‹ Cambo et ses alentoursChapitre 5 sur 17 · DU 7 OCTOBRE · texte numérisé non relu

DU 7 OCTOBRE

« RELATION DU PRBMIKR TOTAGB DE LA RSm DWAGNE. « Notez , notez , notez :

« Que le septième octobre mil sept cent vingt- « huict, Madame Marie- Anne, première reyne « douairière d'Espagne, est arrivée à Cambo, et « Sa Majesté a été pour se loger dans la maison « neuve, noble Infançonne de Courouchague, où « son palais a été, et elle a commencée à boire « des eaux minérales de la présente paroisse, le « dimanche dix-septième du même mois et a con- « tinué de les prendre pendant quinze jours, et Sa « Majesté, qui est d'une piété toute singulière, a « reçu en notre église une fois et deux fois par « chaque semaine la bénédiction du Saint-Sacre- « ment pendant quarante jours qu'elle y a restée. « Elle a encore reçu deux fois la même bénédic- « tion dans l'église de la paroisse d'Itsatsou, et « une fois en celle d'Espelette, et lè jeudi vingt- « unième du dit mois , après avoir reçu la dite « bénédiction, Sa Majesté me fit l'honneur de ve- « nir chez moy en ma maison presbitéralle, et moy « j'eus encore celuy de m'entretenir avec elle « pendant une heure passée, avec Messieurs de « Sorhainde, cy devant chanoine doyen de l'église « cathédralle de Bayonne, Bertrand Délissalde,

« chanoine de la même église, commendeur € de Tordre Saint-Lazare , ancien grand-vicaire « et curé de la ville de Bayonne , et Sauvé « de Saint-Pé , aussi chanoine de la dite ca- « thédralle, et nous quatre avions eii Thonneur « de la conversation de cette aymable reyne pen- « dant le dit tems, dans la chambre basse du cotté « de la rivière, toute sa belle suite s'étant rettirée « dans les autres chambres.

« Cette reyne toute charitable a enrichi notre « église de Cambo des ornements magnifiques, à . « savoir d'un plurîal, chasuble, dalmatiques, deux « étoles et trois manipules et d'un devant d'autel, « le tout garni de galon d'or, de deux charpes « l'une plus belle que l'autre , avec des franges « d'or aux deux bouts, et ce présent est d'une si « grande considération et de prix que je doute « qu'il y en aye d'aussi beaux à Bayonne ; même « plus, la même reyne a donnée aux églises « d'Itsatsou , d'Espelette , Larressore et d'Usta- « ritz à chaqune cent livres.

« Cette illustre reyne , qui était venue icy à « Cambo, le septième d'octobre, en partit le dix- « septième novembre de l'année mil sept cent « vingt-huict, pour se rendre dans son palais de « Bayonne i

« Cette reyne magnifique , qui a le plaisir et « le don de faire des présens à beaucoup de « monde, dix ou douze jours après qu'elle fut « icy à Cambo, eut la bonté de m'envoyer envi-

ron une douzaine de livres de chocolat et deux livres de tabac en poudre , et la veiile de son départ elle m'honnora à peu près d'un semblable présent et d'une tasse de porcelene avec son assiette pour prendre le chocolat, que Monsieur d'Estandeau , son médecin, avait pris la peine de me porter le tout , et le soir du même jour de son départ, la même reyne m'envoya une très -belle tabaquière et une semblable à Monsieur le curé de Bayonne. Mesrsieurs Harambillet, curé d'Itsatsou , Martin de Beherein , vicaire et mon nevù , Martin de Péruertéguy, sieur ancien de la maison noble de Lure, ont eu aussy l'honneur de recevoir de la dite reyne de belles tabaquières différentes pourtant de la mienne. Madame de Harader, de la paroisse d'Itsatsou , qui a été fort caressée de la même reyne, a reçu d'elle deux tabaquières , la dernière semblable à la mienne, un anneau d'or pour son petit-fils et un autre de grand prix pour elle, et une espèce de mouchoir pour son col ; elle a aussy honoré d'autres de semblables présens et autres , et j'ai écrit ici, tout ce dessus, pour faire savoir à ceux qui viendront après nous ce qui s'est passé à Cambo quand nous avons eu l'honneur de posséder icy à Cambo cette grande reyne. En foye de quoy et de tout le contenu cy dessus, j'ai cy sygné le vingt-neufvième du moys de novembre mil sept cent vingt-huict. « D'Urbère , Curé. »

