TROISIEME PARTIE CONTES
LE PERROQUET ET LA MERLE
Il yavait autrefois, dansle royaume de Mit-Khala' un roi nommé Préa-Mohosot, qui gouvernait sous le nom de Préa-Vitès-Réas.
Ce roi possédait un très beau Perroquet qu'il aimait beaucoup. Or. un jour il appela son Perroquet et lui dit :
— Tu vas partir pour le royaume de Piphey-Bank- Réach-Séma ' dont le roi Chuol-Lavey m'a fait offrir sa fille pour épouse et pour reine; tu sauras si la proposition qu'il me fait de venir en son royaume épouser la belle Banh-Clial-Chanty-Réach-Tliida ne cache pas quelque piège. 11 y a dans le palais du roi
' Peut-être Nipala. leNépSL ABaimilation douteuse. ' Pic/iei/, Vâiçali (?). ville capitale d'un royaume voisin situé au sud du Nipata.
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uno Mcrio tivs jolio quo le roi Chuol-Lavey nourrit dans sa chambre; <»llo doit savoir ce que son inaitre a décide contre moi avec son conseiller, l'achar KIk'm)^; tu iras lui parler d'amour et tu l'interrogeras habilement, puis dès que tu auras appris d'elle ce que je veux savoir, tu reviendras immédiatement ici me rendre compte de ta mission.
Ceci dit, le roi Prôa-Mohosot donna à manger à son Perroquet et le fit partir.
Parvenu dans la capitale du royaume de Banh- Chal-Réach-Séma, le Perroquet fut se poser sur le toit du palais de Chuol-Lavey. N'apercevant personne, la pensée lui vint de parler afin d'attirer l'attention de la jeune Merle qu'il voulait séduire, et de suite il se mit à parler très haut. Ce qu'il avait prévu arriva, la Merle ayant entendu parler sur le toit, sortit pour voir qui parlait ainsi très agréablement. Elle aperçut le Perroquet et trouva que sa voix était belle et douce; de suite il lui plut dans son cœur, car elle n'avait jusqu'alors jamais entendu que la voix des hommes. Pour mieux entendre le bel étranger, elle vola et vint se poser sur une fenêtre du palais.
Alors elle se mit à rire, à parler toute seule en regardant le ciel, faisant mille petites manières afin d'être regardée par le Perroquet. Celui-ci, l'ayant
^ Achar (cambodgien), du pâli Acarj/a, professeur, lettré; — Khèo, nom propre d'homme ou de femme, signifiant « diamant, brillant, précieux ».
LE PERROQUET KT l.A MERLE 5o
entendue parier, !a vit tout de suite, il sourit et fut, en volant, se placer au-dessus d'elle.
— Quelle bonne ciiance, lui dit-il, j'aide vous rencontrer. J'ai parcouru beaucoup de royaumes sans jamais voir une aussi jolie Merle que vous; vous êtes la plus belle des Merles. Vos ailes, votre bec et votre corps sont très beaux. Je vous aime beaucoup; amusons-nous donc ensemble. Je vous en prie, parlez-moi, dites-moi quelques mots. Pourquoi vous taisez-vous? Je voudrais entendre votre voix, écouter vos paroles. Donnez-moi votre confiance, ne craignez riéu de moi. Je vienn d'un pays éloigné, je viens d'arriver et je n'ai pas encore mangé; j'avais grand faim quand je vous ai vue, mais maintenant ma faim est passée, parce que votre vue m'a rassasié. Je vous en prie, ne partez pas. Je vous regarda comme je regarderais une tévoda'. Ne faites pas des manières, car je considère quec'est une grande chance pour moi de vous avoir rencontrée. Dites-moi seulement quelques mots, puis après vous vous tairez. Vous paraissez inquiète et toute confuse, vous baissez votre joli bec. Avez-vous donc peur do moi?
La iVlerle, ayant entendu ces belles paroles, leva la tête, regarda le Perroquet et lui demanda :
— D'où vene?.-vouset que voulez-vous? Vous n'a-
' Du piili tleir.atii. ange, Dan.i <
vez donc pas peur du roi Chuol-Lavey que vous venez vous poser sur le toit de son palais? Si le roi vous aperçoit, il vous fera mourir. Vous paraissez ignorer que Chuol-Lavey est tout-puissant et que tous les dignitaires de son royaume tremblent devant moi. Nul autre oiseau que moi n'a jamais osé pénétrer dans le palais; vous êtes très hardi d'oser venir jusqu'ici. Moi, je ne suis pas une femelle du marché, habituée à entendre la voix des mâles et qui fait l'amour avec eux. Vous ne devez pas me parler comme vous le faites. Partez immédiatement, sinon je vole avertir le roi et, sans aucun doute, il vous fera mourir. Alors vous ne reverrez plus vos parents.
Ayant ainsi parlé, la Merie regardait le Perroquet du coin de l'œil et souriait.
— Jevous en prie, jolie Merle, lui répondit le Perroquet, ne vous fâchez pas après moi. Je ne veux pas sortir du palais parce que j'ai vu votre jolie, très jolie (îgure et que je vous aime. J'y mourrai peut-être avec vous, mais alors je renaîtrai dans un antre monde avec vous et vous y serez mon épouse. ma belle Merle, pensez à moi dans votre cœur. Je ne suis pas un de ces Perroquets qui aiment quelques jours puis s'en vont aimer ailleurs. Je vous aime et vous serez toujours mon épouse aimée. '
— Alors, lui dit la Merle, quel est votre nom et quel est votre pays ?
Le Perroquet fut très heureux dans son cœur de
voir la Merle s'adoucir et s'intéresser à lui, mais il se dit à lui-même :
— Si je dis que je viens du royaume deMitrKliala, la Merle soupçonnera peut-être que je viens aux renseignements; mieux vaut ne pas dire la vérité.
— Je suis, lui répondit-il en riant, originaire du royaume de Arith-Réacli-Sema' et mon nom est Sécsom-Môntit'. Je suis un des serviteurs du roi qui m'aime beaucoup. Pour me marquer son amitié, il m'avait donné une belle épouse, qui portait le beau nom de néang Sràkar-Kliéo ' ; elle était belle comme les anges et vous ressemblait beaucoup. Le roi nous avait donné une belle cage d'or et nous habitions près de lui. Nous étions très heureux, mais le malheur vint nous trouver. Un jour que nous nous étions envolés, mon épouse et moi, afin de nous promener, non forces s'épuisèrent et nous fûmes nous reposer sur le toit d'une véranda. Malheureusement, un vilain aigle nous Jiperçut et s'abattit sur nous. J'eus le temps de m'enfuir, mais mon épouse qui était enceinte et un peu lourde à cau.se do cela.
' Peut-être Akik-ChHra, viJie capitale d'un royaume frontière da Népal, situé Â l'ouest.
' Sicsom, probablement un nom propre; <noiUit, en pftli restitué manti, conseiller, mJuiatre.
' Néang (cambodg.), madame, femme; — sraliar-, en pâli restitué sakkhara, sucre. — Khéo (cambodg.), préeieus, brillant, diamant, nom d'homme et de femme. — Madame Sucreprécieux.
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fut moins vive ([ne moi. L'aiglon la saisit, l'emporta et la dévora. Ce grand malheur me causa un si gros chagrin que je ne pouvais plus boire ni manger et que je ne pouvais plus assister aux audiences royales. Il y a trois ans de cela et depuis cette époque je n'ai pas fréquenté une seule femelle. Je suis demeuré veuf sans jamais manquer à mon veuvage. La saison froide étant venue, j'ai entendu le bruit du vent qui soufflait et j'ai pensé à mon épouse morte. J'avais l'habitude de dormir près d'elle, maintenant le vent souffle sur mon corps et j'ai froid parce que je suis seul. Le roi s'aperçut que j'étais très triste, que mon désespoir ne cessait point, et il vint à moi. « 11 ne faut pas être triste comme cela, mon pauvre Perroquet, me dit-il. J'ai entendu dire que le roi Chuol-Lavey nourrit dans sa chambre une jolie Merle qu'il aime beaucoup. Va la voir et si tu la trouves belle, si tu Tainjes, tu reviendras me prévenir et j'irai la demander pour ton épouse au roi son maître. » Ayant ainsi entendu parler le roi, ma tristesse diminua, l'appétit me revint et je mangeai. Un peu après, ayant salue le roi mon maître, je pris mon vol dans la direction de votre palais et je suis arrivé ici sans m'étrc reposé un seul instant^ sans avoir pris la moindre nourriture, tant j'étais pressé de vous voir, ma bien-aimée Merle. O ma Merle, vous êtes jolie comme l'Étoile du matin. Donnez-moi votre amour, car je suis venu de loin dans votre royaume pour fain^ de vous mon épouse. Ne me re-
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fusez pas, ô ma Merle, levez vos yeux sur moi ; prenez-moi pour époux, n'hésitez pas davantage. Oh I parlez-moi, dites-raoi quelques mots, ne demeurez pas sans parler, ou bien je vais croire que vous n'avez pas confiance en moi, en moi qui vous dis la vérité, qui ne dis pas un seul mensonge. Oh ! je vous en prie, ma Merle, prenez-moi pour votre époux.
La Merle écoutait, heureuse déjà, le.s paroles du beau Perroquet; elle admirait son éloquence amoureuse et sentait que son cœur s''apitoyait pour le beau parleur, mais elle était retenue par la confusion:
— Je suis une femelle du palais, disaitrelle. Jen'ai jamais entendu jiarler ainsi autour de moi, comment voulez-vous que je vous croie? Les paroles des mâles sont souvent mensongèces, ils cherchent de belles paroles pour les dire aux femelles afin de les séduire. Comment voulez-vous que je vous croie ? Je suis une Merle et vous êtes un Perroquet; nous sommes de couleurs et de races différentes, comment pourrai-je vous prendre pour mon ^poux? Le Perroquet avec la Perrurhe sont beaux à voir, mais a-l-on jamais vu une Merle épouser un Perroquet? Votre plumage est vert et mon plumage est noir; les couleurs sont très différente.s entre nous et nos noms ne se ressemblent pas. Comment pourrions-nous nous marier ensemble? Mariés ensemble, nous aurions des petits, mais à qui ressembleraient-ils? Ni à vous ni à moi, ils ressembleraient â nous deux et ne seraient ni
Perroquets ni Merles, car ils seraient les deux à la fois. Comment oserai-je jamais les promener et les montrer? J'aurais honte d'eux devant tout le monde. Mon beau Perroquet, je serais en but à tous tes dénigrements. Moi, une Merle du palais qui ai la confiance du roi et l'estime de tous les dignitaires qui disent que j'ai le cœur droit et que je n'ai jamais commis une faute, que diraient-ils s'ils me voyaient avec un époux d'une autre race que moi? J'aurais honte, grande honte devant tout le monde. Vous voyez bien que notre mariage est impossible; ne restez donc pas pour rien au palais et partez tout de suite.
Le Perroquet ayant en tendu les paroles de la Merle, admirait son éloquence, sa belle manière déparier; — J'ai compris vos paroles, mais avant de partir je vais vous conter une histoire qui répondra à vos scrupules: « En ce temps-là, le roi Novéat, étant allé se promener dans un jardin, aperçut une jeune fille nommée Chorn-Pô et l'aima parce qu'elle était belle et qu'elle lui plaisait. Bien qu'elle filt d'une caste très inférieure, il l'épousa devant tout le peuple et la proclama reine. Il eut d'elle un enfant qui reçut le nom de Sirem-Maha-Réach ' , et cet enfant fut aimé de tout le monde, h Voici donc, ma chère Merle, un roi célèbre qui épouse et qui fait reineune fille d'une
1 pîkli restitué maka.
LE PERROQUET ET LA MERLE
fil
caste inférieure, et nous, parce que je suis Perroquet et vous Merle, nous ne pourrions pas nous marier ensemble I Pourquoi cela?
La Merle répondit :
— Parce qu'un roi peut épouser une lille de son peuple; ils ne sont ni de races ni de couleurs diHérentes comme vous et moi, qui ne nous ressemblons ni par la couleur de notre plumage, ni par les noms que nous portons. Nous ne pouvons nous marier ensemble. Je suis très lié.sitante. mon beau Perroquet, parce que je n'ai jamais vu un Perroquet épouser One Merle.
Le Perroquet ayant entendu les paroles de la Merle admirait son éloquence et son esprit.
— Ma chère Merle, dit en souriant le Perroquet, puisque vous hésitez encore, je vais vous raconter une autre histoire : n II y avait autrefois un Préam- Prithéa qui s'était retiré dans la forêt de Hym-Tjaupéaa'poursefaireMaha-Rusey', c'est-à-dire ermite. Dans cette forêt, il y avait une troupe de Kënor'qui habitaient dans le Vinhéar et qui vivaient là très
' En p&li restitue Himaeano, Himaea, Himalaya.
* En pâli restitué Mahû-Riclti» ('pAXi Isi). grand bomme, éminenl liomine, titre qui se donnait autrefois aux ermites, aux professeurs vivant saintement. Les Cambodgiens disent et i^criveat aussi Eyxei/ qui a la niSme signi nidation et qui correspond au pâli /«('.
' Hommes et femmes qui ont des ailes et qui sont recouverts de plumes comme les oiseaoïf
* Pagode, moDttstère, du sanscrit Vihèar.
Iieureiises et très tranquilles. Un jour, une Araignée ènûi-me et méchante les attaqua, elle en mordit plusieurs et en mangea quelques-unes. Alors les Kénor furent trouver le Maha-Rusey, l'ancien Préam-Pritliéa. et. en pleurant, lui demandèrent d'aller tuer l'Araignée énorme qui mangeait les Kénor tous les jours dans la forêt.
Mais le Maha-Rusey se mit en colère :
— Je.'^uis un ermite, il ne m'est pas permis de tuer les bêtes, et vous venez me demander d'aller tuer l'Araignée. Allez-vous-en, tout de suite.
Et il les cha.ssa. Alors les Kénorse réunirent dans le Vînhéar pour décider ce qu'il y avait â faire.
— Le Malia-Rusey, disaient-elles, a repoussé notre demande, il ne veut pas tuer la grosse Araignée qui a déjà dévoré plusieurs d'entre nous, il faut lu ioflfrir Rot-Vottey-Srey' la plus belle des Kénor, peut-être alors consentira- t-il à tuer notre ennemie, car en la voyant si jolie la salive lui en viendra aux lèvres.
Ceci, ayant été convenu, fut fait, et les Kénor [conduisirent la helle Rot-Vottey-Srey chez le vieux Maha-Rusey. Elles le saluèrent bien humblement, puis elles lui dirent :
— Nous venons vous offrir la jeune et belle Rot- Vottey-Srey-Kénor, prenez-la pour disciple, mais, nous voua en prions, allez tuer la méchante Arai-
' I.einot svpij veut dir
LE PERROQUET ET LA MERLE
gnée qui a déjà dévoré plusieurs Kétior dans la forôt.
Le vieux Malia-Rusey les reçut bien cette fois :
— LaisBez-moi, leur dit-il gaiemeut.
Quand elles furent parties, il quitta ses effets de religieux', prit un ijiton et se rendit à la forêt. Il aperçut l'Araignée qui dormait à terre et la tua à coups de bâton. Ceci fait, il retourna chez lui où l'attendait la belle Rot-Vottey-Srey-Kénor, et il la prit pour son épouse.
Mon histoire est finie, ma clière Merle. Vous voyezque leMaha-Ruseyaépousé une Kénor. Alors, dites-moi pourquoi une Merle ne pourrait pns se marier avec un Perroquet ! Ne sommes-nous j)iis deux oiseaux ?
Et la Merle qui avait écouté très attentivement cette liîstoire, admirait combien le Perroquet était habile à conter.
— C'est bien, mon beau Perroquet, je suis convaincue. Je serai votre épouse, mais si le roi apprenait que j'ai pris un mari sans son autorisation, il se fâcherait sans aucun doute contre moi. Retournez donc en votre pays, allez prévenir votre roi et diteslui de venir, conformément y.ux coutumes, me de-
' Afin de ne pas iea aouillep par un meurtre, afln de ae dépouiller pour un instant du caractùre religieux qui a'oppoaait à c« qu'un Matia-Ruaey dinruiait un ftre ayant vie. C'est de la ca^uisLique toute pure.
mander en mariage à mon maître. Je vais retourner près du roi et je vous attendrai.
— ma chère Merle, répondit le Perroquet, je suis venu ici pour vous prendre pour épouse ; vous consentez à notre mariage, et voilà que vous me renvoyez dans mon ])ays. Vous voulez que mon roi vienne pour moi vous demander en mariage à votre roi. Alors, si votre roi refuse je vous perdrai et je perdrai les cadeaux de la demandeV
Puis le Perroquet se rapprocha de la Merle:
— Je suis bien malheureux, continua-t-il de vous avoir rencontrée puis d'être obligé de partir. O ma chère Merle, il faut me garder ici, près de vous, car je ne puis plus être heureux ailleurs. Si vous ne voulez pas me garder, je partirai, mais alors, ma chère, je ne reviendrai plus parce que vous m'aurez repoussé. Gardez-vous donc, et bonjour. Je vous salue et je pars.
Alors ayant abaissé son bec devant la Merle afin de la saluer, le Perroquet ouvrit ses ailes comme pour s'envoler. Mais la jolie Merle, tout de suite attristée^ saisit une plume de son aile avec son petit bec.
^ Il est d'usage au Cambodge d'apporter des cactisicUx aiyc personnes auxquelles la demande en mariage est faite. Ce sont ces cadeaux que le Perroquet séducteur paraît craindre de perdre. — Voy. mes Recherches sur la Législation Cambod' gienne (Droit privé).
LE PERROQUET ET LA MERLE
— Pourquoi me retenez-vous avec votre bec? dit le Perroquet; laissez-moi partir.
Mais la pauvre Merle honteuse n'osait pas répon-
' dre. Le Perroquet fut alors trèshardi. 11 prit avec son
bec le petit bec de la Merle et la caressa. Puis comme
f elle ne lui résistait plus, il monta sur son dos el il
l'aima. C'est ainsi que se fit leur mariage.
Cependant, comme ils s'aimaient beaucoup et ne » quittaient pas la chambre, le Perroquet oubliait sa patrie, et la Merle ne paraissait plus aux audiences royales; il ne pensait plus au roi Préa-Mohosot et [ elle ne songeait plus à la belle cage d'or qu'elle liabitait dans la chambre du roi. C'est que, s'aimant beaucoup, ils vivaieni l'un à eûtô de l'autre, sans jamais se quitter; la Merle préparait des gâteaux de miel pour son époux et ils étaient heureux tous les deux.
Mais un jour le Perroquet se rappela la mission que son roi lui avait confiée et il résolut de la remplir.
— Majolie Merle, dit-il. j'ai appris par hasard que votre roi avait offert sa fille Banh-Clial-Chanty- Réach-Thidapour épouse au Préa-Vités-Réas. roi de Mit-Khala. Savez-voussi cette proposition a été faite?
— Pourquoi, mon époux, me demandez-vous ' cela? Parlez-moi des choses qui nous intéressent,
parlez-moi d'amour et laissez-là les affaires du roi'.
' Les dames du palais jurent, a' A. Leclëre, Litt. cainlioil'j.
