LIVRE QUATRIÈME
pie d'Alciat était le jurisconsulte de Genève non moins que son théologien ; les archives publiques renferment une foule de dossiers annotés de sa main. Dans les affaires civiles, sa sagacité, sa connaissance des lois, sont admirables ; dans les affaires criminelles, sa sévérité, comme on devait s'y attendre, est grande, mais grande surtout envers ceux qui ont pu connaître le bien et ont volontairement choisi le mal. Il veut que le juge humain, comme le juge suprême, redemande beaucoup à qui il a été beaucoup donné. Souvent aussi le jurisconsulte eut à aboutir au diplomate. Calvin, que nous avons déjà vu intervenant dans l'épineuse affaire des prétentions bernoises et des Libertins exilés, était l'âme et quelquefois même l'agent de toutes les négociations auxquelles Genève avait à prendre part. Il y portait sa pénétration ordinaire, sa netteté d'exposition, sa franchise aussi et sa droiture, car jamais il n'avait abordé Tidée qu'il puisse y avoir deux morales, une pour l'homme privé, une pour l'homme politique.
Mais les grandes affaires n'étaient pas les seules, à beaucoup près, sur lesquelles le réformateur fût consulté; des détails curieux, bizarres, nous ont été conservés sur les services qui étaient parfois réclamés de lui. Que Robert Estienne, l'imprimeur, l'ait consulté sur l'imprimerie, et ait même dû à ses avis une partie de sa réputation, cela se comprend ; mais, tout métier un peu nouveau et un peu délicat qui demandait à s'établir à Genève, le
Conseil envoyait les gens parler « à M. Calvin, » lui montrer leurs produits, travailler même sous ses yeux, et on se décidait, sur son avis, à accorder ou à refuser l'autorisation. Un jour, ce sera un chirurgien, et le Conseil veut que Calvin assiste à l'examen qu'on va lui faire subir. Un autre jour, ce sera un dentiste, art nouveau, car on ne connaît encore que l'arracheur de dents, et celui-ci s'annonce comme les soignant, les réparant. Renvoyé à M. Calvin. Calvin le reçut, se livra luimême à ses mains habiles, et le recommanda aux magistrats. C'était lui qui, dès 1544, avait doté Genève d'une industrie dont les profits furent d'un grand secours dans les temps difficiles ; les draps et velours genevois eurent grand débit en France jusqu'au règne de Henri IV. On a beaucoup loué Sully pour avoir établi les manufactures françaises ; Calvin n'avait pas fait moins à Genève.
Genève lui dut aussi des règlements que nous appellerions de simple police, mais dont il avait compris et fait comprendre la liaison avec Tordre moral. La propreté était inconnue dans les villes ; tout au plus prenait-on, en temps de peste, quelques mesures qu'on abandonnait après. Calvin demanda des règlements permanents, et la ville prit un aspect qui étonnait les voyageurs. Les marchés furent surveillés avec soin ; rien de gâté ou de mauvais n'y parut sans être aussitôt confisqué. Un jour, comme on parlait devant lui d'accidents survenus à des enfants, il se mit à songer
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aux moyens de les prévenir, et un règlement fut fait en conséquence.
A plus forte raison ne se fit-il aucune loi civile qu'il ne l'eût demandée ou approuvée. Dès 1542, peu après son retour, nous le voyons chargé de la rédaction des Ordonnances qui devaient fixer l'état politique de Genève, et ce n'était pas peu de chose que de coordonner les éléments d'une constitution jusque là si peu précise. Calvin était pour la démocratie, fortement réglée, mais réelle, sincère, et il repoussait tout ce qui pouvait conduire à l'amoindrissement ou à la ruine du principe, seul vrai, selon lui, et seul logique. Il combattit, dans ce point de vue, certaines dispositions proposées en 1542, et qui, malgré lui, furent adoptées. Il annonça que le danger pourrait bien ne pas apparaître aussi longtemps que l'État serait menacé au dehors ; mais, disait-il, vienne la sécurité extérieure, et les plaintes surgiront, et la discorde arrivera. Les dissensions du dix-huitième siècle devaient lui donner raison, mais seulement après cent cinquante ans; aussi, tout en reconnaissant la justesse de coup d'œil qui lui permit de prédire si juste, on pourrait demander si la faute alors commise ne fut pas providentiellement heureuse. Genève plus démocratique eût-elle été assez une pour résister aux assauts de tout genre que lui réservaient la fin du seizième siècle et le dixseptième tout entier? On nous dit qu'elle eût échappé aux déchirements du dix-huitième ; ilfau-
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drait savoir, avant tout, si le dix-huitième Teût trouvée encore debout. La même Providence qui lui avait donné Calvin modifia donc, cette fois, par la main de moins sages que Calvin, les vues du réformateur; mais, en tout le reste, il fut l'instrument direct de tous les desseins de Dieu sur elle. Aucune recherche n'a été faite sur l'histoire de ces années, qui n'ait mis sur la trace de quelque idée venue de lui, de quelque action exercée par lui, trace profonde, lumineuse, et, presque toujours, se prolongeant à travers toute l'histoire de Genève, ce qui veut dire à travers toute l'histoire des Églises dont Genève, lui mort, allait rester la métropole.
Une idée, surtout, l'avait poursuivi longtemps, et il ne voulait pas mourir avant de l'avoir réalisée.
Fille, humainement, des lumières, la Réforme avait partout travaillé à en assurer le règne ; c'était assurer le sien, et, par le sien, celui de l'Évangile. Des centres lumineux s'étaient partout rallumés ou créés ; Genève, grâce à Calvin, avait brillé entre tous. Le flambeau allait-il s'éteindre quand Calvin ne serait plus là pour le tenir? — Calvin songeait donc à y pourvoir, et, en effet, il y pourvut.
Le 5 juin 1559, onze jours après l'ouverture, à