseil des Deux-Cents. Leurs noms sont proclamés un dimanche, et le peuple a jusqu'au jeudi pour communiquer à un syndic les objections quç provoquerait tel ou tel. As jurent devant le Conseil qu'ils rapporteront au Consistoire tout ce qui leur paraîtra mériter blâme ; ils le feront «sans haine ni faveur, mais seulement afin que l'Église soit maintenue en bon ordre et en la crainte de Dieu. » Les Anciens sont élus pour une année ; mais il sera bon qu'on réélise tous ceux qui en paraîtront dignes. Le Consistoire s'assemble tous les jeudis « pour voir s'il y a quelque désordre en l'Église.» Or, l'Église, c'est tout ce qui vit dans le pays. Le Consistoire peut donc citer devant lui qui que ce soit ; mais il ne dispose d'aucune force, ni pour contraindre les gens à comparaître, ni pour faire exécuter ses sentences : il « avertit » le Conseil, et le Conseil « y donne ordre. » Toute faute connue est, de plein droit, sous la juridiction du Consistoire ; quant aux fautes cachées, que nul (( n'amène son prochain en Consistoire » avant d'avoir tâché, selon l'ordre de Jésus-Christ, de c< l'amener en secret à repentance. »

Si le gouvernement dispose seul de la force matérielle, le Consistoire a seul le droit d'excommunier ; autre point important où Calvin avait établi la séparation des deux pouvoirs. Mais nous ver-

roDS bientôt à quels débats ce point donna lieu.

Sera donc excommunié, même en cas de faute secrète, celui qui refusera obstinément de se reconnaître coupable et de s'amender. Sera excommunié, pour un temps plus ou moins long, quiconque aura commis une faute entraînant un châtiment grave. Sera excommunié quiconque « dogmatisera contre la doctrine reçue, » refusant de « se ranger. » Sera excommunié celui qui, après plusieurs avertissements, persistera à s'absenter des assemblées religieuses ; excommunié encore celui qui s'abstiendra volontairement de la Cène, ou qui, invité à s'en abstenir pour un temps, ne fera rien pour y être admis de nouveau. S'il persiste encore six mois, qu'il soit banni du pays pour un an ; qu'il le soit également si, après avoir promis de communier, il continue à s'en abstenir.

Sans approuver tous ces articles, il y a pourtant à rappeler ce que nous disions ailleurs : c'est qu'on ne doit pas les lire sous l'impression du sens odieux que les rigueurs de l'Église romaine ont fait attacher à ce mot d'excommunication. Calvin n'y associe aucune idée mystique de réprobation, de damnation ; il le prend dans son sens primitif, apostolique : excommunier ^ c'était retrancher de la communion des fidèles, et, comme signe visible de ce retranchement, interdire la Cène. Calvin ne fait non plus découler de l'excommunication aucun châtiment temporel; s'il parle de bannissement, ce n'est point pour les excommuniés en général, mais

pour ceux que Texcommunication n'aura pu vaincee, et il fallait bien, en effet, que force restât à la loi. Bref, étant admis le principe, on ne voit guère comment il eût pu être appliqué plus modérément et plus sagement.

Le rôle du Consistoire étant aussi celui d'un tribunal pour causes matrimoniales, les articles suivants forment un code sur la matière. L'autorité paternelle en fait de mariages est consacrée d'abord, puis limitée ; vient ensuite tout ce qui a rapport à Tàge, aux veufs, aux veuves, aux degrés de parenté, aux promesses de mariage, aux fiançailles, aux noces, aux difficultés survenant avant ou après le mariage; au divorce, enfin, car Calvin admet le divorce, le jugeant admis, en principe, dans les paroles où Jésus-Christ le défend « si ce n'est pour cause d*adultère. » Mais il l'entoure de toutes les précautions qui sauvegarderont la sainteté et l'indissolubilité du mariage, — et le mariage, en fait, n'a été nulle part plus saint, plus indissoluble qu'à Genève, sous les Ordonnances de Calvin.

