‹ Calvin: sa vie, son œuvre et ses écritsChapitre 45 sur 92 · VIT · texte numérisé non relu

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Dans cette liste, déjà longue, de ses écrits pendant ces quatre années, nous avons omis un ou- TTage qui se rapportait plutôt aux luttes de la période suivante. 11 est temps d'en dire quelques mots, qui nous serviront d'introduction à l'histoire de ces luttes.

Calvin publia donc, en 1844, un écrit intitulé : Aux ministres de l'Église de Neufchâtel, contre la secte fanatique et furieuse des Libertins qui se disent spirituels. Dans une édition de l'année suivante, la secte fanatique devient la secte phantastique^ épithète plus exacte. Les Libertins spirituels se proposaient un but que non-seulement Calvin, mais tout chrétien, pouvait trouver étrange, fantastique : c'était d'accommoder le matérialisme et TÉvangile, Il fallait, pour cela, ou matérialiser l'Évangile, ou spiritualiser le matérialisme. Ils avaient pris cette dernière voie ; de là ce nom de spirituels qu'ils se donnaient. Étaient-ils, en se le

donnant, de mauvaise foi? Il y a lieu, sur ce point, à distinguer. Ceux de Genève ne firent évidemment que s'emparer, par tactique, d'une doctrine qui sanctionnait leurs désordres ; rien, chez eux, n'indiqua jamais qu'ils cherchassent réellement à concilier l'Évangile, auquel ils ne croyaient guère, avec les thèses panthéistes, trop abstraites pour qu'ils se donnassent la peine de les sonder philosophiquement. Mais le caractère abstrait, nébuleux, de ces mêmes thèses, est une raison pour croire à la sincérité des chefs de la secte, Coppin, Quintin, Perceval et Pocque, spécialement attaqués dans ce premier écrit de Cahin contre leurs idées. Au fond, ils ne faisaient que donner à l'anabaptisme une forme plus philosophique, s'efforçant, en même temps, de le rattacher mieux à l'Évangile, mais à l'Évangile philosophisé dans ce but. Beaucoup de gens s y laissaient prendre. La reine de Navarre avait accueilli Ouintin et Pocque comme deux chrétiens persécutés; elle trouva fort mal que Calvin les eût attaqués. « Madame, lui écrit-il, un chien aboie quand on assaille son maître ; je serois bien lâche si, voyant la vérité de Dieu ainsi assaillie, je faisois du muet sans sonner mot. »

Dieu est partout, donc Dieu est tout; voilà le point de départ du système. Dieu est le Grand- Esprit, mais il est aussi la matière, car la matière, de toute éternité, est son enveloppe. Tous les mouvements de la matière sont donc en lui ; tous

les mouvements des esprits sont également en lui, car tous les esprits sont lui. Il n'y a donc dans le monde, en réalité, ni bien, ni mal, ni vérité, ni mensonge, car tout procède du même être; l'Évangile, dans ce sens, est divin, mais au même titre que toute autre doctrine. Tout, par la même raison, est commun à tous, car tout n'est qu'un corps unique, dont toutes les parties sont à moi aussi bien qu'à ce qu'on appelle autrui.

Voilà le système dans lequel s'étaient réfugiés ceux qui commencèrent ou recommencèrent à se poser en ennemis du régime de Calvin. Non qu'ils eussent prêché, dès le début, toutes les conséquences, ni qu'ils parussent même devoir les prêcher jamais. Ils ne voulaient pas plus que Calvin permettre le vol, l'assassinat, le règne absolu de la force; leur corruption même était garant qu'ils n'entendaient pas pousser les choses jusqu'au point où leurs biens, où leurs plaisirs seraient menacés. Mais ce système les constituait seuls juges des applications qu'il leur conviendrait d'en faire; il les autorisait à secouer toute loi gênante, soit religieuse, soit civile, et, quant aux dogmes, à ne plus croire que ce qui s'accommoderait avec une telle morale. Aussi Calvin n'attendit pas les grands désordres pour lutter contre des idées si propres à les amener. L'écrit contre les spirituels est de 1844. Dès cette époque et même avant, ses prédications et ses entretiens étaient pleins du même sujet; il conjurait les uns de revenir à des

idées plus, saines, les autres, les bons, de bien sentir le danger. Mais la contagion était puissante, et Calvin allait avoir la douleur de rencontrer parmi ses adversaires un de ceux qui avaient le plus contribué à son retour, ce même Âmied Perrin que nous avons vu députer vers lui pour le presser de revenir. Un système philosophique est toujours, pour un parti, une grande force. Même peu compris par les uns, même repoussé^ au fond, par d'autres, il unit les efforts, fournit les motifs ou les prétextes, et justifie, pour les timides, tout ce que feront les plus hardis* C'est un arsenal où les habiles puiseront, à point nommé, ce dont ils auront besoin, mêlant ou ne mêlant pas, selon les cas, Tidée et l'action, sortant du vague ou y rentrant, arborant ou n'arborant pas le drapeau, mais toujours formant une armée.

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La lutte allait donc recommencer, et recominencer pour neuf ans. Luther venait de s'endormir en paix; Calvin restait à l'œuvre, condamné à des combats incessants dans l'intérieur inême de ce camp dressé par ses mains au centre de l'universelle bataille. Neuf ans il fut à tout moment sur le point d'être, non pas vaincu^ car il n'était pas de ceux qu'on peut vaincre, mwi

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écrasé ; neuf ans il put s'attendrei chaque mois, chaque semaine, à être chassé de cette ville qu'il continuait cependant à rendre illustre et puissante au dehors; neuf ans il la mena comme le vaisseau incendié qui brûle les pieds du capitaine, et qui obéit cependant toujours, et qui^ dans le combat^ n'en est pas moins redoutable et redouté. Il est vrai que ce sont, au fond, comme deux histoires distinctes, liées seulement par la person^ nalité de l'homme qui jouait, dans l'une et dans l'autrCf le grand rôle. La Genève de Calvin et la Genève des Libertins ne sont réellement pas la même» La première était celle de tous les hommes graves, moraux et pieux, de tous les exilés qui venaient demander abri sous le drapeau de TÉvan^ gile , de tous ceux qui venaient chercher la lu« mière pour la porter ensuite, à travers prisons et bûchers^ par toute l'Europe ; la seconde était celle d'une poignée de gens qui ne comprenaient rien à la première, gens dissimulant sous Tau^ dace leur petit nombre , et ne cherchant même pas à dissimuler leurs désordres sous quelques formes de respect pour la religion et les lois*

Un jour, dans la vaste salle du Clottre, derrière la cathédrale, Calvin donnait sa leçon de théologie. Autour de sa chaire se pressaient des centaines d'hommes, et, parmi eux, nombre de futurs pré- - dicateurs et de futurs martyrs. On entend tout à coup, au dehors, des rires, des cris, un grand tapage* Ce sont quinze ou vingt Libertins qui

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yiennent, en haine de Calvin, donner un échantillon de leurs allures et de ce qu*ils appellent liberté.

Voilà rimage des deux Genève. L'une des deux devait nécessairement périr.

L'histoire de celle qui tomba nous appellerait à raconter une foule de traits qui se ressemblent, impiétés grandes et petites, immoralités graves, immoralités légères mais aggravées par Tintention, révoltes sérieuses, révoltes puériles, tout le va-et-vient d'un parti qui n'a réellement point de principes, et qui, même quand il pourrait avoir raison, met les torts de son côté par la manière dont il procède. On a affecté, de nos jours, de ne voir dans les Libertins que des libéraux politiques, réclamant, contre le gouvernement, la liberté civile, et, contre le Consistoire, contre Calvin, la liberté religieuse. C'est ignorer tous les détails de la lutte. On prête aux Libertins les idées des plus sages et des plus sincères libéraux du dix-neuvième siècle. 11 y a là, d'abord, anachronisme : même loyaux et modérés, les Libertins n'auraient pas été cela. Mais furent-ils loyaux et modérés? Là est la question, et c'est ce que leur histoire ne permet pas de soutenir.

La lutte éclata, en 1646, à l'occasion d'une

femme, Benoite Ameaux, mandée en Consistoire « à cause de plusieurs propos énormes. » Ces propos, plus énormes^ en effet, dans la bouche d'une femme que dans une autre, étaient de l'anabaptisme tout pur; elle ne faisait, du restei que répéter ce que lui avait enseigné son mari« Fabricant de cartes à jouer^ Pierre Ameaux détestait Calvin , qui les avait fait interdire ; il le détesta plus encore lorsqu'on eut condamné sa femme à quelques jours de prison , en le dési-^ gnant, lui, comme le premier auteur du scandale* Un soir, échaufifé par le vin, il donna libre cours à sa colère. « Calvin, n'était qu'un nouvel évoque, pire que ceux de jadis ; les magistrats, qui le soutenaient , étaient des traîtres. La vraie religion, c'était celle de lui, Ameaux, et des siens ; celle de Calvin n'était que tromperie et tyrannie.» Le Consistoire le fit emprisonner, et le Conseil le condamna à paraître à l'Hôtel-de-Ville en demandant pardon à Dieu et à la justice. Mais Calvin sut qu'une portion du Conseil avait voulu être plus sévère, et, aussitôt, considérant le vote de la majorité comme une faiblesse dangereuse, il refuse d'acceptfer pour la religion, pour l'Église, l'imparfaite satisfaction qu'on leur offre. Si la faute d' Ameaux paraît au Conseil si légère , c'est donc que le Conseil regarde Calvin et ses collègues coççme ayant prêché, selon le dire d' Ameaux, une doctrine fausse ; il ne reste donc plus qu'à mettre les pasteurs en jugement, et les pasteurs,

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par la bouche de Calvin, déclarent qu'ils Texigent. C'était aller bien loin ; c'était aussi établir un précédent bien dangereux. Les Deux-Cents, à qui le Conseil avait remis l'affaire, refusèrent d'entrer dans cette voie, et, après beaucoup d'hésitations, condamnèrent Pierre Ameaux à la grande amende honorable, torche en main. L'irritation, dans le parti, était vive, et, il faut bien le reconnaître, assez fondée: Calvin avait évidemment forcé la main aux Deux-Cents. Mais le gouvernement se montra décidé à ne tolérer aucun désordre. Quelques Libertins, peu de jours après, ayant troublé le sermon de Calvin en entrant avec grand bruit dans le temple, une potence fut dressée sur la place deSaint-Gervais, et cette potence, heureusement, n'eut à servir pour personne. La menace et la fermeté avaient suffi.

