‹ Calvin: sa vie, son œuvre et ses écritsChapitre 46 sur 92 · LIVRE TROlëlÈBIE · texte numérisé non relu

LIVRE TROlëlÈBIE

tion de Servet, meurtrier d*âmes. Ne voyons-nous pas les magistrats genevois, peu après, demander le concours de ceux de Vienne, et ceux de Vienne l'accorder avec empressement? Les juges de Genève recevront communication de la- procédure française ; ils écriront fraternellement à ces hommes qui ont voulu brûler Servet, mais qui les brûleraient, eux, bien plus volontiers encore. Genève et Rome, ce jour-là, se donneront la main. Tout cela, pour nous, est odieux, mais n'avait, alors, rien que de tout simple ; et quand le réformateur — ce'qui n'est point — pourrait être convaincu d'avoir fait condamner Servet à Vienne, ses torts réels dans cette triste affaire n'en seraient aucunement augmentés. Ici, reviendrait, en outre, une observation déjà indiquée. Nous avons vu que Servet, à Paris, en attaquant personnellement Calvin sur un dogme qu'ilaurait pu attaquer également chez tous les théologiens, catholiques et protestants, le constituait, en quelque sorte, gardien et champion de ce dogme. Cette position faite à Calvin et pleinement acceptée par lui, ce fut bientôt celle de toutes les Églises calvinistes, et, spécialement, de l'Église de Genève. Un dogme de cette importance, resté commun à toute la chrétienté, devenait tout particulièrement important pour ceux qu'on accusait d'ébranler le christianisme; ils pouvaient moins que qui que ce fût, nous ne dirons pas l'abandonner, nul n'y songeait, mais le défendre mollement et se montrer doux à qui le nierait. Quand les juges de Vienne

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ftpprirefit qiie te ccHidamné , éehai^é de leurs prisons, venait d'être arrêté à Genève, ik s'empressèrent de le redeiBander aux ma^slrats gesbevois* Or, il était de droit publie à Genève de ne jamais aeeorder d'extradition ; deux demandes , Tune du roi de France, l'autre du sénat de Savoie, avaient récemment été repoussées. On refiisadonc de livrer Scfvet ; mais, l'enlever au bâcher de Vienne, e'élait,. dans la situation que nous venons d'indiquer, se eondamner à ne pas le traiter mieux. Qu'aurait dit le eâitholieisme si te eondamné de Vtenne eût été abso«iâ à Genève? Même aujourd'hui^ e^ éenvaine catholiques qui affectent tant de pitié pour Servet, tant d'horreur pour son adver^ saire, que ne diraieninyis pas si Calvin s'était montié indulgent ! Servet ne serait plus que l'audacieux paasuthéiste, ruinant, avec la Trinité, te christianisme entier*;, Calvin ns serait plus que te ehef impuissant eu lâche, autorisant, dès te début, tous les écarts auxi^ls on accuse la Réforme d'avoir conduit tes générations suivantes*

Mais revenons au procès. Nous laisserons de côté tous les détails qui ne seraient pas indispensables.

Échappé donc des prisons de Vienne et voulant se rendre en Italie, pourquoi Servet passa-t-il par

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Genèye? Il pouvait, du moins, éviter la ville. Pourquoi, surtout, au lieu de la traverser au plus vite, y resta-t-il un mois? Le procès n'a pasécMrci ce point. On a conjecturé qu'il avait été retenu par les Libertins, toujours à l'affût de ce qui pouvait les servir contre le réformateur. Il se peut aussi que, les voyant si près de triompher, car c'était sous le syndicat dePerrin, l'idée lui fût venue à lui-même de se tenir prêt à succéder au réformateur vaincu. Quoi qu'il en soit, l'ensemble du procès ne permet pas de révoquer en doute une alliance entre eux et lui, un lien, du moins, et même un lien fort intime, entre leur cause et la sienne. Ce lien, peu importe qu'il résultât d'une entente formelle ou seulement des circonstances ; peu importe aussi que Calvin eût compris ou non, dès le début, toute la portée du procès. Les Libertins le forcèrent assez de la comprendre, et la mort de Servet se trouva bientôt une nécessité politique et sociale, tout autant qu'une nécessité religieuse ^ .

Informé, le 13 août, de sa présence dans la ville, Calvin requiert qu'on l'arrête, et un des syndics en donne l'ordre. Mais, selon la loi genevoise, nul ne pouvait être arrêté sur dénonciation, que le dénonciateur, en même temps, ne se constituât prisonnier. Un jeune français, Nicolas de la Fontaine, secrétaire de Calvin, remplit pour lui cette forma-

1 Ce point de vue, que la plupart des historiens ont ignoré ou négligé jusqu'ici, est développé, pour la première fois, dans un mémoire de M. Rilliet de Gandolie. (Genève, 1844.)