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« Et cette même reyne a donné à la demoiselle « veuve maîtresse de la dite maison de .Coiirou- « chague, pour l'honneur que la dite reyne lui a « fait de faire de sa maison son palais, une belle « tabaquière et douze cent livres en argent ; à « Monsieur Décombès , capitene et commandant « de trente grenadiers qui étaient des gardes de « cette même reyne une tabaquière, une montre « d'or et une belle épée, et autant à Monsieur son « lieutenant , hormis que sa montre est d'argent. « D'Urbêre , Curé. »

On lit encore sur la marge du même registre : « Notez :

« Que cette grande reyne a 62 ans accomplis à « la fête de Saint Simon et de Saint Jude de la « présente année 1728.

« Notez aussy que la même reyne a fait faire « une belle statue de Saint Léon , patron du « présent diocèse, qu'elle a fait poser dans une ni- « che à la fontene des eaux minérales de Cambo, « dans l'année 1728. »

Voici quelques autres renseignements, mon cher Théodore , pour compléter la naïve relation ' de Martin d'Urbère. Marie-Anne de Neubourg , reine douairière d'Espagne, veuve du roi Charles II , était arrivée à Cambo accompagnée du duc de Fernandine , son majordome major ou grandmaître d'hôtel , et de M. d'Estandau, son premier

médecin, et emmenant avec elle une suite brillante. Elle était escortée en outre d'une compagnie de cadets et de trente grenadiers de sa garde commandés parle capitaine Décombès. Jamais Cambo û'eut un aspect aussi animé que durant les deux séjours qu'y fit la Reine ; jamais on ne vit y affluer an aussi grand nombre de visiteurs. La ville de fiayonne, où cette princesse se faisait chérir de :toute la population, envoya plusieurs députations à Cambo pour la complimenter officiellement. Les députés étaient toujours choisis parmi les échevins, les jurats, tout ce qu'il y avait de plus notable dans la cité. Une délibération du corps de ville , relative à l'une d'entr'elles , est conçue dans les termes suivants :

« Il a été délibéré qu'il sera fait compliment à « la reine douairière d'Espagne qui est à Cambo, « de la part de la ville et de la communauté, sur « la joie qu'on a d'apprendre que les eaux opè- « rentbien fsicj et que Sa Majesté est en bonne « santé. »

Ceci ne vous rappelle-t-il pas, mon cher Théodore, que M"« de Sévigné, étant aHée aussi boire les eaux, non pas précisément à Cambo, mais B Vichy, écrivait un jour à M"« de Grignan :

« On tourne, on va, on vient, on se promène, « on entend la messe , on rend ses eaux; on •« parle coufidentiellement de la manière dont on

« les rend; il n'est questimi qiie de cela jus- « qu'à midi. »

Voulez -vous savoir, mon cher ami, de quel bienveillant accueil la Reine d'Espagne honorait ces députations des Bayonnais? Eh bien ! je vais vous rendre compte d'une de ces réceptions qui eurent lieu de temps en temps durant le séjour de cette princesse à Cambo ; cela vous donnera en même temps une idée de ce qu'était l'étiquette de la cour en Espagne.

La Reine devait accomplir sa soixante-deuxième année le 28 octobre , fête de Saint Simon et de Saint Jude. Les Bayonnais ne manquèrent pas de lui envoyer une députation pour la complimenter à cette occasion; elle se composait de quatre des principau3{ habitants de la ville, MM. de Beaulieu , de Pincquevéer, Joseph Dulivier et Louis Da vantés. Ces quatre députés partirent pour Cambo dès la veille. Prévenue de leur arrivée, la Reine envoya un de ses carrosses au devant d'eux pour les prendre et les conduire au logement qu'on leur avait préparé dans la maison de M. Darancette, notaire. Comme ils s'y rendaient, voilà qu'ils rencontrent S. M. qui passait en voiture dans le bois d'Assance , abattu depuis pendant la guerre de 1814 et converti aujourd'hui en terres labourables. L'étiquette leur ii>terdisait de s'arrêter pour parler à la Reine, et 3 cette princesse même de leur adresser la parole avant de les avoir reçus en audience. S. M. vou-