Après les Anciens et le Consistoire, les Diacres, «quatrième ordre du gouvernement ecclésiastique. » Calvin les divise en deux classes : ceux qui recueilleront et administreront le bien des pauvres, et ceux qui s'occuperont des pauvres pour les assister, les soigner, etc. Ceux-ci porteront le nom d'Hospitaliers ; ceux-là, celui de Procureurs. L'Or- (lonnance confirme une mesure déjà prise aussitôt

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après la Réformatioû : un seul établissement de charité, YHôpital Général^ recevra toutes les aumônes, administrera tous les secours. Aucun pauvre ne risquant d'être abandonné, la mendicité est interdite.

Un dernier article porte que « publication et lecture » des Ordonnances sera faite, tous les cinq ans, en Conseil-Général, et que rien n'y sera changé par personne, « sinon qu'il ait été au préalable proposé et conclu par le Petit, Grand et Général- Conseil. »

Plus cette législation a été étudiée, plus on y a vu de choses qui étaient alors nouvelles, progrès incontestables sur toutes les législations antérieures. La forme, parfois, étonne un peu ; on serait tenté de sourire à cette naïveté si éloignée du langage actuel des lois, à ces petits détails qui viennent se mêler aux grandes règles. Mais la grandeur du tout n'en est pas moins évidente à qui la cherche; elle allait, d'ailleurs, apparaître assez dans l'histoire de l'humble peuple à qui cette législation devait donner une si belle place dans le monde intellectuel comme dans le monde religieux.

La suite allait montrer aussi combien le réformateur avait habilement sauvegardé l'indépendance de l'Église, sacrifiée, semblait-il, dans quelques articles, et compromise, dans l'ensemble, par ie fait même d'une si étroite union entre l'Église et l'État. Plus heureuse que ses sœurs de la Suisse allemande, qui avaient et même ont encore pour

évêque le gouvernement civil, l'Église de Genève eut toujours son évéque à elle, la Compagnie des pasteurs ; toujours elle eut son autonomie, gênée, çà et là, par d'inévitables frottements avec le pouvoir politique, mais reconnue et respectée, dans ses traits généraux, comme une indestructible tradition. Sans absorber ni abaisser l'État, l'Église se maintint, à côté de lui, toujours libre, dans la mesure où le réformateur avait entendu qu'elle le fût.

C'était là, du reste, un élément important, indispensable, de son influence au dehors. Une Église qu'on aurait vue sous la main des magistrats d'un si petit État, qui aurait écouté sa voix? Disons mieux : une telle Église n'aurait pas eu même la pensée d'être quelque chose au loin. Mais l'Église de Genève avait été mise en possession d'une individualité libre et vivace. Peu importait, dès lors, qu'elle fût numériquement petite ou grande, et qu'elle vécût, chez elle, sous la protection d'un petit ou d'un grand gouvernement. C'était l'Église de Genève, Théritière de Calvin. Nul, en Europe, ami ou ennemi, ne songeait à en demander davantage.

Le réformateur avait obtenu ce qu'il voulait; mais, loin d'être achevée, sa tâché ne faisait que

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recommencer plus sérieuse. Il avait fallu toute sa persévérance pour arriver à se faire mettre entre les mains, après cinq ans, Vinstrument de la régénération de Genève; il s'agissait maintenant de le faire fonctionner. La persévérance et le courage allaient bientôt lui être aussi nécessaires que jamais.

Les premiers temps furent paisibles. La réaction qui avait ramené Calvin n'était pas un de ces caprices qui brisent le lendemain leur favori de la veille; ce n'était pas non plus, nous l'avons vu, un mouvement factice, préparé par des meneurs, subi par une foule aveugle. Peuple et magistrats avaient été insensiblement reconquis par Calvin absent, mais reconnu nécessaire, indispensable; peuple et magistrats se sentaient tenus d'entrer fermement et loyalement dans ses vues. L'idéal d'une république chrétienne commençait à être compris, et, pour ceux qui étaient décidément hors d'état de le comprendre, la dislocation de toutes choses pendant l'exil de Calvin leur avait fait reconnaître au moins qu'en lui étaient l'ordre et la force. Mais l'ordi-e et la force procédaient, selon lui, d'un plus grand que lui. Il n'avait pas attendu la votation des Ordonnances pour demander au Conseil que le monogramme du Christ (J. H. S.) fût inscrit sur les édifices publics, sur les monnaies, sur les drapeaux. Calvin ne veut pas la croix, malheureusement devenue le symbole d'une ÉgUse où le salut par la croix est étouffé sous les

