‹ Cambo et ses alentoursChapitre 2 sur 17 · COUP D'OEIL GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

COUP D'OEIL GÉNÉRAL

Cahbo, le 11 Septembre 1852.

Mon cher Théodore,

C'est hier seulement que je suis arrivé à Cambo. Quel admirable pays I Nulle part la campagne n'est plus riante et plus gaie, l'air plus pur et plus sain. Tout y respire la fraîcheur, tout contribue à dérider l'imagination , tout invite à une douce joie et à la sérénité d'esprit. Tci la nature se montre vraiment prodigue de ses trésors et de ses bienfaits. Elle a répandu partout, avec une sorte de profusion , les sites les plus pittoresques et les plus délicieux. Il n'est pas jusqu'au cimetière du village , placé tout à l'entour de l'église , qui ne présente un aspect charmant. Cultivé , paré comme un jardin , il cache la terre des morts sous un manteau de verdure et de fleurs , et rappelle bien plutôt à l'âme les pures jouissances du ciel que les tristes horreurs du trépas.

De ma chambre , j'aperçois un joli vallon tout entrecoupé de champs fertiles et de vertes prairies. Des collines couronnées d'habitations, d'arbres et de vignes le protègent , au Inord et au midi, contre l'effort des vents violents qui s'élèvent quelquefois. Il est baigné à l'une de ses extrémités par la Nive , gentille rivière aux flots purs et limpides, qui descend avec rapidité des montagnes de la Navarre, et roule en grondant sur un lit rocailleux. Arrivée à Cambo , la Nive passe sous un ignoble pont de bois , sous lequel elle paraît toute honteuse de faire couler ses eaux transparentes , et loin duquel on dirait qu'elle se hâte de s'enfuir. Mais , pénétrant dans le vallon , elle ralentit tout à coup l'impétuosité de ses flots comme pour contempler à loisir ces bords enchantés, et ce n'est qu'avec lenteur et en serpentant le long des collines, qu'elle s'éloigne pour reprendre bientôt sa course rapide, et se précipiter vers l'Océan. A l'extrémité opposée du vallon, de nombreuses maisons blanches s'élèvent, parsemées de hauts peupliers: jetées çà et là sans ordre et comme au hasard , elles ne pouvaient être mieux placées pour attirer et charmer les regards. Ce groupe de maisons forme ce qu'on appelle le Bas-Cambo, lieu qu'enrichissaient autrefois l'industrie des fers et celle des cuirs , mais devenu bien pauvre , depuis que le malheur des temps les a fait disparaître toutes deux.

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Le Haut-Cambo a moins d'étendue et plus d'importance que le Bas-Cambo. Il est situé sur un plateau d'une admirable fertilité , où l'on rencontre plusieurs jolis domaines parfaitement cultivés et dont les produits sont magnifiques. Le Haut-Cambo est le séjour favori des étrangers qui viennent faire usage des bains ou des eaux minérales. C'est là qu'ils sont sûrs de trouver des maisons toujours propres, des logements commodes , un accueil affable et prévenant ; et vous savez que rien ne remplace ces avantages pour l'étranger qui est venu de loin chercher la santé ou simplement le plaisir. Et puis , on y jouit de la plus délicieuse vue du monde. Voici ce que j'ai entendu dire dernièrement à un homme qui a beaucoup voyagé : « J'ai parcouru « bien des contrées, j'ai contemplé les plus belles « perspectives de la Suisse , je n'ai rien trouvé, « nulle part, d'aussi enchanteur que Cambo. » Y avait-il quelque exagération dans les paroles de ce voyageur? je l'ignore. Mais ce que je sais bien, c'est qu'en 1728 Marie-Anne de Neubourg, reine douairière d'Espagne , étant venue prendre les eaux de Cambo, voulut y retourner l'année suivante ; qu'elle aimait à multiplier ses promenades dans tous les environs ; qu'elle se plaisait surtout à admirer la belle perspective qu'on décogvre du salon du presbytère , d'où les regards plongent avec délices sur le charmant vallon dont je vous ai déjà fait la description.

Que n'êtes-vous ici pour partager avec moi le Wen-être que l'on ressent en ce pays ! Comme nous jouirions bien mieux à d^x , que je ne saurais le faire tout seul !

Adieu, mon cher Théodore, dans ma prochaine lettre je vous parlerai des eaux minérales de Cambo et de leurs effets.

Tout à vous. Jules.

JV. B. Nous croyons que Tétymotogie du mot Gandio n'est poÎBt basque ; il nous parait dériv«r plutôt âe Campus qui, en terme de basse latinité, signifie camp.

LES EAUX MINERALES.

Cambo, le 12 Septembre 1852

Je VOUS ai promis , mon cher Théodore , de vous parler des eaux minérales de Cambo. Elles ne sont éloignées du village que d'environ l'espace d'un kilomètre. J'y suis allé ce matin au moment où baigneurs et baigneuses, buveurs et buveuses d'eaux s'y rendaient par petits groupes ou isolément ; mais quand je suis arrivé au point culminant , d'où l'on découvre l'établissement des bains dans un creux vallon arrosé par la Nive , de quel magnifique spectacle n'aije pas été frappé I Le soleil se levait dans toute sa splendeur derrière le monticule appelé la Montagne des Dajnes, Sous ses rayons, les gouttes de rosée étincelaient comme des milliers de perles et de diamants , qu'une main puissante aurait semés sur les feuilles des arbres et le gazon des prairies. Les eaux argentées de la Nive reflétaient avec force ses feux éblouissants, et, mugissantes, se prêciptaient à travers le vallon, comme indignées de voir la vitesse de leur cours retardée par les cailloux et les blocs

