LIVRE QUATRIÈME
Il veut qu'elles tombent en leur pouvoir par la force des choses, par les conversions en masse, ce qui avait eu lieu dans quelques villes ou villages; les protestants, jusque-là, doivent se rassembler n'importe où, dans des maisons, dans des granges, en plein air s'il le faut, et cette modération leur vaudra bien plus d'adhérents que l'usurpation des églises. Mais Calvin n'insistera même pas sur cette dernière idée ; il craindrait de conseiller un calcul et de prêcher Vintérêt de la cause. Ce qui est mal est mal, et jamais on ne doit se le permettre. Voilà sa morale en toute affaire.
Mais il ne se borna pas à être peiné, comme chrétien, de certains détails de la lutte ; il sut aussi voir de plus haut, et comprendre ce que la Réforme pouvait perdre, mêm.e victorieuse, à devenir en France un parti militaire et politique. Les seuls combats et les seuls triomphes dignes d'elle, ce sont, répétera-t-il, les souffrances de ses martyrs, payées déjà par tant de conquêtes. Les échafauds et les bûchers sont féconds ; les guerres, même heureuses, sont stériles. On le vit bientôt. Si la Réforme avait pu grandir encore dix ans comme elle avait grandi jusque-là, pauvre, sévère, strictement renfermée dans le domaine religieux, arrosée de sang, mais de son sang, elle était maîtresse de la France. Les événements allaient donc ne confirmer que trop les appréhensions de Calvin. Mais, ici encore, il laissait la question des conséquences, se bornant à appeler mal ce qui lui paraissait maL
Voyez, entre autres, sa lettre à Coligny sur la conjuration d'Amboise, ce fâcheux début du protestantisme politique qui allait désormais s'associer au protestantisme chrétien. On l'accusait d'y avoir trempé, même d'en avoir été l'instigateur, vu que le chef, La Renaudie, était venu peu avant à Genève. Il raconte donc à l'amiral comment les choses se sont passées. Quelqu'un, dit-il, «me demanda conseil s'il ne seroit pas licite de résister à la tyrannie dont les enfants de Dieu étoient pour lors opprimés. Comme je voyois que déjà plusieurs s'étoient abreuvés de cette opinion, après lui avoir donné réponse absolue qu'il s'en falloit déporter, je m'efforçai de lui montrer qa il n'y avoit nul fondement selon Dieu... » Le négociateur ne se tient pas pour battu. Il fait «grandes lamentations de l'inhumanité qu'on exerce pour abolir la religion, même que d'heure en heure on attend une horrible boucherie pour exterminer les pauvres fidèles.» — ce Je répondis simplement, poursuit Calvin, qu'il valoit mieux que nous périssions tous cent fois, que d'être cause que l'Église fût exposée à tel opprobre. » Les conjurés persistent. « Alors, voyant la chose aller ainsi au rebours, je me lamentois grièvement, et souvent on a ouï ces propos de ma bouche : Hélas ! je ne pensois pas tant vivre que de voir le jour auquel nous eussions perdu tout crédit envers ceux qui se renomment fidèles ! Faut-il donc que l'Église de Genève soit ainsi méprisée de ses enfants ! » Calvin s'identifie