Cambodge, de ne jaiûata
— Je veux savoir ce qui en est de ce bruit, \>vlt pure curiosité, ma chère Merle. Répondez-moi donc tout de suite, et ne faites pas en sorte que je sois obligé de vous demander plusieurs fois un renseignement que vous pouvez me donner de suite.
La Merle eut pitié de son époux et elle lui raconta que le roi Chuol-Lavey trompait le roi Préa-Mohosot; qu'il n'avait pas l'intention de lui donner sa fille en mariage, mais de l'attirer dans son royaume pour le tuer.
— Je suis seule à connaître ce projet, ajouta la Merle, n'en parlez donc point, car si le roi Chuol- Lavey apprenait que vous le connaissez, il vous ferait mourir, ô mon cher Perroquet !
Celui-ci, ayant appris l'odieux projet que le roi Chuol-Lavey avait conçu contre son roi, fut très content dans son cœur.
— Ne craignez rien, dit-il en souriant, je ne dirai pas cette chose grave que vous m'avez confiée. Nous ne serons pas punis, comme vous le craignez, mais ce renseignement est bon à connaître.
La Merle crut dans son cœur tout ce que le Perroquet lui dit à ce sujet, car elle l'aimait. Mais celui-
révéler les secrets du roi. Une indiscrétion peut être, conformément à la loi, punie de la peine de mort. C'est ce qui explique la répugnance de la Merle à répondre à son mari. — Voy. mes Recherches sur le droit public des Cambodgiens, chap. L'eau du Serment et mes Recherches sur la Législation criminelle des Cambodgiens.
LK PKRROQURT ET LA MRRLK
ci songeait déjà.ii regagner son pays afin d'aller rendre compte au roi de la mission qu'il lui avait confiée ; <.léjà il songeait à quitter la Merle.
— Il faut, ina belle épouse, lui dit-il un jour, que je retourne dans mon payy, car je veux prévenir le roi mon maître, et le prier de venir demander au roi Chuol-Lavey qu'il consente à notre mariage. Nous ne pouvons pas vivre toujours comme nous vivons, il faulobtenir l'autorisation de faire les fêtes de notre mariage, conformément aux coutumes anciennes. Je ne serai pas longtemps absent; je vous promets d'être ici dans trois jours au plus. Ne vous désolez donc pas et surtout ne soyez pas inquiète. J'ai vécu quelques jours avec vous, et je vous laisse, c'est vrai, mais je ne puis fairo différemment sans me rendre coupable d'une faute contre le roi, mon maître. Restez donc au palais de Chuol-Lavey, soyez sage et, pour n'être pas trop désolée, ne pensez pas trop à moi pendant mon absence. Je retourne dans ma patrie, mais mon àmeet mon cœur restent près de vous.
La Merle, ayant entendu les paroles du Perroquet, sentit son cœurqiii so troublait, et l'inquiétude qui l'envahissait.
— O mon cher Perroquet, dit-elle, vous allez me laisser seule comme une orpheline. Je suis déjà tout habituée à coucher prés de vous et voilà le malheur qui vient nous séparer. Mon cher Perroquet, si vous allez dans votre pays, n'y demeurez pas trop long-
temps; je vous en prie, revenez, revenez vite, car j'ai beaucoup de chagrin de vous voir partir.
Alors, en pleurant beaucoup, elle se mit à préparer des vivres pour le repas de sou mari.
— Mangez bien, mon très cher, dit-elle quand elle eut servi son mari. Je crains que vous tombiez malade au cours de votre voyage et que vous n'ayez personne pour vous soigner.
Le Perroquet sentit Jilois la pitié qui venait en .son cœur pour la pauvre Merle :
— Je ne serai pas longtemps, lui dit-il.
Alors, il la caressa avec son bec, puis il voulut s'envoler, mais ses foi'ccs étaient parties, car il était très triste. Enfin, il s'envola, non sans regarder la Merle, dans la direction de Mit-Khala.
En route, il rencontra des Merles et. comme leur rencontre ramenait sa pensée sur son épouse, il sentait son cœur devenir triste.
Dès le soir du jour où il avait quitté la Merle, le Perroquet arriva dans la capitale du royaume de Mit-Kbala. De suite il fut .'ialuor le roi Préa-Mohosotet lui rendre compte de sa mission. Très heureux, le roi lui donna à manger dos gâteaux faits avet- du jaiel, le garda dans sa chambre et prit soin de lui tous les jours.
Mais lo Perroquet, dans sa cage d'or, n'était pas heureux; il pensait à la Merle, son épouse, avec laquelle il avait l'habitude de manger et de dormir. II ne pouvait ni manger ni se préparer pour le som-
LE PERROQUET ET LA MERLE 69
meil sans penser à elle et, quand il tonnait, il s'inquiétait pour elle.
Cependant, il demeura dans sa cage d'or et ne retourna jamais dans le royaume que la Merle, son épouse, habitait. Il fut malheureux.
NÉANG KANTOC
11 y avait en ce temps-là, il y a bien longtemps, un homme veuE et une femme veuve qui habitaient au centre d'un riche royuume deux villages voisins. Ils avaient l'un et l'autre chacun une fille en âge de se marier; la fille de l'homme veuf répondait an nom de néang Kantoc'. et la fille de la femme veuve portait celui de néang Cliong-Angkaat'.
L'homme et la femme se rencontrèrent, et, comme
' Néang (cambodg.), madame, femme; Kantoc, en i>àli restitué, kanto, beaulë, charme,
' En français « bout de tisoa o- Le conte français donna à la petite peraécutéSj à celle qui reste toujours au foyer pour y faire le gros ouvrage le nom de Ceadrillon ; le conte cambodgien, assurément d'oiigine indienne, appelle " bout de tison • U sœur persécutée et •> charmante ii la pauvresse. Sont-ce les Cambodgiens qui ont transposé les noms des jeunes filles ? Je ne le crois pas, parce que le nom C/iarmanCe qu'ils donnent au personnage sympathique ne saurait convenir à l'autre. Dans le conte annamite que je donne ci-dessons d'après M. Laude, les Annamites ont entendu Aiii/ham, » son da paddy ■>, au lieu de Angkaal, i< bout de tison i), et traduit ce mot par Caiit, un mot de leur langue qui veut dire « son de paddy », mai», par suite d'une erreur, c'est CendrîUon, c'est la persécutée qu'ils nomment ainsi.
NEANG KANTOC
ils étaient encore jeunes, ils s'aimèrent, se marièrent, puis ils habitèrent la même maison aveu leurs filles. Tout eût bien marché dans cette famille de veufs remariés, si les deux filles avaient pu s'entendre. Malheureusement, comme elles étaient nées dans la même année, dans le même mois, dans la même lune montante etpeut-ètre le même jour, - car on avait, departetd'autre, oublié la date de leur naissance, — les deux filles se querellaient à chaque instant à cause de l'autorité qui revenait à l'ainée; chacune d'elles prétendait être la plus âgée et avoir le droit de marcher devant l'autre.
Fatigué de ces querelles, le père résolut d'ymettre u n terme :
— Allez, dit-il aux deux filles, allez pécher du poisson; celle qui en rapportera le plus sera l'ainée et l'autre marchera derrière elle.
Les deux filles partirent ensemble et, avec leurs lignes de thmcy' teint en brun avec le jus du fruit du pon' elles se mirent à pécher sur le bord de la rivière, à peu de distance du kompong' du village.
Quand la nuit fut venue et avec elle l'heure de
' Nom d'un arbre.
' Chanvre oainbodgien.
' Rivage. Ce mot paraltvenir du ma.\a,ia kampong, villaga. Le nialaÎ!) a fourni un certain nombre de mots à la langue des Cambodgiens. Les villages cambodgiens, de mâme que les villaces malais, sont souvent construits sur le boi'd des ri-
72 CONTKS
rentrer à la maison, nêang Kantoc avait sa corbeille pleine de poissons argentés. Néang Chong-Angkaat avait été moins heureuse et sa corbeille était presque vide.
Elles revenaient toutes les deux à la maison, sans rien dire; néang Kimtoc, très heureuse, marchait devant comme il convient à Taînée, sa corbeille de poisson posée sur sa tête et maintenue par un coussinet fait avec son écharpe bien roulée; néang Chong-Angkaat, très en colère, marchait derrière sa sœur comme une cadette, tenant, sur sa hanche gauche avec son bras, sa corbeille presque vide.
— Néang Kantoc, dit-elle tout à coup, tu es fatiguée; ta corbeille de poisson est lourde et nous ne sommes pas près d'arriver; donne-la-moi, je la porterai un peu, puis tu la reprendras à ton tour.
— Je veux bien, répondit sa sœur; la voici, donnemoi la tienne.
Elle était sans méfiance parce qu'elle était bonne et laissa passer néang Chong-Angkaat devant elle. Mais celle-ci, qui voulait lui voler son poisson, se prit à courir. Néang Kantoc, croyant qu'elle voulait jouer, sourit et la laissa faire, comme on laisse faire une s(«ur plus jeune et plus gaie.
Néang Chong-Angkaat, n'étant pas poursuivie, gagna rapidement beaucoup de chemin, et put ainsi arriver la première à la maison.
— Tonoz. mon père, dit-elle, voici le poisson que j'ai pu proiuire. Ma siour n'a presque rien pris. Elle
ni-;ang kantoc
est derrière moi qui vient lentement parce qu'elle est très hooteuse et très chagrinée.
— Tu as pris beaucoup de poisson, dit le père, parce que tu es l'aînée, et ta yœur en a pris très peu parce qu'elle estla cadette. En marchant derrière toi, elle a convenablenaent pris la place qui lui revient.
Cependant, néang Kantoc arriva à son tour, tenant sur sa hanche gauche la légère corbeille de sa sœur.
— Tiens, néang Chong-Angkaat, dit-elle, voici ta corbeille, donne-moi mon ])oisson.
— Ton poisson, répondit sa sœur, ne l'as-tu pas dans la corbeille que tu portes sous ton bras; voudrais-tu donc, néang Kantoc, faire croire à ton père que j'ai pris ta corbeille de poisson ?
— Néang Chong-Angkaat, cette corbeille pleine de poisson n'est pas la tienne; c'est ma corbeille que tu as portée parce que j'étais fatiguée; tu me l'as demandée.
La discussion dura lonfj;temps en préMeuce du père et de la mère, mais plus on discutait moina on s'entendait.
— Allons ! dit le père, le poisson est à celle qui l'a apporté ici, et c'est celle-là qui est l'ainée.
Néang Kantoc se retira pour pleurer; elle pleurait non seulement parce que sa sœur, fille de sa bollemère, était proclamée l'ainée malgré la pèche abondante qui avait décidé en sa faveur, mais encore parce qui! son père la croyait une menteuse.
Elle suivait uq sentier de la brousse, songeant ainsiàsonmallieiir, lorsqu'un vieil arahan^ qu'elle coonaissatt pour l'avoir vu plusieurs fois pratiquer son art dans le village, lui barra le chemin,
— Pourquoi pleurez-vous, néang Kantoc, et pourquoi laissez- vous, comme une tille désespérée, traîner votre écliarpe derrière ? lui demanda-t-il.
La pauvre fille lui raconta sonaventure et ses chagrins, la trahison de sa sœur et la décision que son père abusé avait prise.
— Ne pleureu pas, dit Varahan. et preiiez ce petit poisson : portez-le dans la mare qui est près de la maison de votre père, où chaque jour vous allez puiser do l'eau, et surtout nourrissez-le bien avec du bon riz blanc, mais ne parlez de lui à personne,
Néang Kantoc prit le petit poisson que Varahan lui tendait et le porla dans la mare qui se trouvait au nord de la maison paternelle. Elle prit l'habitude de lui porter deuxfoisparjouruni)eu de riz cuit, otle poisson prit celle devenir irianger dans sa main quand elle l'appelait, comme font les petits poulets dont on s'occupe beaucoup. Quand néang Kantoc quittait la mare, le poisson qui, bien nourri de bon riz blanc bien cuit, avait atteint une taille prodigieuse, disparaissait sous l'eau l'i s'y tenait si bien
' En pâli restitm' iiralii • sorcier n.
NEANG K.\NTOC
raeliè que personne ne pouvait se vanter do l'avoir vu.
Mais néang Chong-Angkaat, dont la conscience n'était pas tranquille, avait observé sa sœur. Sufprise de la voir se diriger matin et soir vers la mare avec une grande poignée de riz cuit, comprenant que ndang Kantoc lui cachait quelque chose, elle l'avait suivie, s'était dissimulée derrière une touffe de broussailles, et avait vu le poisson venir chercher sa nourriture dans la main de la jeune lilte.
Très intriguée et très surprise par cette familiarité du poisson et aussi par sa taille merveilleuse, néang Chong-Angkaiit Eut prévenir ses parents. Comme ceux-ci n'étaient pas riches, que la quantité de riz que néang Kantoc portait au poisson était relativement considérable, et qu'ils n'aimaient point leur fille cadette, ils se prirent îi la surveiller pendant qu'elle mangeait, et quand elle avait achevé son repas, la mère ramassait la marniile afin que néang Kantac ne piH rien porter au poisson.
La pauvre fille s'en aperçut et, quand elle avait mangé, elle reraplis.sait sa bouche de riz cuit, se levait et se dirigeait vers la mare, puis, rejetant dans sa main le riz (|u'elle avait dérobé, elle appelait le poisson et le lui présentait.
Sa sœur qui lahaîssaitde la haine qu'on a toujours pour les gens i[u'on a offensés, ne tarda ])as à connaître la supercherie dont se rendait coupable la pauvre néang Kantoc. Elle prévintsa mère, et colle-
ci, afin d'timpècher la Klle de son mari, d'allerporter du riz cuit au poisson de la mare, lui faisait ouvrir la bouche après chaque repas, afin de s'assui'er qu'elle n'y cachait rien.
Ne pouvant plus cacher du riz dans sa bouche, néang Kantoc devint très rusée, elle en cacha dans ses cheveux, mais néang Chong-Angkaat le découvrit encore et provint sa mère. Celle-ci. très en colère, défendit, avec des paroles très vilaines, à. la lïlle de sou mari de sortir de la maison et se mit à la surveiller avec tant do soin que néang Kantoc ne put trouver un seul instant pour aller à la mare porter au poisson sa ration journalière.
La mère s'aperçut de son ennui, car uéang Kantoc était SI inquiète que son trouble paraissait. Intriguée et voulant savoir par elle-même ce qui attirait tant la jeune tille à la mare, elle s'y rendit, les mains pleines de riz cuit, et appela le poisson, mais en vain, l'ami de néang Kantoc ne parut point.
— C'est probablement, dit-elle, que je ne sais pas son nom .
Le le ndomain, la mère se relâcha un peu de sa surveillance et fut se cacher derrière une touffe d'arbrisseaux, sur le bord de la mare, Néang Kantoc ne tarda pas â y nrriver tenant dans ses mains jointes une forte ration de riz cuit. Elle appela le poisson et il vint tout de suite. La mère n'avait jamais vu un poisson de mare aussi gros etaussi beau.
— Quel beau poisson, se dit-elle, et comme il serait
NÉANG KANTOC
bon de l'avoir à manger, bien salé et bien séelté au soleil !
Elle tut trouver son mari et lui dit ce qu'elle avait vu, puis elle l'engagea si fort à prendre le poisson que le pauvre liomme, — qui ne refusait jamais rieu à sa femme et qui aimait mieux nèang Chong-Angkaat, par faiblesse pour sa mère, que sa propre fille, — y consentit, bien qu'il sût quel gros chagrin il allait faire ànoang Kantoc. Hélas! les enfants de la première femme ne sont-ils pas toujours par un veuf remarié sacrifiés aux enfants de la seconde !
Le père et la mère s'armèrent chacun d'un coupecoupe et Eurent au bord de la mare; la femme qui avait entendu le nom que la jeune fille lui donnait appela le poisson. Il vint de suite, sans défiance s'approcha de ses meurtriers et futtué. Emporté à la maison, il Eut vidé, découpé en lanières, salé, puis suspendu à une longue perche au soleil.
Cependant néang Kantoc, n'étant plus surveillée, s'en allait à la mare, appelait mais en vain son poisson famiUer. Ne le voyant pas paraitreà sa voix, elle comprit qu'il était mort, et se prit à pleurer pensant bien que iepoisson préparé en son absence par ses parents et qu'ils avaient suspendu au soleil par petites bandes était son pauvre poisson . Comme elle s'en revenait, désespérée, sanglotant, son écharpe toute défaite, elle rencontra le vieil arahan.
— Ne pleurez pas. néang Kantoc, lui dit-il, le poisson a été tué par votre père et par la mère de
iK^îiii»^' ('h()n»j:-Angkuat (jui a pour vous autant de liaiiui (|U(î sa lilKî parce (pio vous êtes plus belle qu'elle et (pi'il n'y a point dans tout le roj'aume une lille aussi belle et aussi l)laiîehe (jue vous. Maintenant, aclieva-t-il, ne pleurez plus, rentrez chez votre père, ramassiez les os du poisson que votre mère a jetés sur le boi'd du fleuve, au nord du kompong où les femmes du village vont prendre leur bain, et cachez-les sous votre lit.
Néang Kantoc essuva ses larmes avec un bout de son écliarpe et roulant celle-ci autour de sa taille, puis la rejetant sur son épaule droite, elle s'en fut au kompong, ramassa tous les os du poisson, les cacha dans son sanipot^ et les rapporta dans la maison de son père où, sans rien dire, elle les cacha sous son lit.
A quelques jours de là, elle rencontra de nouveau le vieil arahan .•
— Nëang Kantoc, lui dit-il, allez donc voir s'il n'y a pas quelque chose de nouveau sous votre lit. S'il y a deux objets, vous en cacherez un dans votre sampot, de manière que personne ne puisse croire que vous y cachez cpielque chose, puis vous laisserez Tautre objet sous votre lit.
^ Piî'ce iVôtolfe do sopt coudi'es de longueur et de trois coudôes de largeur sans couture avec la((uelle les Cambodgiens et leurs femmes se font une sorte de culotte bouffante et très gracieuse.
NKANG KANTOC iS)
Néang Kantoc rentra chez elle, regarda sous son |it et y trouva une paire de Irès jolies chaussures W<iui se refermaient sur le pied et s'attachaient avec ■des cordons en soie; elles étaient plus petites que Itoutes celles qu'elle avait vues jusque-là aux dames ftdela cour, mais elles leur ressemblaient parla forme rsinon par la beauté; cependant elle pouvait leschausbien qu'elle fut accoutumée à marcher pieds Inus. Ayant constaté tout cela, elle dissimula une Ichaussure dans sou sampot et laissa l'autre sous son I lit, ainsi que le lui avait recommandé le vieil ara- I han.