lut leur donner néanmoins un témoignage de sa bonté en faisant détourner son carrosse pour le faire passer près de celui qui les portait. Quand les députés se furent reposés, ils allèrent trouver le duc de Fernandine , afln de le prier de demander audience pour eux à la Reine. Ce seigneur, bien qu'il connût d'avance Tobjet de la députation , leur répondit , toujours conformément à l'étiquette, qu'il informerait Sa Majesté de leur demande , et qu'il leur communiquerait la réponse le lendemain. Les députés se présentèrent ensuite auprès du premier médecin, M. d'Estandau, qui était leur compatriote. C'est là qu'ils apprirent que M. d'Estandau avait ordre de les retenir à souper, et que le lendemain ils dîneraient au palais de Sa Majesté.

Le lendemain matin, à huit heures, la Reine eut la bonté d'envoyer un de ses valets pour s'informer de leur santé; il était chargé en même temps de leur annoncer qu'ils dîneraient au palais et qu'ils seraient reçus en audience à trois heures. Les députés , après avoir entendu la messe , se rendirent donc au palais, où ils dînèrent avec le contrôleur de la maison, un écuyer, le commandant des cadets et les officiers des troupes de garde. La table fut abondamment et magnifiquement servie. C'est après le repas que les députés furent introduits auprès de la» Reine et qu'ils lui firent, par l'organe de M. de Beaulieu, le compliment qu'ils avaient à lui adresser au nom de la ville

et communauté de Bayonne : après quoi, ils se retirèrent immédiatement. Le soir ils retournèrent au palais pour faire leur cour à S. M., qui les entretint pendant une demi-heure avec beaucoup d'affabilité ; elle leur dit combien elle était sensible à l'attention des Rayonnais ; qu'elle était vivement touchée de leur empressement; et qu'elle priait MM. les députés d'assurer leurs concitoyens de sa bonne volonté à leur être agréable en toute circonstance.

Enfin Marie-Anne de Neubourg, reine douairière d'Espagne, quitta Cambo le 17 novembre pour retourner dans son palais de la rue Montaut, à Bayonne. La nouvelle de sa prochaine arrivée remplit d'allégresse toute la ville ; on résolut de lui faire la plus brillante réception possible.

Un grand nombre de bourgeois montent à cheval pour aller au devant d'elle ayant à leur tête deux magistrats et deux notables ; ils s'avancent jusqu'à l'extrémité de la banlieue pour attendre son carrosse et lui servir d'escorte. Tous les autres magistrats, revêtus de leurs robes de cérémonie, se rendent en corps à la porte Saint-Léon, tandis que le peuple accourt en foule pour être témoin de l'entrée de la Reine. C'est là que M. de Beaulieu lui adi'essa une courte harangue dans laquelle il exprimait Jes sentiments de respect et d'affection des habitants de Bayonne à son égard. Le soir, toutes les maisons furent illuminées pour célébrer le retour de cette princesse qui , bien

qu'étrangère à la cité, avait su conquérir Faffection de toute la population bayonnaise.

L'année suivante, la reine Marie-Anne de Neubourg revint à Cambo; mais elle avait à cette époque cessé d'habiter la ville de Bayonne pour aller demeurer au château de Lissague, à Saint- Pierre d'irube ; il en résulta que les Rayonnais ne lui envoyèrent plus cette année ces députations officielles qui étaient allées plusieurs fois la complimenter l'année précédente.