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formes, sous les œuvres, et où le signe ne sert plus guère qu'à voiler l'absence de la chose ; il veut le nom de Jésus-Christ, symbole spirituel, inaltérable, évoquant perpétuellement la pensée de tout ce que Jésus est et doit être, le sauveur des âmes avant tout, mais aussi le sauveur des peuples. Le Conseil accède à ce vœu, et le monogramme du Christ scellera au front la nouvelle Rome.

Ennemi, dans le culte, de toute forme superflue, Calvin n'allait pas jusqu'à n'en vouloir aucune ; la régularité, quoique risquant de conduire au formalisme, lui paraissait indispensable pour que le culte, au temple, fût digne de Dieu et de l'Église. La fixation des liturgies fut donc un de ses premiers soins. Il mit à contribution celles de Strasbourg, d'autres encore; l'Écriture, surtout, lui servit de guide, soit pour le fond, soit pour la forme. La liturgie du Baptême, rédigée par lui à Strasbourg, garda des traces de ses luttes contre les anabaptistes ; celle de la Cène n'aurait guère pu ne rien dire des erreurs romaines sur ce point.

La prédication prit aussi des formes plus régulières. Calvin donna l'exemple de choisir, pour chaque sermon, un sujet bien déterminé ; on avait souvent, jusque-là, parlé de tout à propos de tout, chose naturelle et même bonne tant qu'il ne s'était agi que de remuer les esprits, mais nuisible à l'étude approfondie des sujets. Tout en recommandant aux prédicateurs de se nourrir de l'Écri-

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ture et d'en nourrir leur sermons, Calvin condamnait les accumulations de passages ; il y voyait un fâcheux acheminement à laisser Tesprit pour la lettre, et il savait, d'ailleurs, que c'est souvent un moyen de faire dire à la Bible tout ce qu'on veut. Il n'approuvait même pas qu'on prit, pour un seul sermon, deux textes. Si les deux disent la même chose, pourquoi en prendre deux? Si l'un doit modifier l'autre, rien n'empêchera de le citer, dans le cours du sermon, comme éclaircissement et commentaire. Le respect de Calvin pour l'Écriture est toujours empreint de cet esprit. Ce n'est pas le respect de l'enthousiasme, fort peu respectueux quelquefois, mais celui de la raison et de la conscience.

Calvin ne veut pas non plus que le prédicateur, sous prétexte que sa parole est la Parole de Dieu, s'impose trop longuement à l'attention des gens. « Il y a une chose dont je veux te parler, écrit-il un jour à Farel. On dit que la longueur de tes sermons est un sujet de plainte. Tu m'as dit toi-même plus d'une fois que tu voulais y veiUer; ne l'oubUe pas, je t'en supplie... Et puisque ce n'est pas pour notre propre édification que le Seigneur nous appelle à inonter en chaire, mais pour celle du peuple, il est de ton devoir de te modérer de telle sorte que la Parole de Dieu n'ait pas à pâtir de ce que tu auras lassé les gens. » Même observation sur les prières, bien que Farel, au dire de tous les contem-

porains, priât admirablement. « Il vaut mieux, lui écrit Calvin, prier longuement en particulier, brièvement dans l'assemblée. Si tu attends de tous une ardeur égale à la tienne, tu te trompes. »

Chaque prédicateur avait d'abord été attaché à un des temples. Calvin fit décider, en août 1542, qu'ils prêcheraient tous , à tour de rôle, dans toutes les chaires de la ville, « afin que le peuple fût mieux édifié et profitât de tous les ministres. » C'était aussi plus conforme au grand principe apostolique de l'égalité des pasteurs, principe auquel Calvin s'attachaitrigoureusement en toutes choses, à commencer par ce qui le concernait. Aucun titre, aucun privilège officiel ne le distingua jamais de ses collègues.