Un jour, néang Chong-Angkaat, qui furetait pari tout, étant venue voir sous le lit de sa sœur, y trouva I le petit soulier, mais ne parvint pas k découvrir son I compagnon. Croyant jouer un mauvais tour à néang 1 Kantoc et lui faire de la peine, elle jeta la chaussure I qu'elle avait trouvée par-dessus la palissade au mi- [ lieu des grandes herbes. Un corbeau qui se tenait perché à quelques pas de là,, sur un arbre, se saisit t du soulier croyant prendre une tète de poisson et I s'enfuit très haut et très loin. Ayant becqueté le I soulier, et reconnaissant son erreur, le corbeau très ^honteux le laissa retomber; mais un autre corbeau qui le suivait, enviant sa proie, crut qu'elle lui êchap- I pait el ia ramassa, puis s'enfuit à tire d'aile, crai- I gnant qu'on ne vînt la lui reprendre. Quand il fut L très loin, s'étant assuré qu'il n'était pas suivi, il regarda ce qu'il tenait dans ses griffes, reconnut sou
erreur, et. très honteux à son tour. laissa tomber te petit soulier devant la porte du palais du roi.
Le roi était très vieux ; il n'aspirait plm qu'à laisser son trûne et sa couronne à son fils età prendre le lilre d' obhajouréarh' , qui est le titre que prennent les rois qui abdiquent le pouvoir suprême; mais le prince liéritier refusait le tn'nie et la couronne que .son père lui otTrait, disant :
— O maître des existences, grand roi, père sacré qui connaît tout plus que tous les autre;; hommes ensemble, toujours victorieux, descendant des dieux anciens, je suis votre lils, c'est-à-dire rien, quelque chose enfin comme un de vos cheveux, pardonnezmoi si je refuse le trAne et la couronne que vous m'offrez. Pardonnez-moi, je recevrai de vos mains sacrées, grand roi, l'un et l'autre quand j'aurai trouvé une femme belle entre toutes, que j'aimerai et qui sera digne par sa grâce d'être la femme d'un roi.
Et depuis longtemps déjà, il cherchait, visitant tous les villages, mais en vain, car nulle des femmes qu'il voyait ne lui plaisait.
Or, comme il sortait un jour du palais de son père, il trouva le petit soulier que le corbeau venait de laisser tomber: il le ramassa et, surpris de trouver une aussi petite chaussure, appartenant assurément à une femme, puisque la coutume n'était point d'en
' Titre (lu roi qui a abdiqué, au Cambodge, au Siam et dans beaucoup d'États de l'IndoChine aryenne.
NKANO KANTOC 81
^onner aux enfants avant leur nubilité, il alla trouver le roi son père et lui ditqu'iln'épouserait jamais ||Ue la femme qui pourrait chausser ce petit soulier. Le roi, qui désirait marier son fils le plus tôt possible, afin de quitter le pouvoir, donna dos ordres à tous ses mandarins et fit savoir dans tous les villages qu'un petitsoulier était déposé au palais et que ila jeune fille qui pourrait le chausser épouserait le prince héritier et serait reine.
Toutes les lilles qui avaient les pieds petits s'aclie- |psjnèrent vers la capitale etse présentèrent au palais, faisant les plus beaux projets d'avenir, mais aucune 'd'elles ne parvint à chausser le petit soulier. Néang Chong-Angkaat, qui avait les pieds très petits, y
' vint aussi, mais ne fut pas plus heui'euse que les
^■(•utres. Malheureusement, elle reconnut, dans le petit ^Koulier exposé au palais, la chaussure qu'elle avait ^^nérobée à sa sœur; alors elle ne douta plus que sa ^Hpoeurfùt la bienheureuse que son bonheur' le sort ^BftTait désignée pour le trône. A cette pensée que néang Kantoc pouvait devenir la femme du prince héritier et la reine du royaume, elle sentit croître en elle t-oute la haine qu'elle avait pour sa sœur. Elle ngagea si fort sa mère et son père à ne pas perkettreànéang Kantoc de se rendre à la capitale pour
' Par cette espreasion B son bonheur", il faut enlaiidi* les léritea acquis au coure J'aue usislence anti'i'iuure pîir la pei* tnnalité péincarnée en uéaag Kantoc.
82 CONTRS
y essayer le petit soulier dans le palais du roi que ses parents firent comme elle le désirait.
Cependant néang Kantoc avait, comme toutes les filles du royaume, entendu parler du petit soulier que le prince héritier avait trouvé et du concours que le vieux roiavaitouvert. Aussi désirait-elle vivement se rendre au palais.
— Le petit soulier que le prince a trouvé, se disaitellf;. est certainement celui qui m'a été pris sous mon lit et le compagnon de celui qui est caché dans mon sampot. Oh! il faut que j'aille au palais m'assurer de cela: il faut que j'y aille; il le faut!
Mais elle eut beau supplier son père, celui-ci, qui était absolument dominé par sa femme et par la fille de sa femme, ne voulut jamais y consentir. Ne pouvant obtenir l'autorisation qu'elle demandait, néang Kantoc s'enfuit de la maison paternelle une nuit et gagna la route qui conduisait à la capitale. Mais néang Chong-Angkaat, que .sa haine tenait éveillée dans la nuit, avait vu une ombre franchir la porte, et, se doutant que sa sœur s'enfuyait, avaitcouruà la natte où reposait sa mère et t'avait réveillée. Celle-ci informa son mari, et le père de néang Kantoc, très mécontent, très en colère de voir sa fille désobéira ses ordres et s'enfuir comme une fille de mauvaises mœurs', courut après elle, la rejoignit sur la route et la ramena à la maison.
' Le teste dit sampan, prostituée.
NÉANG KANTOC
Enfin, fatigué de voir sa fille constamment pleu-
jr, ennuyé d'être toujours suivi par elle etd'en-
Sendre ses prières, le père prit un vase, le rëlnplit
z cru jusqu'au bord et le répandit sur l'herbe de
' la cour, en ayant bien soin de ne pas laisser tomber
deux grains au même endroit.
— Si tu retrouves tous les grains que j'ai semés
[ans la cour, dit le père à néang Kantoc, et si tu me
^'apportes mon vase plein jusqu'au bord, comme il
Mtait avant que j'en répandisse le contenu sur l'herbe,
Ije te laisserai aller.
Néang Kantoc se mit à la besogne avec courage
h%, ayant travaillé deux jours à ramasser le riz, sans
uu'un oiseau vint lui en dérober un seul grain, ce
^ui est merveilleux, elle en remplit jusqu'au bord
He vase que son père lui avait laissé. Comme ce der-
ttier n'était pas là et qu'elleavait, pendant une courte
absence, posé son vase de riz sur une natte étendue
ur te clayonnage de la maison, son père arriva. 11
iomprit on voyant le bol plein jusqu'au bord que sa
Elle avait retrouvé tous les grains de riz, mais
somme il craignait de déplaire à sa femme s'il per-
'•mettait à néang Kantoc d'aller à la capitale, il prit
une petite poignée de riz dans le bol et la mit dans
mi autre vase, puis, afin que sa fille ne pût pas le
soupçonner de cette supercherie, il sortit.
Quand néang Kantoc rentra, elle porta tout de «uite les yeux sur son vase de riz et reconnut qu'on f avait puisé ; au lieu de se plaindre, elle chercha au-
84 CONTKS
tour d'elle, découvrit le vase où son père avait caché le riz qu'il lui avait pris et le renversa dans le sien.
Le père ne tarda pas à rentrer. Sa surprise fut si grande quand néang Kantoc lui remit le vase plein de riz jusqu'au bord qu'il ne savait quoi dire. Ne pouvant plus refuser l'autorisation quesa fille lui demandait d'aller à la capitale, autorisation qu'il avait promise et qu'elle avait si bien gagnée, il la laissa partir.
Le soir môme, néang Kantoc se présenta au palais du roi. Une vieille femme l'y reçut, donna Tordre à un mandarin d'inscrire sur une feuille de tréang* avec un poinçon de fer, le nom de la jeune fille et lui remit le petit soulier.
merveille! néang Kantoc le chaussa sans difficulté. Alors sans plus tarder, elle tira l'autre de son sampot et chaussa l'autre pied.
— Conduisez-moi au prince^ dit-elle, parce que je suis la femme qu'il cherche.
La vieille femme obéit de suite et les portes intérieures du palais ayant été ouvertes, néang Kantoc pénétra jusque chez le jeune prince et jusqu'au roi,
— Voilà, dit le prince héritier, l'épouse que je cherchais.
Et jetant un regard sur la feuille de tréang que le mandarin lui avait remise à genoux, il ajouta :
— C'est néang Kantoc.
^ Sorte de palmier qui fournit les feuilles ou olles sur lesquelles sont écrits les satras cambodgiens.
NEANG KANTOC
Et il la présenta au vieux roi.
Le mariage eut lieu quelques jours plus tard, conformément aux usages du pays, et quand les fêtes furent terminées, le vieux roi rassembla ses mandarins et abdiqua entre leurs mains en indiquant son fils comme étant le successeur qu'il voulait. Les mandarins acclamèrent le jeune prince etj s'étant inclinés trois fois, le reconnurent comme leur roi.
Cependant, le père et la belle-mère, très excités par néang Chong-Angkaat, n'étaient point contents de ce mariage; ils auraient préféré que le roi choisit celle de leurs filles qu'ils regardaient comme l'aînée, car ils ne pouvaient point compter sur la reconnaissance de la cadettequ'ils avaient tant persécutée et qu'ils n'aimaient point, Afin de lui substituer sa sœur, ils imaginèrent un moyen cruel pour se débarrasser de néang Kantoc.
Le père écrivit au roi, lui disant qu'il était très malade ainsi que sa femme, et le priant de laisser leur fille bien-aimée les venir voir. Le roi y consentit de suite, car il avait bon cœur et il était très respectueu.x des anciens usages ; il donna des éléphants à la reine et une suite maguitique de mandarins et de belles suivantes, puis il l'euvoyii voir ses parents.
Arrivée devant la maison de son père, néang Kantoc ordonna à sa suite de s'arrêter, descendit de son éléphant et pénétra seule dans la paillotte ; heureuse de revoir son përe, qu'elle aimait toujours, sa belle-mère et sa sœur dont elle avait oublié la haine.
elle'y demeura plusieurs jours. Quand elle voulut partir, sou père lui dît ;
— Néang Kantoc, je veux prendre une douche; viens avec moi, tu en prendras une aussi; ça te fera du bien, car il fait chaud aujourd'hui.
La reine y consentit, retira ses effets royaux, ne gardant autour de ses reins qu'un vieux sarapot en coton que sa sfBur lui avait prêté, puis elle passa dans la seconde pièce avec son père et la mère de néang Chong-Angkaat. Deux grandes marmites étaient là, toutes pleines d'eau; l'une contenait de l'eau froide et l'autre de l'eau bouillante. Mais la reine, heureuse de faire plaisir à son père, ne s'occupait que de lui et ne voyait point la vapeur qui montait du bassin.
Tout d'abord, le père prenant la marmite d'eau froide, la renversa sur lui; puis la reposant sur le plancher, il prit l'autre marmite, celle qui contenait de l'eau bouillante, et la renversa sur néang Kantoc. La reine poussa un faible cri et tomba suffoquée ; quelques instants après elle était morte.
— Prends les effets dota sœur, dit le père, monte sur l'éléphant royal et va au palais ; le roi ne s'apercevra de rien d'abord et tu seras sa femme. Après cela, il pardonnera tout. Les rois sont variables dans leurs affections et à la femme qu'ils ont, si belle qu'elle soit, ils préfèrent toujours une femme nouvelle. Va et sois habile.
Néang Chong-Angkaat obéit et, comme il faisait
NÉANG KANTOC 87
:uit quand elle monta sur son éléphant, personne ne B'aperçutde la substitution. Mais, au palais, lejeune i étant venu au-devant de la reine jusqu'à l'en- Edroit où les éléphants déposent leurs précieux faril la trouva enveloppée d'un grand sampot à jause de la fraîcheur de la nuit, niais, ayant regardé pieds de néang Chong-Angkaat, il s'aperçut qu'on lui avait volé sa femme et repoussa celle qu'on voulait lui donner, sans rien dire, sans rien lui re- -procher,
A partir de ce jour, il cessa de paraître dans les
appartements de la reine et refusa constamment de
wcevoir néang Chong-Angkaat. On constata que
i tristesse augmentait chaque jour, qu'il se plaisait
fçle plus en plus loin du palais, loin de la ville, et qu'il
«urait toujours la brousse et la forêt.
Cependant, le père criminel, la fiUe de son épouse
Vpartie sur l'éléphant royal, escortée par les manda-
Icins royaux et suivie des suivantes de la reine, avait
IjGOupë le cadavre de la pauvre néang Kantoc et l'a-
■Tait enterré dans son jardin, puis il s'était allécou-
Le lendemain, comme il regardait involontairement l'endroit où il avait enterré néang Kantoc, il r vit un bananier magnifique, beaucoup plus beau et beaucoup plus grand que ceux qu'il avait vus jusque-là. Il rentra chez lui. prit son coupe-coupe, puis se dirigea vers le bananier. L'ayant abattu, il passa un lien de rotin autour du tronc et le traîna
8S CONTKS
non sans peine assez loin de sa inaison, dans la l)roiisse. Comme il s'en revenait, ayant déjà fait une vingtaine de pas, il se retourna vers le tronc de bananier, mais ne le vit plus. A sa place, un magnifique bambou, gros comme le corps d'un homme, avait poussé. Il eut peur et se sauva. .
A quelque temps de là, le jeune roi, de plus en pliV5 triste, vint se ])romener dans cette brousse. 11 aperçut le bambou merveilleux et s'arrêta pour le regarder, surpris de trouver un bambou aussi extraordinaire. 11 revint encore le lendemain, puis les jours suivants, ne se plaisant qu'à son ombre et se sentant très attiré par ce bambou si gros que personne n'en avait jamais vu un semblable.
Un soir, il ne voulut plus quitter le bambou merveilleux et résolut de passer la nuit en cet endroit. Il donna ordre à sa suite nombreuse de se coucher autour de lui, puis s'étendit sur sa natte et s'iendormit.
Nôang Kantoc qui avait retrouvé la vie dans le bananier merveilleux et qui vivait maintenant renfermée dans le bambou extraordinaire en attendant sa délivrance, avait depuis longtemps reconnu son mari, mais, croyant qu'il aimait sa sœur et ne sachant comment il la recevrait et s'il serait heureux de la retrouver, elle avait imaginé de s'en assurer avant de se montrer à lui. Comme il dormait, elle sortit du bambou et, ramassant une petite baguette, elle l'en frappa une fois. Le roi, réveillé en sursaut, K^garda autour do lui et no vit rien. Croyant avoir
NÉANfi IC\NTOC 89
rèvéj il se recoucha et se rendormit. Néang Kantoc sortit de nouveau du bambou et frappa le roi de sa baguette une seconde fois. De nouveau réveillé, le roi appela ses gardes et leur demanda s'ils savaient qui l'avait frappé. lis lui répondirentq'u'ilsn'avaient rien vu. Persuadé qu'il était victime d'un cauchemar, il se recoucha et se rendormit encore. Mais il fut réveillé de la même façon. Il appela de nouveau ses gardes, mais aucun d'eux ne put dire ce qui avait réveillé le roi. Inquiet, le roi se recoucha cependant, mais cette fois-ci il ne put se rendormir. Comme il regardait les étoiles qui brillaient entre les feuilles nombreuses et serrées qui garnissaient la tige du bambou, il vit une forme sortir du tronc et s'avancer vers lui. Cette forme avait l'apparence d'un être humain et dans sa main il distinguait une baguette. Il ne bougea pas et attendit. Quand la main qui tenait la baguette se leva, il la saisit au poignet, se releva brusquement et renversant de l'autre main la tête que la forme humaine tenait très baissée, il l'examina au clair de la lune. Il reconnut alors que c'était sa femme qu'il croyait morte, sa chère reine qu'il croyait à tout jamais perdue. Il poussa un grand cri qui attira ses gardes très empressés et ses nombreux mandarins.
— C'est néang Kantoc, que j'ai retrouvée, dit-il.
Alors la reine lui raconta toute son histoire et à la suite de quelles aventures il se faisait qu'elle était devenue l'habitante d'un bambou merveilleux.
!C et très ■ ■eine sur f
Le roi surpris et émerveillé, très heureux amoureux. 6t, au point du jour, monter la reine un éléphant avec lui et commanda qu'on reprit la route de la capitale et qu'on se rendit très promptenientau palais.
Cependant, inquiète de voir l'absence du roi se prolonger plus quede coutume, sachant que le prince s'était dirigé vers le bambou merveilleux dont on parlait beaucoup alors, et voulant, en allant à sa recherche, montrer au roi quelle grande affection elle avait pour lui, néang Chong-Angkaat était montée dès le matînsurun éléphantet.accompagnée de ses mandarins, de se;, suivantes, elle avait quitté le palais et pris la route que le roi avait suivie la veille.
Ami-chemin, elle renconlra le roi et s'approcha de son éléphant pour le saluer. Alors elle reconnut que le roi n'était pas seul: un petit pied de femme sortaitdu palanquin royal.
— Oh I dit-elle, voilà le pied de néang Kanioc ; je suis perdue.
Prise de peur, elle sauta à bas de l'éléphant royal et s'enfuit au travers de la brousse. Le roi était si heui'eux d'avoir retrouvé son épouse qu'il défendit à ses gardes de la poursuivre, et depuis ce jour, on n'a plus entendu parler de néang Chong-Angkaat.
NEANG KANTOC
M. Lande, a donné dans ses Contes et Légendes A imamiles (Voy. Excursions H Reconnaîisances, n" 22, mare-avril 1885, pp. 3.')9-364,) sous leWtre: Histoire liecon, Tarn ci de con Cam, la traduction d'un conte annfimite qui n'ent évidement que le contekhmer de A'mnj Kanloc, adapté au génie annamite. Il est beaucoup moins intéressant que celui que je viens de donner, et d'nna facture beaucoup nioinf habile. On sent à chaque phrase qu'on a affaire à une adaptation el. non à une création. L'épisode 'de CendriUon Faisant entrer sa sœur dans une chaudière d'eau bouillante, afin de la rendre pins belle, bien qu'elle rappelle un procédé indo-cambodgien qui affirme l'origine du conte, donne A CendriUon (iti^ant; Kaiiioc, con Càm) un caractère de petite rouée criminelle que l'auteur cambodgien ne lui avait point donné et qu'il réservait tout entier à néan;/ Chong Ârtalignl, la steur de CendriUon, menteuse et fausse.
J'ai pensé cependant qu'il y avait qnelqu'avantage à donner le conte annamite à la suite du conte cambodgien. Il sera facile de les comparer et de tes j uger.
HISTOIRE DE CON TAM ET DE CON CAM
Un mari et sa femme avaient chacun une fille ; la fille du mari s'appelait Câm, la fille de la femme s'appelait Tâm \ Elles étaient de même taille et l'on ne savait qui était l'aînée, qui la cadette. Leurs parents leur donnèrent à chacune un panier tressé et les envoyèrent prendre du poisson; celle qui en prendrait le plus serait l'aînée. Ce fut Câm qui en prit le plus. Tâm alors s'avisa d'un stratagème. Elle dit à sa sœur d'aller cueillir une fleur de nénuphar* de l'autre côté du fleuve; pendant ce temps, elle mit tous les poissons dans son panier et s'en alla. Lorsque Câm revint, elle ne trouva plus de tous ses poissons qu'un long mù'. Elle s'assit sur la place et se mit à pleurer. Un génie, ému de sa douleur, descendit du ciel et lui demanda ce qu'elle avait. Elle lui raconta comment elle avait été trompée par sa sœur. Le génie demanda si elle n'avait rien laissé et, voyant le long mû, ordonna à Câm de le garder et de le mettre dans un puits pour le nourrir. A chaque repas, elle devait lui donnera manger en l'appelant : « mû ! ô mû I voici du riz blanc et du
^ Cdm est le son. Tdm les brisures de riz.