Le sang devait couler l'année suivante.

Parmi les chefs des Libertins était Jacques Gruet, ancien chanoine. Après avoir quelque temps professé l'incrédulité sérieuse et philosophique de Quintin, il avait jeté ce masque; Tincrédulité la plus grossière, le plus complet mépris du christianisme, du Christ, de toute espèce de foi, respirait dans ses entretiens intimes. On le savait depuis longtemps, mais les preuves manquaient.

Un jour, dans la chaire de Saint-Pierre, on trouva un billet rempli d'injures contre Calvin et ses collègues. Les soupçons se portèrent sur Gruet, qu'on avait vu rôder autour du temple. On l'arrêta.

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Une perquisition faite chez lui amena la découverte d'écrits blasphématoires, et, de plus, mit sur la voie d'une correspondance tendant à livrer Genève au duc. On lui fit son procès, et il eut la tête tranchée.

C'est donc à tort que sa condamnation a été représentée comme un monstrueux châtiment du billet à Calvin. Le billet ne fut que l'occasion, et, sur les découvertes faites, quan'd Gruet n'aurait pas été condamné, pour ses écrits, comme impie, il l'eût encore été, pour sa correspondance, comme traître. L'arrêt mentionne les deux crimes, et les considère, l'un et l'autre, comme entraînant la peine de mort. Nous reviendrons, dans le procès de Servet, sur cette jurisprudence, triste héritage des ôiècles catholiques ; mais nous devions, ici, corn* mencer par laver Calvin du reproche injuste, absurde, d'avoir exigé le sang d'un homme pour une petite injure personnelle, pour une plaisanterie, car le billet de Gruet, écrit en patois savoyard, était moins une injure qu'une mauvaise farce.

Vers ce même temps avait commencé le triste rôle qu'allait jouer Amied Perrin, l'ancien ami de Calvin.

Sa femme était la fille de François Favre, jadis brave soldat et honorable citoyen, mais maintenant, dit Bonivard, ce vieux, riche, et abêti par le vice. » Elle fut mandée en Consistoire à l'occasion d'un bal donné au mépris des Ordonnances, et où

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s'était trouvé cependant un des syndics, Amblard Corne. Le syndic écouta les remontrances de Calvin, déclarant même qu'il était bon que les grands fussent châtiés comme les petits ; la femme ne voulut rien écouter, et se répandit en injures. On la condamna donc à quelques jours de prison, et son père, peu après, fut emprisonné aussi, mais pour débauche et adultère. Perrin, qui s'était aussi trouvé au bal, avait quitté la ville pour ne pas comparaître en Consistoire. Calvin lui écrivit, le suppliant, au nom de leur vieille amitié, d'immoler son orgueil au bien de la république et d'imiter la soumission du syndic. Perrin, touché, revint à Genève, subit sans résistance un court emprisonnement, et parut réconcilié avec Calvin. C'était en mai 1846.

En février 1847, Favre est de nouveau mandé pour divers faits de débauche. Ses amis et tout le parti se mettent alors h soutenir que le droit d'excommunier appartient au Conseil ; le Conseil, enclin, comme tout gouvernement, à accepter tout accroissement de pouvoir, ne repousse pas cette idée. C'était le renversement de tout l'édifice de Calvin ; et cependant on ne peut nier que l'édifice même ne renfermât cet élément de ruine. Sans cesse appelé par le Consistoire à sévir contre des délits religieux, le Conseil, en fait, prononçait en dernier ressort, puisque la sentence, sans lui, était une lettre morte ; pourquoi donc ne pas prononcer aussi, s'il le jugeait bon, avant le Consis-

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toire, sans le Consistoire? Les Libertins, en soulevant cette idée, ne se proposaient évidemment qu'une chose : enlever au Consistoire le plus important de ses droits ; ils ne le donnaient au gouvernement que dans Tespoir qu'il n'en userait pas, et que le grand ressort de la discipline calvinienne resterait indéfiniment détendu. Calvin eut donc besoin de toute son énergie pour arrêter le Conseil sur cette pente. Il n'obtint pourtant pas une décision formelle dans le sens de l'autorité du Consistoire ; on ne la reconnut qu'indirectement, et même sous la forme d'un reproche : le Consistoire était prié de se presser moins, à l'avenir, d'appeler l'intervention du Conseil. Pâques approchait; une réconciliation parut désirable et possible. « Il est advisé, dit le registre, que le différend et la haine qui pourroit être entre les ministres et le capitaine Perrin, sa femme et autres parents dudit Favre, soit pacifié amiablement; toutefois que le dit Favre soit obéissant à Dieu et à la justice comme les autres citoyens, et qu'il mène autant meilleure vie que faire se pourra. » La recommandation est naïve, et Calvin eut probablement à se faire un peu violence pour souscrire à un arrêté qui supposait une querelle entre égaux, un simple difiërend, quand il y avait eu condamnation par le Consistoire, autorité constituée. Mais Calvin crut devoir céder, et le registre (constate que la réconciliation a eu lieu en Consistoire, où les ministres ont dit à Perrin et

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aux siens « non dures choses, mais bonnes et amiables remonstrances. »

Au mois de juin, Perrin est envoyé en France pour négocier un traité. de commerce. Pendant son absence, sa femme doqne de nouveaux sujets de plainte, et, à.son retour, en septembre, il la trouve exilée avec son père à Pregny, tout près de Genève, mais sur terres bernoises. Bravant également le Conseil et le Consistoire, il va la chercher, la ramène, et, entrant furieux dans la salle du Conseil, dont il interrompt la séance, il s'écrie qu'il a rendu assez de services pour qu'on ne dût pas se permettre de punir sa femme ou ses parents.

Ce n'était pas la première fois que ses parents ou lui réclamaient cette impunité, renversement de l'égalité républicaine comme de l'égalité religieuse, Calvin, dans une lettre à Farel, nous raconte une de ces tristes scènes. « Si vous ne voulez décidément pas subir le joug du Christ, leur avaitil dit, bâtissez-vous quelque part une ville où vous puissiez vivre à votre fantaisie ; mais, tant que vous serez ici, vous n'échapperez pas aux lois, et, quand il y aurait en votre logis autant de diadèmes que de têtes, Dieu saura bien rester le maître. » Et ce fut là, dans tous ces débats misérables, sa constante pensée. Qu'il parle en face aux rebelles ou qu'il raconte à un ami ses impressions intimes, toujours c'est du haut de sa foi, du haut de sa grande tâche, qu'il jugera les gens essayant de

lui faire obstacle. Ils ont beau être humainement redoutables. Calvin les voit et les verra jusqu'au bout dans toutes leur petitesse d'insensés, et ce sera presque eîi plaisantant, lui qui plaisante si peu, qu'il parlera de leur haine. « On augmente, au dehors, ce que nous avons ici eu de fâcheries. On m'a fait mort, à Lyon, en plus de vingt sortes... Vrai est que Satan a ici assez d'allumettes ; mais la flamme s'en va comme celle des étoupes. . . Quant aux injures de Perrin, elles ne me pèsent non plus que sa personne a d'importance envers moi, qui est un peu moins qu'une plume. » Ainsi écrit-il, vers le même temps, à M. de Falais. Mais il a une autre raison, plus relevée, pour ne pas trop se plaindre de la vie que les Libertins lui font. Il sait, dit-il, quelle est « la condition des serviteurs de Dieu, » faits pour souffrir, et « nous avons encore jusqu'ici, ajoute-t-il, trop bon marché. »

Perrin en appelait donc encore une fois à ses services, et, outre l'illégalité du fait, il se trouvait que ses services étaient en ce moment fort discutés. Il revenait de France avec un traité favorable; mais on avait eu vent de bien étranges pourparlers entre lui et le cardinal Du Bellay. Il n'avait été question de rien moins que d'un corps de cavalerie qui tiendrait quartier à Genève, sous le commandement de lui, Perrin, pour la défense de la ville, et, au besoin, des terres françaises d'alentour. C'était livrer Genève» à la France. Perrin fut donc arrêté comme traître. Les preuves

positives ne se trouvèrent pas ; on put se convaincre, d'ailleurs, qu'il avait été moins coupable que présomptueux, léger, et, surtout, fort mal conseillé. On l'acquitta, ,mais en lui ôtant sa charge de capitaine général, charge de haute confiance, qui lui donnait, en cas de guerre, le commandement des troupes, et qui n'était évidemment plus faite pour lui.