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lité, et présenta, dès le lendemain, une plainte en trente-huit articles, rédigée par le réformateur. Les cinq premiers sont relatifs aux antécédents de Servet; les autres résument un peu pêle-mêle ses opinions panthéistes, ses arguments contre la Trinité, et ses idées sur certains points spéciaux, baptême des enfants, âge auquel le péché commence, etc. Interrogé, le même jour, sur ces trentehuit articles, Servet confirma les uns, nia les autres, et le lieutenant criminel, en transmettant au Conseil le sommaire de l'interrogatoire, conclut à la mise en accusation.

Le lendemain, en conséquence, le Conseil se réunit dans la salle de ses audiences criminelles, située dans la prison. Servet est de nouveau interrogé sur tous les points ; mais, encouragé probablement par la présence de tel ou tel conseiller qu'il sait être hostile à Calvin, il ne se borne plus à se défendre : qu'on ordonne une conférence pubUque, et il est prêt à confondre Calvin par l'Écriture et par les Pères. Calvin n'aurait pas refusé, car, nous dit-il dans sa Déclaration contre les en^eurs de Servet^ il n'y avait rien qu'il désirât plus que de «mener telle cause au temple devant le peuple. » Ainsi, à côté de son despotisme, toujours l'idée démocratique. Il n'accepterait pas les décisions d'une majorité contraire ; mais, dans le champ qu'il croit être celui de la vérité, il veut l'ÉgUse-peuple, l'Église associée en masse à tous les travaux et à tous les combats de ses chefs. —

Le Conseil n'autorisa pas cette conférence publique.

Le 16 août, nouvelle séance, marquée par une assez vive altercation entre Berthelier, assesseur du lieutenant criminel, et Colladon, le jurisconsulte, avocat de l'accusateur. Nous connaissons Berthelier. Colladpn était, au contraire, un type du protestant sérieux, du réfugié aimant sa foi en proportion de ce qu'il avait sacrifié pour elle, mais un type, aussi, du théologien laïque, plus absolu, souvent, que le théologien de profession. Au reste, entre Berthelier et lui, il s'agissait moins de Servet que de Calvin, et, pour Berthelier, la question politique était de beaucoup au premier raug. Calvin, qui n'avait guère coutume de se cacher derrière qui que ce fût, comprit que le moment arrivait de prendre personnellement l'affaire en main. Dès le jour suivant, il déclare se porter accusateur, et on l'autorise à assister, lui « et quel il voudra avec lui, » aux iaterrogatoires de Servet. Il y en eut, ce même jour, un très-long, qui prit souvent la forme d'un débat entre Calvin et l'accusé. C'est dans ce débat que Servet laissa échapper la singulière profession de foi panthéiste que nous avons ci-dessft s rapportée. Il paraît qu'elle fit sur l'esprit des juges une très-fâcheuse impression, et découragea fort ceux qui le favorisaient. Calvin put écrire à Farel (20 août) : «J'espère qu'il y aura peine de mort; » mais, ajoutait-il, «je désire qu'on lui fasse grâce de la partie horrible

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du supplice *. » Calvin voulait donc la mort parle glaive, non la mort par le feu. Changea-t-il d'avis plus tard? Nous verrons que non. Eût-il changé, ce mouvement de pitié, au moment même où il venait d'être le plus vivement aux prises avec Servet, prouverait encore qu'on se trompe quand on veut que sa haine se soit nourrie, longtemps d'avance, de la perspective d'un bûcher.

Ce fut à ce moment qu'on décida d'écrire à Vienne pour avoir communication du procès instruit dans cette ville, et aux Églises suisses pour avoir leur avis. Calvin ne cacha pas le déplaisir que lui causait cette dernière démarche. Il se rappelait Berne et Bâle conseillant la clémence envers Bolsec; il les voyait déjà sauvant Servet.