L'Eglise apostolique était à imiter encore dans ce qui tenait au chant.

Rome avait confisqué le chant sacré comme tout le reste ; les fidèles n'avaient rien à faire dans le culte, réservé exclusivement aux hommes de l'ÉgUse, prêtres, chantres, etc. La résurrection de l'Église comme corps des fidèles devait amener celle du chant; aussi le chant était-il devenu comme une sorte de profession de foi : Chanteur de psaumes et Reformé étaient synonymes en France. Il parait que ce fait s'était produit moins généralement à Genève ; Calvin trouva le chant presque à créer, et l'importance qu'on lui vit mettre à cette création devrait peut-être modifier un peu ce qu'on a tant dit de sa froideur, de son mépris pour tous les

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moyens esthétiques. Dès 1K37, dans un mémoire sur Torganisation de l'Église : « Certes, disait-il, comme nous faisons, les oraisons des fidèles sont si froides, que cela nous doit tourner à grand honte et confusion. Les psaumes nous pourront inciter à élever nos cœurs à Dieu, et nous émouvoir à une ardeur tant de l'invoquer que d'exalter par louanges la gloire de son nom. >» Luther n'au*rait pas dit mieux. Mais, ce but, comment l'atteindre ? c( La manière d'y procéder, poursuivait Calvin, seroit si aucuns enfants, auxquels on ait auparavant recordé un chant modeste et ecclésiastique , chantent en l'église à haute et distincte voix, le peuple écoutant en toute attention et suivant de cœur ce qui est chanté de bouche, jusqu'à ce que petit à petit un chacun s'accoutumera à chanter en commun. »

C'est ce plan qui fut suivi. Calvin fit imprimer quelques-uns des psaumes de Marot, accompagnés de notations musicales très-simples. Un maître, payé par l'État, donnait trois leçons par semaine à des chœurs d'enfants, et, lorsqu'un psaume était suffisamment préparé, on l'exécutait a au sermon le plus voisin. » Le psautier s'augmenta, en 1548, d'autres psaumes traduits par Théodore de Bèze. Mais Calvin exigeait qu'on imprimât au bas de chaque page la traduction exacte, en prose, du texte hébreu ; il ne voulait pas qu'on pût attribuer au psalmiste ce qui pouvait n'être dû qu'aux exigences de la versification.

BS8 CALVIN^

L'instruction religieuse laissait beaucoup à désirer; beaucoup de gens, même bien disposés pour l'Évangile^ étaient encore presque totalement dépounrus de ^connaissances positives en Histoire Sainte et en dogmei On comprenait peu, dans le peuple^ la nécessité d'en savoir davantage; on vou* lait avoir foi dans les ministres de la môme manière que jadis dans les prêtres, laissant la reli* gion aux hommes de la religion^ et se contentant d'adhérer, en gros, à l'enseignement officiel. Mais Calvin entendait que le changement du principe fût le changement des conséquences, et que la foi devint individuelle comme la responsabilité. Non qu'il accordât à l'individu, comme la suite ne le fit que trop voir, le droit de se faire une croyance qui ne fût pas celle de TÉgUse ; mais il voulait que celle de TÉglise devînt individuelle, en chaque homme, par une acceptatioti réelle, une appro-^ priation intelligente et raisonnée. Quand, en géo« métrie, vous enseignez les propriétés du triangle ou du cercle^ vous n'admettez pas que personne puisse les entendre autrement que vous; vous exigez pourtant qu'on ne se contente pas d'en âc« xîepter l'énoncé, et vous voulez que chaque proposition devienne, par l'examen^ l'opinion réelle^ la conviction propre de l'élève. Ainsi faisait Calvin en religion. Le droit de croire autrement, que i'ËgUse, autrement que lui, il ne l'accordait pas i le droit de s'approprier, par l'examen, la croyance commune^ — non-seulement il l'accordait, mais

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