* De jasmin suivant d'autres.
* Ce nom désigne les GobiidésJe Gobius biocellatus est le plus commun.
HISTOIRE DE COfJ TAM ET DE CON CAM 93
poisson frais! voici des restes de riz et de poiasOQ, viens en manger ' . »
Elle lui donna ainsi à manger quelque temps; mais un jour, pendant qu'elle gai-dait les buffles, Tàm. qui avait épié aes actions, vint au puits et appela le poisson qu'elle fitcuiro. Lorsque Câra revint des champs, elle ne le retrouva plus et se mit à pleurer. Le coq lui dit : « ! ô! ôt donne-moi trois grains de riz, je te montrerai ses arêtes '». Cdm lui donna du riz, et le coq lui montra les arêtes que l'on avait jetées derrière la maison.
Cim les ramassa et pleura. Le j^énie lui apparut de nouveau, lui dit d'aller acheter quatre petits pots (hi'i}, pour y mettre ces arÉtea, et de les enterrer aux quatre coins de son lit. Au bout de trois mois et dix jours, elle y trouverait tout ce qu'elle désirerait. Quant elle ouvrit les pots elle y trouva un habit, un pantalon et une paire de souliers. Elle alla les vêtir dans les champs, mais les souliers furent mouillés et elle les lit sécher. Un corbeau enleva un de ces souliers et alla le porter dans le palais du prince héritier. Le prince fit proclamer qu'il prendrait pour femme celle qui pourrait chausser ce soulier.
La marâtre ne permit pas à Càm de se rendre au palais pour essayer le soulier ; elle y alla d'abord avec sa Glle, mais sans succès. Câm, cependant, so plaignait et demandait à tenter l'aventure à son tour, La marâtre mêla des haricots et du sésame", et lui dit que lorsqu'elle les aurait
o I i:tia ba bôt bda, chl xuoDg cbo.
iiitisiliseni du ru gluiineun.
triés elle pourrait y aller. Le génie envoya une troupe de pigeons pour Taitler dans cette opéraiioo ; mais la marâtre ne voulut pas encore lalaisser aller, prétendant (jue les pigeons avaient mangé son grain Le génie fit rendre par les pigeons le grain qu'ils avaient mangé et la marâtre permit enfin àCàm de se rendre au palais Là, elle essaya le soulier qui ae trouva juste àson pied, et le fils dn roi la prit pour femme.
Un jour, on lui fit dire de venir k la maison de son père qui était malade. Le père était couché et sa femme avait mis sur le lit des oublies ' qu'il brisait eu se retournant. Le marâtre dit à Càmquec^ bruit était produit parle froissement des os de son père, qu'il était accablé par la maladie et avait fantaisie tantôt d'une chose, tantôt d'une autre; pour le moment, il voulait de l'arec frais, et elle ordonna à Càra d'aller en cueillir sur l'arbre. Cim se dépouilla de ses vèt«nieuls de princesse et grimpa sur un aréquier. Mais Tâm eoupa l'aréquier^ sur lequel elle était montée, de sorte qu'elle tomba et se tua.
Tâm rev&tit les habits de Càm et alla se présenter à sa place au fila du roi, mais celui-ci ne voulait pas d'elle et regrettait toujours sa première femme'.
« âoat lies gâieai vait parKiul s
Us SI
a al
' D'appas une auire version, i. mesure que l'on coopail an aréquier. Câm sautait sur un autre, les arbres eianl assez rapproebës dans les plantations, de sorte qu'il fallat ooupei' tous les aréquiers du jardin pour venir à, bout de la tuer. C'est là sausdouie un enjolivement ou une réponse â quelque objeulïon.
' Il y a ici des variations assez considérables. D'après les uns, ces deux jeunes Slles y-oai sœurs de pure, t^i il esL admis implicite-
HISTOIRE DE CON TAM ET DE CON CAM
Tâm avait lavé les habits de son mari et les mettait sCcher, Cim, transformée en ho-ânh hoâch', se mit à opier: H Hoânhhoâchl lave proprement ces habits, faisles sécher sur une perche, ne les fais pas sécher sur une palissade pour les déchirer, ces habits de mon mari. H Le fils du roi dit au hoành hoâch ; » Si je suis ton mari, entre dans ma manche ; si je ne suis pas ton mari, sors de ma manche. » Le hoành hoâch entra dans la manche de l'habit du fils du roi ; celui-ci prit l'oiseau et le nourrit; mais un jour qu'il était absent, Tàm s'en empara, le tua et le mangea. Quand te lils du roi revint, il demanda où était l'oiseau. Tàm lui répondit: n Je suis enceinte, j'ai eu envie et j'ai manfçé l'oiseau. » Le fils du roi lui demanda-- M Puisque tu as maugé l'oiseau, où as-tu jeté ses plumes? » Elle lui répondit qu'elle les avait jetées derrière lapalissade. Le fils du roi alla en œt endroit et vit qu'il avait poussé une pousse de bambou fraîche et lorte.
Un jour, pendanL que le fils du roi était à la chasse, Tâm coupa la pousse de bambou, la fit cuire et lamangea. Elle jeta l'écorce et de cette écorce naquit un (At*; le Mi
«uent qu'elles se ressemblent assez pour que Tâm puisse teoier de te subsiiiuer à sa sœur. Dans notre texte, au contraire, elles soat étrangères l'une à l'antre, mais od ne vuii pas pourquoi le fils du roi B'.'cueille Tam, loul en restant ûdéla au souvenir de Cim; cela se compri^nd d'autant moins que les mariages avec une belle -sœur sont tr^s jual vus et même interdits. L'autre version nous parait c plus plausible.
' Ou qudnb quaoli; c'est le nom d'un oiseau [Imos ana/i's). tire
• DinKpijmn ebenaster. Dioa/iyrc Il fruit jiiune. dune odeur f
decandra (d'après Taberd). i a de l'analogie
porta un beau fruit. TÂm voulait le mauger, mais elle ue put le cueillir.
Une vieille mendiante avait l'babitude deveoirs'asBeoir 30U3 ce thi. Voyant ce beau fruit, elle en eut envie et dit : « O (Ai! puisàet il se faire que tiethî tombe dans la besace de la vieille I » Le fruit tomba dans la besace de la vieille; elle le rapporta chez elle ci ie mit dans un pot avec du riz. Pendant que la vieille était dehors à mendier, Càm sortait dutruit, faisail cuire du riz et nettoyait la maison. La vieille, étonnée de ce prodige, se cacha et la surprit. Câm alors lui raconta son histoire, et la vieille la garda comme sa fille adoptive. Vint le jour anniversaire de la mort du mari de la mendiante. Celle-ci dit à Câm: >< Je ne sais comment faire pour olîrir le sacrifice à Eon père (adoptif), je n'ai pas d'argent pour riuu acheter, ii Càm lui dit : Il Ma mère, ne vous inquiétez pas; lorsque viendra le terme, il y aura tout ce qu'il faudra. » Pendant la nuit, elle éleva un autel en plein air et adressa ses vœux au génie (qui l'avait protégée an léri eu rement). Celui-ci lui donna immédiatement tout ce qu'elle désirait.
avac celle ducoiog. L'on en voit sur les marcliâs deux ei même trots variâliis; deux d'entre elles, qui oat la [orme aplalie de la poiniae elnedittèrerii qua par leurgraiiideur. a'outpas de pépius, la chair est compacte, l/auire variété ptu^^ grasse, globuleuse, a une espace de pulpe au iiiiliea de laquelle se trouvent de gros Dojaui dont la cliair blailrbe et nacrée est très dure. Ls germe apparaît à l'une des extrâmitës de la graine. Quand on l'en a dégagé avec suiu, il ressemble, disent les Aaaaniiles, h une sil-
houette de femme. Ou pourrait m (une eloïadâle par exemple, m L.orsque des entants passent sous leur robe, sifflent pour appeler ie b& gi^ '. » Tbi, tombe dan'^ lu hei
ux le comparer h un inaecle is les antennes) vu de dos.
n tbi, ils tendent un pau de eut et crieut : o Trài thi I rôt bi e de la vieille 1
HISTOIRE DE CON TAM ET DE CON CAM
Après l'offrande, Càm dit à la vieille d'aller inviter le fils du roi à venir prendre part à son festin. Le fils du roi se moqua de la vieille mendiante, lui demandant ce qu'elle avait de beau pour venir ainsi l'inviter, h Si vous voulez que je vienne, lui dit-il, tapissez-moi tout le chemin de soie brodée, couvrez la porte d'ornements d'or, i) La vieille alla rapporter à Câm ce que lui avait dit le Ris du roi. Celle-ci répondit: « Peu importe! invitez-le avenir. pi sera tait comme il a dit. d Elle adressa ses vœux au e qui tapissa le chemin de soie, couvrit la porte d'or- |i)emeuts d'or.
Quand le fils du roi arriva dans la maison de la vieille, l vit une boite qui contenait des chiques de bétel parlitement confectionnées '. 11 demanda à la vieille qui les ivail faites. Celle-ci entra dans l'appartement intérieur it demanda à Cdm ce qu'il fallait répondre. Càm ordonna e répondre qu'elle avait fait les chiques elle-même. Le Bis du roi alors ordonna d'en faire une pour voir. Càm se transforma en mouche et se mil à voler autour de la vieille pour l'aidera taire la chique. Le fils du roi voyant celte mouche reconnut que c'était elle qui donnait cette faculté
r la vieille, il la chassa doue d'un coup d'éventail et la eille se trouva incapable d'aller plus avant. Le tîls du roi fit de nouvelles questions à la vieille, et ' C'est UD graad art et qui n'e^t pas donna fi tous de coafeclionncrunechiquedebélelqui réponde à toutes les exigences. Dans l'AnDitTn on taXl les cliiques de forme réguliers et beaucoup plus petites que dans nos provlaces. L'on u'olîre pas non plus tout uo platesa de fouilles et d'areo, mais uo petit nombre de cbiques; k ilégance on recouuaii la main des demoisellts de bonna
A. LbclèHb, Lut, eambodg. 7
celle-ci, elTrayéa, avoua la vérité et dît que c'était sa 611e qui avait fait les chiques. Le Bis du roi lui ordonna de taire venir sa Hile et en elle il reconnut aussitôt la femme qu'il avait perdue. Cam lui raconta toutes ses aventures et lu fils du roi ordonna à la vieille dt* la ramener chez lui. Lorsque Tara vit revenir sa sœur, elle feignit une grande joie. « Oit avez-vous été depuis si longtemps, lui detnanda-t-clle? Comment faites-vous pour être si jolie? Dites-le-moi que je fasse comme voua. — Si voua voulez être aussi jolie que moi, lui répondit Câra, faites bouillir de l'eau et jetez-vous dedans ». Tâm la crut, elle se jeta dans de l'eau bouillante el mourut. Càm fit saler sa cbair et l'envoya â sa mère. Celle-ci crut que c'était du porc et se mit à eu manger. Un corbeau perché sur un arbre cria : « Le corbeau vorace mange la chair de son enfant et fait craquer ses ossements. » La mère de Tim entendant ce corbeau se mit en colère et lui dit: « C'est ma fille qui m'a envoyé de la viande, pourquoi dis-tu que je mange la chair de ma fille. •• Mais quand elle eut fini la provision, elle trouva la tète de Tâm et sut ainsi qu'elle était morte.
NÉANG CHHOUK
Il y avait en ce temps-là, un homme et sa femme |ui étaient très pauvres et très tristes; itsallaieutde rorteea porte et demandaient à ebacun un peu de Be qu'ils avaient pour vivre.
Or, il arriva qu# la femme eut uq fils. Le père se mentait et disait que c'était bien malheureux l'avoir un enfant quand on étaitpauvre. Mais un mapcien qui s'ôtaitarrété ehez eux un instant les «on- ^la :
- Ne vous plaignez pas, leur dit-il, etne craignez rien pour votre fila, car il sera roi.
Mais l'homme ne paraissait pas beaucoup croire à , prophétie qui lui avait été faite et, d'ailleurs, en grandissant, l'enfant ne donnait aucun des signes qui font prévoir une haute destinée. Il était d'une jrande tristesse et pleurait sans cesse; jamais ses [srmes ne tarissaient. Son père en était désolé et t'avait surnommé Néae del Yora « le Pleureur, celui l]ui pleure ».
Un jourqu'il était plus fâché que de coutume d'avoir un fils qui pleurait sans cesse, le père dit à sa femme :
— Nous ne pouvons pas garder un garçon qui pleure sans cesse. Voilà qu'il a quin2e ans et ses larmes ne tarissent point. Je vais lo chasser ; il s'en ira k travers la brousse et les tigres le mangeront.
Le magicieiT qui passait entra et, les ayant regardés, leur dit :
— Je vois, vous voulez renvoyer le garçon. Vous avez tort, car, je vous l'ai dit, il sera roi un jour.
Mais l'homme et la femme ne le crurent point et, de temps à autre, quand ils étaient las de voir pleurer leur fils, ils reparlaient de leur projet.
Le Pleureur les entendit un jour, et, pris de peur, il partit sans même aller saluer ses parents.
Il marcha très longtemps, vivant comme il pouvait, et arriva dans un royaume voisin de celui qu'habitaient ses parents. Il ne comptait pas s'y arrêter et songeait à, continuer sa route lorsqu'il fit la rencontre d'un magicien très renommé dans le paya.
— Où allez-vous ? lui dit cet homme.
— Je vais sans jamais m'arréter, parce (jue je suis parti de chez mes père et mère qui voulaient me chasser de leur maison afin que les tigres pussent me manger.
Alors il raconta qu'il pleurait sans cesse en ce temps-là, et que son père l'avait pris en haine à cause de ce défaut.
— Dans quelle année, dans quel mois, dans quelle
NÉANG CHHOUK 101
lune et quel jour étes-vous né? lui demanda le magicien.
Le Pleureur lui répondit de son mieux et très exactement. Alors le magicien se mit à faire des calculs très longs, puis le regardant avec attention :
— Vous êtes né sous un bon signe et votre destinée est belle et grande. Venez chez moi, je vous apprendrai â lire et à écrire et tout ce que je sais, car il faut que vous sachiez beaucoup de choses.
Le Pleureur accepta et suivit le magicien dans sa maison. Il y trouva une jeune fille très belle, plus belle que toutes celles qu'il avait vues jusque-là; le magicien l'avait trouvée un jour de l'année précédente, au milieu d'une mare sacrée, entre les pétales d'une magnifique fleur de lotus, et, pour cette raison, il l'avait nommée néang Chhouk (mademoiselle Lotus).
Elle avait alors quatorze ans. Elle reçut avec joie le Pleureur et tous les deux se mirent à étudier sous la direction du vieux magicien. Ils travaillèrent si bien que peu de mois après le savant n'avait plus rien à leur apprendre. Mais, en apprenant tant de choses, ils apprirent à s'aimer et le vieillard, ayant vu leur amour, les maria ensemble. Il se réjouissait de partager leur bonheur.
Or, il arriva qu'un chasseur du roi qui devait rapporter tous les cinq jours, au palais, une pièce de gibier pour la table du monarque, et qui, depuis dix jours, n'avait rien pu tuer, vint tout désespéré demander l'hospitalité aux jeunes gens.
Le lendemain, il partit et se présenta au palais: le roi était si furieux de le voir revenir au bout de dix jours, les mains absolument libres, qu'il ordonna qu'on le mit immédiatement aux fers et en prison, sans même vouloir l'interroger.
Mais, en prison, le chasseur se plaignait à ceux qui étaient chargés de le garder :
— Je n'ai pas tué de gibier pourleroi^ disait-il, et il m'a fait mettre en prison sans vouloir m'entendre; pourtant j'avais trouvé pour lui quelque chose de magnifique.
Les gardiens furent trouver le mandarm chargé de la prison et lui dirent les propos que tenait le chasseur; le mandarin avertit le ministre, et le ministre ayant parlé au secrétaire du roi, celui-ci s'en fut trouver Sa Majesté.
J^e roi, très surpris et plus intrigué encore, ne voulut pas attendre une minute et ordonna qu'on lui amenât sans plus tarder le chasseur prisonnier.
— -Quelle chose magnifique as-tu trouvée pour, moi? lui dit-il.
— Je n'ai pas tué de gibier, répondit le chasseur, mais j'ai trouvé une femme très belle, une femme comme il n'y en a nulle part, plus belle que laplus belle des femmes du palais, vêtue comme une reine, et j'étais venu pour vous le dire, ô roi I
Alors, le roi, ayant longuement interrogé le chasseur, s'élant bien renseigné, le fit mettre en liberté,
NEANG CHHOUK
et lui donna l'ordre d'aller chercher le mari de cette femme et de l'amener au palais.
Le chasseur partit ; ayant trouve le Pleureur chez lui, il le conduisit devant le roi.
— Il y a dans un royaume très éloigné d'ici, lui dit le roi, une reine qui gouverne et qui est très belle. Allez la chercher. C'est Luong-Srey-Phca, la reine des Fleurs. Si vous ne me la ramenez pas, je vous ferai mourir dans des supplices affreux.
Le Pleureur, très surpris, reprit le chemin de son village et prévint néang Chhouk et le magicien.
— Allez, lui dit néang Chhouk, et ne craignez rien. Le chasseur lui a parlé de moi et il veut m'enlever pendant que vous ne serez pas là, mais il ne me trouvera pas. Allez chercher Luong-Srey-Phca et ramenez -la.
Ayant ainsi parlé, elle tira de son doigt une magnifique bague en or garnie de pierreries qu'elle portait quand le magicien l'avait trouvée dans la fleur de lotus, et la lui passa au doigt.
— Gardez-la toujours, dit-elle.
Le magicien lui remit un poignard enchanté et lui recommanda de ne jamais s'en séparer.
Le Pleureur partît, mais il n'avait pas quitté la maison depuis une heure que le roi y arrivait avec toute sa garde, afin de s'emparer de néang Chhouk. La jeune femme et te magicien qui savaient le projet du roi s'étaient jetés dans la brousse et s'y tenaient si bien cachés que les soldats ne purent
les y découvrir. Après quelques mois de recherches demeurées infructueuses, le roi finit par croire que la jeune femme et le magicien avaient quitté son royaume.
Cependant le Pleureur avait franchi la frontière et était arrivé dans un royaume que d'énormes oiseaux qui venaient tous les cinq jours avaient désolé; les habitants du royaume et leurrni s'étaient tous enfuis. La reine seule était restée, mais pour échapper aux oiseaux qui l'eussent dévorée sans cette précaution, elle avait été obligée de se renfermer dans un gong.
Le Pleureur, étant arrivé dans la capitale du royaume et dans le palais, y trouva le gong et dans le gong la reine. Comme les oiseaux venaient de quitter le pays, et qu'ils ne devaient pas revenir avant quatre jours, il sortit la reine de sa prison et put constater qu'elle était extrêmement belle.