Le procès continua néanmoins, mais bientôt sous une nouvelle forme. La question dogmatique était vidée et le cas d'hérésie suffisamment prouvé; on entama, comme pour gagner du temps, une série de discussions sur le mal que Servet avait pu faire ou voulu faire, sur la publicité donnée par lui à ses idées, sur sa persistance à les soutenir, bien que les sachant condamnées par les anciens conciles et les anciens décrets impériaux. Ces tristes chicanes, si étranges dans des bouches protestantes, fournirent plus d'une fois à Servetroccasion de dire des choses qui n'avaient qu'un tort, mais un tort grave, celui de venir près de trois

» PcètUB atroeitatemremttti cupio»

siècles trop tôt, et de s'adresser à des gens qui ne les pouvaient comprendre. Si, disait-il, il ne s'était pas rétracté, c'était tout simplement que c'eût été, de sa part, un mensonge. S'il n'avait pas cru devoir se taire, malgré les lois impériales qui le menaçaient de mort, c'était que ces lois dataient d'un temps où le christianisme était déjà plus ou moins altéré. L'Église, aux temps apostoliques, connaissait-elle cette législation? Ce dernier argument fut un de ceux qui blessèrent le plus les juges. Servet osait donc nier jusqu'au droit en vertu duquel on le jugeait? La vieille cité impériale, épiscopale, avait bien pu secouer le joug et de l'empereur et du pape; mais ses magistrats entendaient avoir hérité de tous les droits de l'Empire et de l'Église, et, ces droits, ils n'entendaient pas que nul osât les contester.

Cependant le sort de Servet ne se débattait pas seulement aux audiences. Nous avons dit les luttes qui s'entremêlaient au procès ; ce que nous venons de raconter eut lieu dans la semaine même de la communion de septembre, où Calvin joua son autorité, sa vie peut-être, contre les Libertins exaspérés. Il pouvait vaincre, et, en effet, il vainquit; mais il pouvait aussi être vaincu, et sa défaite était

le salut du prisonnier. Servet, du fond de sa prison, suivait les péripéties du combat; les phases diverses de son procès nous le montrent tantôt plus hardi, tantôt plus humble, selon qu'il espère ou n'espère pas le secours des événements extérieurs. Le mémoire écrit qu'on lui demanda, au commencement de septembre, sur les trente-huit articles, est évidemment rédigé sous l'impression d'une baisse notable dans le crédit de Calvin. C'est l'accusé qui parle haut, qui accuse. Calvin n'est pas seulement dans Terreur; il a calomnié, il a menti, et « qui est-ce qui dira qu'un accusateur criminel et un homicide soit vrai ministre de l'Église? » Et tout est du même genre. « Tu ne sais ce que tu dis ; tu es un misérable si tu poursuis à condamner ce que tu n entends point. Penses-tu étourdir les oreiUes des juges par ton seul aboiement de chien? » Mais Calvin, eût-il été aussi près de sa chute que Servet se le figurait, n'était pas homme à rien changer, pour cela, dans ses allures. Dans sa réponse, écrite aussi, il ne descend au niveau de Servet que pour lui renvoyer, dans le même ton, ses injures, et, de sa main de fer, il l'a bientôt refoulé dans l'humble rôle d'accusé. Le malheureux avait cru n'avoir plus besoin de rien voiler ; son hardi mémoire devenait un acte d'accusation dressé par lui contre lui-même, et accompagné de toutes les preuves.

On avait décidé que ce mémoire et la réponse seraient envoyés aux Églises suisses ; mais, quoi-

que les deux pièces eussent été présentées au Conseil le 8 septembre, il se passa encore quinze jours avant qu'on les expédiât. Le Conseil hésitait à s'engager. Si les Églises suisses ne jugent pas comme Calvin, que faire? Si elles jugent comme Calvin, il faudra condamner ; or, au milieu des autres débats genevois, le Conseil se souciait peu de procurer à Calvin une victoire qui pouvait en amener d'autres. Calvin démêlait fort bien ce sentiment. Ses lettres à BuUinger, à Farel, sont profondément découragées. L'absolution possible de Servet lui paraît le renversement de son œuvre, de son œuvre morale et politique comme de son œuvre religieuse, et l'indice trop certain que Dieu ne la soutient plus ; il va jusqu'à laisser entrevoir la pensée de tout lâcher et de s'en aller. Encore une erreur, par conséquent, à relever ici. On suppose Calvin tout puissant à cette époque ; on le voit dictant la sentence à un gouvernement dont il est l'âme, — et jamais, au contraire, il n'avait été si près de ne pouvoir plus rien.