Les Libertins jetèrent les hauts cris ; d'autres, en grand nombre, trouvaient la peine trop douce. Les Conseils étaient divisés ; La ville était en proie à la plus violente agitation. Le 12 décembre, les pasteurs se rendent à l'Hôtel-de-Ville; ils viennent remontrer qu'il se fait a beaucoup d'insolences, déhanchements, dissolutions, inimitiés, qui tournent à la ruine de l'État. » Le 16, comme le Conseil des Deux-Cents entre en séance pour discuter les mesures à prendre, une querelle s'élève entre quelques membres; elle devient bientôt générale, et de telles menaces sont proférées contre les pasteurs, contre Calvin surtout, que quelques personnes courent les prier de ne pas venir. Ils étaient à Saint-Pierre. Calvin laisse ses collègues, va seul à l'Hôtel-de-Ville, entre seul dans la salle. Les cris redoublent ; quelques épées sont tirées. Calvin s'avance au milieu, froid, impassible, et on se tait, tt II sait, dit-il, que la première cause de toutes ces discordes, c'est lui. S'il faut du sang, qu'on verse le, sien. » Le silence redouble; il continue. c< Si l'on veut décidément qu'il s'exile , il

s'exilera ; si l'on veut essayer encore une fois de sauver Genève sans l'Évangile, qu'on l'essaye. y> A ce défi, qu'appuyaient tous les souvenirs du désarroi où Ton s'était trouvé pendant l'exil de Calvin, plusieurs des plus irrités réfléchissent. Cet homme qu'ils peuvent briser, c'est, au dedans, le centre et le noyau de l'État, et, au dehors, c'est l'État même, personnifié en lui, grand par lui. Et ne vient-il pas, tout à l'heure, de se montrer plus grand qu'on ne l'avait encore vu? Oui peut être honteux de céder à un pareil homme? On s'adoucit; on vote l'oubli du passé. Trois jours après, Calvin rappelle que Noël approche, qu'il faut pouvoir communier ensemble. Il désire, quant à lui, tendre la main à Perrin. Perrin, de son côté, déclare qu'il ne veut de mal à personne, et qu'il est prêt à vivre en paix.

Perrin, dans ce moment, était sincère; plusieurs des siens l'étaient probablement aussi. Mais, quand les principes restent en lutte, les hommes ne peuvent rester amis longtemps.

Le calme n'était donc qu'à la surface.

Un an après les faits que nous venons de raconter, — et bien s'en faut que Tannée, entière (1548) se fût passée paisiblement , — nous retrouvons

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Calvin devant le Conseil. Il se plaint que des citoyens, Amied Perrin, entre autres, s'abstiennent de la Cène ; il demande si c'est donc là ce qu'on avait promis. Est-ce de lui que ces citoyens se plaignent? S'il voulait, à son tour, énumérer ses griefs, il n'en manquerait certes pas. Les Libertins l'abreuvent des plus basses injures. Il y en a qui donnent son nom à leurs chiens. Quand il passe dans les rues, il y en a qui sifflent, d'autres qui crient Calvin de manière à faire entendre Caîn. Ce ne sont pas les chefs qui font ces choses, mais ce sont eux qui les inspirent, et, en tous cas, ils ne font rien pour que leurs amis s'en abstiennent. Il veut pourtant demander encore une fois qu'on se réconcilie, que la communion de Noël ne soit pas profanée par des inimitiés ou délaissée pour des rancunes. Les syndics le remercient, et promettent de faire de leur mieux. — Un mois après, les Libertins avaient si bien manœuvré, que Perrin était premier syndic.

Tout semblait perdu ; Calvin seul comprit que c'était peut-être chose heureuse, et, voyant ses collègues profondément découragés, il imagina de les relever par la voix même de ces magistrats dont ils avaient, semblait-il, tout à craindre. Comment s'y prit-il ? Trouva-t-il moyen de ramener tout de bon, pour un temps, Amied Perrin? Les Libertins arrivés au pouvoir se piquèrent-ils de montrer qu'ils savaient être, eux aussi, des hommes de gouvernement et d'ordre? La majorité du Con-

seil était-elle restée, malgré les élections nouvelles, meilleure qu'on ne pensait ? Toujours est-il que la proclamation du 18 janvier 4849 est une des plus chrétiennes et la plus chrétienne peut-être qui se fût encore faite. Considérant « les grands malheurs qui sont à présent par toute la terre, lesquels sont certains témoignages de Tire de Dieu contre les hommes ; r> considérant, d'autre part, « qu'il nous lui faut rendre compte du peuple qu'il nous a commis en charge, » tellement que son sang nous serait redemandé « si Dieu , par notre coulpe et négligence , étoit déshonoré et ses saintes ordonnances mises sous les pieds ;x> voulant, enfin, suivre l'exemple « des bons rois de l'Église ancienne, et aussi des princes, seigneurs et magistrats chrétiens, qui se sontgouvernés selon la Parole de Dieu, » nous déclarons « à tous les susdits nos sujets que nous sommes fort marris de ce que les saintes admonitions qui leur ont été faites par la Parole de Dieu, laquelle leur est journellement prêchée , n'ont été mieux observées comme il appartenoit.» Une des causes de ce mal, c'est « que les ministres de la Parole de Dieu ont été négligents et n'ont pas fait leur devoir en admonestant et reprenant... » Curieux reproche ! Si cette proclamation , comme on le pense, est l'œuvre de Calvin, c'était un singulier coup de maître que de faire recommander la sévérité aux pasteurs par ceux qui la leur avaient tant reprochée. Suit une longue énumération des désordres auxquels le Cou-

ses GALVm.

seil dédale que son « vouloir » est de tenir la main. QuetouB^ petits et grands, «se rangent donc à vivre chrestiennement. )> Que les pères de famille soient « diligents » à surveiller enfants et serviteurs ; que c< nos officiers soieut vigilants à faire observer nos ordonnances, sans aucun support ni de grand ni de petit ; » que a les prêcheurs fassent leur devoir à être plus soigneua^ et ardents qu'ils n^ont été à «»seigner^ admonester et redarguer les vices comme il faut. » Le reproche devient donc un ordre formel de n'épargner personne à l'avenir.

Sincère ou non, le zèle du Conseil porta des fruitSéLes pasteurs reprirent courage. Calvin, dans une lettre à Viret, constate que tout va passable-^ ment, « malgré, dit-il, les efforts de nos adver* saires. » Il ne se faisait donc point d'illusion^ et sentait bien que les vieux ferments subsistaient.

Cet état relatif de calme et d'ordre fit ressortir d'autant les tristes folles d'un homme qui avait aussi rendu jadis des services, et qu'on avait même vu, en temps de peste, se dévouer noblement.

Raoul Monnet, non content de vivre dans le désordre, avait dessiné ou fait dessiner une série d'es* tampes licencieuses^ scènes de l'Aretin, trop bien ^rendues, scènes bibliques, ignoblement travesties. Il appelait ce recueil son Nouveau-Testament, le portait partout avec lui, et se plaisait surtout à le montrer aux jeunes gens. On lui fit son procès; il fut condamné à mort. Les Libertins n'essayèrent pas de le sauver, soit que le crime leur parut asses

grand pour qu'ils ne s'exposassent pas à en devenir solidaires, soit, comme le raconte Bonivard, que Moniiet eût porté le désordre et le déshonneur dans la maison de plusieurs d'entre eux. Sa mort ne fut donc pas, au moins visiblement, une cause d'irritation.

Mais il restait assez d'autres causes, et les plus futiles concouraient avec les plus graves.

Les Ordonnances défendaient de donner aux en-* fantSy à leur baptême, certains noms auxquels s'était attachée, sous le catholicisme, une signifia cation superstitieuse. Claiide promettait longue vie ; Balthasar^ une santé florissante ; etc. Or, quelques Libertins portaient de ces noms, Claude Genève, par exemple, et Balthasar Sept.- Ils s'obstinaient à les donner aux enfants dont ils étaient parrains ; les pasteurs s'obstinaient à refuser, et le Conseil, à moins de violer ouvertement l'Ordonnance, était obligé de donner raison aux pasteurs. Alors les Libertins se plaignaient qu'on leur ôtât le droit d'être parrains, droit qu'ils se mettaient tout à coup à considérer comme infiniment précieux.

Il en était de même du droit de communier, — et ceci nous conduit à un des plus graves incidents de cette longue lutte.

Berthelier, fils du glorieux martyr politique de 1531, ne se souvenait guère de son père que pour se croire touj; permis. Cité plusieurs fois en Consistoire, il n'avait comparu qu'en insultant ou en

se moquant, et ses moqueries étaient moins celles d'un homme que d'un écolier mal-appris. Ce fut lui qui, en 15S3, remit sur le tapis la gt'ande affaire de Texcommunication, toujours pendante, mais assoupie ; le moment lui parut propice pour amener le Conseil à s'emparer du droit laissé jusque-là au Ct)nsistoire, mais, comme nous l'avons vu, contesté, contestable même, pour peu qu'il y eût mauvais vouloir contre ce dernier corps.

Excommunié, pour divers scandales, peu de jours avant la Cène de septembre, Berthelier en appelle au Conseil; le Conseil, dominé par les amis de Berthelier, casse l'arrêt, déclarant que si, dans sa conscience, il croit pouvoir communier, il le peut. -Selon nos idées d'aujoj^rd'hui, rien de mieux ; nous voulons que le pécheur soit averti, et, une fois averti, soit juge de ce qu'il devra faire ou ne pas faire. En 1583, à Genève, c'était une violation et de la lettre et de l'esprit des Ordonnances, loi de l'État; c'était, d'ailleurs, un recul déplorable, sous la pression du vice et de l'incrédulité. Aucun moyen de croire ou de £sdre croire qu'il fût question de protéger une conscience honnête contre une méticuleuse iBtolérance ; c'était bien au débauché, au brouillon, au séditieux, que le Conseil accordait, malgré la loi, rautorisation de communier. Calvin déclare donc qu'il ne se soumettra pas, et que Berthelier, lui vivant, ne communiera pas. Le Conseil, tout en maintenant sa décision, fait secrètement prier Berthelier de ne

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pas paraître au temple* Berthelier ne promet rien, et le bruit se répand qu'il sera le lendemain à Saint-Pierre, aeeoooi^gné d'une troupe d'amis.

