‹ Cambodge: contes et légendes recucillis et pub. en françaisChapitre 19 sur 34 · LA STATUE VIVIFIÉE 1G · texte numérisé non relu

LA STATUE VIVIFIÉE 1G

et la route nous paraîtra moins longue, car nos journées seront plus gaies.

Le charpentier prit alors sa hache, chercha un bel arbre, l'abattit, le coupa et l'équarrit en forme de femme. Le sculpteur prit ses ciseaux, ses marteaux, et, dans ce tronc d'arbre équarri que son compagnon lui avait remis, il tailla une très jolie statue de femme nue et bien ornée de tout ce qui caractérise unevraîe femme. Le magicien, à l'aide des formules secrètes qu'il avait apprises, transforma cette statue en une jeune fille morte, d'une beauté superbe, puis il l'habilla comme sont vêtues les Jeunes tilles de seize ans. Celui qui savait ressusciter les morts s'approcha à son tour et. faisant usage de sa science, lui donna la vie. Alors la jeune fille se mit à marcher, à parler et à rire comme si elle était venue au monde de la même manière que toutes les autres jeunes filles.

La bonne entente qui jusqu'alors avait existé entre les quatre jeunes hommes disparut, car chacun d'eux prétendait que cette jeune fille devait lui appartenir et disait son intention formelle de la prendre pour C;pouse. Une grande discussion s'éleva alors entre eux.

— Vous n'auriez rien pu faire si je n'avais abattu un arbre et si je n'avais préparé lo bois qu'il vous fallait pour faire cette femme, disait le charpentier.

— Qu'auriez-vous fait d'un morceau de bois si je ne l'avais sculpté? disait le sculpteur.

— Votre statue serait encore un morceau de bois sculpté si je n'avais transformé ce bois en chair, en sang, en os et en tout ce qu'il faut à une femme, disait le magicien.

— Eh ! qu'auriez-vous fait d'une fille mort© si je ne lui avais donné la vie et avec la vie la parole, le mouvement, la vue, l'ouïe, l'odorat et tant d'autres choses encore V disait celui qui l'avait animée.

Mais les jeunes hommes ne parvenaient pas à s'entendre, parce qu'aucun d'eux ne consentait à abandonner ses prétentions. Ils portèrent leur différend au tribunal des juges royaux, mais les juges se trouvant en face d'une affaire aussi extraordinaire n'osèrent pas la juger, et la soumirent au roi,

Le roi. ayant écouté les quatre jeunes gens et après avoir bien réfléchi aux choses qu'ils lui avaient dites, aux détails qu'ils lui avaient donnés, leur dit, alors qu'ils se tenaient prosternés devant lui :

— Que celui qui a coupé l'arbre et l'a équarri en forme de femme soit la mère de cette femme, parce qu'il l'a façonnée ; que celui qui a modelécette statue dans tous ses détails, l'a ornée des choses qui caractérisent la femme, la prenne pour épouse; que celui qui a transformé la statue de bois en une femme do de chair, de sang et d'os sans vie et qui l'a habillée, soit son frère, parce qu'il a fait pour elle ce que son frère eût fait; que celui qui a donné la vie à cette femme morte soit son père.

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Ce jugement est dit conforme à la « marche dans la voie droite ».

Note. — C« conte correspond au cinquième Toûri-Xàmeh « les (35) contes do Perroquet », recueil persan emprunté au recueil sanscrit Sukasaptad (les 70 contes du Perroquet). — Léon Feer.

NÉANG MONTÉA-VATDEY

H y avait en ce temps-là ua borame nommé Thé- , Soa-Mi qui avait une fille Irèw jolie qui répondaitau j QOm de néang Montéa-Vatdey '. Cette fille était j si belle qu'on ne pouvait la comparer à nulle autre fille du pays et qu'elle était désirée comme épouse 1 par tous les jeunes gens qui la voyaient. Beaucoup j d'entre eux étaient venus à la maison de son père la I demander en mariage, niaisThé-Soa-Mi avait toujours refusé de la marier.

Or, im jour, trois jeunes gens du pays, qui avaient étudié la magie et qui étaient beaux de visage et de taille, se présentèrent successivement à Thé-Soa-Mi et lui demandèrent la main de sa fille. L'un se nommait Vitia-Kessey, l'autre Vitia-Ruos- San thor elle troisième Vitia-Sami '. Le père les repoussa tous les

' Néang, mademoiselle, mot qui précède celui des jeunes 8lles. Montéa-Vatdeij, nom propre. — M. Aymonier, dans J ses Tej:tes khniers (p. 45), donne à cette jeune tille le nom de-'l Mandavati. Son père y est présenté comme un brahmanef nommé Tinaavamey.

' La leçon donnée par M. Aymonier dit " trois brahmanes.J

NÉ&MG liKWTÉA-VATnET l7l

trois, parce qu'il cnûgnait qu'«o socorduit sa fille i l'un d'eux, les deux witres, étant évincés, se ven-

tas^seot de lui et empktva^seni des mal^âees pour rendre malheureux, malade ou iulîrme.

Néang Mooiéa-Valdey s'attrislait el languissail. L résolution que son père avait prise de ne pas la nnea- eu mariage à l'un des trois derniers jeunes hommes qui l'avaient demandée la rendait malheureuse; elle pleurait nuitetjour. Elle devint rapidement si triste qu'elle ne put bient*M plus manger. Alors

Ke mourut.