de rocher. Des vapeurs légères, se dégageant de la rivière et des prés humides, montaient lentement vers le ciel; et, à mesure qu'elles approchaient du soleil, elles s'évaporaient et s'effaçaient sous l'action croissante de la chaleur. En même temps mille oiseaux divers , cachés et muets durant ces derniers jours sombres, étaient sortis de leurs retraites; et, voltigeant d'arbre en arbre , de rameau en rameau , ils faisaient retentir l'air de leurs chants joyeux. On aurait dit que , dans un élan de reconnaissance , ils voulaient célébrer par ce concert matinal le retour du soleil et du beau temps. Cependant l'astre du jour, s'élevant au-dessus de l'horizon, inondait le vallon des flots de sa lumière , tandis que les collines circonvoisines , avec les chênes touffus , les superbes peupliers et les platanes aux larges feuilles , semblaient lui disputer l'empire de ces lieux en projetant au loin leur ombre. Jamais la nature ne m'était apparue entourée de plus de grâces et d'attraits. Jugez, mon cher Théodore , comme ce spectacle devait remuer délicieusement un malheureux habitant des villes , condamné à ne respirer le plus souvent qu'un air épais et lourd , à ne contempler que des rues étroites, où des maisons, invariablement rangées sur deux lignes , arrêtent sans cesse les regards. Je m'arrachai avec peine au magique tableau que j'avais sous les yeux , et je descendis lentement aux bains en regrettant que

les esprits mélancoliques et les imaginations assombries ne vinssent pas de tous côtés à Cambo pour se retremper en quelque sorte au sein de la nature et y puiser des idées fraîches et sereines.

Les deux sources d'eaux minérales, situéçs dans un pays boisé (1), inconnu, éloigné des grands centres de population, et où Ton n'aboutissait qu'à travers des chemins presque impraticables , se sont trouvées par là même dans des conditions qui ne leur permettaient point d'étendre leur renommée. Aussi , bien qu'elles aient attiré de loin en loin quelques personnages célèbres , tels que la reine d'Espagne , Marie-Anne de Neubourg , l'abbé de Montesquiou, Richer-Serizy, le fameux général espagnol Mina, etc., pendant longtemps elles n'ont guère été visitées que par les habitants de la Basse-Navarre, du Labourd et des provinces d'Espagne limitrophes de la partie sud-est de la France. C'est depuis qu'une route départementale en a rendu l'accès plus facile et plus commode, que les étrangers ont véritablement commencé d'y affluer.

Dans le dernier siècle, Raulin, Théophile Bordeu , l'un des plus illustres enfants du Béarn, Laborde,, médecin militaire d'un haut mérite,

(1) Tout ce pays était couvert de bois jusqu'en 1814.

ont parlé avec éloge des eaux de Cambo. Depuis, le D' Alibert, de Paris, en a plus d'une fois conseillé l'usage. Don Ramon Robiralta et Don Vicente Asuero , professeurs de la Faculté de Médecine de Madrid , qui en ont constaté par eux-mêmes les salutaires effets , ne cessent pas encore d'y envoyer des malades. Le D' Ducasse, homme d'une science incontestable, M. Salaignac, chimiste distingué, le D** Délissalde, inspecteur de ces eaux , ont publié des considérations pleines d'intérêt tant sur leurs propriétés et leur emploi que sur les substances qui les composent. Plusieurs essais pour déterminer la température des eaux dé Cambo ont été faits , notamment par M. Salaignac, dans différentes saisons et à diverses heures du jour. Il en est résulté qtf on a reconnu que celle dé Fean sulfureuse varie de 22 à 23 degrés centigrades , et celle de l'eau ferrugineuse de 15 à 16 degré» centigrades. Le D"" Délissalde assure , dans son opuscule sur les Eaux minérales de Cawbo, que la température de l'eau sulfureuse peut s'élever jusqu'à 35« centigrades, sans perdre ses propriétés hydro-sulfuriques. Je ne veux pas vous eflÈiroucher, mon cher Théodore , par d'autres détails scientifiques. Maïs si vous me demandez quelles sont les vertus des eaux de Cambo, je vous répondrai que j'ai entendu émettre là-dessus trois opinions différentes. Quelques braves gens croient, de ta meilleure foi du monde.

qu'elles sont elHcaces pour guérir à peu près tous les maux imaginables; d'autres soutiennent, au contraire, que leurs effets sont fort peu sensibles ; mais les hommes de l'art et les esprits sérieux disent simplement que leur action est très-puissante en certains cas, bien qu'elle ne le soit pas en tous. Quant à moi, comme je ne vois nul inconvénient à suivre les hommes de savoir et d'expérience , je me range volontiers de leur avis. N'êtes-vous pas aussi de ce sentiment? D'ailleurs plusieurs sels, employés par la médecine , sont contenus dans les eaux minérales de Cambo. Pourquoi , puisés dans le laboratoire de la nature, n'auraient-ils pas la même vertu que pris chez le pharmacien ? C'est la réflexion du D' Délissalde ; et je la crois fort juste. J'ajouterai que Cambo me paraît être dans d'excellentes conditions pour la guérison des malades. Un air toujours pur, un climat doux et tempéré , une belle et brillante nature , le voisinage de deux sources , l'une sulfureuse , l'autre ferrugineuse, rare et précieux privilège, qui permet au médecin de rendre ses chances de succès plus nombreuses et plus sûres , tout , en un mot , semble avoir été réuni à Cambo par la main libérale de la Providence pour le rétablissement des santés délabrées.

Adieu, cher Théodore. Je vous suis dévoué de loin comme de près.

Jules.

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