Le lendemain donc, 3 septemt^e, à l'heure ordinaire, Calvin mcmte en chaire. Il aperçoit, dans Fauditoûre, le groupe insolent des Libertins, déjà peut-être assez mal à leur aise, car ils se sentent isolés au milieu de la foule, et puis Cahin est là, en fsiCG d'eux. Il n'a pourtant pas l'air de les Toir. Aussi calme que jamais, du moins à l'extérieur, il prêche, comme Farel en 1538, sur les dispositions à a{^p(»*ter à la Sainte-Cène. Puis : « Quant à mot, pendeuat que Dieu me laissera ici, puisqu'il m'a donné la constance et que je l'ai prise de hd, j'en userai, quelque chose qu'il y ait, et je xm gouver^ nerai suivant k règle de mon Maître, laquelle m'est toute claire et notoire... Comme nous derone recevoir la Sainte-Cène, si quelqu'un auquel il est défendu par le Consistoire se vouloit ingérer à cette Table, il est certain que je me montrerai, pour ma vie, tel que je le dois. »

Les liturgies terminées, il descend de la chaire et bénit le psdn et le vin. Les Libertins se lèvent^ s'ébranlent pour s'approcher. Lui, alors, couvrant de ses mains les symboles saerés : « Tous pouvez^ s'écrie^lril, couper ces mains, briser cesmembres^ Mon sang est à vous; versez4e^. Mais vous ne mt forcerez jamsàs à donner les choses saintes aux profanes ! » A ce geste, à cette voix, les profanée s'arrêtent. Us se regardent, regardent autour

d'eux. Un murmure d'indignation circule dans la foule, et, sans la sainteté du lieu, évidemment ce seraient des cris. La voix du peuple est pour Calvin. Les Libertins hésitent encore un instant, puis reculent. La foule s'ouvre ; ils sortent, et la Cène est distribuée aux fidèles, émus encore, mais fiers de leur pasteur et heureux de sa victoire.

Il s'attendait à être banni ; il en parla même ouvertement dans son sermon de l'après-midi. «C'était peut-être, dit-il, la dernière fois qu'il parlait au peuple de Genève. Fermement décidé à ne rien faire de ce qui n'est pas selon Dieu, il restera cependant aussi longtemps que sa voix pourra se faire entendre; si on le contraint de se taire, alors il s'en ira. » Il avait pris pour texte le beau passage des adieux de saint Paul aux Éphésiens. Il répéta, au milieu de son auditoire en larmes, les paroles de l'apôtre : c< Je vous recommande à Dieu et à la Parole de sa grâce, » — et il alla attendre chez lui l'ordre d'exil.

L'ordre ne vint pas. Il vit bientôt que sa position, au contraire, était mcdllaBre. On ^igar tinK jours à montra as ecmragie, ef 3 sfaft ga^ié^ ^^

da pnp^T és^fraipn^^ àé^k im es fa»» jpré^ tentions, de fen» rérolte»,. de leor mépiwfMrr tout ce qui n'était pas eiKi. Celte gép aiaé i H entre eux et le peuple allait s'accentuer rsfiéement. On vit de mieux en mieux qu'ils étaiMt en petit nombre, qu'ils formaient moins un parti qu'une fac-

tion, et que, malgré les beaux noms genevois portés par quelques- uns d'entre eux, la nation genevoise était ailleurs,

Farel eut aussi son triomphe. Il était venu de Neuchâtel pour remplacer Calvin malade, et aussi, il faut bien le dire, pour assister à la mort de Servet, car le procès de Servet, commencé en août, s'entremêlait à tout ce que nous venons de raconter. Dans un de ses sermons, il ménagea peu les Libertins, les appelant même athées, soit qu'il fit allusion au panthéisme de quelques-uns, soit qu'il ne parlât que de leur vie sans Dieu, sans foi. Eux, aussitôt, de crier, et le Conseil fait signifier à Farel, déjà retourné dans son Église, qu'il ait à venir répondre sur ce dont on l'accuse. Les magistrats de Neuchâtel voulaient le retenir. Il part ; il arrive à Genève. A peine entré dans la ville, quelques Libertins le reconnaissent, l'insultent, parlent de le jeter dans le Rhône. c< Voilà bien, leur dit-il, comme criaient, il y a yingt ans, les prêtres et les papistes ! » Mais il n'était pas seul, heureusement, à se rappeler ce qu'il avait fait, en ces temps-là, pour Genève. Une foule de gens accourent. On disperse les Libertins, et un nombreux cortège l'accompagne jusque chez Calvin. Le surlendemain^ comme le Conseil venait de le faire appeler, des citoyens en grand nombre entourent l'Hôtel-de-Ville, et quelques-uns, au nom de tous, demandent audience. Ils venaient, nous dit le registre de la Compagnie des Pasteurs, a s'opposer à

S98 CALYIN.

rencontre de ceux qui s'étoient plaints ée mattre FareL » Aucun père de famille, dirent-ils, ne s'était joint à ces plaintes, et, quant à eux, ils te* naient Farel pour un bon et Trai serviteur de Dieu. c( Sur quoi fut ordonné, poursuit le même régistre, que ledit maître Farel seroit reconnu pour vrai pasteur, comme il ayoit toujours été, et fut déclaré qu'il avoit fidèlement prêché et fait son office. H fut aussi par plusieurs appelé Père^ comme les ayant engendrés à Not^ Seigneur, et qui avoit le premier dressé ici TÉglise... Le tout fut ainsi grande consolation aux enfants de Dieu, et confusion aux iniques. » L'autorité de Calvin s'accrut d'autant. De près, de loin, dans les mauvais jours comme dans les bons, jamais il n'avait séparé sa cause de celle de son vieux collègue. C'était lui que les Libertins avaient attaqué en Farel, et lui, par conséquent, déjà vainqueur en septembre, qui venait de vaincre, en novembre, avec Farel.

Il put donc, sans risquer de paraître faible, se prêter aux nouveaux efforts que le Conseil allait faire pour mettre un terme aux divisions. On put croire un moment, en janvier 1554, que ce but était atteint. Berthelier et les siens avaient paru

s'adoucir. On décida encore une fois que tout serait « mis sous les pieds, » qu'il y aurait à Tavenir c< bonne et ferme union entre tous. » Mais Berthelier, supplié par le Consistoire de recoûnaitre au moins qu'il y avait eu contre lui des griefs sérieux, s'y refusa nettement. Alors, comme à un signal donné, tout recommence, y compris les tapages, les orgies, les désordres de toute espèce, devenus inséparables des mouvements de ce malheureux parti. Les chefs discutent sur l'excommunication, et, par moments, on les croirait gens sérieux; le reste est dans les cabarets à chanter des chansons impies, et, ce qu'ils chantent tout haut, ils savent bien que les chefs le chantent tout bas. Quelques-uns des plus bruyants sont emprisonnés ; mais, leurs amis ayant obtenu de les aller voir, la prison est témoin de scandaleuses fêtes. On y met ordre. Enfin, en octobre, sur de nouvelles instances, Bertheher consent à faire la paix, et trois mois après, en janvier, Calvin obtient des Conseils une déclaration dans le sens des droits du Consistoire.

Mais Berthelier n'avait cédé un moment que pour mieux cacher ses projets et ceux du parti. Les petites révoltes n'aboutissant à rien, on s'occupa d'en organiser une grande.

Le prétexte était tout trouvé, et même assez spécieux. Cette majorité, toujours plus forte, qu s'était dessinée contre les Libertins, comptait dan ses rangs beaucoup de nouveaux venus, Français

OU Italiens. Les Libertins étaient presque tous anciens Genevois. Était-il naturel, était-il juste que les nouveaux venus fissent la loi aux enfants du pays?

Quelques écrivains, de nos jours, ont posé la question dans ces mêmes termes. L'histoire les y autorisait-elle?

Nous avons déjà relevé une de leurs erreurs, celle de considérer les Libertins comme des gens à principes, des patriotes vrais, des amis vi*îBds de la liberté genevoise. Quoique les limites et le sujet de ce livre nous aient fait omettre bien des choses, ce que nous avons raconté suffit amplement, ce nous semble, à prouver le contraire.

Nous voici devant une autre erreur. Les Libertins étaient anciens Genevois, c'est vrai; mais, d'abord, étaient-ils la majorité de la nation ? Tout indique, plutôt, surtout dans les derniers temps, qu'ils étaient peu, très-peu, et on comprend sans peine que leur conduite eût éloigné d'eux bien des gens primitivement séduits par les idées libérales dont ils se disaient les apôtres. Les réfugiés venaient donc en aide à une majorité réelle, considérable, mais harcelée par une minorité turbulente et sans frein.

Ce n'est là, pourtant, qu'une considération accessoire. La vraie question, la voici.

Genève devait nécessairement ou se résigner à n'être rien, ou être et être toujours mieux ce que la Réforme l'avait faite. Nous l'avons vu : Genève

livrée aux Libertins, c'eût été ou Genève reconquise bientôt par ses anciens maîtres catholiques, où Genève s'acheminant d'elle-même vers le catholicisme par la corruption et l'anarchie. Ce n'est pas sans raison que les écrivains catholiques se montrent si doux envers eux, s'indignent si fort des sévérités de Calvin. Que ne dirait-on pas, en sens inverse, si Calvin avait toléré leurs désordres! Que de réflexions sur la Réforme ouvrant la porte à tous les vices! Mais Calvin s'est jeté courageusement en travers ; Calvin a sauvé Genève et la Réforme: donc Calvin a été un despote, un tyran, et, les Libertins, des victimes. Il est vrai que ces mêmes écrivains ne renoncent pas, pour cela, à l'autre thèse, celle qui veut que Réforme et désordres aient nécessairement marché de front. Les réfugiés, selon eux, étaient l'écume de l'Europe ; l'indulgence que Calvin n'avait pas pour les Libertins, il l'avait pour ces gens tarés qui venaient servir son despotisme. Des gens tarés, il y en eut en effet quelques-uns, comme dans toutes les émigrations ; mais comment le sait-on ? Précisément par les plaintes de Calvin, et par l'ardeur qu'il mit à en débarrasser Genève. Jamais homme n'a moins pu être accusé d'avoir eu deux poids et deux mesures.

