‹ Cambo et ses alentoursChapitre 15 sur 17 · BIARRITZ · texte numérisé non relu

BIARRITZ

Cambo, le 23 Juillet 1858.

Il faut , mon cher Théodore , qu'avant de quitter Cambo , un buveur d'eau fasse une excursion à Biarritz; la chose me paraît être de rigueur. Le trajet n'est d'ailleurs ni long ni difficile. Parti de Cambo par les diligences du matin, vous êtes dès huit heures rendu à Bayonne, d'où il vous est loisible de repartir immédiatement pour Biarritz, qui n'en est distant que de 7 kilomètres, à moins que vous n'aimiez mieux faire d'abord un déjeuner confortable dans quelqu'un des bons hôtels de la ville. Bâti à quarante mètres au-dessus du niveau de la mer, ce village est un des plus pittoresques que l'on puisse voir. Ses nombreuses maisons blaiiches, jetées çà et là sans ordre et comme au hasard sur le rivage, lui donnent un aspect riant et un air presque coquet. Le climat y est beau , la température douce, les vagues magnifiques et le fracas qu'elles font tout à fait étourdissant.

(1) Nom dérivé de Bi HaritZj qui en basque signifie deux chênes.

On y trouve trois plages fort commodes et fort agréables pour les bains. La plus fréquentée des trois est une petite anse qu'on nomme le Port- Vieux. C'est là que la plupart des baigneurs ai^ ment à prendre leurs ébats , soit en se livrant à rexercice de la natation, soit en s'abandonnant au ballottement des ondes sur lesquelles on les voit se balancer mollement.

Si du Port-Vieux on se dirige du côté de Saint- Jean-de-Luz, on marche quelque temps par des sentiers habilement ménagés qui serpentent à travers les falaises, et on arrive à la côte des Basques : mais on n'est pas encore sur le bord de la mer ; il faut descendre par un escalier étroit et escarpé pour atteindre le rivage. Cette plage est celle qui attire le moins d'étrangers. Ceux qui s'y baignent sont en général des Basques , dont la plupart ne passent à Biarritz qu'une semaine, quelquefois deux, mais seulement lorsque la Faculté le leur a impérieusement prescrit.

En allant du Port- Vieux vers la Villa Eugénie, on rencontre près de la résidence impériale une plage découverte où l'on descend par des pentes gazonnées d'un très-joli effet. On l'appelait jusqu'à présent la Côte du Moulin ; mais ce nom , quelque peu prosaïque, vient d'être changé en celui de Côte de l'Impératrice, qui sonne mieux à l'oreille et à l'imagination. Cette côte est couverte d'un sable fin, uni, moelleux, qui caresse agréablement les piedsdes baigneurs.

La mer est plus houleuse aux deux côtes qu'au Port-Vieux ; les lames y sont plus fortes, et s'y succèdent avec plus de rapidité. Mais on n'y court pas plus de dangers pour cela. Car il existe à Biarritz une Société de Sauvetage, qui établit chaque année un service de surveillance parfaitetement organisé ; ce service a l'œil sans cesse ouvert sur les mouvements des baigneurs, et, à la moindre alerte, vole au secours de ceux qui sont près de devenir victimes de quelque accident ou de leur propre imprudence.

M. le docteur Affre , médecin-inspecteur des bains de Biarritz, fait observer, dans son Manuel des Baigneurs, que l'action de ces bains est trèsénergique, et que tous les ifidividus ne peuvent pas les prendre indifféremment, sans s'exposer à être trop excités. Cependant il est utile de dire, ajoute-t-il , que les bains de la côte des Basques offrent un degré intermédiaire entre les bains du Port-Vieux et ceux de la Côte du Moulin.

Plus loin que la Villa Eugénie, sur la pointe de St-Martin, le Phare, svelte et hardi, s'élance comme une flèche vers le Ciel. Tandis que, pendant le jour, il excite l'admiration par l'élégance et la légèreté de ses formes, il fournit, durant la nuit, au navire aventureux sa bienfaisante lumière pour le guider dans sa course.

