LIVRE TAOltlÈME. t
d'aller s^enfermer à Thâpital ^ ; mais un autre, De Geneston, se présente, et sa femme veut partager le péril. Il s'enferment à l'hôpital et y meurent tous les deux, la femme la première, le mari quelques jours après.
Voilà la vérité sur cette affaire, dont on a tiré tant de choses contre la Réformàtion, contre Calvin, contre Genève. Et qu'étaient-ils, ces quatre hommes dont la faiblesse a été l'occasion de tant d'attaques ? Un seul, Poupin , resta à Genève, expiant, par un ministère dévoué, sa lâcheté d'un jour* Les trois autres , anciens prêtres , furent de ceux que nous avons vu chasser, comme indignes, avant 1346. Leur lâcheté n'était que le renouvellement de ce que Genève avait souvent eu à reprocher, avant la Réformation, à leurs confrères. De 1494 à 1498, les registres reviennent huit ou dix fois sur la difficulté d'avoir des prêtres pour îes pestiférés, ou sur la mauvaise conduite de ceux qui ont accepté cette charge ; et les prêtres n'étaient pas six ou sept, comme lés pasteurs de 1843, mais au moins trois cents.
Il nous resterait maintenant, pour achever cette
* Une phrase du registre a pu faire croire que Calvin s'était d'abord joint à eux; supposition absurde en présence de tout le reste.
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période, à donner la liste des ouvrages publiés par Calvin pendant ces mêmes années.
C'est, d'abord, un écrit de la plus piquante ironie contre la Faculté de Théologie d& Paris. Ce docte corps avait rédigé certains articles , fort brefs et fort tranchants, espèce de manuel contre les négatiens et les assertions de la Réforme. Calvin sup* pose qu'un ami de la Faculté veut rendre ce travail encore meilleur en y ajoutant les preuves, — et cet ami se trouve être un niais qui donne les preuves, en effet, ou plutôt les raisons, mais celles que les docteurs se seraient bien gardés de dire. Elles reviennent toutes, sur chaque point, à une : « Cela est vrai, cela est divin, car l'Église en a. besoin, car nous ne pourrions nous en passer, car si nous perdions ceci nous perdrions encore cela, et puis cela, et puis tout.» L'énumération est parfois d'un haut comique ; il y a là un coup d'œil de maître sur les ressorts cachés du romanisme. Chaque article est suivi d'un autre, intitulé Y Antidote^ résumé rapide, mais sérieux, de ce qu'il y a de mieux à dire contre chacune des thèses romaines énoncées.
Un autre écrit est Y Humble exhortation à V empereur Charles-Quint et à la diète de Spire, pour quils veuillent bien mettre sérieusement la main à la restauration de l'Église. Calvin avait probablement peu de foi en Charles-Quint, peu en la diète, peu en tout ce qu'on pourrait faire, môme avec de bonnes intentions, aussi longtemps qu'on ne rom*
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prait pas avec le catholicisme ; son but était donc beaucoup moins d'éclairer Tempereur ou la Diète, que de tracer un tableau rapide, complet, des corruptions et des erreurs de l'Église. Ce travail fut beaucoup loué ; rien de si serré, rien de si fort, dit Bèze, n'avait encore été fait dans ce siècle, et cet éloge n'est pas exagéré. Ajoutons que la di^ gnité, dans cet écrit, n'est pas moins remarquable que la force ; Calvin est bien ce que devait être un avocat de l'Évangile devant une telle assemblée. On ne lui souhaiterait que d'avoir eu, comme Lu^ ther à Worms, l'honneur de plaider en personne. Nous ne pouvons louer autant ses Scholies mr VadmonitUm paternelle du pape Patd III à l'empereur Charles-^int. La force y est; la dignité manque souvent. Il est vrai que le pape, dans son admonition^ prêtait singulièrement le ilanc , et comme pape, et comme homme, aux récriminations de la Réforme. Dès le début, pour s'autoriser à admonester Charles-Quint, son cher fiis, comme trop indulgent pour l'hérésie, il cite l'exemple d'Héli, puni de Dieu pour n'avoir pas eu l'œil ouvert sur les fautes de ses enfants. Or, il avait des fils, Paul III, nullement au figuré ; de vrais fils qu'il avait faits princes, et dont les mœiu% n'édifiaient pas, à beaucoup près, les États de leur père. Calvin s'empare du fait, le tourne et le retourne en cent manières, et, ramenant toutes les questions à celle des mœurs des papes, il s'abandonne à des boutades qu'on voudrait retrancher d'une dis-
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cussion religieuse. Mais, tout en regrettant qu'fl n'en ait pas été plus sobre, comprenons ce que devaient éprouver les contemporains de ces tristes papes quand ils leur voyaient emboucher, du sein de leurs désordres, la soi-disant trompette apostolique, et réclamer, au nom de la religion, des droits si complètement perdus aux yeux de la simple morale.