Si donc le vrai citoyen d*un pays n'est pas celui que ce pays a vu naître, mais celui qui, citoyen ou non par la naissance, comprend les conditions de l'existence et de la grandeur du peuple, tra-

vaille et combat en conséquence, persévère^ aime et se dévoue^ — certainement les réfugiés étaient cdtoyens de Genève, et Genève n'en avait point de meilleurs. Il n'était pas légalement citoyen, ce Farel que les vrais représentants de Genève, les vrais amis de TÉglise et de la patrie, venaient de saluer du nom de père ; il ne Tétait pas davan* tage, Calvin, le plus grand de tous, car il n'en eut le titre qu'en lâSd, cinq ans avant sa mort. Qu'importe l Avant de l'être par les lois du pays, ils l'étaient en vertu d'uno autre loi, TÉvangile, loi du pays aa$si^ et la plus haute. Là était le lien, là l'unité. L'bistoire n'offre peut-être aucun exemple d'uae si rapide et si complète absorption de na* tionalités, de caractères. On arrivait à Genè? e, nonseulement comme dans un refuge,^ mais comme dans une pairie à4aqueUe on vtot faire hommage dotout ce qu'on avait souffert, en d'auUres pays, pour la même cause.

Voilà les hommes que les Libertins s'indignaient de voir se multiplier à Genève. Ils ne voyaient en eux que des suppôts de Cahin; ils ne comprenaient rien à ce pieux héroïsme qui lour avait fait quitter châteaux et terres pour devenir simples sujets d'une toute petite république, et se soumettre à ces Ordonnances rigides dont eux, bourgeois, ne voulaient pas. Us leur prodiguaient même la raillerie, l'insulte. «Ils outragent honteusement^ écrit Calvin en novembre 1^3, les exilés du Chridt. » Ceux qui n'avaient

rien sauvé de leur fortune, les Libertins leur reprochaient le pain de l'hospitalité, ou, s'ils gagnaient leur vie en travaillant, s'efforçaient d'ameuter contre eux les ouvriers et les marchands genevois ; ceux qui arrivaient avec de l'or, on les représentait comme venant pour acheter ou trahir la république. En avril 1583, Amied Perrin avait demandé qu'on leur enlevât leurs armes, à l'exception de l'épée, qu'ils ne devaient même point porter en public. En juillet 1554, il demanda qu'on leur ôtât même leurs épées. Ils avaient formé, disait-il, le projet de livrer Genève au roi de France, et c'était Henri II lui-même qui avait révélé la chose dans une lettre écrite au Conseil de Berne. Les réfugiés s'émurent. L'accusation n'était pas seulement fausse, mais absurde. Livrer Genève à ce Henri II qui se baignait dans le sang de leurs frères, à cette reine Catherine qui avait apporté en France toutes les perfidies et toutes les cruautés des cours de son pays! On somma Perrin de fournir des preuves. Le syndic Lambert, frère du martyr de Chambéry, lui rappela en plein Conseil dès Deux-Cents qu'il avait été moins scrupuleux, sept ans auparavant, lorsqu'il voulait faire loger dans la ville deux cents cavaliers soldés par le roi de France. Lambert conclut qu'une large' hospitalité devait continuer d'être offerte aux exilés, ^'il fallait do^aner la bourgeoisie à plus encore qu'on ne l'avait fait jusque-là, puisque seulement quatre-vingts avaient été reçus depuis cinq

ans, et que Genève avait tout à gagner à s'enrichir de pareils citoyens.

Soixante, environ, furent reçus pendant les premiers mois de 1555 ; et si le syndic Lambert fût revenu au monde un siècle après, il eût reconnu avec joie, parmi les noms les plus illustres et les plus honorables de Genève, bon nombre de ces soixante ou des quatre-vingts d'auparavant. Le 13 mai, les Libertins, par l'organe de deux des leurs, se plaignent de ces admissions nombreuses ; mais le Conseil ne les écoute pas. Le 15 et le 16, nouvelles plaintes. Le peuple, disent-ils, pourrait bien enfin s'émouvoir. Le Conseil ordonne une enquête.

Les Libertins n'attendirent pas le résultat.

Le 18 mai, dans la soirée, une taverne réunissait Berthelier, Perrin, deux autres chefs, et un certain nombre de a compagnons des tumultes, d comme dit Bonivard. «Après que la langue, poursuit-il, eut fait son office, le vin émut les pieds et les mains à faire le leur. » Perrin n'était cependant pas décidé. On l'excite; on le flatte en lui disant que le peuple compte sur lui, que c'est lui qu'on s'attend à voir à la tête du mouvement. Il cède, il marche, et bientôt l'affaire est en train.

Elle ne fut pas longue. Les révoltés ne trouvèrent, sur aucun point, l'appui qu'ils avaient espéré. Ils eurent beau crier et faire crier que les réfugiés allaient saccager la ville ; les citoyens ne s'émurent pas, ou, du moins, ne s'émurent que pour aller grossir les rangs des amis de l'ordre. Il y eut

cependant quelques rencontres meurtrières, mais nulle part un commencement de succès pour la révolte. Les troupes balayèrent tout ce qui résistait, prirent ce qu'elles purent prendre, et tout se trouva terminé.

Les Libertins semblaient avoir pris d'avance à tâche de ne mériter aucune indulgence ; ils n'en obtinrent aucune. Plusieurs tètes tombèrent sous la hache. Celle d'un frère de Berthelier en fut; celle de Berthelier, celle de Perrin en eût été, s'ils n'avaient réussi à fuir. D'autres aussi avaient fui. Le reste fut exilé.

Il est toujours pénible d'avoir à enregistrer des exils, des supplices; on voudrait ne trouver sur son chemin que des amnisties. Genève pouvait-elle, en 1585, réaliser cet idéal? Quand les lois et les mœurs du temps lui auraient permis d'être clémente, eût-elle pu l'être, dans ce cas, sans se condamner à repasser par tous les maux des neuf dernières années? Les Libertins avaient tout fait pour qu'elle ne pût faire autrement que de les écraser, si elle ne voulait périr, après une longue agonie, par leur système et leurs désordres.

Les survivants, du reste, firent peu regretter les morts. Réfugiés sur terres bernoises, mais presque aux portes de Genève, plus d'une fois leur vengeance frappa quelque citoyen inoffensif, et il fallut obtenir de Berne qu'on les forçât de se fixer plus loin. Ils poussèrent alors le gouvernement bernois à solliciter leur retour, puis à l'exiger ou-

{KM eiLYm.

vertement^ se constituant juge entre Genève et les bannis. La Républiques après cela^ n'avait plus qu'à être vassale et bientôt sujette de Berne. Il fallut» pour conjurer cet orage, beaucoup de fermeté mais aussi beaucoup de prudence, car Berne était puissante et Berne n'aimait pas Genève. Ce fut Calvin qui mena l'affaire. Berne dut renoncer à ses' prétentions envahissantes ; mais, n'espérant plus rien de ce côté, les Libertins cherchèrent ailleurs. Tout leur était bon contre Genève. En 1563, les magistrats sont informés que le duc de Savoie prépare un coup de main contre la ville, et OB acquiert la preuve que ee sont les Libertins eiilés qui ont conseillé^ arrangé la chose. Ils ont reçu de Fargent du duc } ils se sont réservé le pillage d'un certain nombre de maisons, et, si l'entreprise échoue^ comme ils ne pourront plus rester sur le territoire des Bernois, alliés de Genève, ils recevront des terres en Savoie;— La ville, mise aussitôt en bon état de défense, ne fut p^ attaquée ; les Libertins en furent pour la honte de s'être vendus aux deux grands ennemis de leur patrie, le duc de Savoie et le pape. Calvin demanda au Conseil d'ordonner un jeûné d'actions de grâces. Le jeûne eut lieu, et la nation se trouva unanime à remercier Dieu de cette nouvelle délivrance. Trente-neuf ans plus tard, dans cette fameuse affaire de V Escalade, qui fut si près d'être le tombeau de Genève, on retrouva encore des traces de ce misérable partie toujours prêt à faire cause

commune ayec les ennemis de Genève et de la Réforme. Nous savons ce que les ennuis de l'exil peuvent amasser d'aigreur dans une âme, même loyale, môme nourrie du patriotisme le plus pur ; les Libertins ne seraient pas les premiers à qui cette aigreur eût fait haïr une patrie anciennement aimée. Mais, de bonne foi, Vhistoire de leur conduite antérieure autorise-t*elle aies ranger parmi ces proscrits honorables? Et quand leur cause eût été ce qu'ils prétendaient, celle de la liberté, qu'avaient-ils fait, comme hommes, qui ne les montrât incapables de la comprendre, indignes de la soutenir?

ÎII

Mais revenons. Nous ne devons pas dépasser, pour le moment, l'exil des libertins, en mai iSSS. C'est, dans la vie de Calvin, la clôture de cette importante période que nous avons vue commencer en 1546. Nous venons de la parcourir sur le ter^ rain politiqoe; reprenons-la sur le terrain religieux, beaucoup trop voisin, malheureusement, du premier.

