‹ Cambo et ses alentoursChapitre 14 sur 17 · BAYONNE · texte numérisé non relu

BAYONNE

Cahbo, le 19 Juillet 1858.

Voulez-vous connaître , mon cher Théodore , une des plus délicieuses villes de France ? Allez à Bayonne : parcourez la ville , parcourez-en les environs, rendez-vous compte de tout ce qu'on y rencontre d'agréments et de commodités, et vous verrez si je n'ai pas raison de vous dire que c'est là quelque chose de vraiment délicieux. Yous comprendrez alors pourquoi les étrangers aiment le séjour de Bayonne, pourquoi bien des officiers, qui ont passé par tant de garnisons, le choisissent de préférence à beaucoup d'autres, pour y venir, suivant leur expression , manger leur retraite.

Bien que place forte de premier ordre, bien qu'entourée , à ce titre , de fortifications considérables, Bayonne ne ressemble ni à Lille ni à St- Omer, ni à aucune de toutes ces places de guerre emprisonnées par d'affreux terrassements qui arrêtent tout court les regards de chacun, et leur interdisent de s'étendre plus loin. On ne s'y sent

ni étouffé ni comprimé comme ailleurs. Au contraire, les poumons s'y dilatent volontiers, on y aspire à Taise Tair pur qui circule partout. C'est que Rayonne, assise sur deux rivières, l'Adour et la Nire, se trouve par là même iotée de plusieurs larges ouvertures, que l'art des Vaubans, anciens et modernes, li'a pu songer à boucher. On ne saurait ni lui enlever la vue des beaux paysages qui l'environnent, ni empêcher la mer de lui envoyer ses brises rafraîchissantes, ni défendre à ces deux rivières de lui apporter l'haleine parfumée des matinées du printenops. De pltis, 1^ rues sont d'une remarquaWe pre^ïreté, les maisons, sans avoir un grand caractère architectural, d'un a^eet agréable. Mais, surtout, lîen de pins animé que l'intérieur de la cité : gens de la vilte et de la campagne, ouvriers, bourgeois» soldats, marins, hommes, femmes et enfants de tootes les^ classes, de tous les âges,, se croisent sans cesse sur les quais, sur les places, dans toutes les rues. Vous entendez parler autour de vous je ne sais combien de langues ou de didlectes à la fois. Français, Basque, Béarnais, Gascon, Espagnol, voira même assez souvent Anglais et Bas-Breion.

Lft vie n'est pas chère à Bayonne,. et la taftle y est bonne. Gibier de pimne et de montagne,, poisson de mer, poisson d'eau douce y abondent également. Les légumes, qui lui viennent de Notre»- Dame et de St-Etienne, sont exceHents; le beurm de Notre-Dame est fort recherché des amateurs*

Hasparren, Suies, RoneeTaux, les montagnes de la Soule, loi fournissent du mouton de première qoafité. Quant aux flfHiils, nulte part îl ne sont plus safVoureiTx. Guîche et Itsassou lui envoient leurs cerises ; Farroncfissement de Dax, ses délicieuses pêches ; Capbreton, ses raisins ; Souraïde, St-Pê, Sare, teurs pommes et leurs beaux marrons; les Pyrénées, leurs fraises un peu petites, maïs fines et parfumées ; FEspagne, outre ses fameux vins, ses oranges, ses cftrons, ses oiives , ses amandes , ses figues et ses raisins secs. Je n'ai pas besoin de metitionner les jambons et les chocolats de Rayonne dont îa réputation est répandue dans toute l'Europe.

L'origine de la ville ée Bayonne remonte aune haute antiquité. Mais on ne connaît ni Fépotjue de sa fondation ni les hommes qui ïa fondèrent. Tout ce que Ton saft, c'est qu'elle a été longtemps soumise à la donrinatîon des Romains, qui îuî donnaient le nom de Lapurdum. Ce nom paraît être wie dérivation du mot Lapurdi par lequel les Basques de nos jours désignent encore le pays de Lcfeourd, dont cette ville lut autrefois la capitale. (Test plusieurs siècles après qu'on Tappela Bayonne , en basque Bdiona, rivfère bonne. H existe B«r les côtes du golfe Cantabrique ou de Gascogne , un petit port qui est connu sous ce même nom.