Commencé en 1830, le Phare de Biarritz fut terminé en 1834. Ses fondements, tout en pierres de taille, sont assis sur le roc qu'ils sont allés

chercher à 10 mètres de profondeur. Son élévation est de 73 mètres au-dessus du niveau de la mer. La lanterne, qui surmonte la colonne, contient un feu tournant, dont les éclipses se succèdent de demi-minute en demi-minute, et dont la portée est de vingt milles marins (sept lieues). En temps ordinaire, les éclipses ne paraissent totales qu'au delà d'une distance de trois lieues. Une clôture, formant mur et grille, a complété, depuis quelques années, ce bel ouvrage.

Durant les nuits nébuleuses, le gardien du Phare fait une chasse à la fois facile et lucrative. Un grand nombre d'oiseaux , fascinés par la lumière de la lanterne, se précipitent avec force vers le point lumineux. Telle est la violence de leur élan, que souvent les malheureux volatiles, en heurtant contre les verres, tombent et restent morts sur la place ; Je gardien n'a plus que la peine de les ramasser. On en trouve parfois qui sont d'une espèce assez rare.

C'est à l'extrémité septentrionale de la côte du Moulin , aujourd'hui côte de l'Impératrice , que s'élève la Villa Eugénie, Elle est bâtie sur un rocher qui domine la plage de 12 à 14 mètres. La façade , tournée vers la mer, est charmante ; la terrasse et les pavillons, qui sont de ce côté, reçoivent une brise qui se fait délicieusement sentir à l'époque des grandes chaleurs. Le bâtiment, construit en briques rouges avec chaînes en pierres blanches, n'a qu'un rez-de-chaussée et un éta-

ge. Il est accompagné à ses deux extrémités de deux ailes formant une cour qui est ouverte du côté de la route impériale.

On a fait des déblais et remblais considérables, pour doter la Villa Eugénie d'un vaste jardin. Ces travaux ont été dirigés avec beaucoup d'intelligence. Un coup d'œil suffit pour voir avec quelle habileté oiît été ménagés des accidents de terrain et à quel point tous les dessins sont bien entendus. Mais ce jardin, malgré ses girandes pièces toutes gazonnéeSb est trop exposé aux vents d'hiver qui soufflent avec force sur ces parages, pour que la culture des arbres et des fleurs y devienne prospère. Cependant les plantations qu'on y a faites de pins et d'autres arbres résineux, abritées par des claies de paille, donnent aujourd'hui de bonnes espérances. Les jeunes tamarins, que l'on a également plantés à l'entour du domaine excepté du côté de la mer, promettent aussi une jolie et verte clôture.

La chapelle Sainte-Eugénie , à laquelle on a voulu donner, par un sentiment de reconnaissance, le nom de l'Impératrice des Français , est un joli édifice dans le style roman. Elle n'est achevée que depuis bientôt deux ans; et déjà on en reconnaît l'insuffisance. On n'a pas songé, en la construisant, à lui donner des dimensions assez étendues pour contenir tout le monde qu'elle était destinée à recevoir durant la saison des bains.

Soit du Port- Vieux, soit du Port des Pêcheurs,

des sentiers pittoresques conduisent les promeneurs sur le promontoire de F Ata'aye, dont les souvenirs se rattachent aux incursions des pirates Normands, et d'où s'élevait un petit chàteau-fort, dont les ruines subsistent encore, et d'où l'on surveillait les mouvements de ces redoutables ennemis. Atalay, dans la langue basque, signifie abservatoirej lieu où F on se tient en vedeUe. Plusieurs maisons du pays Basque, situées sur des hauteurs, portent le même nom A'Atahnf. Ce pro* montoire offre un des plus délicieux points de vue de cette partie du littoral.