Il est une remarque qu'on ne pourrait guère ne pas faire à chaque nouveau détail de la longue Ivtte que nous venons d'es^fuisser. Bons quel état

d'esprit et d'âme devait se trouver un homme enveloppé de ce tourbillon, heurté de tous ces chocs, perpétuellement en cause dans les plus petites comme dans les plus grandes affaires? Ce dernier trait est surtout à noter. Dans les grands combats, on peut plus facilement rester calme, maître de soi ; rimportance même de la lutte, le rôle élevé qu'elle vous donne, vous aide à vous maintenir à une hauteur digne d'elle. Mais avoir, à la fois, et la conduite de la guerre et le souci des plus misérables 'détails, combattre le lion et être assailli, en même temps, par des nuées de mouches, — voilà qui peut aigrir, exaspérer le plus doux des hommes, et à plus forte raison celui qui sera déjà, de sa nature, irritable et ardent. Tout, d'ailleurs, tend à s'user dans ce monde, luême la constance d'un Calvin. Ce même homme que nous avons vu, dans les premiers temps de la lutte, mépriser de si haut les fureurs de ses adversaires, nous lui verrions, quelques années après, des moments d'épuisement , courts, mais cruels. c( Mieux me vaudrait, écrira-t-il à Wolfif en 1586, être brûlé une bonne fois par les papistes, que d'être incessamment torturé par ces gens-ci... Une seule chose me soutient dans ce rude service : c'est que la mort viendra bientôt me donner mon congé, t» Prenez donc, dans ces neuf années, un jour quelconque, et allez à Genève voir Calvin. Vous venez pour le réformateur, pour l'homme dont le nom remplit l'Europe, et, certes, vous le trouverez ; mais

LIYBE TROISIÈME. 309

savez-vous qui vous trouverez aussi? Un homme qu'on poursuit des plus ignobles taquineries, qu'on irrite à plaisir par les plus grossiers petits affronts. Accompagnez-le par les rues, et vous entendrez ces sifflets dont il vous a parlé. Ce chien qui vient se jeter entre ses jambes, on le rappelle en l'appelant Calvin^ et le chien obéit, car c'est son nom. Sur ce pont qu'il traverse, le voilà presque renversé par trois mauvais sujets qui ont feint de ne pas le voir, comme la femme de Perrin, sortant de la ville à cheval, a renversé hier un autre pasteur et a failli le tuer. Passez un soir sous ses fenêtres, et c'est merveille si vous ne rencontrez pas quelque libertin aviné lui criant quelque injure, ou chantant quelque abominable couplet. Jeudi dernier, en Consistoire, il lui a fallu essuyer les sarcasmes de ce jeune homme, de cet homme, de cette femme ou de cette fille qu'on enverra bien en prison, mais qui ont juré de recommencer; jeudi prochain il en entendra tout autant, ou pis encore. Ettout cela n'est que l'accompagnement des préoccupations plus graves du dedans et du dehors, des méditations de l'écrivain, des soins d'une correspondance immense, des fatigues du pasteur et du prédicateur, des souffrances, enfin, et des angoisses du malade, car nous savons ce que souffrait, physiquement, cette tête si travaillée. On est pris de vertige rien qu'à penser à tout cela, et il faut y penser, pourtant, si on. ne veut être injuste envers celui à qui ses nerfs irrités firent plus d'une

310 GAIiYlN.

fois éeiire ou faire ce que nous aimerions mieux qu'il n'eût pas écrit ou pas fait;

Ajoutez, eain, l'isolement douloureux où le plolQgea^ dès iS49, la mort de sa femme.

Nous l'ayons laissée au moment où elle venait de perdre le troisième et dernier des enfants qu'elle eut de lui. « Sa santé, toujours délicate ^, fut ébranlée par ces coups répétés. Ses dernières années s'écoulèrent dans un état de langueur et de souffrance dont on retrouve la mélancolique expression dans les lettres du réformateur. Tantôt il prend congé de madame de Falais au nom de sa femme a qui gtt au lit malade ; » tantôt il lui oSre les salutations c< d'une femme ressuscitée ; » ailleurs, il demande pour elle les prières de ses amis. « Salue ta femme, écrit-il à Viret ; la mienne est sa triste compagne dans les langueurs de la maladie. Je redoute une issue funeste. Mais n'estce pas assez de tant de maux qui nous menacent dans le présent? Le Seigneur nous montrera peutêtre un visage plus favorable. » Le savant médecin Benoit Textor multiplie les avis de sa sollicitude au chevet d'Idelette ; mais les secours de l'art sont impuissants, et le réformateur, témoin des soins prodigués à sa compagne^ s'en souviendra pieuse^ ment un jour, en dédiant à Textor son Commentaire sur la seconde épltre aux Thessaloniciens.

» Alix premiers jours d'avril 1549, l'état d'Ide-

4 Nous reprenons le récH de M. lu]es Bonnet.

.Jette empira. Les amis de Calvin, Bèze, Hotman, Des Gallars, Laurent de Normandie, accoururent auprès de lui dans la prévision d'un malheur prochain. Détachée du monde» dont elle avait appris à « user ùomme n'en usant points » Ideletté ne tenait plus à la terre que par ses sollicitudes sur le sort des enfants qu'elle avait eus de son premier mari. Mais, par un scrupule délicat ou par une foi supérieure, elle se taisait sur le sujet de ses préoccupations maternelles. Une de ses amies la pressant d'en parler à son mari : a Pourquoi le ferais-je î répondit-elle. Ce qui m'importe, c'est qu'ils soient élevés dMis le bien... S'ils sont vertueux, ils trou* veront en lui un père ; s'ils ne l'étaient pas, pourquoi les lui aurais-je recommandés? » Dans un dernier entretien, Calvin, allant au-devant de ses secrètes pensées, lui promit de les traiter comme ses propres enfants. « Je les ai déjà recommandés à Dieu, dit-elle. — Mais cela n'empêche pas, répondit-il, que je n'en prenne soin aussi. — Je sais bien^ repritrclle alors, que tu n'abandonneras pas ceux que j'ai confiés au Seigneur. r> Tranquille sur ce sujet, elle vit approcher la mort avec sérénité. La constance de son âme ne se démentit pas au milieu de ses souffrances, mêlées de défaillances continuelles. A défaut de paroles, son re»gard, ses gestes, l'expression de sa physionomie^ disaient la foi qui la soutenait à sa dernière heure4 Dans la matinée du 6 avril, le ministre Bourgoin lui adressa de pieuses exhortations. Elle s'y asso-*

ciait par des exclamations entrecoupées , mais ardentes, qui semblaient un élan anticipé vers le ciel. « résurrection glorieuse !... Dieu d'Abraham et de nos pères !...» Mais, à sept heures, elle défaillit de nouveau, et, sentant que la voix allait lui manquer : «Priez, dit-elle, mes amis ; priez pour moi ! » Calvin s'approcha ; elle manifesta sa joie par ses regards. D'une voix émue, il lui parla de la grâce du Christ, du pèlerinage terrestre, de l'assurance d'une éternité bienheureuse, et termina par une fervente prière. Elle suivait en esprit ces paroles, et se montrait attentive à la sainte doctrine. Vers neuf heures, elle expira, mais si doucement qu'on ne savait si elle s'était endormie ou si elle avait cessé de vivre.

» Tel est le récit transmis par Calvin lui-même à Farel et à Viret, et terminé par un triste retour sur son existence, condamnée à la solitude du veuvage. c( J'ai perdu, dit-il à Viret , l'excellente compagne de ma vie, celle qui ne m'eût jamais quitté, ni dans l'exil, ni dans la misère, ni dans la mort. Elle m'était une aide précieuse, ne s'occupant jamais d'elle-même... Je comprime ma douleur tant je que puis ; mes amis font leur devoir, mais, eux et moi, nous gagnons peu de chose. Tu connais la tendresse de mon cœur, pour ne pas dira sa faiblesse. Je succomberais, si je ne faisais effort sur moi-même pour surmonter mon affliction. » La lettre à Farel n'est pas moins touchante. c( Adieu donc, cher et bien-aimé frère ; que

Dieu te dirige par son Esprit et m'assiste dans mon épreuve. Je n'aurais pas résisté à ce coup s'il ne m'avait, du ciel, tendu la main. C'est lui qui relève les cœurs abattus, qui fortifie les genoux tremblants. » Calvin eut cependant la force d'accomplir tous les devoirs de son ministère» et sa constance, au milieu de ses larmes, faisait l'admiration de ses amis. Mais le souvenir de celle qu'il avait perdue ne s'effaça jamais de son cœur; quoique jeune encore, il ne songea jamais à former d'autres liens, et il ne prononçait le nom d'Idelette qu'avec un profond respect pour ses vertus et une tendre vénération pour sa mémoire.