— Je veux m'en aller avec vous, lui dit-elle, dès qu'ils eurent fait connaissance et raconté leurs histoires, car je no veux plus rester ici, exposée aux oiseaux qui désolent le pays,
Le Pleureur refusa, disant que son roi l'avait envoyé chercher la reine des Fleurs etqu'il n'avaitpas le droit de retarder sa route en se donnant une compagne.
— Attendez-moi ici, ajouta-t-il, et rentrez dans dans votre gong; quand j'aurai décide la reine des Fleurs à me suivre, je reviendrai dans ce palais, et je voua conduirai dans mon pays.
NÈANG CHHOUK 105
La reine rentra diins son gong et le jeune homme partit.
Quelques semaines plus tard, il arriva dans un royaume désolé : chaque fois qu'on battait le tamtam, à l'occasion d'un mariage royal, uu Dragon énorme, roi d'un pays voisin, accourait et mangeait les fiancés. Il ne voulait pas laisser se faire un seul mariage.
Le Pleureur se !it conduire au roi et s'offrit pour corahattre le Dragon-roi.
— Si vous pouvez en débarrasser mon royaume en le blessant seulement, car une fois blessé il perdra sa confiance en lui et n'osera plus venir nqus troubler, je vous donnerai ma fille en mariage.
Le Pleureur accepta et, ayant ordonné qu'on battit le tam-tam des fêtes, il se mit en embuscade près de l'endroit où le Dragon venait se retirer avant de dévorer les fiancés du royaume.
Quand il le vit paraître, il tira son poignard enchanté et le prit corps à corps. La lutte dura longtemps, mais enfin, le Dragon fut blessé; ayant perdu une des écailles dont sa peau était couverte, il s'enfuit en poussant des cris de terreur.
Le roi tint sa promesse et sans plus tarder donna sa fille au Pleureur, puis il lui ofïrit de rester au palais.
— Ce n'est pas possible, dit le Pleureur, je dois aller chercher la reine des Fleurs et j'y veux aller. Gardez ma femme, votre fille; quand j'aurai trouvé la reine et quand je la ramènerai avec moi, je viendrai
chercher ma femme chez vous, et je la conduirai '
dans r
a pays.
Ayant ainsi parlé, il partit.
Quelques semaines plus tard, il arriva dans le royaume mémo du Dragon qu'il avait combattu. Il apprit que le roi était très malade et, ayant déclaré h un haut mandarin qu'il était médecin et qu'il pouvait guérir Sa Majesté le roi Dragon, on le conduisit au palais.
Ayant examiné le roi Dragon et reconnu qu'il se mourait de la perte d'une écaille, c'est-à-dire de la blessure qu'il lui avait faite avec son poignard enchanté, il prit dans un petit paquet l'écaillé qu'il avait ramassée sur le lieu du combat, et avec beaucoup d'adresse la remit à sa place. Le roi était guéri le lendemain.
Très heureux, le roi Dragon lui demanda où il allait et le Pleureur lui dit qu'il allait chercher la reine des Fleurs pour son roi qui voulait l'épou
— Il n'y a que moi qui suis allé dans le pays qu'elle habite et si vous n'y allez pas avec mon aide, voua ne pourrez jamais y arriver, lui dit le roi.
Le Pleureur, certain que le Dragon n'avait paa reconnu en lui son adversaire, et ne sachant comment arriver au royaume de la reine des Fleurs, accepta la proposition,
— Montez sur mon dos, lui dit le Dragon, et jS vais vous conduire près de la reine des Fleurs, caf; vous m'avez guéri.
NÉANG CHHOUK 107
Le Pleureur obéit et le Dragon se mit en route. Son compagnon ne tarda pas â reconnaître les difficultés du chemin et à acquérir la certitude que sans le Dragon il n'aurait jamais pu arriver au terme de son voyaj^e.
Quand ils furent arrivés à quelques centaines de sen ' de la capitale, le Dragon s'arrêta :
— Allez tout seul, lui dit-il, car je n'ose pas paraître devant la reine des Fleurs. Je lui fais mal au cœur, elle vomit quand elle me voit.
Puis reprenant la route qu'il avait suivie, i 1 disparut dans la brousse.
La reine des Fleurs habitait un ballon ' élevé dans les airs, très haut et duquel pendait une corde destinée à prévenir les habitants du ballon que quelqu'un voulait monter.
Le Pleureur crut que c'i5tait par là qu'on pouvait monter et. s'en approchant, la saisit. Mais voilà que cent tam-tam agités se mirent à résonner d'une manière terrible. Le Pleureur perdit tout courage et é'enfuit.
Sert, mesure de longueur qui vaut vingt brasses. Yon ea cambodgien, montgolfière. Les indigènes prétent que les Yon. sont connus au Cambodge depuis la plus te. anticjuité. A certaines époques de l'année, les religieux lancent des Yon pendant la nuit. Ces montgolfières sont généralement en papier chinois ; l'ouverture est maintenue par un cercle de rotin. A. l'interseclion d<!s deux diamètres en rotin conpent à angle droit, on suspend un paquet de Qlasse l^empée dans un mélange de résine et d'haile.
Le bruit cessant, il revint, mais épouvanté de nouveau par l'infernal tam-tam, il s'enfuit encore.
Un homme qui était venu au bord de la nacelle du ballon ' , le voyant se sauver, l'appela et lui demanda ce qu'il voulait.
— Je viens de très loin, au nom du roi démon pays, pour voir la Luong-Srey-Phca, dit-il.
— Eh bien! attendez, je vais vous donner les moyens de monter.
Et l'homme lui descendit une échelle.
Le Pleureur la saisit et quelques secondes plus tard il était près de la reine.
— Qu'êtes- vous chargé de me dire? lui dit-elle.
— Mon roi a entendu parler de votre beauté et comme il vous aime, il m'a chargé de vous venir chercher, car son pays est grand et très beau.
La reine se mit à rire très fort, disant qu'elle n'aimait pas le roi et qu'elle ne l'aimerait jamais.
Comme elle achevait cette déclaration, elle aperçut au doigt du Pleureur, la bague en or garnie dé pierreries que néang Chhouk lui avait donnée.
— Qu'est-ce que cola? lui demanda-t-elle.
— C'est une bague d'or que ma femme Ji mise à mon doigt le jour de mon départ.
' Ballon, en cambodgien <jom: nacelle, en cambodgien chèal. Par Huite de l'étoupe enflammëe qui est. attachée sous le ballon, celui-ci dans les aire est vulgairement nommé Kôm kds, lampe volante.
NÉANG CHHOUK 109
— Montrez-la-moi, dit la reine.
Puis l'ayant examinée, elle dit :
— Je reconnais cette bague, c'est celle d'une belle tleur, c'est celle que porte la fleur sacrée; votre femme est néang Chhouk.
Alors le Pleureur lui raconta son histoire, celle de sa femme, puis l'ordre que le roi lui avait donné afin de s'emparer de néang Chhouk.
— Je pars avec vous, dit la reine.
Tout de suite le ballon s'éleva et partit.
D'abord on s'arrêta dans le royaume du roi Dragon, mais en vain, on no le put voir. Honteux du dégoût qu'il inspirait à Luong-Srey-Plica, il s'était caché dans un trou très profond.
Force fut de partir sans le voir. Mais on fut pins heureux dans le royaume où le roi Dragon avait été blessé; la Hlie du roi attendait avec impatience son mari et quand elle l'aperçut elle fut très heureuse dans son cœur. Elle monta dans le ballon, après avoir salué le roi son père, et lia connaissance avec la reine des Fleurs.
Le Pleureur retrouva dan-( le gong la reine du royaume ravagé par les oiseaux, et, l'ayant de nouveau délivrée de sa prison, il la conduisit dans la nacelle du ballon et l'emmena aussi.
Enfin les voyageurs arrivèrent au-dessus du palais du rni et lui firent savoir que Luong-Srey-Phca était arrivée.
Le roi accourut, l'evêtu de son plus beau cos-
tume el demanda comment on pouvait monter au ballon.
Il faut uno échelle ti'ès longue et nous n'en avons pas, dit la reine des Fleurs.
Le roi ordonna inmiédintement de construire une très longue échelle, et d'y employer tous les hommes du pays.
Il fallut plusieurs jours pour construire cette échelle et le roi se montrait très impatienté; il allait du chantier au ballon, pressant les ouvriers et disant à la reine des Fleurs qu'elle était la plus belle de toutes les femmes.
La reine riait et s'amur^ait do le voir.
Quand on eut dressé l'échelle, on s'aperçut qu'elle était trop courte de trois coudées et on la rallongea; mais quand on la dressa de nouveau, on reconnut qu'il manquait encore trois coudées ; on la rallongea encore, mais en vain, il manquait toujours trois coudées. Le roi furieux ordonna de la rallonger de sis coudées, mais elle était encore trop courte de trois
— Il faut la rallonger de vingt coudées, dit le roi.
On lui obéit, mais quand il monta de nouveau elle était encore trop courte de trois coudées.
Alors, furieux, il grimpa sur le dernier échelon et sauta pour atteindre le ballon, mais le pied lui glissa, il tomba de très haut par terre et se tua.
Le ballon s'abaissa alors et tout le monde en descendit.
NÉANG CHHOUK 111
Le peuple entoura les voyageurs et, n'ayant plus de roi, proclama le Pleureur et le conduisit au palais.
Quand les fêtes du couronnement furent finies, le nouveau roi partit pour le pays où demeurait néang Chhouk et, l'ayant trouvée cachée dans la brousse, la ramena avec le magicien près de ses autres femmes.
Voici l'ordre qu'il leur donna : néang Chhouk fut la propone ihom ^ ; Luong-Srey-Phca fut la propone kandal * et les deux autres furent du même rang et proclamées pro/jo/ze chong ^
La prédiction du magicien était accomplie.
^ Épouse grande, grande épouse.
* Épouse du milieu.
• Épouse du bout. Voy. dans mas Recherches sur la législation cambodgienne (droit privé) ce que je dis de ces trois classes d'épouses. — Voyez aussi mes Recherches sur la législation criminelle des Cambodgterts.
NÉANG SOC-KRAAUP
Il y avait en ce temps-là un homme et une femme qui avaient deux fils à peu près de même âge, puisque le cadet, Son-Préa-Khat, était né un an seulement après son aîné, Clian-Préa-Khat \
Dès leur âge le plus tendre, ils se signalèrent par une nonchalance et une paresse sans exemple. Tout petits, ils dormaient; plus âgés, ils s'étendaient à terre et laissaient s'écouler le temps en regardant passer les nuages. Leurs parents étaient, désolés d'avoir des enfants aussi paresseux et redoutaient de n'en pouvoir jamais rien faire.
Quand Taîné eut huit ans, il dit à son jeune frère :
— Mon frère, il faut nous en aller d'ici, parce que nous sommes très paresseux et que voici venir le temps où notre père voudra nous mettre au travail.
— Tu as raison, répondit le cadet; il faut partir tout de suite.
^ Son paraît ici être le nom du soleil, et Chan celui de la lune; — Prèa, saint, sacré; —Khat^ en pâli restitué Khattam, Kshatriya, nom de la caste des guerriers, la seconde caste.
NÉANG SOC-KRAAUP 113
Ayant pris cette résolution, les deux frères furent trouver leurs père et mère, puis l'aîné prit la parole:
Nous sommes des paresseux, dit-il, et rien ne nous fait autant peur que l'idée qu'il faudra travailler un jour si nous restons avec vous. Or, nous ne voulons pas que vous soyez obligés de travailler pour nous nourrir; d'autre part vous ne pourriez pas le faire toujours, et un temps viendrait où il nous faudrait suffireànos besoinset travailler. Nous venons vous demander la permission de partir.
C'est bien, dit le père, vous êtes des paresseux et je ne les aime pas. Partez donc et que je ne vous revoie plus.
Les deux frères, ayant salué leurs parents comme le veut la coutume, partirent de chez eux et, très heureux, s'éloignèrent d'une maison où il fallait travailler et de parents qui gagnaient leur vie en besognant tout le jour.
Ils marchèrent pendant plusieurs jours, vivant des fruits qu'ils trouvaient aux arbres et aux arbrisseaux et couchant dans la brousse et sur le sol, sans même prendre la peine d'y mettre quelques branches garnies de feuilles pour se garantir de l'humidité.
Quand les gens qui les rencontraient leur demandaient où ils allaient, ils disaient:
Nous sommes partis de chez notre père parce que nous sommes deux paresseux et que nous ne .craignons rien tant que le travail.
A^ Lbclëre, Litt. cambodg. 8
114 Contes
Un jour, ila rencontrèrent un homme très vieux, qui portait une grande barbe blanche et des cheveux longs et blancs. Cet homme était un magicien célèbre.
— Où allez-vous, leur dit^il, d'où venez-vous et qui êtes- vous?
— Nous allons nous ne savons où, nous venons de très loin et nou.s sommes deux paresseux qui avons quitté nos pareuts parce que nous ne craignons rien tant que le travail.
— Voulez-vous venir avec moi, dit le vieillard, vous m'aiderez, car je suis vieux; en retour, je vous apprendrai à lire et à écrire et vous deviendrez aussi savants que moi ?
— Non, répondit l'aîné, car il faudrait travailler pour voua aider, et pour apprendre à lire, il faudrait travailler encore; et. nous sommes des paresseux qui ne craignon.s rien autant que le travail.
— Eh bien, dît le vieillard, reposez-vous chez moij vous partirez quand vous voudrez.
— Nous le voulons bien, dirent les deux frères, car nous ne voulons plus marcher aujourd'hui; nous sommes fatigués.
Ils restèrent deux jours chez le magicien et ne firent rien que dormir, manger puis regarder les auages qui passaient au-dessus d'eux alors qu'ils étaient étendus sur le dos. Le matin du troisième jour ils furent trouver leur hôte et lui dirent:
— Voilà que nous voulons partir et nous venons vous saluer.
NÉANG SOC-KRAAUP 115
— Partez, dit le vieillard, mais au moins prenez des provisions avec vous, pour un ou deux jours.
— Non, dirent les deux enfants, il faudrait les porter, et ça nous fatiguerait.
— Eli bien , ajouta le vieillard , prenez ces deux sabres; ils sont enchantés et vous rendront de très grands services ; une armée tout entière ne pourra vaincre celui qui sera armé de l'un d'eux, et si l'un de vous meurt, des taches de rouille paraîtront sur le sabre de l'autre, et alors, avec ce sabre rouillé, le frère pourra ramener à la vie celui qui l'aura quittée.
— Merci 1 dirent les deux irères, nous acceptons vos sabres, bien qu'il faille les porter, ce qui nous fatiguera.
Et ils partirent.
Quelques jours plus tard, comme ils s'étaient endormis au pied d'un arbre, un tigre s'approcha d'eus, mais en s'avançant il cassa une branche et l'aîné des frères se réveilla. Lentement le tigre se traînait pour s'approcher du frère cadet, qiii se trouvait le plus à sa portée.
— Nous allons voir, dit le frère aîné, si le sabre du vieillard possède la puissance merveilleuse qu'il nous a dite.
Et, se relevant, il s'arma de son sabre et bondit sur le tigre. Celui-ci se dressa sur ses pattes, poussa un grognement qui retentit formidable dansla forêt, et se retourna vers son agresseur. Mais touché par
la pointe du sabre enchanté, il roula sur le sol. comme s'il avait été foudroyé.
Le jeune frère, brusquement réveillé, était debout:
— Ohl dit-il, ces sabres sont précieux. Il faudra bien prendre garde de les perdre.
Ils reprirent alors leur route et. pendant dix ans, ils ne trouvèrent pas une seule fois l'occasion d'employer leurs sabres enchantés.
Ils traversaient les villages et les provinces, passaient les frontières et vivaient sans jamais rien faire qui leur déplût ou qui put les fatiguer. Quand on leur offrait de s'arrêter pour aider â replanter les paddys ou k faire la moisson, ils refusaient, disant :
— Nous sommes des paresseux, et nous avons quitté notre pays et nos parents parce que nous ne craignions rien tant que le travail.
Et ils continuaient leur route.
Or, ils arrivèrent un jour près d'une capitale très populeuse et y trouvèrent tout le monde dans la désolation. Mais, bien qu'ils s'aperçussent que quelque chose d'anormal s'y passait, ils ne s'en enquirent point, parce qu'il aurait fallu prendre la peine de poser des questions et qu'ils n'avaient pas le désir de connaître la cause de cette désolation.
Cette cause était pourtant connue de tout le monde. Au.\ enviriinsde la ville, il y avait deux yaks' qui
' Du sanacnl yakkhaî «t du pâli yakhho. Soites d'ogi'es q
NÉANG SOC-KRAAUP 117
de temps à autre réclamaient au roi un de ses enfants pour le manger. Ils avaient déjà ainsi dévoré plus de vingt enfants du monarque et maintenant le pauvre roi n'avait plus qu'une seule fille, néang Pou, âgée de seize ans, très belle et qu'il aimait d'autant plus que les yaks avaient mangé ses autres enfants. Or, les deux monstres venaient de demander au roi son dernier enfant et le roi avait refusé et ofiert une fille du peuple à sa place.
Les yaks avaient repoussé la proposition, disant qu'ils n'aimaient que les viandes royales, et ils exigeaient que le roi leur livrât sans plus tarder sa dernière fille, menaç.ant, si on n'obéissait pas, des plus grands malheurs le peuple tout entier et le roi. On avait peur de leur colère et le peuple suppliait le roi de donner la pauvre néang Pou aux deux yaks.
Le roi céda enfin aux prières de son peuple, mais, désolé, il s'enferma chez lui pour pleurer surtous ses enfants. La princesse fut, malgré ses prières, malgré ses larmes, malgré ses cris, conduite à la maison où les yaks avaient l'habitude de faire leurs festins de chair royale. Les deux monstres n'étaient pas arrivés encore, mais les officiers du roi étaient si apeurés qu'ils y laissèrent la princesse et qu'ils s'en revinrent au palais. La pauvre princesse, condamnée
ailes. Les yaks de
l'air et annoncent leur vol
[■eprésentent avec dea atlca on sans I ailes qui bruissenl dans
 servir àe dîner aux deux yaks, s'était assise sur une natte, pleurait sa jeunesse et se pleurait elle-même. Cependant, les deux frères, les deux paresseux avaient traversé la ville et gagné la campagne ; vers l'heure delà sieste, ils se trouvaient justement devant la maison des yaks oCi pleurait la pauvre princesse. Comme il faisait très chaud et qu'ils avaient envie de se reposer à l'ombre, ils entrèrent dans la maison et y trouvèrent néang Pou qui pleurait.
— N'entrez pas, leur dit-elle, et partez bien vite. Cette maison est la maison des yaks; ils vont venir tout à l'heure pour me manger. Partez, car ils pourraient bien vous manger aussi.
— Non, dit l'alné, ils ne nous mangeront pas.
— Nous sommes plus fort qu'eux, ajouta le jeune.
— Mais, reprit la princesse, vous ne savez pas ce que c'est que ces yaks et combien ils sont voraces et méchants.
— Combien sont-ils ? demanda l'ainé des paresseux .