BuUinger le conjure de ne pas céder à ce sentiment, et de ne pas exposer Genève, en la quittant, à consommer de ses mains sa ruine. Farel, toujours ardent, s'efforcera de lui montrer, dans l'arrivée de Servet à Genève, une admirable dispensation de Dieu. Il est venu pour que le Gouvernement et l'Église eussent occasion de se montrer fermes et fidèles ; Dieu ne permettra pas que cette occasion soit repoussée par ceux à qui il l'a offerte. La mort

de Serve t est nécessaire, indispensable; ceux qui diraient le contraire sont des traîtres, ou, tout au moins, des sots, d'absurdes sots, a Pour moi, continue Farel, j'ai toujours déclaré que j'étais prêt à mourir si j'avais enseigné quoi que ce fût de contraire à la sainedoctrine,et j'ajoutais que je serais digne des plus aifreux supplices si je détournais quelqu'un de la foi en Christ. Je- ne puis donc appliquer aux autres une règle différente. » Ainsi raisonnaient ces rudes hommes. La question de sincérité, d'intention, ils la laissaient totalement en dehors, ou, pour mieux dire, ils la considéraient toujours et partout comme tranchée par la nature même de ce qu'on aurait enseigné. Point de bonne intention, point de bonne foi possible chez qui enseignait l'erreur, ou, du moins, chez qui persistait à l'enseigner. C'était Vidée romaine dans toute sa rigueur, moins sa logique, car elle ne peut être logique que là on l'on pose en principe l'infaillibilité du tribunal. Mais l'idée romaine était si bien établie, que nous voyons Servet luimême, après l'avoir combattue, l'accepter. Dans une lettre au Coaseil^ il est « content de mourir, » dit-il, s'il ne parvient à confondre Calvin ; il demande seulement que Calvin « soit détenu prisonnier» comme lui, et, une fois confondu, soit mis à mort à sa place.

En prison depuis un mois, il commençait à ne pas comprendre pourquoi on tardait tant. Il avait dit son dernier mot; qu'attendait-on pour le con-

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damner ou l'absoudre? Le 18 septembre, probablement sur quelque avis du dehors, il demande que sa cause « soit mise au Conseil des Deux- Cents, » et il représente Calvin comme son seul ennemi. Trois jours après, ayant reçu communication de la réponse à son mémoire, il la renvoie chargée de notes, et signe : « Michel Servet, seul, il est vrai, mais ayant Christ comme très-assuré protecteur. » Le 24 septembre, on expédie les deux pièces, accompagnées de quelques autres, aux Églises de Berne, de Zurich, de Bâle et de Schaffouse. Le 22, soit que des avis secrets lui fissent considérer la position de Calvin comme encore trèsébranlée, soit que son imagination amplifiât ce qu'il en savait, il écrit au Conseil pour demander formellement que Calvin soit mis en accusation, et il dresse à son tour une longue liste d'« Articles sur lesquels Michel Servetus demande que Jehan Calvin soit interrogé.» Toute la lettre se ressent de rétat de fièvre où le chagrin, l'impatience, d'autres causes encore, comme nous le verrons, plongeaient le malheureux prisonnier. 11 termine en disant que Calvin doit être chassé de Genève «comme magicien qu'il est,» et, ajoute- t-il, «son bien doit être adjugé à moi, en récompense du mien que lui m'a fait perdre. »

Trois semaines se passent, et Servet, ne recevant point de réponse, comprend enfin qu'il s'est trompé. Une lettre du 10 octobre, humble, douloureuse, nous révèle tout un autre monde de souf-

frances. Le séjour des prisons, au seizième siècle, était horrible ; l'humanité, si peu soigneuse dans les hôpitaux mêmes, ne connaissait guère le chemin des demeures du crime, et, quant à distinguer entre les crimes, nul n'y songeait. Servet, traité comme un malfaiteur vulgaire, avait déjà adressé au Conseil, le 18 septembre, une lettre remplie des plus lamentables détails. Il la rappelle le 10 octobre, car on ne lui a rien répondu. Ses vêtements sont en lambeaux; la malpropreté le dévore; les premiers froids de l'automne lui sont un nouveau tourment. Exagérait-il? C'est possible; on comprend difficilement que ce fût bien là l'état d'un homme qui avait pour lui le premier syndic, plusieurs conseillers, et, de plus, le geôlier, Claude Genève, un des affidés de Perrin. Mais ne disputons pas sur ses souffrances ; il en restera toujours assez, toujours trop, aux yeux de l'humanité. Le Conseil en jugea ainsi, car il fut décidé, sur sa seconde requête, qu'on s'occuperait de lui procurer quelques soulagements.

Son sort, pendant ce temps, se décidait, mais hors de Genève. Un messager d'État, chargé d'aller recueillir les réponses des Églises, les remit au Conseil le 18. Chacune de ces réponses était double :

il y avait celle de. l'Église, soit des pasteurs, et celle du gouvernement. Total: huit.