» Jamais hommage plus légitime et regrets plus mérités. En perdant Idelette de Bure, Calvin ne perdait pas seulement la compagne de son ministère et de sa vie : il perdait aussi une vertu. Si le rôle de la femme chrétienne est de consoler et de bénir, de rappeler aux hommes les droits de la charité , trop mécanmis dans les siècles de révolutioiiSr persomie ne fiit plus digne qu'ldelette d'aceômplir auprès du réformateur une telle mission. Souvent malade et chagrin, aigri parles résistances des hommes et par celles des choses , qui ne se plient que lentement aux desseins du génie, Calvin perdit trop tôt ces affections domestiques pour lesquelles il était si bien fait, et dont il n'éprouva que neuf ans la salutaire influence. Que de fois, sans doute, dans ces années de luttes héroïques et de secrètes détaillances dont sa correspondance

reproduit les phases, il retrouva le calme auprès de la femme courageuse et douce qui ne savait pas transiger avec le devoir ! Que de fois peut-être il fut modéré, attendri, par une de ces paroles qui viennent du cœur, et dont la femme a le 'secret f Et quand enfin vinrent des jours plus somlHfes, quand la controverse des opinions, se mêlant au choc d«s partis, suscita Bolsec, Servet, Gentilis, qui peut dire combien les conseils et la miséricor-* dieuse influence d'Idelette de Bure manquèrent au réformateur? »

Il serait téméraire d'insister trop siu* cette deiv nière idée ; les torts de Calvin furent trop graves pour qu'une supposition, même plausible, suMse à les laver; Une chose reste, pourtant : c'est que les tristes faits dont le souvenir s'associe aui noms de Bolsec, de Servet et de Gentilis, furent touspostérieurs à la mort d'Idelette. Un autre nom^ celui de Castalion, a été souvent prononcé comm€ rs^pelant également l'intolérance de Calvin. Or^ la querelle avec Castalion eut lieu à deux rejiri-' ses, l'une avant, l'autre après 1549, et ce n'est réellement qu'à la seconde que Calvin se montra dur, violent et injuste. En 1844, il n'avait fait que s'opposer à te que Castalion, professant certaines

LIVBE TROISliUS. 318

idées nouvelles sur le Cantique des Cantiques, sur la descente de Jésus-Christ aux enfers, etc., fût nommé pasteur à Genèye; il lui avait même ' donné, au nom de la Compagnie, un certificat portant qu'on l'excluait à regret, vu son mérite, son zèle, et les services qu'il avait rendus, au collège, comme régent. Ce procédé, d'une rare douceur à cette époque, ne l'avait pas empêché de garder rancune à Calvin, jusqu'à l'interrompre, un jour, en plein sermon. Calvin le fit censurer, et c'était bien le moins qu'on pût faire à qui avait troublé le culte ; mais il n'y eut alors rien de plus. Gastalion s'était volontairement d^mis de ses fonc* tions de régent; il se retira volontairement à Bâle, et c'est là que nous le retrouverions, mais seulement dix ans après, injustement et violemment attaqué par Calvin pour s'être élevé contre le supplice de Servet.

Passons maintenant de 1544 à 1K81, et abordons l'affaire de Bolsec.

Plus nous l'avons étudiée, mieux nous est apparu le vrai motif de l'importance qu'on y a mise : ce n'est pas la personne de BolseC, c*est son livre contre Calvin qui lui a valu tant d'intérêt de la part des ennemis de Calvin. Non que nous préteildions aucunement approuver l'extrême àpreté du réformateur envers lui; nous avons déjà fait assez souvent notre profession de foi à cet égard^ et on voudra bien ne pas exiger que nous la refessions tout entière à chaque occasion. Mais, en-

fin, Bolsec ne fut ni brûlé ni décapité ; Bolsec fut simplement banni, et le supplice de Servet, qu'on a tant exploité, devrait au moins faire trouver relativement bien douce la condamnation de Bolsec. ' Mais ne fallait-il pas faire à tout prix un piédestal à celui dont on répétait si complaisamment les calomnies?

Jérôme Bolsec avait été Carme à Paris. Dénoncé pour quelques sermons qui sentaient la Réforme, il avait dû quitter la France et s'était réfugié à Ferrare. Après divers voyages, il vint à Genève, non comme théologien, mais comme médecin.

Bientôt, cependant, il recommença à s'occuper de théologie, et on sut que ses opinions sur quelques points, notamment sur la prédestination, n'étaient pas celles de la théologie genevoise. La Compagnie le fit venir. Il promit de se taire, et, pendant plusieurs mois, les registres ne font plus mention de lui. Le 16 octobre, au sermon du jeudi, ayant entendu exposer, dans toute sarigueijr, la prédestination calvinienne, il prit vivement la parole. C'était là, dit-il, non-seulement une erreur, mais une hérésie, et il le prouverait quand on voudrait. Calvin, non moins vivement, releva l'accusation, et un des témoins de cette scène, substitut du lieutenant criminel, «voyant, dit le registre, le scandale que le dit maître Jérôme avoit fait en l'église, » le fit conduire en prison. Les pasteurs s'assemblèrent le jour même et décidèrent d'avoir, devant le Con-

LIYBE VKOISIÈHE. 9tJ

sei}, une eoziférence arec Bolsec, Cetle conférence eut lieu. Bolsec se défendait habilement, et plus d'une fois ce fut à Calvin à se défendre, notons ment quand Bolsec eut développé Tidée que sa doctrine pourait conduire à faire Dieu auteur du mal. Calvin reproduisit avec beaucoup de vigueur ce qu'il avait déjà souvent répondu à ce reproche, malheureusement «ssez fondé.

La discussion dur» deux jours. Le Conseil était fort embarrassé. Non qu'il hésitât à donner raison à Calvin ; mais les arguments de Bolsec ne lui pa« raissaient pas tellement mauvais qu'il y eût lieu à le condamner sévèrement* On écrivit donc aux Églises suisses pour leur demander leur avis. Le Conseil, en attendant les réponses, voulait relâcher l'accusé, sous caution néanmoins ; Bolsec ne restai en prison que faute d'avoir trouvé quelqu'un qui répondît pour lui.

L'Église de Zurich conseilla la sévérité; Berne et Bâle, l'indulgence. L'arrêt, prononcé le 18 décembre, est très-sévère dans la forme, très-doux au fond. Bolsec, nous l'avons déjà dit, fut condamné à quitter Genève, avec défense d*y revenir. Remar^ quez que ce n'était même point un Genevois qu'on^ chassât de sa patrie, mais un étranger établi depuis moins d'un an datis le pays. Calvin avait^il de*' mandé une peine plus sévère? Rien, dans le procès, ne l'indique, et, quelques jours après la condamnation , dans une lettre à BuUinger : « Des médinants, dit Calvin, ont répandu le bruit que

nous voulions une peine plus dure, et on Ta cru sottement. » Or, Calvin n'a jamais dissimulé ses rigueurs; s'il déclare, ici, n'avoir pas voulu autre chose que le bannissement, c'est que c'est vrai , et nous pouvons le croire d'autant mieux que nous le verrons plus franc, en ce même temps, dans son horreur pour les opinions de Bolsec. C'est une triste lettre que celle où il rompt avec son ancien ami, M. de Falais, coupable de n'avoir pas eu pour Bolsec la même horreur. Il aimerait a cent fois mieux être papiste , » dit-il, que d'être ou Bolsec ou Castalion. Voilà ce que le réformateur a pu écrire, et c'est une afligeante page dans l'histoire du cœur humain. Mais nous étions dans une question de fait ; restons-y. Le nom de Bolsec est exploité, contre le réformateur, comme celui d'un martyr, — et le fait est que Bolsec fut simplement banni de Genève. Quanta ceux qui s'indigneraient que Bolsec ait été même banni, nous ne saurions que leur dire, sinon qu'ils n'entendent rien à la manière dont la question se posait pour la Réforme et pour Genève, pour Genève surtout. Souhaiter qu'elle eût ouvert ses murailles à toutes les variations et à toutes les hardiesses de la pensée religieuse, c'est vouloir que ce grand levier, la Réforme, se fût passé d'un point d'appui pour soulever le monde.

Bolsec eût-il été traité plus sévèrement, il n'en serait pas plus excusable d'avoir écrit le livre qui a fait sa réputation auprès des ennemis de Calvin.

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Que la colère lui eût dicté des pages violentes , on le pardonnerait facilement à un homme envers qui Calvin s'était montré si impérieux, si amer; mais publier, vingt-six ans après liBi querelle, treize ans après la mort de Calvin, cet abominable pamphlet qu'il donna pour l'histoire a de la vie^ mœurs^ actes j doctrine et mort » du réformateur, c'est dépasser de beaucoup ce qu'on peut pardonner au ressentiment le plus juste. L'ancien moine, redevenu catholique, voulut payer sa bienvenue au milieu de ses anciens frères ; il n'imagina rien de mieux que d'immoler Calvin sous les plus ignobles flétrissures. Mais il y a des gens plus coupables que Bolsec : ce sont les gens qui continuent à puiser dans son livre, et qui forcent les historiens sérieux, cathohques comme protestants, de leur repéter qu'ils mentent. Dès le seizième siècle, Papyre Masson et RaBmond, ardents ennemis de Calvin, déclarent faux tout ce que Bolsec a dit de ses mœurs. Au dix-septième, Maimbourg, dans son Histoire du Calvinisme^ rend ouvertement au réformateur le même hommage, et le grave Ellies Du Pin conseille aux catholiques de ne plus « déchirer sa personne par des contes. » Contes , en effet , dans toute la force du mot, car Bolsec ne prend généralement pas même la peine de donner quelque vraisemblance à ses récits, et on dirait parfois qu'il ne veut que contrefaire, par amusement, un menteur encore plus maladroit que hardi. Qui s'imaginerait qu'il ait pu avoir, par

3S0 GÀLTIN.

exemple, l'idée de faire de Calvin, ee a grand jeû^ neur, » comme dit Raemond, un insatiable mangeur pour qui on accaparait, au marché, les meilleurs morceaux? Tout le livre est de cette force. C'est la haine arrivée, nous ne dirons pas au délire, mais à la stupidité, et nous renvoy^ons encore une fois, pour les détails, à l'écrivain qui a eu la patience de les réfuter pied à pied, Drelincourt.

Bolsec nous conduit à Servet, mais par un chemin tout autre que celui qui platt , en cette affaire, aux accusateurs de Calvin.