L'excellent curé de Cambo, Martin d'Urbère, n'a pas manqué de nous laisser la relation de ce second séjour de la Reine d'Espagne. Je vous l'envoie , mon cher Théodore , telle qu'elle est écrite dans l'original :

c RELATION DU SECOND Y0YA6E DE LA RETNE D'ESPAGNE. « Notez, notez, notez :

« Madame Marie-Anne, reyne douairière d'Es- « pagne, arriva à Cambo, le trentième septembre

• 1729, et Sa Majesté vint en droiteureen notre « église pour y recevoir la bénédiction du Saint- « Sacrement ; mais avant d'y entrer, j'eus l'hon-

• neur de faire un compliment à Sa Majesté et « elle me fit celuy de m'écouter favorablement : « et ensuite elle se retira à midy, dans son pa- « lais de Coorouchague , où elle a fait faire des « réparations considérables et même pour ac- « commoder les chemins : et elle a beû par après « de nos eaux minérales pendant seize jours , et

« s'en est bien trouvée. Cette illustre reyne est « d'une générosité toute singulière , et je crois « qu'elle a plus de plaisir de donner que les au- « très à recevoir ses dons ; sa piété toute sincère « et. solide nous sert d'exemple et nous presse « pour tacher de l'imiter. Deux et trois fois la

• semaine , Sa Majesté s'est présentée en notre « église pour y recevoir la bénédiction avec une « humilité profonde et digne d'elle ; elle a été à « Rsatsou, à Espelette et à Larressore le jour « de St-Martin patron , pour y recevoir la même

• bénédiction : elle a donné à M. le curé d'Espe-

• lette une belle tabaquière , et une autre à « M. son frère cy-devant curé, à M. de Haroste- « gui , curé de Sare , un goubelet d'argent doré ,

• une cuillière, forgette d'argent et couteau « dans un étuit , et autant au sieur de Beherein , « vicaire et mon nevù , qui a eu l'honneur de lui « servir quelquefois d'aumônier, à Monsieur de « Latsalde, vicaire, une tabaquière, au sieurd'Ur- « bère, vicaire de Larressore, une tabaquière; « elle a encore fait présent aux églises d'Itsatsou, « Espelette, Larressore, Ustaritz et à la nôtre, à « chacune cent livres. Sa Majesté est partie de « Cambo le cinquième décembre 1729 pour se « rendre à son palais proche de Bayonne, et avant « son départ. Madame Daguerre de Harader, « de la paroisse d'Itsatsou, a été très-particuliè-

• rement caressée et gracieusée de cette respec-

• table reyne, et elle lui a donné des présens

« considérables, comme une bague d'or de prix « et une tabaquière de même, une jupe brodée « d'or, un manchon des plus beaux , une pièce « ronde toute garnie de diamans, qui se met au « devant des cheveux, et quelques paires de « gans; à son petit-fils héritier un chapeau et « une petite jolie tabaquière, et encore à Ma- « dame sa mère, une belle palatine ; mais, pour « moy, j'estime au-dessus de tous ces présens, « l'honneur qu'elle a reçu de la visite de cette « illustre reyne , qui a été chez elle expressé- « ment pour la voir ; elle aussi, dans cette occa- « sion d'honneur, a donné une collation magni- « fique à toute sa suitte aussy belle que nom- « breuse, et la reyne même y mangea quelque « peu de chose, et beiit un coup d'eau avecquel- « ques gouttes de vin : tout cela nous fait corn- « prendre que la dite Madame de Harader a beau- « coup de mérite , puisqu'elle a su captiver les « bonnes grâces de Sa Majesté et qu'elle est dans « sa cour avec tous les agrémens possibles. La « reyne a fait donner à la veuve dame de Cou- « rouchague, comnie auparavant, douze cents « livres, du chocolat, une tabaquière et quatre « jupes pour elle et pour sa famille ; à nos deux « benoîtes de l'église, comme dans l'année 1728, « quatre-vingts livres. Au commencement que « ladite reyne arriva à Cambo dans l'année 1729, « elle eût la bonté de nous envoyer, à Monsieur ♦ le curé de Bayonne et à moy, du chocolat et du

« tabac ; et la veille de son départ , Sa Majesté « bienfaisante me fit Thonneur de m'envoyer une « boite de plonc fermée, remplie du tabac de Se- « ville, du chocolat, et une tabaquière plus belle « que celle d'auparavant : enfin cette aymable « Majesté a fait un présent considérable digne « d'elle à notre église et au-dessus de la valeur « des magnifiques ornemens qu'elle avait déjà « donnés à la même église , d'un beau soleil « entouré de diamans , et un gros rubis en bas « et diamans, pour donner la bénédiction du St- « Sacrement dont nous ne pouvons pas évaluer « le prix : cecy pour nos successeurs.