n ne s'est presque pas conservé de vestiges du séjour des Romams à Bayonne. Tout ce qu'on en

voit aujourd'hui , se réduit à quelques pans de murailles, débris d'un ancien temple dédié, d'après la tradition, au Dieu Mars, et à quelques restes du mur d'enceinte de la place. Ce temple était demeuré debout jusques dans les commencements du dernier siècle , tant la construction en était solide : il était situé à la rue Poissonnerie près de la petite rue Ste-Catherine , et contenait les magasins des marchandes de poisson salé. Depuiç, il est tombé en ruines ; mais les murs, qui en restent, sont d'une solidité et d'une épaisseur remarquables. De nouvelles constructions se sont élevées sur son emplacement , et rien ne dénote au dehors que là fut autrefois un édifice consacré à l'une des divinités du Paganisme. Une vaste maison, bâtie sur ses débris, porte le numéro 11 inscrit sur sa façade. Mais, en dépit du numéro, le peuple , par une vieille habitude , continue à ne vouloir*donner à cette maison que la dénomination de Temple.

Quant aux murs d'enceinte construits jadis par les Romains, il n'en existe plus que quelques faibles portions. Détruites presque partout, blanchies ailleurs au lait de chaux, on ne distingue guères ces murailles que le long d'une petite partie du rempart Lachepaillet, à partir de la rue d'Espagne. Mais là elles sont faciles à reconnaître : formées de moellens cubiques de quelques centimètres, placés par assises et divisés horizontalement par des zones de briques posées à plat, on voit du pre-

mîer coup d'œil qu'elles appartiennent à l'époque gallo-romaine. Elles sont flanquées de distance en distance de tours cylindriques, dont plusieurs ont évidemment subi des réparations qui les ont dépouillées de leur caractère primitif.

Telles sont , mon cher Théodore , les seules traces qu'aient laissées de leur passage à Bayonne ceux qui furent pendant plusieurs siècles les niaîtres du monde. Encore ces rares vestiges tendent-ils à disparaître tout à fait. Depuis bien des années, divers propriétaires , qui ont rebâti ou Restauré des maisons sur ces débris d'un autre âge, n'ont rien trouvé de plus convenable que de démolir ces vieux murs qui leur paraissaient occuper trop d'espace, et les privaient de donner un ou deux pieds de plus en longueur à leurs habitations. J'ai assisté moi-même, il y a quelques dix ou douze ans, à une de ces barbares démolitions, et je me demandais en gémissant comment une municipalité pouvait permettre un acte de vandalisme, qui enlevait à l'antique cité de Bayonne, précisément la seule marque d'antiquité qu'elle porte encore sur son front. Je fais des vœux sincères, mon cher Théodore, pour qu'une administration plus éclairée prenne des mesures efficaces, afin d'empêcher qu'on n'achève de dépouiller cette ville de ces vieilles constructions romaines, qui , en consacrant son ancienneté , lui donnent un caractère beaucoup plus vénérable qu'elle ne pourrait l'avoir sans cela.

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L*Adour et la Nhre partagent la cHé en tiHns quartiers, le GraDd-Bayoïme, qui est situé eor h rivB gauche de la Mve et du Ba&-Adoi2r«. le fetil^ Baymne entre les deux rivières» et S4hlSgprit sur la rive droite de FAdour. Jueques dans ces def'fiiers temps,. SUËsprit a fati partie du dqïartemeol des Landes ; c'est la loi du d Mal 18&7 (pii Fen a aèparé pour te réiiûir à la viliedl Bayoïme. Ces tnxs quartiers sont défeodua, le pteBôer per ce qu'on appelle ie Châteaux- Yièux, le second par le Cbàteau-Neuf , le (roisièine par une citedelle, ouvrage de Vauban.

Le Châteaux- Vieux fat bàiï, dilHO», au xii^^aiè- <Ae par GmlIauine^RaTmond de Sauk , deamidr vicomte de Bayonne. Ses fortifications furent augmentées au xv« siècle par la eonstruciii»! des qcBtre tours roodes qu'on y voit encore. Aujourd'hui son importance est à peu près nulle pour la défense de la piace ; il sert de logement à uoe partie de rétat-major, et contient le dépôt d»s archives de la guerre, qui ne remontenl qu'aux temps de la Réptdalique et de l'Empire.