— Ils sont deux, répondit la princesse, mais ils sont très forts et très redoutables.
— Bien 1 mais s'ils étaient mille ils seraient encore plus forts et plus redoutables, et cependant nous les tuerions tous.
— Vous feriez mieux de no pas vous moquer de moi, dit la princesse, et de vous en aller.
— Non, répondit le cadet, nous voulons nous reposer ici et ça nous fatiguerait beaucoup d'aller plus loin. Nous sommes des paresseux.
NÉANG SOC-KRAAUP 119
— Si les yaks viennent, nous les tuerons, ajouta l'alné.
Comme ils devisaient ainsi devant laprincesse très surprise de la confiance qu'ils avaient en eux, un bruit d'ailes énormes retentit au-dessus de la maison.
— Voici les yaks, dit néang Pou, et ils vont me manger.
Et elle tomba évanouie aux pieds des deux frères.
Ceux-ci, sans plus s'occuper d'elle, se dirigèrent chacun vers une porte de la maison et tirant leurs sabres en appuyèrent la pointe sur le milieu. De l'autre côté les ogres tentaient d'ouvrir les portes, mais en vain, elles résistaient à leurs efforts.
— Mais ouvrez donc, dit l'un d'eux.
— Voyons, ajouta l'autre, nous avons faim, ouvrez tout de suite.
Les deux frères se regardaient en riant et ne répondaient pas. Les yaks furieux poussaient les portes et tentaient de les renverser, mais elles résistaient à tous leurs efforts, et, soutenues par les sabres enchantés, ne bougeaient pas plusque si elles avaient été faites de pierres énormes et dures.
— Allons! dit l'aine, c'est assez. Ouvrons-leur et tuons-te s .
Les deux frères ouvrirent les portes, et furieux les deux yaks se précipitèrent sur eux.
— Prenez garde, dit le cadet, vous allez vous
Mais les yaks n'entendaient pas raison et le combat commeoya. Il ne dura pas longtemps; les deux monstres touchés par les sabres enchantés tombèrent foudroyés.
Le frère aîné fut alors chercher un peu d'eau dans une noix de coco et la répandant sur la figure de la jeune princesse, il la ramena à elle.
— Où sont les yaks? dit-ello, quand la mémoire lui Eut revenue.
— Ils sont morts, dit l'aîné.
— Les voici, ajouta le cadet, en lui montrant les deux cadavres dont les traits affreux étaient affreusement contractés.
— Maintenant, dit le frère aîné, rentrez chez vous, rentrez chez votre père. S'il n'y aplus de yaks, vous n'avez rien à craindre.
— Il y en avait deux, dit la princesse, et vous les avez tués; maintenant il n'y en a plus. Mais je ne veux pas rentrer chez mon père, parce qu'il m'a livrée aux yaks pour qu'ils me mangent. Il ne m'aime pas et je ne l'aime plus.
— Mais alors, qu'allez-vous devenir? dit l'aîné.
— Je veux aller avec vous.
— Non, nous ne voulons pas vous emmener, reprit l'aîné, parce que nous sommes deux paresseux qui ne craignons rien tant que le travail, et que vous nous gêneriez. Il faudrait vous aider quelquefois et cela nous fatiguerait.
La princesse eut beau pleurer, supplier, se traîner
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à leur» genoux, rien n'y lit, les deux frères restèrent inébranlables et partirent seuls après lui avoir défendu de les suivre.
Cependant, dans la soirée, le vieux rui, ayant beaucoup pleuré, donna l'ordre de creuser une tombe et d'aller recueillir les ossements de sa fille et ses cheveux que les yaks ne devaient paa avoir mangés.
Ses officiers partirent et, arrivés à la maison des yaks, ils les trouvèrent étendus sur le sol. Pris de peur, ils s'enfuirent et rentrèrent au palais.
— Ils ont mangé la princesse, dirent-ils au roi, et maintenant ils dorment étendus sur la terre, au beau milieu de la maison.
— Avez-vous ramas,so les ossements do ma fille ? demanda le monarque.
— Non, répondirent les deux officiers, parce que nous avons eu peur d'eux.
- — Je vous ordonne d'aller les chercher.
Les deux officiers repartiront, et, entrant dans la maison, reconnurent que les deux yaks étaient morts. Alors, croyant qu'ils avaient mangé la prîn- ! convinrent do dire au roi qu'ils avaient tué les yaks et de lui demander des récompenses. Ils trempèrent leur bâton dans le sang qui était répandu par terre et rentrèrent au palais.
— Les yaks sont morts, dirent-ils; ils dormaient, et nous les avons tués afin qu'ayant mangé vos enfants, ils n'aillent pas manger ceux du peuple.
— Oh ! c'est bien, je vous récompenserai; hélas ! si vous aviez pu les tuer plus tôt. Mais où sont les ossements de ma fille et ses cheveux; vous ne les avez donc pas ramassés ?
— Non. dirent les officiers; nous avons eu grosse besogne et nous n'avons pas eu le temps de vous obéir.
Alors, le roi fit appeler deux autres officiers et leur donna Tordre de ramener au palais tout ce qu'ils pourraient recueillir de sa fille.
Les deux mandarins partirent ; ils trouvèrent les deux cadavres des yaks étendus dans la maison, mais ne purent découvrir le moindre ossement autour d'eux. Ils allaient reprendre la route du palais, lorsqu'ils aperçurent la princesse qui sortait de la brousse où elle s'était réfugiée après le départ des deux frères. Très surpris, car ils la croyaient morte, ils allèrent à elle et l'invitèrent à rentrer au palais où son retour ramènerait la joie et le bonheur.
— Non, dit-elle, je n'irai pas avec vous. Je ne veux pas rentrer au palais, parce que mon père m'a livrée aux yaks qui voulaient me manger.
Les deux mandarins furent trouver le roi et, lui ayant appris que sa fille était vivante, lui dirent qu'elle ne voulait plus rentrer au palais.
— Allez la chercher, dit le roi, et suppliez-la en mon nom; elle viendra.
Les mandarins retournèrent près de la princesse, mais elle demeura inflexible et force leur fut de ren-
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trerau palais sans avoir ]iu r(>mj)lir la mission qui leur avait été confiép.
^ Allez encore près d'elle, dit le roi, et dites-iui que, malgré la coutume, j'irai la chercher, si elle ne veut pas cédera mes prières et rentrer au palais.
Les mandarins repartirent et furent dire à la jeune princesse les paroles que le roi avait dites. Mais elle [ refusa de nouveau de les accompagner et les ren- I voya.
Alors, le roi fit venir l'êlépliant royal, puis l'élé- ■ pbant sur lequel montait lii princesse avant que les yaks vinssent la réclamer pour la manger, rassembla son escorte brillante toute montée sur do. petits . chevaux blancs, et il partit pour la maison des ysiks. . la recherche de néang Pou,
On la rencontra sur la route.
Quand son père, étant descendu de son éléphant royal, la pi'i;i de rentrer au ]>alais, elle refusa encore :
— Vous no ra'aimez pas, dit-elle au roi, et vous m'avez livrée aux yaks qui voulaient me manger. Je ne vous aime plus
Alors, le roi se fâcha; il donna l'ordre aux mandarins de s'emparer de la princesse et de la meth-e de force dans le palanquin qui lui était destiné. Ceci fait, le roi, très triste et pleurant, remonta sur son éléphant royal, son escorte de cavaliers s'ébranla et le cortège reprit la route du palais. Une grande foule attendait néang Pou à l'entrée de la ville pour la saluer, car le bruit qu'elle avait échappé à la vo-
racito des doux yaks et la nouvelle de la mort de ceux-ci s'étaient vite répandus. Tout le monde voulait la voir.
Mais la princesse était si colère qu'on eût usé de rigueur envers elle pour la faire rentrer au palais, qu'elle ne voyait ni la joie du peuple, ni les larmes de son père.
Quand elle eut gagné les appartements des femmes, le roi son père la rejoignit et lui demanda comment il se faisait qu'elle avait échappé aux yaks, mais en vain. La princesse refusa de répondre pendant plusieurs jours. Le roi était désespéré, et, maintenant qu'il avait retrouvé l'enfant qu'il avait tant pleurée, il pleurait Taffection de sa fille.
Cependant, il n'avait pas oublié les deux mandarins qui prétendaient avoir tué les yaks, et il s'apprêtait à les récompenser grandement ; il voulait leur confier les premières fonctions du royaume, et donner à l'un d'eux, à celui qui lui succéderait au trône, sa fille 'unique. La princesse apprit ce projet par ses femmes et de suite elle pensa aux deux frères qui avaient tué les deux yaks et surtout à l'aîné qui, ayant renversé sur sa figure de l'eau fraîche, l'avait rappelée à la vie.
Elle alla trouver son père :
— Ce ne sont pas, dit-elle, les deux mandarins que vous avez envoyés recueillir mes ossements et mes cheveux qui ont tué les deux yaks; ce sont deux jeunes hommes qui sont entrés dans la maison
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des monstres avant qu'ils ne vinssent pour me manger etqui, m'y ayant trouvée, m'ont défendue contre eux. Ordonnez qu'on les recherche et qu'on les amène au palais; il méritent les récompenses que vous voulez donner aux deux imposteurs.
Le roi ordonna immédiatement l'arrestation des deux mandarins qui l'avaient trompé et commanda qu'on envoyât sur toutes les routes des émissaires chargés de s'informer des deux jeunes gens et de les inviter à venir au palais.
Deux de ces émissaires ayant marché pendant trois jours finirent par rencontrer les deux frères. Ils leur firent part de l'invitation que le roi leur faisait :
— Non, dit l'aîné. Il faudrait revenir sur nos pas et nous sommes des paresseux comme il n'y en a jamais eu.
Alors, les émissaires leur dirent que la jeune fille qu'ils avaient sauvée était [a fille du roi et que s'il les invitait à venir au palais, c'était pour confondre deux mandarins qui prétendaient avoir tué les deux yaks et aspiraient aux récompenses que leur belle action méritait.
Les deux frères refusèrent de nouveau et rien ne put les décider à reprendre le chemin de la capitale. Les émissaires revinrent sur leur pas et dirent au roi qu'ils avaient trouvé les deux jeunes hommes, mais qu'ils avaient refusé de répondre à son invitation.
— Retournez, dit le roi, et dites-leur que j'or-
donne qu'ils viennent, et que, s'ils refusent d'obéir, j'enverrai une armée les chercher.
Les mandarins repartirent, retrouvèrent les deux jeunes hommes et leur dirent ce que le roi ordonnait.
— Votre roi n'est pas mon roi, dit le frère aîné, et nous sommes si paresseux queuous ne faisons que ce que nous voulons sur l'heure. Mais nous sommes très forts et si le roi envoie une armée contre nous, nous tuerons tous ceux qui eu feront partie, mais ça nous ennuierait beaucoup parce que nous sommes très paresseux et que nous ne craignons rien tant que le travail.
Le roi. informé de la réponse des deux jeunes hommes, ne savait comment faire pour les décider, lorsqu'on vint lui dire que les cadavres des deux yaks n'avaient point été enterrés et qu'ils empoisonnaient le paya,
— Allez, dit-il, â ses mandarins, commandez une corvée de cent hommes, et qu'on les enterre.
Les mandarins partirent et revinrent une heure après, disant que les cadavres étaient trop lourds,et qu'on ne pouvait même pas les soulever.
— Prenez mille hommes, dit le roi, et qu'on enterre les deux yaks ce soir.
Les mandarins partirent, mais une heure après, ils revinrent encore, disant que mille hommes ne parvenaient pas à soulever un seul bras.
— Prenez tous les habitants de la ville, tous ceux
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î la campagne et enterrez les deus yaks, ordonna e nouveau le roi.
1 mandarins partirent pour rassembler tout le monde; lelendemain matin ilsconduisirent à'ix mille hommes à la maison des yaks, mais en vain, ces dix pille hommes ne purent remuer un cadavre.
Les mandarins retournèrent an palais et dirent au wi que tous les habitants du pays rassemblés n'étaient pas assez forts pour remuer un seul cadavre, (t que la peste se répandait partout. Le roi ne savait bue faire, et se lamentait, lorsqu'on vint lui annoncer que les deux frères demandaient à lui parler : -Faites-les entrer, dit-il.
- Nous voilà, dit l'ainé, en entrant. La peste est s le pays et tout y sent mauvais. Nous avons ^penaé que c'étaient les cadavres des deux yaks que Jious avons tués qui la répandaient, et on nous a dit «^ue tous les habitants réquisitionnés ne pouvaient |)as soulever un seul cadavre. Nous seuls, qui avons tué les ogres, pouvons les porter et les enterrer. Nous ^oilk.
Le roi, très heureux de les voir, les lit conduire "•out de suiteà la maison des yaks.
Là, les deux frères, tirant leurs sabres, touchèrent les deux cadavres et se mirent à les pousser devant rtix. Quand ils furent loin de la route, en pleine pbrousse, ils touchèrent le sol avec leurs sabres et tout de suite la terre se souleva et un grand trou plot creusé- Ils s'approchèrent des yaks et les pous-
sôrent au fond, puis, touchant de nouveau la terre, ils la rejetèrent sur les cadavres.
Ces choses avaient eu lieu devant tout le peuple rassemblé et on les suivait avec respect. Quand ils rentrèrent au palais, le roi les salua comme on salue les rois et, devant tout le peuple, dit qu'il donnerait sa fille et son trône à celui d'entre les frères que la princesse choisirait.
Néang Pou, prévenue, accourut et tout de suite, ayant salué son père, déclara qu'elle aimait Chan- Préa-Kliat, le frère aîné qui, avec de Teau fraîche puisée dans une noix de coco, l'avait ramenée à la vie.
Le mariage et les fêtes qui l'accompagnèrent eurent lieu quelques jours plus tard. Quand elles furent terminées, le vieux roi, ayant remis le pouvoir à son gendre, se retira heureux dans un autre palais.
— Maintenant, dit Son-Préa-Khat, tu pourras vivre sans te fatiguer; moi je suis trop paresseux pour me fixer quelque part. J'aime mieux continuer ma route.
— Oui, va-t-en, mais pour que je sache toujours où te retrouver si mon sabre venait à se rouiller, prends ces graines d'arbre rare et sème-les sur ta route, les arbres qui en sortiront m'indiqueront le chemin que tu auras suivi.
Son-Préa-Khat partit et, comme son frère aîné le lui avait bien recommandé, il sema sur sa route les
NEANO SOC-KRAAUP
rgrainestl'ai-bres qu'il avait ramassées dans son sam- ^pot '.
Il marcha ainsi plusieurs années sans jamais donner de ses nouvelles à son frère, le roi ,
Enfin il arriva dans un royaume absolument défa peuplé; partout les maisons étaient vides; on recon- I naissait en les visitant que les habitants avaient nou- I "vellement fui. La capitale aussi était déserte et le I palais du roi était abandonné.
De gigantesques oiseauxqui volaient avec un bruit Id'ailes terrible, regardaient Son-Préa-Klialets'a])- Ipelaient pour l'attaquer. Celui-ci comprit que tous Iles Iiabitants du royaume avaient fui devant ces oi- 1 seaux comme devant un fléau. Tout était mangé au- I tour de lui et pas un brin d'herbe, pas une feuille [ n'avaient échappé à la voracité de ces gigantesques I volatiles.
Comme il s'était assis sur un énorme gong, aban- P donné au milieu d'une cour intérieure du palais L royal, songeant à cet étrange événement, une E agréable odeur monta â ses narines. S'étant levé pour I regarder autour de lui et tâcher de reconnaître la ■ fleur qui répandait un parfum aussi agréable, il ne I vit rien que le gong sur lequel il s'était as^is. I L'ayant examiné avec soin, il reconnut que la peau I de buffle tannée qui le recouvrait était percée d'un
' Pièce d'étolîe aans couture avec laquelle les C'amboilgier ' fl'entoarent les reina et font uite sorte ile culotte boulTante. A. Leclërb, Litt, cambodg. 9
130 CONTKS
l)(>tit trou ot (|uo c'était par cette ouverture que s'échappait rodoui' suave et délicieuse qui parfumait ratinosi)hcre et dont ses vêtements étaient maintenant imprégnés.
Il allait éclaircir ce mystère lorsqu'une troupe des oiseaux gigantesques (jui avaient dévasté le pays, s'abattit autour de lui. L'odeur qu'il avait sentie les avait attin^s, et, maintenant, faisant le cercle autour de lui, ils se disposaient à l'attaquer. 11 tira son sabre enchanté et courut sur eux; mais alors ils s'enfuirent, montèrent très haut dans les airs et se mirent îi pousser des cris formidables. A cet appel, d'autres oiseaux accoururent, nombreux. La cour en était pleine et sur toutes les maisons il y en avait; le jour était obscurci par ceux qui arrivaient encore.
Le combat recommença. Le jeune homme attaqué de tous côtés à la fois, tournait sur lui-môme avec une grande rapidité afin de })résenter partout la pointe de son sabre. Les oiseaux tombaient foudroyés autour de lui, mais toujours il en venait d'autres qu'il fallait combattre. Enfin au bout de deux heures d'une lutte acharnée, d'un courage indomptable, il n'avait plus que deux adversaires devant lui. Pris de peur, ils s'enfuirent et disparurent à l'horizon.
Alors, fatigué, le jeune homme s'assit de nouveau sur le gong.
Comme il était là depuis un instant et bouchait le petit trou qu'il avait reconnu, il se sentit piqué.
Il se leva vivement, regarda, mais, ne voyant rien,
NÉANG SOC-KRAAUP
se mit à tâter son sampôt. croyant qu'une épine de bambou s'y était attachée. Il ne trouva rien et las de cherclier, il repritsà place sur le gong. Il y était assis depuis un instant déjà, lorsque, de nouveau piqué, il bondit en avant.
— Qu'est-ce qu'il y a donc dans ce gong? dit-il. Il faut que je le sache. Voici déjà deux fois que je suis piqué.
Prenant alors son sabre enchanté, il fendit lu peau du gorig en deux sens et se rejeta en arrière. surpris d'en voir sortir une jeune fille admirablement belle, superheuient vêtue et qui répandait autour d'elle un parfum délicieux.
Ayant remis son sabre au fourreau, il s'approcha d'elle et lui demanda qui elle était.
— Je suis néang Soc-Kraaup (la fiUe aux cheveux qui sentent bon), la fille du roi de ce royaume, ditelle. J'ai vu par le petit trou du gong ce que vous avez fait; tous les terribles oiseaux qui ont dévasté mon pays sont morts; mon père reeounattra vos services comme il faut, quand il reviendra. Mais il est parti avec tout le monde. Peut-être est-il mort. Pour in'emmener, et atin que l'odeur qui s'échappe naturellement de mes cheveux n'attire pas les oiseaux et qu'ils ne me tuent pas, il m'avait renfermée dans ce gong et un petit trou avait été fait pour que l'air put s'y renouveler. C'est par ce petit trou que je vous ai piqué, parce que vous le bouchiez et que j'étouffais. Il est probable qu'où a oublié de charger
le gong sur un éléphant el que le roî mon père est parti croyant m'emporler.
Ce long récit fait, les deux jeunes gens s'arrangèrent dans le palais comme ils purent, et y demeurèrent sans rien faire que s'aimer.