« Fait à Cambo, le 1«^ février 1730.

« D'Urbère , Curé. »

Les voilà, mon cher Théodore , les deux relations du bon curé Martin d'Urbère. Si leur lecture doit vous faire plaisir, tant mieux certes ; je m'en réjouis d'avance et pour vous et pour moi.

J'ajouterai, en terminant, que les ornements donnés à l'église de Cambo par la Reine d'Espagne n'ont point disparu de cette église, et qu'ils y figurent encore avantageusement aux jours de grande solennité. On y voyait en outre une autre pièce fort curieuse ; c'était une grande croix qui datait de 1243, et qui fut volée, croit-on, par des étrangers, dont le premier soin fut de s^enfuir immédiatement en Espagne. On lit dans les régis-

très de Féglise les lignes suivantes relativement à ce vol sacrilège :

« La nuit du 1 Octobre 1788, on 'nous a en- « levé de la sacristie la grande croix qui faisait « le plus bel ornement de notre église, et qui, « par sa façon et son élégance , éclipsait toutes « celles du diocèse , à l'exception de celle de la « cathédrale qui est plus riche. Elle avait été faite « en 1243.

« En foy de quoy. Diharce , Curé, »

Adieu, cher Théodore. Bien que vous n'ayez pas besoin que je vous le dise pour le savoir, j'aime à vous répéter que je suis votre meilleur ami. Jules.

LARRESSORE

Cambo, le 20 Septembre 1852.

La fnatinée a été charmante, mon cher Théodore ; dès l'aube du jour, le ciel était serein , rhorizon vermeil ; tous les vents se taisaient , et une brise légère venait seule , par interv^alles , agiter en se jouant le feuUlage des arbres. J'ai profité de ce beau temps pour faire une promenade solitaire à Larressore , petit village près de Cambo, qui a des paysages charmants. Là, on ne se trouve pas, comme à Itsassou , parmi des bergers et des montagnards , mais bien au milieu d'une population toute composée de tuiliers. La jeunesse est nombreuse , belle , robuste , laborieuse. Les hommes ne passent dans leurs foyers que l'hiver et le commencement du printemps ; ils font les travaux les plus rudes et les plus pénibles de la campagne , abandonnent le reste au soin des femmes et des enfants; et, dès que reviennent les beaux jours, fls disent adieu à leurs

(1) Ce mot D'est autre que le mot basque Larre-Sorhot qui signifie lande-prairie.

familles et au clocher de leur village , et se dirigent presque tous vers l'Espagne. C'est là qu'ils resteront pendant sept ou huit mois de l'année, se levant à trois ou quatre heures du matin, travaillant jusqu'au soir, piochant et pétrissant l'argile, lui donnant dans des moules la forme de briques ou de tuiles , la faisant sécher au soleil et cuire dans des fours ardents, enfin ne couchant que sur la dure et ne se nourrissant que d'aliments grossiers. Mais aussi quel n'est pas leur bonheur, lorsqu'à la fin de l'été ils peuvent se dire que la campagne a été bonne I Quelle n'est pas surtout leur joie au moment où, de retour au sein de leurs familles , ils font briller aux yeux ébahis de leurs parents, de leurs femmes, de leurs enfants , de leurs jeunes frères et de leurs sœurs, les quelques onces d'or qu'ils ont gagnées au prix de bien des fatigues et des sueurs.

Au commencement du dernier siècle, un de ces tuiliers, nommé Martin Harriet, jeune garçon de 16 ans, tout fraîchement revenu d'Espagne, eut occasion d'assister à un contrat par-devant notaire. Après la rédaction de la pièce notariée, voyant deux ou trois beaux écus de six livres passer en droite ligne dans la poche de l'écrivain public : « — Comment , dit-il en se tournant vers « son père, est-ce que ces écus sont déjà gagnés ? « — Sans doute, mon fils, lui fut-il répondu. — « En ce cas, reprit-il, père, ne m'envoyez plus « faire des tuiles en Espagne ; désormais je veux

« aussi être notaire. » Les désirs du jeune tuilier ne tardèrent pas à s'accomplir. Peu de jours après, Martin, accompagné de son père, s'acheminait vers la ville de Bayonne, où il allait commencer ses études de latinité ; et quelques années plus tard, il était connu sous le nom de Monsieur Harriet, notaire royal à Larressore, greffier de la communauté, et, de plus, auteur d'une Grammaire basque, devenue fort rare aujourd'hui.