Le Château-Neuf» comme l'indique son nom, ^8t d'une époque plus récente, U n'a été achevé q^en 14fi9 sous le règne de Charles VilL II y a quelqttes aonées qu'en démdissant une. petite fortificaticM» qui eas &isatt partie» on a découvert daâa les fondeesients une noédaille portani le &Alésinae de 1480 avec lies mt»es et la devise de Bayonne, Nunquàm PoUtda,

La citadelle est placée sur une hauteur fort peu distante de FAdour d'où elle domine^lâ ville ainsi que la rade et le pont. Louis XIV la fit construire à la suite de quelques démonstrations hostiles faites en 1674 devant Bayonne par la flotte hollandaise, avec laquelle la flotte espagnole devait combiner ses mouvements. C'est un carré régulier, flanqué de quatre bastions et accompagné de demi-lunes et de contre-gardes, le tout environné de fossés profonds avec de bons chemins couverts. On a ajouté dans ces dernières années, du côté opposé à l'Adour, d'importants ouvrages qui ont considérablement augmenté la force de cette citadelle, et qui, au dire des ingénieurs, la rendent presque inexpugnable.

Le Grand-Bayonne et le Petit-Bayonne sont entourés d'une enceinte bastionnée, couverte de larges fossés. Ces fortifications, faites sur les plans du fameux maréchal de Vauban , ont été beaucoup améliorées depuis 1830. La ville a gagné, à l'exécution de ces derniers travaux , un espace considérable, où se trouvent aujourd'hui la place d'Armes, un vaste bâtiment contenant à la fois la Sous-Préfecture, la Mairie, la Douane et le Théâtre, et d'autres belles constructions qui donnent à ce quartier de Bayonne un aspect de grandeur et de beauté remarquable. On doit regretter toutefois de n'avoir pas profité de cette circonstance pour gagner encore plus de terrain, en poussant plus loin les fortifications ; ce qui eût été facile alors. ^ 14

En revanche il se fait en ce moment même d'autres travaux destinés soit à embellir la ville de Bayonne déjà si agréable, soit à en agrandir Tenceinte. II faut compter parmi ces travaux la con^ truction d'un église du style gothique dans le Petit-Bayonne, le nivellement du vaste terrain qui Tenvironne, le comblement dans les Allées-de- Boufflers d'un long et large fossé, qui, joint à ces allées, formera un grand et beau quartier avec rues, place et quai magnifique sur l'Adour.

Bayonne n'est pas riche en beaux monuments.

Ce qu'on y voit de plus remarquable , c'est la cathédrale, qui est dédiée à la Sainte Vierge. Sa fondation remonte à l'an 1 140. Mais cet édifice ayant été incendié moins d'un siècle après, on travailla à élever l'église actuelle, dont la construction fut commencée vers l'année 1213. On fit alors le chœur avec son abside et ses chapelles, ainsi que la partie inférieure des deux transepts avec leurs porches. Depuis, les travaux furent interrompus et repris à différentes époques. Le pavillon qui couvre le clocher ne fut placé qu'en 1605 sous répiscopat de messire Bertrand d'Echàux, plus tard archevêque de Tours.

La cathédrale de Bayonne a 78 mètres de longueur sur 28 mètres de largeur, non compris les chapelles. On admire avec raison la grandeur de ses proportions et l'harmonie de ses formes. La lumière y est bien ménagée par un demi-jour qui invite au recueillement et à la prière. Cette

église est partagée eo trois nefs par deux rangées die pUiers carrés, taillés en colonnettes et ornés . de chapiteaux à la hauteur du plan d'imposte des chapelles. Les rosaces des deux bras de la croix sont dignes de l'attention des visiteurs. 11 faut aussi voir la belle galerie qui règne le long des murs intérieurs tant autour du chœur que de la grande nef. Les vitraux coloriés, dont les fenêtres étaient autrefois décorées, ont été singulièrement maltraités ; beaucoup même ont disparu. Ceux de la chapelle St-Jérôme ont été restaurés par MM. Steinheil et Coffetier. Un autre beau vitrail, placé au fond de la chapelle de la Vierge, est l'œuvre de Henri Gérente, qu'une mort prématurée a enlevé aux arts.

M. Jacques*Taurin Lormand, ancien membre du Parlement de Navarre, et député sous la Restauration , avait laissé par testament pour la cathédrale de Bayonne une rente de 40,000 fr. , qui est descendue à 35,000 fr. par suite de la réduction de la rente. Elle est destinée, d'après les intentions du testateur, à la restauration de l'intérieur de l'église , à la construction de chapelles correspondantes à celles qui existent sur le côté nord, à celle d'une sacristie et aux autres besoins de la fabrique. Les sommes, qui en sont provenues, ont servi à exécuter déjà beaucoup de travaux : on s'occupe actuellement de construire la sacristie, et, vu rimpossibilité d'établir une série de chapelles sur le côté méridional de la cathédrale, on

en construit une seulement qui sera paroissiale et qui aura des dimensions considérables. On se prépare aussi à placer au-dessus du maître-autel un ciborium que Ton dit être d'un travail fini.