Unanimité complète, eifrayante : il faut que Servet périsse. Berne et Bâle, si indulgentes, deux ans auparavant, envers Bolsec, n'ont pour Servet que des expressions d'horreur, a Nous prions le Seigneur, disent les pasteurs de Berne, qu'il vous donne un esprit de prudence, de conseil et de force, afin que vous mettiez votre Église et les autres à l'abri de cette peste. » Les pasteurs de Bâle se réjouissent de voir Servet entre les mains des magistrats de Genève, afin que, selon leur charge et le pouvoir qu'ils tiennent de Dieu, ces magistrats le répriment de telle sorte « qu'il ne puisse plus dorénavant inquiéter l'Église de Christ. » Les pasteurs de Zurich écrivent : a Nous pensons que vous devez déployer beaucoup de foi et beaucoup de zèle , surtout parce que nos Églises ont au dehors la mauvaise réputation d'être hérétiques et de favoriser l'hérésie. La Providence de Dieu vous offre une occasion de vous laver, ainsi que nous, de cet injurieux soupçon. » Schaffouse souscrit à ces paroles, ajoutant qu'il faut couper court aux blasphèmes de Servet, lesquels, comme une gangrèae, rongeraient le corps de Christ. Les réponses des gouvernements sont encore plus explicites. Berne, dont le gouvernement de Genève tenait surtout à suivre l'avis , ne se contenta pas de conseiller clairement la mort dans sa réponse officielle; on sut que les magistrats bernois, dans

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leurs conversations, ayaient ouvertement parlé du feu comme de la seule peine égale aux crimes d'un tel homme.

Voilà donc la Suisse protestante qui, coustituée en jury, prononce à l'unanimité, parla voix de ses magistrats et de ses pasteurs , la condamnation de Taccusé. Aucune mention de circonstances atténuantes, aucune invitation, ni directe, ni indirecte, au pardon ou à Findulgence, et tous, pourtant, savaient qu'il s'agissait de la mort. Le Conseil de Genève ne pouvait plus ne pas condamner ; l'indulgence eût été un affront aux Églises suisses , une espèce de trahison envers la Réforme tout entière, qui avait, par leur voix, demandé la mort du coupable au nom de sa sûreté à elle , de son honneur et de son salut. C'est ce que comprirent, à ce moment, plusieurs des conseillers qui n'avaient vu jusque-là, dans cette affaire, qu'un procès entre l'Espagnol, dont ils s'inquiétaient médiocrement, et le réformateur qu'ils n'aimaient pas. Ils purent désormais céder, non à Calvin, mais à quatre Églises importantes, à tout le cOrps de la Réforme, — et Servet eut décidément contre lui la majorité du Conseil.

Ses amis, Perrin surtout, tentèrent cependant encore de le sauver. Perrin demanda d'abord une absolution pure et simple. C'était l'exil de Calvin, le triomphe définitif des Libertins. On refusa. Il demanda alors, ce qu'a\'ait déjà demandé Servet, que la cause fût portée au Conseil des Deux-Cents.

Calvin avait là bien des ennemis, et ce Conseil était moins lié par le préavis des quatre Églises et des quatre gouveraements. On refusa encore.

Personne, aujourd'hui, qui ne dise : «Plût à Dieu que Perrin eût réussi ! » Et nous le disons comme tout le monde. Mais il n'en est pas moins vrai que, étant donnée la situation générale telle que nous l'avons analysée, les efforts de Perrin n'étaient ni ceux d'un ami de la Réforme, ni ceux d'un sage politique ; regretter qu'il ait échoué, c'est de l'humanité, assurément, mais c'est aussi un peu de l'égoïsme. Nous pensons à nous-mêmes, aux désagréments que nous a causés cette affaire , et nous faisons bon marché des nécessités du moment, méconnues ou trahies par le magistrat Libertin. Au reste, nous n'avons à nous occuper ici que de ce qui touche à Calvin, et Calvin nous a laissé des détails qui facilitent singulièrement notre tâche. «Depuis que Servet, dit-il, fut convaincu de ses hérésies, je n'ai fait nulle instance pour le faire punir à mort; et de ce que je dis non-seulement toutes gens de bien m'en seront témoins, mais aussi je dépite tous les malins qu'ainsi ne soit ^ » Calvin pouvait se passer de ces témoignages qu'il invoque ; il n'a donné à personne le droit de douter de ce qu'il dit , et l'ouvrage que nous citons parut en 1554, peu de mois après la mort de Servet. A plus forte raison

< Je défie même les méchants de dire le contraire.— D^Zaratton contre les erreurs de Servet,

le croirons-nous quand il déclare, dans une lettre intime écrite la veille du supplice, qu'il a fait, lui et ses collègues, tous ses efforts pour faire substituer le glaive au feu. Notez qu'il n'écrit point à quelque ami plus doux que lui, auprès de qui il ait pu avoir la pensée de se parer d'une humanité fausse. L'ami est Farel, plus ennemi de Servet que Calvin même, et c'est à lui déjà, nous l'avons vu, que Calvin déclarait, un mois avant, ne pas vouloir pour Servet la mort affreuse dont il le voyait menacé.