J'ai reçu , au Séminaire de Larressore, le meilleur et le plus aimable accueil du monde. Trèsheureusement pour moi , bien que les vacances soient ouvertes depuis plusieurs semaines, il s'y trouvait encore quelques professeurs ; ce qui m'a procuré le plaisir d'avoir avec eux un assez long entretien sur le système d'éducation suivi dans l'établissement. Tout ce que j'ai entendu dans cette intéressante conversation m'a convaincu que ce sont là des hommes vraiment instruits et qui doivent être fort dévoués au bien de leurs élèves. L'établissement est placé dans des conditions hygiéniques si heureuses, qu'il serait à désirer que toutes les maisons d'éducation pussent les réunir. Atmosphère piire , circulation facile de l'air dans les salles , source d'eau excellente dans la maison même , cours spacieuses et commodes, position topographique qui domine une fraîche vallée fertilisée par les eaux de la Nive , une nourriture saine et abondante, des Sœurs religieuses pour veiller sur l'infirmerie, sur la cui-

sine et sur la propreté en général, rien n'y manque de ce qui peut contribuer à la bonne santé des élèves.

Le Séminaire de Larressore a été , depuis sa fondation jusqu'en 93, un véritable foyer de civilisation chrétienne. Il devait son existence à M. Jean Daguerre, fils d'un notaire de ce village. Esprit essentiellement organisateur, M. Daguerre entreprit de régénérer le Pays Basque en proie à l'ignorance de l'esprit et à la corruption des mœurs ; et, dans ce but, il fonda, outre le Séminaire , une maison de Missionnaires et un couvent pour l'éducation des jeunes filles ; ces trois établissements disparurent durant la tourmente révolutionnaire. Mais le Séminaire de Larressorç se releva de ses ruines en 1820 ; et, depuis cette époque, il n'a point cessé de rendre des services inappréciables aux familles aisées du pays. Aujourd'hui encore, les bonnes études continua d'y fleurir sous l'habile direction que leur imfw'ime un nouveau supérieur, qui a su s'environner de professeurs d'élite.

Au delà de la Nive , en face du Séminaire, on aperçoit échelonnée sur une éminenee une longue rangée de maiscms ; c'est le village de Halsou. Autrefois Halsou n'était qu'un simple quartier de Larressore, dont il était séparé par la rivière. Un jour (c'était en 1506) , les eaux de la Nive avaient été grossies par des pluies abondantes, le courant était rapide et violent : néanmoins, la noble famille qui

habitait le château d'Uhalde à Ilalsou, s'était mise en devoir de traverser la rivière, afin de se rendre à réglise paroissiale pour assister à la messe du dimanche. Durant le trajet, une jeune demoiselle appartenant à la famille tombe tout à coup dans Teau, disparaît aux regards avant qu'on puisse lui porter secours, et se noie misérablement. Qn ne saurait peindre la désolation de Martin d'Uhalde et de Marie de Haïtze, son père et sa mère, d'avoir perdu d'une manière si déplorable une fille chérie à la fleur de son âge. Dans leur affliction, ils demandèrent à Bertrand de Lahet , évéque de Bayonne, la permission de fonder près de leur château une chapelle particulière dédiée à la Sainte Vierge , ce qui leur fut accordé. Six ans après, en 1512, <;ette chapelle fut érigée en église paroissiale avec l'autorisation de ce même prélat et du consentement de M. de Saint-Martin, curé de Larressore et en même temps abbé du couvent d'Urdache ; c'est de là que date la séparation deB deux paroisses. (1)

(1) Martin d'Uhalde assista à rassemblée générale qui se tint, le 29 octobre 1513, à Thôtel de ville de Bayonne, pour réduire en un corps les coutunoes particulières de cette ville et de tout le Labourd. Quant à Bertrand de Lahet , qui avait été chanoine de la cathédrale et vicairegénéral capitulaire, il fut le dernier évéque de Bayonne qui eût été porté à Tépiscopat par les suffrages de ses collègues; son élection avait eu lieu le 15 juillet 1504, dans la salle ordinaire du chapitre.