Voulez-vous, mon cher Théodore, jouir d'un superbe panorama ? Montez au clocher de la cathédrale, ou bien, si vous Faimez mieux, au haut d'un des bastions de la citadelle. Je suis sur que vous descendrez ravi, enchanté de ce que vous aurez vu. .

Quiconque vient à Bayonne, doit une visite aux Allées-Marines. C'est ainsi que l'on nomme une des plus belles promenades que l'on trouve en Europe, et qui est située aux portes mêmes de Bayonne ; elle s'étend sur la rive gauche de l'Adour à plus d'un kilomètre de la ville. De magnifiques ombrages, des paysages charmants, une brise continuelle, la vue des embarcations qui sillonnent presque sans cesse la rivière, rendent cet endroit délicieux. Plus loin on rencontre le Blanc-Pignon; puis on pénètre dans les pignadars, vrai jardin d'hiver de Bayonne, comme on l'a dit; et enfin, après avoir parcouru un espace de 6 kilomètres, on se trouve sur les bords de l'Océan , où l'Adour va perdre son nom et ses eaux.

Il est à craindre, mon cher Théodore, que ces l)elles Allées-Marines ne subissent très-prochainement une bien déplorable transformation ; ou plutôt la transformation a déjà commencé. Ainsi,

au lieu de pouvoir se porter partout sur de riants paysages, désormais les regards des promeneurs seront arrêtés sur tout un côté par des constructions, qu'on s'est mis à élever au bord même des Allées. Loin donc de posséder une des plus rares et des plus renommées promenades de France, la ville de Bayonne n'aura plus que quelques six ou sept rangées d'arbres étranglées entre l'Adour et des maisons de toutes hauteur^ et de toutes couleurs, comme on en voit dans le monde entier. Pourquoi, dès Tinstant de l'exonération de ce terrain, n'avoir pas dressé un plan d'alignement général ? En écartant davantage les habitations , il aurait empêché que chacun n'eût la liberté de venir gâter, suivant sa fantaisie, ces magnifiques Allées-Marines, qui font l'admiration des étrangers et la gloire de Bayonne? Tel est le mauvais effet produit par ces malencontreuses constructions, qu'il est des personnes qui soutiennent que l'administration municipale, qui a fait d'énormes sacrifices, pour la disparition de quelques méchantes échoppes à l'entrée de cette promenade, devrait, avec plus de raison encore, se mettre en frais pour faire disparaître au plus tôt ces nouveaux édifices , loin d'en laisser augmenter le nombre; et je crois, quant à moi, que si elle le fait, l'administration aura bien mérité de la ville et de tout le public.

Bayonne est la seule ville de France qui soit assise sur deux rivières ayant flux et reflux. Son

port est admirablement situé au fond du golfe Cantabriqueou de Gascogne. L'Empereur, dont le coup d'œil est si juste, avait vite reconnu l'importance de ce port. Il a ordonné de U*ès-grands travaux pouren faciliter Tentréeaux vaisseaux, et tout porte à croire que le succès répondra parfaitement à ses intentions. Une fois la barre franchie, les navires, de quelque tonnage qu'ils soient, se trouvent en pleines eaux dans l' Adour, fleuve profond, spacieux , magnifique ; ils peuvent flotter jusques devant la ville, et même bien au delà. Bayonne est une place essentiellement maritime et commerciale. Aussi l'industrie de la construction des bâtiments de mer est à peu près la seule qu'on y ait vu fleurir. Charpentiers, cordiers, voiliers, calfats, gréeurs, etc. , y sont d'une habileté peu commune. On a fermé, il y a quelques années, l'Arsenal maritime. C'est un vrai malheur, au dire de tous les hommes experts en cette matière.

Leâ Bayonnais ne sont pas seulement de bons marins; ils sont encore de bons soldats. Les femmes même, chez eux, on déployé plus d'une fois un courage viril. Ce furent elles qui inventèrent hbayonnette au siège de 1523, où elles se battirent comme de vieux guerriers.

Je peindrai les effets de cette anne cruelle , Qu'inventa dans Bayonne une fureur nouvelle, Qui , du fer et du feu réunissant Teffort, Aux yeux épouvantés ofifre une double mort.

{Poème de VArt de la Guerre, par Frédéric II , ch. I»^.)

Que n'aurafe-je pas , mon cher Théodore , à vous dire encore de Bayonne ? Je ne le peux pour le moment. Â une autre fois donc. Je vous embrasse avec toute Taffection du meilleur de vos amis.

JULBS.

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