Pourquoi le Conseil refusa-t-il cet adoucissement? Peut-être pour ne pas avoir l'air de n'entrer qu'à demi dans la voie du droit canonique impérial, qui ne connaît que le feu pour l'hérésie; peutêtre aussi , car nous savons que ceux qui avaient voté le bûcher n'étaient pas tous amis de Calvin, pour ne pas donner au réformateur une nouvelle victoire en lui reconnaissant comme un droit de faire grâce. Mais, enfin, l'assertion demeure, et demeure indubitable. Ce bûcher qui a tant servi à l'apothéose intéressée du malheureux qui y monta, car la simple mort par le glaive eût été beaucoup moins exploitée ; ce bûcher dont la sanglante fumée a projeté un reflet si odieux sur toute la vie de Calvin, — Calvin ne l'a pas deînandé, Calvin ne l'a pas désiré, Calvin voulait qu'on en fit grâce au coupable.

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Raconterons-nous le supplice? — Farel s'était chargé d*accompagner le condamné; il se trouvait auprès de lui quand on lui annonça, le 27 octobre, au matin, que ce jour était son dernier jour. On lui laissa ignorer le bûcher ; mais la pensée de la mort suffit pour lui enlever , au premier moment, toute force et tout courage. A peine remis, ce fut pour recommencer avec Farel la discussion théologique tant de fois reprise avec Calvin. Farel désira que Calvin revît une fois le condamné. Calvin et deux conseillers arrivèrent. Interrogé par l'un des deux sur ce qu'il voulait dire à Calvin, Servet répondit qu'il ne voulait que le prier de lai pardonner. Alors Calvin : « Je proteste que je n'ai jamais poursuivi contre toi aucune injure particulière *. » n disait vrai ; mais cette pensée n'a servi trop souvent qu'à encourager dans leurs rigueurs ceux qui se rendaient ce témoignage. Calvin se mit ensuite à énumérer les occasions où il avait montré ce bon vouloir en s' efforçant de ramener Servet dans la bonne voie. Toujours le cercle vicieux. Servet ne pouvait-il pas en dire autant? N'avait-il pas aussi, et à Paris, et dans

* Déclaration,

sa correspondance, et à Genève, tâché d'amener Calvin à ce qu'il considérait comme la vérité ? On souffre, au récit de cette dernière entrevue, racontée dans tous ses détails par Calvin, de ne trouver encore en lui, jusqu'au bout, que le théologien raisonnant, discutant, condamnant. Il n'a pas l'air de soupçonner qu'on puisse, malgré le dogme et à travers le dogme, adresser un mot de sympathie à ce malheureux qui va mourir, et qu'attend l'épouvantable surprise de trouver un bûcher où il croyait ne trouver que le glaive. On a pu dire, il est vrai, non sans fondement, que l'excès même de cette ardente insistance en est l'explication, l'excuse; que Calvin, croyant de toute son âme à la damnation de Servet, ne pouvait le lui dire trop ; que, lorsqu'on voit un homme près de rouler dans un abtme, il s'agit beaucoup moins de lui montrer de la pitié que de l'effrayer salutairement, et de le retenir, au besoin, violemment. Mais la comparaison pèche pourtant en un point. Cet abtme que Calvin voyait s'ouvrir devant Servet, on aurait pu, on aurait dû tenter de l'en éloigner par la douceur. C'est ce que Calvin ne comprend pas. Tel il s'est montré avec Servet accusé, tel il sera avec Servet condamné. Pas un mot, pas un mouvement qui tende à le fléchir par la bonté, par la pitié ; Calvin s'est imposé la loi de ne lui offrir, jusqu'au bout, que l'idée contre laquelle il l'a vu se roidir depuis vingt ans. Et Servet se roidit encore ; et Calvin obéit alors, "nous dit-il, au pré-

cepte de saint Paul : il* « se retire » de l'hérétique, et le laisse à Farel.