En sortant du Sénainaire, je suis allé au château de Saint-Martin, où l'on est toujours sûr dç trouver une gracieuse hospitalité auprès des familles Diesse et Dominique Sescosse, qui n'en font plus qu'une. Ce château jouit d'une des plus magnifiques perspectives de ce pays si riche en beaux points de vue. La famille Diesse l'avait acquis, à la fin du dernier siècle , de Henri de Lafutzun , baron de Lacarre, à qui il était échu par son mariage avec Françoise-Henriette de Saint-Martin , fille et héritière de Charles de St-Martin, mestrede-camp de cavalerie , dernier rejeton mâle des sieurs de St-Martin , de Larressore. (1)

Je ne peux terminer cette lettre, mon cher Théodore, sans vous raconter une aventure assez plaisante arrivée à ce baron de Lacarre, et dont je vous garantis l'authenticité.

L'abbé Garât, depuis curé de Saint -Pierre d'Irube, fut un jour rencontré, près du Séminaire de Larressore, par une bonne vieille femme, et retenu quelques moments par ^Ue dans un chemin creux, bordé des deux côtés par de longues murailles. Au même instant survient le baron de Lacarre, monté sur un jeune cheval bien vif et bien fringant. Le cheval marchait vite, et ni l'abbé Garât ni la vieille femme n'avaient assez de temps

(1) Ce mariage eut lieu le 3 février 17 39 ; le baron de LacaFre était capitaine au régiment de Foix.

et d'espace sur cet étroit chemin pour laisser le passage libre au cavalier. L'abbé Garât cria dona à rétourdi baron de vouloir bien modérer Tardeur de son coursier, sans quoi un malheur paraissait inévitable. Celui-ci ferme Toreille à cette sagereprésentation , et continue de pousser en avant. L'abbé , ne sachant que faire en cette extrémité, lève soudain sa canne , et en frappe un coup vigoureux sur le museau du cheval qui se cabre, renverse son cavalier, et s'enfuit au loin de toutela vitesse de ses jambes. Le baron, de son côté, ne se sentant point blessé , se relève furieux, met. l'épée à la main, et court à la poursuite,. non, point du cheval, mais du prêtre , qui entrait précipitamment dans le Séminaire où il disparut. Il pénètre dans les cours , se lance à travers l'une des vingt portes qui sont devant lui, parvient à la cuisine , y trouve tout seul un jeune homme de vingt ans, M. Celhay, de Cambo, et lui demande, en brandissant son épée, où est ce prêtre , cet insolent , cette canaille , qui l'a insulté. A cette interpellation un peu vive , M. Celhay, jeune , fort , courageux , trouvant sous sa main une grande broche de cuisine , la saisit brusquement , en applique la pointe sur la poitrine du baron, et, le tenant à distance, lui déclare qu'il ait à vider promptement les lieux, s'il ne veut être enfilé sur l'heure ni plus ni moins qu'une pièce de gibier. Le ton et l'expression de visage de son adversaire faisaient présager au baron qu'ici la

menace pourrait bien n'être pas tout à fait vaine. Aussi prit-il le sage parti de se radoucir et de battre en retraite ; il sortit du Séminaire, toujours suivi de Fintrépide Celhay, qui raccompagna jusqu'à la porte armé de la redoutable broche. Or ce M. Celhay, devenu dans la suite prêtre et missionnaire, était oncle de l'honorable abbé Celhay, aujourd'hui aumônier de l'hospice militaire de Bayonne , chanoine honoraire de l'église cathédrale , et chevalier de la Légion d'Honneur.

Je vous quitte, mon cher Théodore., mais non sans vous dire que je vous aime et vous embrasse de cœur. Jules.

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