Cependant l'odeur que les cbeveux de la princesse émettaient naturellement s'était, depuis qu'elle était sortie du tambour, répandue au loin. Les habitants du royaume qui s'étaient enfuis et réfugiés dans les États voisins, la sentirent et se dirent que si la princesse oubliée dans le palais, était sortie de son gong et n'était point morte, c'est que les terribles oiseaux avaient quitté le royaume ou qu'ils y étaient morts. Alors, iU revinrent de toutes p:irts, et bientôt la capitale et toutes les campagnes furent repeuplées. Seul, le roi qui avait mérité le malheur qui avait dévasté son pays, ne reparut pas. On apprit plus tard que les oiseaux l'avaient assailli et l'avaient tué comme il revenait au palais pour prendre le gong que ses gens avaient oublié.
Quand les habitants apprirent de la bouche même de la fille de leur roi mort, que Son-Préa-Kliat, le jeune homme qui était avec elle au palais, était celui qui avait délivré leur pays, ils déclarèrent qu'ils le voulaient pour roi etque la princesse devait l'épouser.
La jeune fille ne demandait pas mieux, et Son- Préa-Kliat fut immédiatement couronné. Des fêtes magnifiques eurent lieu à cette occasion, et jamais le peuple n'en avait vu de plus belles.
NÉANG SOC-KRAAUP
Le roi et la reine étaient très lieureux. Mais ce bonheur dura pou et voici comment il fut détruit.
La reine avait pour suivante une jeune fille qu'elle affectionnait beaucoup, et qui l'accompagnait partout.
Or, un jour qu'elle l'avait emmenée se baigner, le courant de la rivière qui était très fort emporta la suivante, et les recherches que fil faire la roine pour la retrouver n'aboutirent point.
Cependant, la domestique n'était pas morte; elle avait traversé le royaume emportée par les eaux, et avait abordé dans un royaume voisin, dont le roi était lépreux et veuf. Il venait de perdre sa jeune femme.
Un mandarin qui cherchait une femme pour soigner le roi, rencontra la jeune fille et, comme elle était sans emploi, sans moyen d'existence, elle accepta la place qu'on lui offrait.
Le roi aimait beaucoup à la voir, et quand il s'ennuyait à cause de sa maladie, il priait la jeune fille de lui raconter des contes. Or, un jour, il lui demanda de quel pays elle était et ce qu'elle faisait avant d'entrer à son service. La jeune fille lui dit qu'elle était d'un royaume voisin du sien, mais plus haut, puisque les eaux du fleuve en descendaient. Puis, racontant â la suite de quel accident elle était venue jusque-là, elle se mit à parler avec tant d'enthousiasme de la reine, son ancienne maîtresse, ne tarissant ni sur sa beauté, ni sur son esprit, que tout d'un coup le roi lépreux en devint amoureux.
Chaquo jour il on parlait otso faisait raconter par la joiuio lillo les d(Uails les plus petits de l'existence do son ancienne niaîtrcsso. Bientôt il sut aussi bien qu'elle toute son histoire et la connaissait comme s'il Tavait vue. Mais alors, il ne pensait qu'à elle et la nuit son imatj;<*. se reproduisait dans sa tête.
Vn jour, qu'il avait beaucoup parlé d'elle avec sa domestique, il lui dit:
— Je veux avoir eette femme parce que je l'aime. Si tu trouves un moyen de me la donner, tu seras grand namœum^ ; non, mieux que cela: tu seras le vice-r-oi* de mon royaume.
— Mais j(î suis une fennne, dit la jeune fille.
— Ça ne fait rien. Tu seras le vice-roi malgré cela.
— Mais, c'est bien difficile à faire ce que vous me demandez.
— Cherche et tu trouveras un moyen.
— La jeune fille chercha, et le lendemain elle dit au roi :
— Donnez-moi dix jonques très grandes, et que chac|ue jonc(ue soit montée par dix hommes ; que ces jonques contiennent des marchandises très riches et très belles, et j'irai chercher la reine.
Le l'oi lui donna ce (lu'elle demandait, et elle partit.
^ \at)i(cnm, mand»arin, noble.
' Obbarèach, en pâli restitué Upparaja, Rous-roi, vice- roi.
NEANG SOC-KRAAUP
Elle arriva quelques jours après dans la capitale où sa maîtresse était reine, et où elle n'avait d'autre chagrin que celui qu'elle éprouvait d'avoir perdu sa suivante.
Aussi fut-elle heureuse de la retrouver vivante et gaie comme par le passé. Elle la conduisit dans ses appartements et la jeune fille lui dit qu'elle resterait toujours avec elle. Alors, la suivante reprit la vie d'autrefois et laissa s'écouler quelques jours, attendant l'occasion do faire ce qu'elle avait décidé. Ce jour arriva. Étant entrée dans l'appartement du roi. un matin, elle y trouva la reine qui dormait sur une natte à côté de son mari. Le sabre enchanté dont elle connaissait la puissance était posé sur une table. Elle le prit et en toucha le roi, dont la respiration s'arrêta immédiatement, puis elle reposa le sabre où elle l'avait trouvé et sortit.
Quand la reine se réveilla, elle regarda son mari et, le touchant pour l'obliger à se lever, — car il était très paresseu.x, — reconnut qu'il était mort.
Alors, elle poussa des cris perçants qui attirèrent tout le monde et chacun connut rapidement lo malheur qui venait d'arriver. La pauvre reine pleurait toutes ses larmes et rien ne pouvait la consoler.
Quand le roi eut été lavé par elle, enseveli par ses soins et enterré, elle se renferma chez elle et ses larmes ne tarissaient jamais.
— Maintenant, lui dit sa suivante, que vous n'avez plus de mari, il ne faut plus y penser. Si vous vou-
VM CONTKS
loz épouser un autro roi. je vous conduirai à lui et vous serez ivine do ce pays et du sien.
— Non, dit la reine, laisse-moi pleurer mon mari parce que je Taimais beaucoup et que je ne puis plus aimer personne.
— Au moins, dit un autre jour la suivante, sortez un peu de chez vous, prenez de la distraction, sinon vous allez tomber malade.
La reine écouta sa suivante et toutes les deux furent se promener dans la ville, le long de la rivière.
La pauvre femme était bien triste, mais le peuple était bien content de la voir se promener.
Arrivées en face des dix jonques de commerce depuis plus d'un mois amarrées au quai, la suivante dit à la reine :
— Ce sont les jonques qui m'ont amenées ici.
les belles étoffes qu'elles contiennent, les beaux sampots ! Venez les voir, cela vous divertira un peu.
— Je veux bien, dit la reine, parce que j'aime beaucoup les belles soieries. Allons les voir.
La reine et sa suivante approchèrent alors de Tune des jonques, et, comme une planche la joignait à la rive, elles y pénétrèrent sans aucune difficulté.
On déballa les plus jolies marchandises et on les exposa sous les yeux de la reine. Elle était très occupée à les regarder, si occupée qu'elle ne s'aperçut pas que la jonque démarrait et gagnait le milieu du ileuve ainsi que les neuf autres.
NEANG SOC-KItAAUP
— Oh! disait-elle, comme c'est beau! 6 les belles étoffes! la belle soie! les beaux bijoux!
Mais la pensée de son mari mort lui revenant, elle songea à rentrer au palais. Il y avait au moins doux Ixeures qu'elle était entrée dans la jonque; le temps avait passé sans qu'elle s'en apGr(;ùt.
— Rentrons !. dit-elle.
— Impossible! répondit la suivante, nous ne sommes plus dans !a ville. Nous allons dans le royaume d'un roi qui vous aime.
— Mais je ne veux pas y aller. Qu'on me reconduise à mon palais où je veux toute ma vie pleurer mon épous.
Ces hommes, dit la suivante, sont les hommes les plus dévoués du roi auquel je vous conduis sur son ordre. Ils ne vous obéiront pas, car c'est à moi seule qu'ils doivent obéissance.
Le lendemain, les dix jonques arrivaient dans la capitale du roi lépreux et mouillaient devant le palais royal.
Prévenue, la reine enlevée refusa de descendre.
La jeune suivante fut alors au palais annoncer au roi qu'elle avait réussi dans sa mission et que la reine était restée dans sa jonque.
Le roi donna immédiatement des ordres ot commanda qu'on allât la chercher en grande pompe. Mais la reine refusa de se rendre au palais.
— J'irai la chercher moi-même, dit le roi, et je lui parlerai. Qu'on aille la prévenir de mon arrivée.
— Si le roi vient dans ma jonque, dit la reine, je me percerai avec ce sabre et il ne verra plus qu'un cadavre.
Le roi était désespère et n'osait se montrer; il avait peur (juc la reine se tuât, et, très amoureux, il passait ses journées très tristement.
En ce temps-là, Chan-Préa-Khat , le roi du royaume où les deux yaks avaient été tués, pensait souvent à son frère cadet. Or, un jour qu'il regardait la laine de son sabre enchanté, il y trouva quelques taches de rouille.
— Mon frère est mort, dit-il à la reine néang Pou, sa femme, il faut que j'aille à son secours.
— Je veux aller avec vous, dit la reine.
— Non, il faut, répondit le roi, que vous restiez ici pour gouverner pendant mon absence.
Le roi partit le lendemain, tout seul, suivant la route que son frère avait suivie et qu'indiquaient les jeunes arbrisseaux qu'il avait semés. Ayant marché pendant plusieurs mois, il arriva dans une capitale à l'entrée de laquelle se trouvaient les derniers arbres.
— Assurément, se dit-il, mon frère est mort ici. Alors, il s'adressa a un passant et lui demanda le
nom du royaume et celui du roi.
— Ce royaume, dit le passant, c'est Nokor-Thom '.
' Le grand royaume.
NÉANG SOC-KRAAUP 139
Le roi s'appelait Son-Pr*^a-Khat ; il est mort il y a quelques mois.
Et on lui racontii alors l'airivée de ce roi dans le pays, le grand service qu'il avait rendu, son élévation au trône, comment il avait été tué par la suivante do SB femme revenue au palais, et l'enlèvement dont la reine avait élé victime.
— Conduisez-moi, dit-il, an tombeau du roi.
Quand il y fut, il louclm la tombe de la pointe de
son sabre et elle s'ouvrit ; pui's brisant le cercueil de la même façon, il toucha le cadavre et se retira daiis une maison pour y attendre les trois Jours qui devaient s'écouler avant la résuiTection de son frère. Le troisième jour, le roi mort so leva dans son tombeau et, sur le bord, il trouva son frère aîné,
— J'ai su par les taches qui étaient sur mon sabre et qui viennent de disparaître, que tu étais mort, et je suis venu en suivant la rangée d'arbres que tu as semés. Je sais qu'on a pris ta femme et je vais te la rendre. Tu as perdu ton sabro, mais moi, j'aicouservôloraion.
Alors, ils rentrèrent dans la ville et tout le peuple les regardait surpris, les saluait très bas.
Le lendemain, les deux frères prirent un bateau j-élse laissèrent 'aller au courant de la rivière. Us I avaient pris do grandes barbes blanches et s'étaient [■"couverts de vieux vêtements. On les prenait pour des ^■hommes très vieux.
Quand iU arrivèrent dans le royaume nfi se trou-
vait la femme du roi Son-Préa-Khat, ils mirent pie( à terre, attachèrent leur barque au rivage et se dirigèrent sur le premier village.
— Nous savons guérir la lèpre, disaient^ils; y t-il ici quelqu'un qui ait cette terrible maladie?
Le mé-srok ' prévenu fut les trouver tout de suite et leur dit que le roi du pays avait la lèpre et quenul ne savait la soigner dans le royaume.
— Si vous pouvez le guérir, il vous donnera beaucoup d'argent, ajouta-t-il.
— Oui, nous le guérirons, dirent les deux vieillards; qu'on nous mène à lui.
Alors, le mé-srok les conduisit â la capitale et présenta à l'ancienne suivante de la reine, qui était devenue le personnage le plus puissant du royaume, après
— Si je réussis à faire guérir le roi de sa lèpre, se dit l'ancienne suivante, je serai vice-roi comme il m'a été promis, car la reine ne pourra plus s'opposer aux désirs du roi, ni repousser ses caresses.
La reine, en effet, sachant que la lèpre est une maladie dont on ne guérit pas, ennuyée d'être constamment obsédée par les gens du roi et par sa suivante, leur avait répondu :
— Allez dire au roi que je serai sa femme quand il sera guéri de la lèpre.
NÉANG SOC-KRAAUP 141
La reine veuve n'avait pas cru s'engager et pensait avoir mis à son consentement une condition impossible à remplir. Aussi la joie de l'ancienne suivante était-elle grande.
Tout de suite elle conduisit les deux vieillards au roi.
— Vous serez guéri dans deux jours, direntils, si vous voulez faire tout ce que nous allons dire.
— Commandez, dit lu roi.
— Voici! il faut faire élever une petite, toute petile maison au milieu du Oeuve, et suspendre au toit de cette maison un grand vase rempli d'eau très chaude. Nous y verserons quelques gouttes d'un petit flacon que nous avons et qui contient un remède infaillible, et l'eau de la douche en glissant sur votre mal, le guérira.
— Mais l'eau chaude me brûlera, dit le roi.
— Non, dit un des vieillards ; à côté de la douche d'eau chaude, il y aura de l'eau froide pour la mettre au point convenable.
— C'est bien, dit le roi, je vais donner l'ordre de construire la maison.
— En attendant, dirent les vieillards, il faut que nous voyions la reineet les gensqui vous entourent, car il ne faut pas leur laisser la lèpre si vous voulez guérir.
— Jo ne peux pas vous mener Ji la reine, dit le roi, car elle a déclaré qu'elle se tuerait si je tentais
1 \-J «.oNTES
t\r l:t %oir. Il faut ({Hf y- -ois iru»}rî avant. Mais je v.ii- \o.i« Ui'ii*' f'hîithûi*^ pr»-'* d'elle*.
Irijiii«'r<li:it«'rii«-iit. il npinrla \r< suivantes et leur «l'iiiria \'onlv:(h' <:<.iidinre l»'S deux médecins près de Ui vt-\w' v«'iiv<' «jui. depuis quelques jours, habitait \*' palai-. inai^ daii> un appartement très éloigné de r<*|iji f|iif' le roi occupait.
Tout il'. >uit**, la reine reconnut dans Tun des deux vi^Mllards son mari, car le déguisement qu'il avait plis ne pouvait pas tromper son cœur.
— Ne dit^vs rirn, lui ditSon-Préa-Khat, je reviendnii d^'Hiain <*t je vous emmènerai, car le roi lépreux srjra mort.
Puis l(^s deux vi(Mllards se retirèrent.
\a) lr!i(l(Mnai!i, v(Ms midi, pendant la sieste, alors (\\\<) tout l(î Mïondcî reposait, le roi sortit de son palais et , ac.eompajjn^ des deux médecins, se dirigea v<'rs la maison construite au beau milieu du fleuve.
Ils V (^utrôrent tous les trois; le roi se mit sous la douche (^t les d<Mix vieillards montèrent dessus, afin d(» verser dedans les gouttes de la liqueur qui devait gui'rir le nialadi».
Comme h' h'»preux était bien dessous la douche, hvs dcu\ livres itMnersèrent d'un seul coup la douche (pli (Mail hvs «grande et l'eau bouillante qu'elle continuait s(> n'^pamlit sur le roi (jui expira sur le coup.
Alors, ils dt^sivMulirent promptement, jetèrent leurd(\^uis(Mn(MM o\ fuiHMit d(^livrerla reine, puis, jetant IN^pouvante dans IVune des mandarins, ils s'em-
NÉANG SOC-KRAAUP 143
parèrent de laville, et par la suite du royaume. Leurs armes enchantées terrifiaient tout le monde et la résistance était très faible.
La conquête achevée, ils firent venir la suivante, et, lui ayant reproché le crime dont elle s'était rendue coupable, ils la chassèrent du royaume.
Chan-Préa-Khat repartit pour son pays et fut retrouver sa femme néang Pou. Quant à Son-Préa- Khat, il réunit cà son royaume cehii du roi lépreux, puis avec sa femme, néang Soc-Kraaup, la femme dont les cheveux sentent bon, il regagna son palais au milieu des acclamations de ses peuples heureux de les revoir.
MONO-VÉAN
Il y a hum Unv^Unnps, le roi Sovêari-Koinar gouv<M'nail un ix^til pays très riclio. Il avait deux femmes; l'uiK*. (|ui ('tait la premiènv, se nommait Tol- M<*a. et l'autn*, qui était la seconde, portait le nom de Tol-Ka. Cette dernière avait un fils du roi, et comme la première femme n'en avait point, elle espérait le trùne pour lui.
Or, il arriva cpie la première femme devint enceinte et que le roi s'en montrait très réjoui. Tol-Ka en éprouva beaucoup de dépit et tous les jours pleurait son espoir perdu.
— Oh! disait-elle, si Tenfant de Tol-Méa venait mort, mon fils serait roi.
Alors elle se reprenait à espérer.
Mais la patience venant à lui manquer, elle voulut savoir Tavenir. Elle partit donc un matin, emportant av(»c (^lle des bijoux, et s'en fut trouver un sorcier ({ui prétendait savoir prédire les choses futu-
' Du pâli Soranno. doic, et Komalo, doux au toucher, ftdoiv et doux».
MONO-VÉAN 145
res. Il prit les bijoux d'or et dit â Tol-Ka que son fils serait roi et succéderait à son père. Tol-Ka revint très rassurée au palais.
A quelque temps de là, Tol-Méa mit au monde un garçon ; Tol-Ka le reçut et le cacha sous son sampot ; à sa place elle mit un enfant de cire qu'elle avait confectionné exprès poui" cela, et elle emporta le jeune prince. Arrivée chez elle, elle le mit dans ime boite en bois et fut l'enterrer sur le bord de la rivière, 4ans un banc de sable, puis elle revint près de sa compagne malade.
Elle venait à peine de quitter l'endroit où elle avait enterré vivant le jeune prince qu'un grand mandarin y arrivait pour se baigner. Il allait se mettre dans l'eau lorsque des vagissements d'enfant attirèrent son attention; il fut vers l'endroit d'où provenaient ces cris et reconnut qu'ils sortaient du sable. Il creusa et bientôt il tira de sa tombe le pauvre enfant qui criait très fort. Tout de suite il reconnut le fils de Tol-Méa et du roi, mais comme il redoutait la colère de Tol-Ka, qu'il soupçonnait de l'avoir enterré là et qu'il ne tenait pas à se mêler d'une affaire aussi grave, il ne dit rien, mit la boite sur l'eau et abandonna le jeune prince au courant de ia rivière.
Cependant, le roi étant entré dans la chambre de Tol-Méa pour voir son fils, lui demanda de le lui montrer. Une femme qui était là. prit à côté de la malade le poupon de cire et le remit au ruj.
A, LHCLËfta, Litt. catnbodjj. 10
— Qu'est-ce que c'est que cela, dit-il, co n'est pas uneufant, c'est de la cire!
Et il pai'tit très en colère, disant que les diables avaient forniqué avec sa première femme et qu'il ne pourrait jamais avoir un héritier d'elle. Alors il ta chassa de son palais. Tol-Ka était bien contente, car l'enfant disparu et la nifere partie, elle était la seule femme du roi et son (ils le seul prince héritier.