Biarritz , une fois la belle saison venue , devient un des lieux les plus fréquentés par les étrangers ; et je n'en suis pas surpris, mon cher Théodore. La mode, cette aveugle de naissance qui fait tant d'incroyables bévues, ici ne s'est point trompée. Quelle est en effet la plage qui offre, avec une latitude plus douce , un air plus pur et plus frais, une lame pltj^ puissante à cette portion de l'humanité qui va demander chaque année à la mer les moyens de guérir ou de prévenir les mille maux dont elle peut avoir à souffrir? Aussi Biarritz a-t-il pris faveur comme étabh'ssement de bains de mer, dès l'instant qu'il a été connu. Depuis surtout que l'Empereur et l'Impératrice y viennent régulièrement séjourner quelque temps chaque année, la vogue, dont il jouissait déjà, s'est considérablement accrue. On y voit tous les ans, au milieu de la foule des per-

soDfiages plus ou moins obscurs qui s*y heurtent et s'y croisent , un bon nombre d'illustrations contemporaines et de sommités sociales. II n'y a guères de peuple grand ou petit en Europe, qui ne lui envoie quelques échantillons de sa nationalité. Mais ce qui donne une physionomie particulière et piquante à Biarritz , c'est ce mélange continuel de Français et d'Espagnols que l'on y voit. La France et l'Espagne s*y rencontrent, s'y reconnaissent partout: au milieu de cette agglomération d'hommes, de femmes, d'enfants de tout pays et de toute langue, c'est là toujours le fonds qui domine. Quant au toilettes , elles se distinguent, d'après les connaisseurs, par autant de luxe, autant d'étalage, par autant de ridicule qu'à Paris.

Il existe à Biarritz plitsieurs établissements de bains de mer chauds ; ils ne laissent rien à désirer ni pour les commodités ni pour l'élégance. On y trouve aussi des ^bains de vapeur, toute espèce de bains médicinaux, de fumigations et de douches. Le premier établissement de ce genre fut fondé en 1839 au Port- Vieux par un étranger, M. Wiel, ancien médecin d'ambassade. Vous vous souvenez peut-être, mgn cher Théodore, que je publiai à cette occasion, dans un recueil périodique, un article qui fut assez reproduit; peut-être même trouverez-vous dans ma lettre d'aujourd'hui quelques réminiscences de cet article. Que voulez-vous ? Il est bien difficile d'oublier complément ce que l'on a pensé et écrit soi-même.

Il n'y avait pas de Casino à Biarritz jusqu'à pré- . sent; on vient d'en construire un., qui n'a été ouvert que depuis peu de jours au public.

Le village de Biarritz est demeuré pendant fort longtemps à peu près ignoré du monde entier ; il n'était guères visité que par les habitiants de Bayonne. Il fut cependant tiré de son. calme et de son silônce habituels par une visite que !'on rapporte généralement à 1808 ou 1809, mais qui eut lieu en 1807, d'après le médecin Thore qui faisait \ imprimer en 1810 sa Promenade sur les côtes du golfe de Gascogne, Voici comment il s'exprime là-dessus :

« S. M. la Reine de Hollande se rendit à Biar-

* ritz en 1807, époque à laquelle elle honora « Bayonne de sa présence. Cette promenade fera

. « époque dans les fastes de cette commune , et

y. . « les Biarrottes , reconnaissantes de toutes les

« bontés dont S. M. daigna les l|pnorer, en feront

. « part à leurs enfants, pour quç ceux-ci en trans-

* mettent à leur tour le souvenir à ceux qui leur « survivront , et afin que d'âge en âge on répète : « Hortense-Eugénie, épouse de Louis-Napoléanj, « frère de l'Empereur des Français et Roi de « Hollande, daigna honorer Biarritz de sa pré- « sence, en 1807, et combla de ses faveurs les « habitants de cette commune. »

Adieu, mon cher Téodore. Je jouis d'avance du plaisir d'aller vous revoir et vous embrasser. C'est de tout cœur que je suis bien votre affectionné.

Jules.

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