Deux traités plus spécialement dogmatiques vi* rent le jour en 1K43 et 1545. L'un, contre Albert Pîghius, est la Défime de la saine et orthodoxe doctrine sur la servitude et V affranchissement de la Volonté humaine ; l'autre, contre Pierre Caroli, attaque l'arianisme, et parut plus tard eu français soui le titre de Traité de la divinité de Christ contre le$ Ariens. Calvin dédia le premier à Mélanchthon, dont il traduisit, vers ce même temps, les Loci Communes^ sous le titre de ! La sofnme de Théologie^ou les Lieux Communs de Mélanchthên. On s'est de^mandé comment Calvin fut conduit à répandre un livre où plusieurs doctrines , notamment celle de Télection, sont présentées assez autrement que dans les siens. Il ne voulait probablement qu'entretenir l'idée d'une fusion entre les deux moitiés de la Réforme , et se montrer prêt à faire, dans ce but, toutes les concessions qui lui paraîtraient
La question des Nicodémites , traitée dans les deux épttres de 1537, lui fournit, en 1545, la matière d'un nouvel écrit, dont il parait que la seconde
partie était déjà publiée, en français, dès l'année précédente. Cette seconde partie, la plus neuve, est V Excuse de Jean Calvin à messieurs les Nieodé" mites^ sur la complainte qu'ils font de sa trop grande rigueur. Il va sans dire que cette Excuse n'en est nullement une, et que l'auteur ne demande grâce qu'en attaquant toujours plus fort. Malheur donc à ces gens qui n'offrent à Dieu, pour tout potage, qu'un cœur timide et lâche, qu'une foi dont ils n'osent faire profession devant les hommes ! Calvin les divise en quatre classes :
I. Ceux qui ne veulent pas, disent-ils, scandaliser les faibles, — comme si ce n'était pas le plus grand de tous les scandales de mentir à sa conscience.
IL Les délicats, « bien contents d'avoir l'Évangile et d'en deviser avec les dames, moyennant que cela ne les empêche point de vivre à leur plaisir. »
III. Les philosophes^ considérant, attendant, et cette troisième classe <( est quasi toute de gens de lettres, » non pas pourtant ce que toutes gens de lettres en soient. »
IV. Les marchands, les hommes d'argent, « qui se trouvent bien de leur ménage » et « se fâchent qu'on les vienne inquiéter. »
Que de vérité là dedans, et comme le moraliste du seizième siècle a bien peint le dix-neuvième !