Dans ce même livre, en effet, où le réformateur est déchiré, Bolsec, arrivé à Servet, déclare nettement n'éprouver a aucun déplaisir delà mort d'un si monstrueux hérétique, n Servet, ajoute-t-il, était « indigne de converser avec les hommes, » et il voudrait , quant à lui, que a tous ses semblables fussent exterminés , et l'Église de Notre-Seigneur bien purgée de telle vermine.» Ainsi, c'est le plus ardent des ennemis de Calvin , . celui qui parait croire que Calvin lui eût volontiers dressé un bûcher à lui-même , c'est Bolsec, enfin, qui interrompt ses calomnieuses pages pour déclarer que la mort de Servet lui parait juste.

De là une conclusion que nous verrons sortir de

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tous les faits relatif s à cette triste affaire : c'est qu'il y a profond anachronisme à en charger Calvin comme d'une faute qui fût sienne, et que son siècle ait pu lui reprocher. Plaignez-le d'avoir eu occasion de la commettre; blâmez-le de l'avoir commise avec ce zèle amer qui est toujours et en tout condamnable ; mais l'en accuser, seul, quand tous ses amis, y compris le doux Mélanchthon, tous ses ennemis, sauf Castalion mais y compris Bolsec, tout son siècle, enfin, l'a approuvée, l'a commise, en quelque sorte, avec lui, — n'est-ce pas l'immoler, en quelque sorte, aux idées du dix-neuvième siècle, comme Servet fut immolé aux idées jdu seizième? Et quand cette immolation de Calvin est réclamée par des écrivains catholiques, quand ceux qui témoignent tant d'horreur devant le bûcher de Servet sont ceux qui n'en éprouvent aucune devant les trente ou quarante mille bûchers que l'Église romaine dressa dans ce même siècle, — où est, nous ne dirons plus la justice, mais la plus simple bonne foi et la plus vulgaire pudeur?

Nous avons laissé Servet à Paris, en 1534, demandant à Calvin une conférence qui n'eut pas Ueu, Servet n'étant pas venu.

Né en Espagne en 1509, envoyé en France par

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son père qui redoutait pour lui les rigueurs deFInquisiiioD, converti, à Toulouse, aux idées nouTelies qu'il avait entrevues en Espagne, mêlant, dans ses études, le droit, la médecine et la théologie, il apportait en toutes choses cette ardeur juvénile qui peut également être admirée comme généreuse, courageuse, ou condamnée comme orgueil, imprudence et témérité. Travailleur comme le seizième siècle, hardi déjà comme le dix-huitième, il fouillait tout à propos de tout. Dans son premier ouvrage contre la Trinité, au cinquième Uvre, est un passage auquel les contemporains ne firent aucune attention, et qui s*est trouvé renfermer la théorie complète de la circulation du sang.

Auteur déjà de deux ouvrages, nous le trouvons en 1835, à Lyon, simple correcteur d'imprimerie, mais publiant, avec notes, une édition de la géographie de Ptolémée. En 4537, à Paris, il professe avec succès la géographie, les mathématiques, et même l'astrologie, ce qui lui valut une dénonciation de la Sorbonne et une sentence du parlement. Nous le trouvons enfin fixé, comme médecin, d'abord dans les environs de Lyon, puis à Vienne, en Dauphiné.

C'est^iie là qu'il se remit en relation avec Calvin. Poursuivi par la pensée que les réformateurs s'étaient arrêtés trop tdt, et que le christianisme, pour redevenir vrai, avait besoin d'une restauration beaucoup plus intime et plus complète, il espérait amener Calvin à se mettre à la tête de Tœuvre ainsi

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reprise. C'était le connaître bien peu, et, d'aiUeurs^ eût-il été d'un esprit plus flexible, c'était demander beaucoup que de vouloir qu'il déclarât n'avoir enseigné jusque-là qu'une demi-réformation. Puis, ce que demandait Servet, ce n'étaient pas seulement des modifications à la formule de tel ou tel dogme : le panthéisme anabaptiste était mis à la base, et Calvin avait grandement raison de considérer cette base comme la ruine des choses mêmes que Servet respectait encore. Ainsi, comme le montra le procès et comme le montraient déjà les livres de Servet, développés par lui dans cette correspondance avec Calvin, c'était de sa théorie panthéiste que découlaient ses objections contre la Trinité. Si, pour le grand public et pour l'hktoire, la querelle s'est concentrée dans le champ de ce dogme, c'est qu'il est naturel qu'une théorie générale se résume et s'incarne, à chaque époque, en une question spéciale, celle qui mettra le plus en jeu les sympathies et les antipathies du moment. Le panthéisme, aujourd'hui, est souvent enseigné ou combattu sur le teirain des questions sociales ; il l'était, entre Calvin et Servet, sur le terrain du dogme. Donc, fût-on disposé à donner dogmatiquement à la question de la Trinité moins d'importance que ne lui en donnait Calvin, il faudrait reconnaître encore que Calvin eut raison d'apercevoir, dans le système et dans la méthode de Servet, un renversement du christianisme. Aucun chrétien, même des plus larges, n'en jugerait autrement aujourd'hui avec

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un nouveau Servet ; il n'aurait besoin que d'une conversation comme celle que Calvin raconte avoir eue un jour, devant le Conseil, avec l'hérétique espagnol. «Comment! disait Calvin, si quelqu'un frappoit ce pavé ici avec le pied, et qu'il dît qu'il foule ton Dieu, n'aurais-tu point horreur d'avoir assujetti la majesté de Dieu à tel opprobre? — Alors il dit : Je ne fais nul doute que ce baiic, ce buffet, et tout ce qu'on pourra montrer, ne soit la substance de Dieu. — ^Derechef, quand il lui fut objecté que donc à son compte le diable seroit substantiellement Dieu, en se riant il répondit : En doutez-vous? Toutes choses sont une partie et portion de Dieu. »

Voilà ce que le réformateur avait vu ou entrevu, sept ans auparavant, dans la correspondance de Servet, et c'est ce qui lui dictait, en 1546, sa fameuse lettre à Viret. « Servet, disait-il, m'a envoyé dernièrement un gros manuscrit de ses rêveries, m'avertissant, avec une fabuleuse arrogance, que j'y verrais des choses étonnantes. Il m'offre de venir ici, si cela me plaît; mais je ne veux pas y engager ma parole, car, s'il venait, je ne souffrirais pas, pour peu que mon autorité eût de poids, qu'il sortît vivant de Genève. » Les historiens de la Réforme ont quelquefois nié cette lettre, dont l'authenticité, en effet, était douteuse, mais est devenue incontestable . Pourquoi tiendrait-on à pouvoir effacer ces lignes? Que Calvin ait parlé d'avance de demander, le cas échéant, la mort de l'hérétique.

LIYBE TROISIÈMX. 3tS

n'est-ce pas bien mieux, au fond, que s'il l'atait plus ou moins ménagé, lui cachant ce qui Wtr

tendait à Genève? Cette lettre, d'ailleurs, a l'avantage d'établir clairement comment la question se posait dans l'esprit de Calvin. Si, d'un côté, il nous est pénible, douloureux, de le voir prêt à solliciter la mort d'un homme qui s'est mis familièrement en correspondance avec lui, ce fait établit au moins, d'autre part, une totale absence d'animosité personnelle* La menace exécutée en 1S53 est celle d'une époque où l'Espagnol ne lui témoignait encore que des égards , presque de l'affection. Calvin ne pouvait donc le haïr personnellement ; Calvin a donc pu dire en toute sincérité, lors du procès, qu'il avait haï et qu'il haïssait les erremrs, non l'homme.

Une chose pourrait nous sembler beaucoup plus triste : ce serait que Calvin eût travaillé à faire condamner Servet à Vienne. Est-ce vrai ? On a pu le croire. Servet venait d'imprimer secrètement dans cette ville son Christianismi Restitution qui n'était autre, à ce qu'il parait, que le gros manuscrit de 1546. Une première enquête, sur renseignements venus de Genève, n'amena rien ; Servet, prévenu à temps par un ami, avait fait disparaître tout ce qui eût pu prouver qu'il était l'auteur du livre. Une seconde enquête le prouva , grâce à des pièces venues aussi de Genève, et ces pièces étaient les lettres mêmes jadis écrites au réformateur par Servet.

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L'apparence est donc contre Calvin , et nous n'avons à y opposer qu'une chose, mais grave : c'est que Calvin a nié le fait. «Le bruit vole , dit-il, que j'ai pratiqué que Servet fût pris en la papauté, savoir à Vienne, et sur cela plusieurs disent que je rie me suis pas honnêtement porté, l'exposant aux ennemis mortels de la foi. » Après quelques mots d'explication : «Il n'est besoin, poursuit-il, d'insister à rembarrer une calomnie si frivole, laquelle tombe bas quand j'aurai dit en un mot qu'il n'en est rien. » Ses ennemis conviennent que l'affaire ne fut pas menée par lui, mais par un réfugié lyonnais, M. de Trye, qui lui 'servait de secrétaire. La question se réduirait donc, en tous cas, à savoir si le secrétaire avait ordre de faire ce qu'il fit ; or, nous ne pensons pas que nul homme de bonne foi, connaissant quelque peu Calvin, ose le soupçonner d'avoir pu dire : « Ce n'est pas moi, » quand le coupable eût été son agent. Et que parlons-nous, d'ailleurs, de coupable? Calvin dit bien que «plusieurs » trouvent la chose mauvaise ; mais il n'est, lui, nullement de leur avis. « Si cela, dit-il, m'étoit vraiment objecté S je ne le voudrois point nier, et ne pense point que cela me tournât à déshonneur. » Deux États en guerre ne cessent pas, pour cela, de se prêter mutuellement main forte pour l'arrestation d'un meurtrier; nulle honte, par conséquent, selon les idées d'alors, à s'entr' aider pour la puni-

* Si l'accusation était vraie.

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