Farel eut le triste honneur de se montrer encore plus dur. Quand Servet, conduit à rHôtel-de-Ville, apprit là comment il allait mourir, et qu'il se roula, d'épouvante, aux pieds des juges, et qu'il sollicita le glaive comme, une grâce, et que, malgré cette épouvante , il refusa encore de consentir, pour se sauver, à une rétractation, — Farel, au lieu de reconnaître au moins la sincérité dont le malheureux faisait preuve, le menaça de ne pas raccompagner jusqu'au bûcher s'il persistait à se dire innocent. Il se tut ; mais aucune trace de combat, d'hésitation même, ne se manifestait dans ses terreurs : il n'abordait évidemment pas l'idée de se sauver par un mensonge. Farel, de qui nous tenons tous ces détails, né sut voir là que de l'obstination, et, plus le condamné, malgré ses horribles transes, persistait à ne pas céder, plus il devenait, à ses yeux, indigne de pitié. Au pied du bûcher comme à l'Hôtel-de-Ville, comme auparavant dans la prison, pas un mot de consolation chrétienne. Une seul fois, Farel lui demande s'il ne veut pas se recommander aux prières des assistants. Servet dit oui , et Farel invite la foule à prier. Mais lui, Farel, il ne priera pas ; son unique tâche est de harceler Servet pour lui arracher quelque mot qui puisse être considéré comme un désaveu de ses erreurs. Enfin , le bourreau fait son office, et bientôt il ne reste plus de Servet qu'un

peu de cendre. Farel, peu de jours après, racontera tout cela dans une lettre, et ne se montrera pas plus ému sur l'hérétique mort qu'il ne l'a été, le jour du supplice, auprès de l'hérétique encore vivant.

On ne nous reprochera pas d'avoir rien adouci ni rien voilé de ces tristes scènes. Nous avons expliqué comment ce supplice fut possible et put paraître nécessaire. Nous avons réfuté, mais par des faits, quelques-unes des calomnies dont il a été l'occasion. Il s'en est dit bien d'autres auxquelles nous ne ferons pas même l'honneur de les rappeler; on a reproché à Calvin jusqu'au bois vert dont le bûcher de Servet , a-t-on dit, était formé , afin que la mort fût plus lente. Ainsi, au moment même oîi il demandait pour Servet une mort plus douce, Calvin se serait occupé de lui rendre l'autre plus affreuse. Puis, àquoipense-t-on? Le bois vert était une faveur, la victime étant alors étouffée avant que le feu l'atteignît. Tout ce débat, d'ailleurs, ne repose historiquement sur rien ; les documents dignes de foi ne parlent ni de bois vert, ni de bois sec, et le tout n'est qu'une des mille fables que d'aveugles haines entassent autour du nom de Calvin. Il fallait bien inventer quelque chose qui fût ou parût plus odieux que la sentence de Vienne, laquelle porte en toutes lettres : a Brûlé tout vif à

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petit feu. » Mais laissotis, une fois pour toutes , les détails. On aura beau grossir les horreurs de ce jour néfaste ; on n'atteindra jamais à celles de tant de jours qu'avaient vus et que devaient voir encore, nous ne dirons pas l'Espagne, ce sol pétri de cendres humaines, mais les Pays-Bas, mais l'Autriche, mais l'Angleterre sous la sanguinaire Marie, mais la France sous ses rois dissolus et dévots. Si Servet eût péri à Vienne, qui parlerait de lui? Qui relèverait cette malheureuse unité perdue dans l'énorme chiffre des victimes de Rome? Quel catholique, au seizième siècle, eut l'audace ou seulement la pensée de reprocher la mort de Servet à Calvin ou aux Genevois? La tardive horreur qu'elle inspire aux catholiques d'aujourd'hui ne sera jamais, quoi qu'ils fassent, qu'un hommage à la Réforme ; c'est le catholicisme que l'on attaque et que l'on condamne lorsqu'on la condamne, elle, pour avoir fait une fois, par inconséquence, ce qu'il faisait tous les jours par principe.

On se demande comment cette inconséquence a pu échapper à Calvin , esprit si éminemment logique ; on se le demande surtout en lisant le livre qu'il publia l'année suivante, et dans lequel il érigea en système ce qui avait été fait à l'occasion de Servet.