Les trois magiciens qui avaient demandé sa main rent très affectés de celte mort, car ils aimaient éperdueraent la pauvre néang Montéa-^'atde^" ; ils pensaient à elle nuit et jour. Vitia-Kessey rassema ses os lui-même et les enterra dans un endroit très mbragé de la forêt, Vitia-Ruos-Santhor vint à cet droit pleurer celle qu'il avait taot aimée. Vitia- , inconsolable et malheureux, quitta son pays nportant avec lui le souvenir de la belle néaiig iontéa-Vatdey . Il s'en fut chez le gourou Ruti~Proam' pour le prier de l'instruire dans les Pences sacrées et profanes et de lui enseigner tout I qu'il savait lui-même. L'ayant trouvé à sa dé-

jeunes, beaux et pleins de acienoe : Vichaca-Kesey, Vichara- Santor, Vichara-Svatney.

' La traduction donnée par M . Ayuionier donne & ce gourou forofesseuf) le aom de lîudhasva.

raeure, il se mit k genoux devant lui, le salua et, les mains jointes, lui exposa sa demande; le professeur accepta l'élève qui se présent-aitàluietqui paraissait si triste et si désireux de s'instruire; il fit préparer une petite salle d'étude et tons les jours il vint lui donner les leçons et les conseils qui devaient faire de lui un savant et un homme vertueux. Quand Vitia-Ruos-Mi ' eut appris de son professeur l'art de ressusciter les morts, il le salua et reprit la route de son pays. Dès son arrivée, il alla trouver ses deux anciens rivaux et leur dit :

— Venez avec moi, allons déterrer les os de néang Montéa-Vatdey, car je connais les moyens de la rendre à la vie.

Les trois compagnons se rendirent à l'endroit où les os de la jeune fille avaient été enterrée et les exhumèrent. Alors Vilia-Ruos-Mi, utilisant toute sa | science, leur ordonna de se couvrir de chair et de ' vivre : néang Montéa-Vatdey parut devant ses j anciens prétendants plus belle et plus fraîche i qu'elle n'avait jamais été. Les trois jeunes hommes sentirent croître en eux leur amour pour elle et subitement ils devinrent jaloux les uns des autres à cause de cette belle fille. Une grande discussion , s'éleva entre eux.

— N'est-ce pas moi qui ai rassemblé les os i

' Cet étudiant est nommé plus haut Vitîa-Sami.

NÉANG MONTÉA-VATDEY 173

aéang Montéa-Vatdey? disait Vitia-Kessey. N'est-

B pas moi qui suis venu les enterrer dans cette forêt

Bsolitaire? N'aî-je pas Eait pour elle ce que j'aurais

•lait pour mon épouse ? Vous voyez bien qu'elle doit

^être ma femme.

— N'est-ce pas moi, disait Vitia-Santhor, qui suis nu nuit et jour garder sa tombe, me lamenter sur

elle sans m'écarter un long temps des os de néang Montéa-Vatdey? Ne me suis-je pas, dans cette circonstance et pendant longtemps, conduit comme un époux inconsolable? Vous voyez bien que tous Kdeux vous devez me laisser prendre cette jeune rlemme pour épouse.

— N'ai-je point quitté mon pays après la mort de luéang Montéa-Vatdey, disait Vitia-Ruos-Mi, eml:portant son souvenir dans mon cœur, pour aller ïbien loin étudier les sciences et apprendre à ressus- [citer les morts? Ne suis-pas revenu après un long Itemps et n'ai-je pas rendu à néang Montéa-Vatdey j3a vie qu'elle avait perdue? Ne !'ai-je pas ressusvcitée? Vous voyez bien que cette jeune fille doit l'être mon épouse chérie.

Cette discussion dura longtemps, muis en vain. Iles trois amoureux ne parvinrent point à s'entendre. ■Alors ils portèrent leur différend devant les juges; *uï-ci, ayant examiné l'affaire, n'osèrent point la ijuger et prièrent le roi de la juger lui-môme et de i.pronimcer la sentence, parce qu'une pareille affaire rétait sans précédent.

Le roi Malia-Khsatra-Thiréach', qui était un grand roi aimant la justice, écouta les paroles des trois rivaux, réfléchit un instant et leur dit :

— Tous les trois vous avez bien mérité de cette femme : l'un de voua sera son mari, l'autre sera considéré comme son père et le troisième sera regardé comme son fils. Vitia-Santhor, vous qui avez gardé les os de néang Montéa-Vatdey, vous serez son mari ; Vitia,-Kessey, qui avez enterré ses os comme l'eût fait un fils, vous serez considéré comme son fils; quant à tous, V'itia-Ruos-Mi, qui avez rendu la vie à cette jeune fille, vous avez fait ce qu'un père fait en donnant la vie à son enfant, c'est pourquoi vous serez son père.

Ce jugement a été rendu conformément à la (( marche dans la voie droite ».

Note. — Cette hiatoire correspond à la deuxième des 25 du Vilata, La jeuue fille est appelée Mandàracaci (nom évidemment reproduit par le cambodgien) dans la Tersian sanscrite, Madhamdlatî ou Mailhiiniacoti dans la version hindoustanie, Sirthii/di dans la version tamoule. Le pire ae nomme Kesara dans les veraions sanscrite et hindouDtaaie Sntclwbii/an .dans la tamoule. Les troisamoureus sontappelés TriotA-ramw, Bâmaiia, Madfiusmlona dans la version hindoustanie. La version tamoule et la version aans^irite (qui en compte quatre au lieu de trois) ne dunuent pas leurs noms. — Léon Feer.

' iîn pili restitua! niiihu'l.cliatf'iya-adhîradja, le grand kchalriya supérieur, c'est-à-dire rtii suzerain

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