Mais, sur le fleuve, la boite qui contenait le jeune prince voguait tout doucement. Le chef des bonzes qui passait en bateau, un homme très savant en toutes choses et qui cependant étudiait toujours, vit cette boite et s'en approcha. Sa sui'prise fut grande d'y trouver un enfant, mais il ne dit rien. L'ayant examiné, il reconnut que c'était le fils du roi et de Toi-Méa; l'esprit de Bouddha lui dit que c'était Tol- Ka qui l'avait fait disparaître en lui substituant un enfant de cire et qui l'avait enterré; qu'un grand mandarin l'avait trouvé, déterré et exposé sur le Heuve. Sachant tout cela, il emporta le jeune prince chez lui et lui donna le nom de Mono-Véan, Personne n« savait d'où venait cet enfant, et jamais il ne répondait quand on lui posait des questions à son sujet.
Lorsque le jeune piince tut devenu grand et capar ble d'apprendre, le chef des bonzes fit de lui son élève aimé et lui enseigna tout ce qu'il savait luimême.
Mono-Véan devint ainsi, entre ses raains, très grand, très fort et très savant, le plus savant de tous
MONO-VÉAN 147
les hommes et le plus beau. Le chef des bonzes l'aimait beaucoup, mais il ne lui avait jamais dît ce qu'il savait de son origine royale.
Or, un jour, Mono-Véan, surpris que .son mattre ne lui parlât jamais de sa famille, lui demanda quel était .son père, quelle était sa mère et quel était son pays.
Le bonze était très vieux; il savait qu'il mourrait bientôt, et comme il ne voulait pas emporter son secret dans la tombe, il dit tout ce qu'il savait au jeune prince.
Mono-Véan ne dît rien ce jour-là, mais quelques temps après, il demanda nu chef des bonzes l'autorisation (l'aller voir son père et sa mère et de se faire reconnaître d'eux. Le bonze permit, et il partit.
Mais comme il ne savait pas la route et qu'il n'était jamais sorti du pays où il avait été élevé, il s'égara et continua d'avancer sur une route qu'il n'aurait pas dû prendre.
Ayant marché plusieurs jours, il franchit la frontière, et, sans le savoir, il se trouva dans un autre royaume et dans une capitale. C'était un grand jour de fêle, tous les hommes du peuple étaient réunis sur une place du palais et, au milieu de cette place, il y avait un grand màt de cocagne au haut duquel se trouvait une petite maison. Il demanda ce que cela voulait dire et on lui répondit que le roi était très vieux, qu'il voulait abdiquer et remettre le pouvoir à un liomme plus jeune, qu'il n'avait pas de fils, et
qu'il avait décidé de donner son trûne et sa allé à celui qui pourrait grimper au màt et aller chercher celle-ci dans la paillotte qui se trouvait au sommet.
— On a essayé toute la journée, ajouta son interlocuteur, mais personne n'a pu monter jusqu'à la princesse, parce que le màt est savonné avec une terre très grasse et très glissante.
— Eh bien, dit Mono-Véan. puisque persomie n'a pu aller rejoindre la princesse là-haut, c'est moi qui y monterai. Allez dire au roi qu'un étranger demande à concourir.
On se prit à rirede la conliance avec laquelle parlait l'étranger, mais oo alla avertir le roi. Celui-ci dit qu'il acceptait l'étranger et commanda qu'on lui donnât l'ordre de grimper tout de suite.
L'étranger s'approcha du mât et, sans se presser, sans fatigue, commença à s'élever. Jamais on n'avait vu monter aussi bien; la terre grasse dont on avait enduit le màt ne paraissait pas gêner le grimpeur. Mono-Véan atteignit la jeune princesse et l'ayant prise sur son dos, redescendit avec elle.
Le roi tint la promesse qu'il avait faite; il lui donna sa fille en mariage et le lit nommer roi en son lieu et place.
Cependant les mandarins n'étaient pas contents d'avoir pour roi un étranger et murmuraient. L'un d'eux résolut de se débarrasser du nouveau roi et de lui tendre un piègo.
Donc, un jour, ce mandarin vint trouve
rouvcr Mono- ■
MONO-VÉAN 149
Véan, et lui proposa de le mener à une plaine où tous les animaux sauvages se réunissaient. Le roi accepta et voulut commander son escorte. Mais le mandarin s'y opposa, disant que cette plaine était mystérieuse et qu'on ne pouvait pas la trouver quand on voulait y aller plus de deux à la fois.
Le roi le crut et partit avec le grand mandarin. Ils marclièrent longtemps, le mandarin devant pour montrer la route et 1<^ roi derrière, dans un sentier étroit, mais facile à suivre. Ils arrivèrent ainsi sur le bord d'un ravin très large et très profond dont une planche réunissait les deux rives. Le mandarin s'écarta pour laisser passer le roi devant lui ; le roi qui ne se méfiait de rien s'engagea -sur la planche, mais quand il fut au milieu, le grand mandarin souleva la planche et la jeta de côté. Convaincu que le roi était mort, il s'enfuit annoncer à la reine l'accident qui venait d'arriver au roi.
La reine qui aimait beaucoup son mari se mit à leurer. Le grand mandarin voulut la consoler et lui demanda si elle voulait de lui pour mari et l'aider à devenir roi. La reine surprise de cette proposition lui dit qu'elle avait trop de chagrin maintenant pour lui répondre, puis elle envoya secrètement des s à la recherche du roi.
Cependant Mono-Véan n'était pas tombé au fond du ravin, il s'était accroché à une branche d'arbre et y était resté suspendu, attendant qu'on vint à son secours. Un tigre que l'odeur de l'homme avait at-
tiré en ces lieux, le flaira et le vit; il comprit que celte proie qu'il convoitait ne pourrait jamais remonter seule et, ne pouvant l'aller chercher, le tigre s'en alla casser une liane; la tenant d'un bout avec sa gueule, il laissa tomber l'autre bout jusqu'au roi, se promettant deledévore4' dès qu'il arriverait au bord. Mais le roi avait compris le dessein du tigre ; il prit la liane, grimpa sur le sol et. avant que l'animal féroce eiU le temps de lâcher la liane qu'il tenait dans sa gueule, il l'attaqua avec une telle violence que le tigre eut toutes les peines du monde à lui échapper.
Vainqueur du féroce animal, il quitta le sentier, craignant d'y rencontrer son mandarin, et prenant à travers la brousse, il alla tout droit devant lui. Vers le soir, il arriva dans un village et, sans se faire connaître, demanda trois choses, du riz à manger, un sarapot pour remplacer celui que le tigre avait déchiré et qu'on lui indiquât la route qu'il fallait prendre pour aller au palais. Les habitants du village lui donnèrent à manger, puis un sampot et l'un d'eux lui montra la route qu'il devait suivre.
Mais Mooo-Véan ne connaissait pas le pays. Il se trompa encore et marcha plusieurs jours sans s'arrêter. Un jour qu'il avait faim, il arriva dans la capitale d'un royaume voisin du sien. Le roi de ce pays était très vieux et comme il n'avait point de fils, mais une seule fille, il avait décidé de donner son trône et sa fille à celui qui, dans une corbeille toute pleine de
MONO-VEAN
1 morceaux de feuilles de tréang' portant chacune un
^ numéro, prendrait le n" 1.
Mono-Véan s'approcha de la corbeille qui était au
. milieu de la place et, quand son tour vint, il prit un morceau de feuille de latanier, puis, sans l'ouvrir, il le porta au roi. Celui-ci surpris de trouver un homme aussi beau, et aussi heureux au sort, lui donna de suite sa fille et son trône, car le numéro qu'il avait pris était le n" 1.
Quand toutes les fêtes furent terminées, Mono- Véan annonça à sa femme et à l'ancien roi. son second beau-père, qu'il allait retrouver son premier royaume et sa première femme. La jeune reine aimait beaucoup son mari et lui demanda de l'accompagner, mais le nouveau roi, prétendant qu'il fallait qu'elle restât dans le royaume afin de gouverner pendant son absence, partit seul.
Il se trompa encore de route et arriva dans un royaume voisin des deux royaumes dont il était roi. Le souverain de ce pays venait de mourir et ,sa jeune veuve ne cessait de pleurer. Les mandarins la pressaient de choisir un époux et di-saient qu'ils reconnaîtraient pour roi celui qu'elle choisirait. Ils espéraient tous que le choix de la reine leur serait favorable et chacun d'eux se croyait déjà roi. Mais
' Nom cambodgien du latanier qui fournit les olles sur lesquelles OD écrit leB Batraa, les IoIb, les billets de dettes, etc.
la pauvre reine était fort embarrassée et ne se pressait point de choisir. Enfin, ne pouvant plus refuser, elle déclara qu'elle prendrait pour époux celui que le grand chef dos bonzes choisirait.
Les mandarins furent trouver ce haut personnage et, l'ayant salué, lui firent connaître la réponse que la reine leur avait faite. Le chef des bonzes était un saint homme qui savait les choses do l'avenir et celles qui se passaient loin do lui et dans l'instant môme où elles se passaient. Il savait déjà la réponse de la reine et la promesse qu'elle avait faite,
— Allez, dit-il, sur la route qui monte vers le Nord; un homme vient de passer la frontière, il est tout seul et marche vite; son sampot est de belle soie brune, son écharpe est jaune; il est beau et il a grand air. C'est lui qui sera votre roi.
Les mandarins partirent un peu désappointés et gagnèrent la route du Nord. Ils marchèrent deux joiu's et rencontrèrent en effet un étranger qui marchait vite et ressemblait exactement à celui que le chef des bonzes leur avait décrit. Pris de crainte, ils s'approchèrent de lui et le saluèrent, puis l'ayant informé de la situation du royaume, lui ayant dit la réponse de la reine et ce que le grand prêtre leur avait raconté à son sujet, ils l'emmenèrent avec eux et le conduisirent à la reine.
Celle-ci ne pleurait plus son époux ; elle était très ennuyée de ne savoir encore quel serait son nouveau mari et s'il lui plairait. Mono-Véan s'approcha d'elle
MONO-VKAN 153
et tout de suite la reine le trouva si beau et de si grand air qu'elle pressa le mariage de toutes ses forces et lui remit le pouvoir royal.
Quand les fêtes furent terminées, le roi annonça à sa nouvelle femme qu'il était d'un royaume voisin, que son pi'.re et sa mère y vivaient encore et que son devoir était de les aller voir. Il partit sans vouloir prendre avec lui l'escorte militaire et les mandarins que sa femme voulait qu'il prit.
Bien renseigné, il arriva dans la capitale de son pays d'origine; son père y régnait encore. Il demanda où était la vieille Tol-Méa, mais sans dire qu'il était son lils. On lui montra une petite paillotte où une vieille femme vendait des marmites aux gens qui passaient. Tout de suite, il alla à ia vieille femme et la salua comme on salue un supérieur.
— Pourquoi me sa!ue/-vous comme cela ? dit Tol-Méa.
— Parce que, répondit Mono-Véan, parce que vous êtes ma mère. Je suis votre Bis.
— Mais je n'ai pas de fils, je n'en ai jamais eu,
— Si, ma mère, vous avez eu un fils, un fils du roi Sovéan-Konial, quand vous étiez sa première femme et la reine.
— Non, vous vous trompez, j'ai eu un enfant de rire et le roi m'a chassée de chez lui. Son fils est le filsde Tol-Ka, — qui était sa seconde femme quand j'étais la première.
— Eh bien, sachez la vérité, ma mcri?, dit Mnno- Véan,
Et i! lui raconta l'histoire que le vieux chef des bonzes lui avait dite.
La pauvre Tol-Méa. qui n'avait jamais compris comment elle avait pu accoucher d'un enfant de cire, le crut tout de suite, et sentit en el!e qu'il ne mentait point. Ils pleurèrent ensemble et il demeura chez elle.
Cependant le bruit ne répandait que la vieille Tol- Méa avait un amant. Le roi l'apprit par Tol-Ka, qui détestait son ancienne rivale et maîtresse, et il ordonna qu'on mit en prison, dans une cage de fer, celui qui commettait avec son ancienne femme le crime d'adultère, car Tol-Méa n'avait point réclamé la lettre de divorce et le roi ne la lui avait point donnée.
Mono-Véan, qui ne voulait pas dire encore qui il était, se laissa enfermer. Il resta là très longtemps, exposé aux yeux de tous ceux qui venaient le voir, attendant toujours une occasion de prévenir ses trois femmes de ce qui venait de lui arriver.
Un jour, un ridie commerçant de son troisième royaume, monté sur une grande jonque, vint vendre des marchandises dans la capitale de son père. 11 apprit qu'un prisonnier était renfermé dans une cage de fer et il l'alla voir. Tout de suite, il reconnut son roi et, lui ayant parlé, lui offrit ses services.
— Taisez-vous, dit Mono-Véan, et donnez-moi
MONO-VÉAN
trois feuilles de tréang bien préparées et un pciitiçon.
Le commerçant fut à sa jonque, prit les objets que son rui captif lui avait deinnudés. et les lui porta secrètement. Le lendemain il revint voir le prison- Tiier et celui-ci lui dit:
' — Allez, ne dites rien, partez tout de suite, et portez ces trois écrits h mes trois reines.
Le commerçant partit et porta les trois feuilles de iatanierà leurs adresses.
L Voici ce que le roi avait écrit à chacune des trois ■Bmines : « Je suis prisonnier du roi de ce pays; pre- 'Hez mille soldats bien armés de lances et d'arbalètes; montez sur un éléphant et venez à mon secours, sinon on me coupera prochainement la tête. » Au reçu de ces lettres, les trois reines, chacune de fcn côté, levèrent une armée de mille hommes et irtirent. Elles se rencontrèrent à une demi-jouniée de la ciipitale de celui qui avait emprisonné leur mari et s'arrêtèrent pour délibérer. On décidaqu'une lettre annonçant leur arrivée serait adressée au roi et qu'on l'appellerait au combat.
La lettre écrite fut confiée k un homme sûr et cet homme la porta au vieux roi Sovéan-Konïal . Celuici, ayant regardé l'écriture, ne put lire la lettre, car il ne connaissait pas les caractères tracés sur les feuilles de tréang. Il fit appeler les plus grands savants de la capilale, mais en vain; nul d'entre eux ne put dé- ,ilïrer la lettre des trois reines.
Très (Miniiyé, lo roi fit annoncer qu'il donnerait de très grandes récompenses à celui qui pourrait lire la lettre et (pie l'esclave ou le prisonnier qui la pourrait lire serait mis en liberté. Beaucoup de personnes se présentèrent, mais aucune ne put déchiffrer les caracrtères qui y étaient tracés.
Mono-Véan apprit Tembarras du roi et dit qu'il lirait la lettre si on voulait le conduire au roi. On Tv mena tout de suite et le roi lui ayant remis la feuille de latanier. Mono-Véan la lut sans difficulté. Voici ce qu'elle contenait : « Nous venons pour vous combattre avec trois mille hommes; levez une armée et venez à nous. »
Le vieux roi, très ému, mais ayant appris l'approche d'une armée, ordonna la mise en liberté du prisonnier et qu'on rassemblât immédiatement les hommes nécessaires à la défense du royaume.
Mono-Véan, à peine en liberté, fut saluer sa vieille mère, et sortit do la ville ; il fut rejoindre ses trois femmes (ît prendre le commandement suprême des trois armées.
Les troupes du vieux roi parurent enfin ; elles s'élevaient à cinq mille hommes et le roi les commandait en personne. La bataille s'engagea ; elle dura deux jours et se termina par la défaite du vieux roi et la déroute de ses soldats.
Au lieu de poursuivre son père et de s'emparer de tout le pays, ce qui était facile, Mono-Véan lui écrivit pour lui demander de lui envoyer son fils, le fils
MONO-VEAN
de Tol-Ka, avec une armée, afin qu'il put le combattre.
Le vieux roi Sovéan-Komal fit venir son fils et, le mettant à la tête de l'armée, l'envoya au-devant de l'ennemi.
— Me voici, dit le fils de Tol-Ka, je viens pour combattre.
— Pourquoi, dit Mono-Véan, faire tuer tant de monde? Battez-vous avec moi et celui qui tuera l'autre sera vainqueur comme si les deux armées s'étaient battues.
— Je veux bien, répondit le fils de Tol-Ka.
Mono-Véan monta sur un éléphant blanc et son
frère sur un éléphant gris, puis, armés de toutes pièces, ils s'avancèrent l'un vers l'autre, en présence des deux armées.
D'abord les éléphants s'attacjuèrent, puis ce fut le tour des deux frères. La lutte l'ut terrible et dura très longte.mps.Enfin elle finit par lamortdu fils deTol-Ka.
— Allez dire au roi Sovtl-an-Komal ce que vous avez vu, dit Mono-Véan aux olficiers ennemis et dites-lui de venir avec tous ses mandarins me saluer dans mon camp.
L'armée de Sovéan-Komai partit et un grand mandarin qui la commandait fut raconter au roi la mort de son fils et ce que le vainqueur avait dit. Le vieux mi se mit en route avec toute sa cour et, très triste, arriva en vue de l'armée victorieuse qui était campée dans la plaine.
Il avanra liont*nix et. se trouvant en présence d'un »^'uon*icM\ il 1(» salua comnit» on salue un roi.
— Allez plus loin, lui dit le soldat, je ne suis pas hî roi.
Il avan(;a encore et se trouvant devant un commandant à Tair stn-ère. riclK^ment habillé, il le salua comme on salue un roi.
— Allez plus loin, dit le soldat, je ne suis pas le roi.
Dix fois la nicmo chose lui arriva et la môme réponse lui fut faite, car cotte armée était admirablement disciplinée (»t les officiers portaient de riches vêtements.
Enfin, il arriva devant le roi des trois royaumes et. le trouvant plus beau et plus magnifique encore que tous ceux ({u'il avait vus, il se mit en devoir de le saluer comme on salue un grand roi. Mais Mono- Véan ne voulut point y consentir^ et lui prit les deux mains dans les siennes pour les séparer.
— Vous ne pouvez pas me saluer comme cela, dit-il, parce que vous êtes mon père. Je suis votre fils.
— Je n'ai plus de fils, dit Sovéan-Komal, celui que j'avais est mort.
— Vous vous trompez, reprit Mono-Véan: je suis votre fils, moi, et celui de votre première femme, Tol-Méa.
Puis il lui raconta ce que le vieux bonze lui avait dit, et le roi qui n'avait jamais rien compris à l'af-
MONO-VÉAN 159
faire de l'enfant de cire, reconnut son erreur, et se reprocha très fort d'avoir écouté sa seconde femme .
Cette reconnaissance faite, le vieux roi Sovéan- Komal conduisit son fils Mono-Véan dans la capitale de son royaume, disant que cet enfant était celui de la première femme, la vieille Tol-Méa qu'il avait injustement chassée et qu'il allait lui remettre le pouvoir.
C'est en effet ce qui eut lieu quelques jours plus tard en présence de tout le peuple, des deux armées autrefois ennemies et des trois reines.
Voilà comment Mono-Véan devint roi de quatre royaumes et le mari de trois reines.