Dans une première partie, il réfute les opinions du théologien ; dans une seconde , il démontre la légitimité du droit du glaive appliqué à la répression des hérétiques. Nous ne le suivrons pas dans le détail des arguments, tous enchaî-

nés à un même cercle vicieux, car , comme nous Tavons déjà fait observer, dès qu'il n'y a plus de tribunal réputé infaillible , il ne peut .plus exister logiquement de lois pénales contre l'erreur. Calvin, pourtant, a senti en partie cette difficulté. Il parle peu de la punition de l'erreur en tant qu'erreur, et, sous ce rapport, il se sépare à peu près totalement de l'idée romaine, telle que la réalisait l'Inquisition, telle que l'appliquaient, même en dehors de l'Inquisition proprement dite, tous les tribunaux qui jugeaient sous l'influence de l'Église. Là, c'était l'hérésie, l'hérésie en soi, qu'on frappait; l'hérésie dans ses plus obscurs adhérents comme dans ses plus renommés apôtres, l'hérésie aperçue au plus profond des consciences comme l'hérésie affichée dans des prédications et dans des livres. Rien de tel chez Calvin. Non-seulement il ne fait punir l'hérétique que comme perturbateur de la société, mais il suppose toujours le cas où il y aura eu réellement perturbation, ébranlement des bases, danger grave produit par la gravité de l'erreur et l'activité de l'hérétique. C'est ce que Théodore de Bèze entend aussi. Il publia, cette même année, son livre JD^ la punition des hérétiques par le magistrat civU^ et, comme Calvin, c'est uniquement contre le délit civil , contre la perturbation sociale, mais réelle, grave, qu'il appelle l'action du magistrat. Cette distinction , Calvin et le Conseil de Genève l'avaient faite avec soin dans le procès de Servet, Plusieurs des interrogatoires.

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comme nous l'avons raconté , portèrent moins sur les erreurs de Servet que sur ce qu'il avait fait pour les répandre, sur le mal qu'elles avaient pu produire. Dans la sentence, qui est fort longue, l'arrêt de mort est lié à ces considérations beaucoup plus qu'au fait même d'hérésie.

De là, en pratique, une conséquence importante : c'est que le système de Calvi» sur la punition des hérétiques n'atteignait nullement , comme le système romain, tout hérétique, toute opinion réputée hérétique, mais seulement les cas extrêmes, la prédication et la diffusion d'erreurs considérées comme renversant le christianisme. Et c'est à cela que se rattache un fait dont les écrivains catholiques devraient au moins tenir quelque peu compte. Des milliers de gens mouraient comme protestants ; jamais Calvin n'a parlé de faire mourir, comme catholique, un catholique. Les Gruet, les Servet, ceux, en un mot, que toute la chrétienté d'alors eût frappés comme lui, voilà ceux qu'il frappa. C'est, pour nous, encore trop; mais l'histoire doit pourtant noter ces différences. L'intolérance de Calvin ne pouvait conduire au supplice qu'un tout petit nombre de victimes ; l'intolérance romaine en immolait, dans ce moment même, des milliers.

Et quand nous en resterions à ce que l'intolérance de Calvin avait d'inconséquent, d'odieux , comment l'histoire impartiale se refuserait-elle à voir ce qu'il y avait là, en même temps, de hardi

âSO CAtVtN.

et de grand? Calvin savait très-bien à qui il allait fournir des armes. Il savait que son livre allait paraître un irréfutable argument en faveur des cruautés catholiques, et que lui, en particulier, aux yeux de millions d'hommes, il était le premier des hérétiques, le plus coupable et le plus dangereux; il savait, enfin, qu'il autorisait l'Europe catholique à noyer peut-être un jour dans le sang ce nid d'hérétiques, ce repaire où il venait de prêcher sa thèse. Luther, non moins courageux, mais plu$ homme ^ avouera franchement que ces considérations ne lui sont pas indifférentes. « Tu me demandes, écrit-il à Link, s'il est permis au magistrat de faire mourir les faux prophètes. J'aime peu les condamnations à mort, même tout à fait méritées. Puis, dans cette affaire, une chose m'effraye : c'est l'exemple donné. Voyez les papistes, et, avant Jésus-Christ, les Juifs. La loi ordonnait de tuer les faux prophètes, et on finit par ne plus guère tuer que des prophètes saints et innocents... Je ne puis donc en aucune façon approuver que les faux docteurs soient mis à mort. » Mais, Calvin, cette crainte ne lui fera pas retrancher, pas adoucir un mot. Que les tisons du bûcher de Servet doivent un jour allumer le sien, peu lui importe; que Genève doive périr écrasée, peu lui importe encore. Elle aura eu, comme lui, la gloire de publier tout ce qu'elle aura cm vrai, et de faire, sans peur, tout jce qu'elle aura cru être son deVoir.

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