Notons encore un traité fort curieux, Y Avertisse^ fnent très-utile du grand profit qui reviendroit à la €hre$tienté s'U se fdisoit inventaire de tous les corps
saints et reliques qui sont tant en Italie qu*en France^ Allemagne^ Espagne^ et autres royaumes et pays. Ce grand profit^ ce serait de constater à quelles absurdes fraudes conduit le culte des reliques. Calvin commence par quelques observations sur ce culte, considéré en soi ; il y voit une de ces choses dont saint Paul disait que (c tout service de Dieu inventé en la tête de l'homme, quelque apparence de sagesse qu'il ait, n'est que vanité et folie. » Or, ici, l'apparekice même de la sagesse a disparu; quand la folie serait moins évidente dans la chose, elle le serait encore assez dans l'abus. L'auteur ne s'arrêtera cependant pas aux fraudes proprement dites ; Genève n'a pas oublié, entre autres comédies dont le secret s'est découvert chez elle lorsqu'on a osé regarder, cette fameuse cervelle de saint Pierre qui se trouva un morceau de pierre ponce. Mais que de reliques non examinées encore, et qui seraient l'occasion des mêmes découvertes ! Que d'autres contre lesquelles on ne peut trouver, il est vrai, aucune preuve, mais sans qu'il y ait non plus aucune preuve en leur faveur, et dont la fausseté est moralement évidente I Que d'objets retrouvés au bout de sept ou huit siècles, sans que personne en eût jamais parlé jusque-là! Cheveux, dents, sang de Jésus-Christ ; la crèche où il fut couché, les langes qui l'enveloppèrent, les amphores de Cana, la table de la Cène, le linceul du sépulcre, la croix, enfin, la vraie croix , dont les fragments feraient c( U charge d'un bien grand
bateau^ Y> — voilà quelques-uns des échantillons que Fauteur donne. Et quelle est la relique qui ne se soit pas multipliée, comme la croix, entre les mains des prêtres ! De quelle grandeur serait la couronne d'épines, si on réunissait tout ce que l'Église en montre? Quatre villes possèdent le fer de la lance dont fut percé le côté du Christ ; trois possèdent sa robe, et tout entière. Où n'est pas la tête de Jean-Baptiste, soit entière, soit par fragments? Lequel des apôtres n'aurait pas au moins deux ou trois corps, si on rassemblait tous les os qui passent pour les leurs? Et quel saint un peu en renom n'offrirait pas le même phénomène?
Tout cela, Calvin l'accompagne des détails les plus circonstanciés; il nomme les villes, les églises, les couvents. L'ironie abonde sous sa plmne, mais ne se prolonge jamais ; à peine s'y est-il abandonné durant quelques lignes, que le voilà de nouveau raisonnant, s'indignant, voulant qu*on raisonne et qu'on s'indigne. «N'est-ce pas une tromperie par trop forte? Qui est-ce qui croira cela? Ne serait-ce pas folie à moi de redarguer des moqueries tant évidentes? » Répétitions fort inutiles d'une objection nécessairement toujours la même, et qui, partout, saute aux yeux. On voudrait pouvoir le lui dire ; on ne comprend pas qu'il n'ait pas vu combien l'ironie prolongée serait plus piquante et plus concluante que cet entrecoupement d'ironie et de conclusions. Mais Calvin est Thomme de la conclusion ; il ne peut pas la laisser
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longtemps suspendue. Ce serait de l'art, de Thabileté, et il ne -veut pas être habile ; ce serait plaisant, et il ne veut pas qu'on rie, même pour lui donner mieux raison.
Malgré cela, il serait difficile de ne pas remarquer combien ses écrits se rapprochèrent, pendant cette période, du genre et du ton de Lutter. Âvait41, pendant son séjour h Strasbourg et ses voyages en Allemagne, mieux compris comment on remue certaines classes? Avait-il demandé à Mélanchthonle secret de la popularité de Luther? Toujours est-il que l'homme de V Institution Chré^ tienne se révèle à nous, dans plusieurs de ses écrits de ce temps, sous un aspect tout nouveau. C'était le docteur des théologiens, des gens instruits, du moins, et graves -^ le voici qui semble vouloir devenir le docteur du peuple, de tous. Mais il y a dans les masses comme un instinct qui leur fait discerner la vraie nature de chacun des hommes qui les mènent ; elles savent rester fidèles à ce qui est fondamental en eux, l'élément premier de leur génie, et subir l'influence de cet élément-là, même tenu momentanément en sous-ordre. Ainsi, malgré la spirituelle verve jetée par Calvin dans ces ouvrages qui rappelleraient plutôt Luther, il est certain que son influence continua de s'exercer beaucoup plus par ses ouvrages sérieux, par l'élément froid de son génie. Le vrai Calvin était là, tous le sentaient; et c'est le vrai Calvin que tous voulaient, même en France, où des écrits plus légers auraient
mieux répondu, ce semble, à certaines allures du caractère national. Calvin se trouva donc avoir déjà fait plus et mieux que de descendre au niveau des petits : il les avait élevés à son niveau, et ce fut, dans les pays calvinistes, un des traits caractéristiques de la Réformation.