LE COMBAT DU BUFFLE ET DU BUFFLON
Un roi de Java possédait un gmnd buffle dont les cornes noires mesuraient une coudée et demie d'envergure. Ce buffle était si fort et pai'aissait si terrible qu'on n'avait jamais pu trouver dans le royaume un autre buffle qui osât se battre avec lui. Tous ceux qu'on avait amenés s'étaient enfuis à son approche.
Comme le roi désirait faire battre son grand buffle contre un autre buffle, il assembla son conseil^ tous ses dignitaires grands et petits. Alors, il leur déclara qu'il avait l'intention de partir avec son grand buffle et de parcourir les royaumes voisins du sien jusqu'à ce qu'il eût trouvé un buffle qui voulût se mesurer
* Recueilli à Kompot en 1889 et traduit sur un récit donné par écrit par un Malais de Trey-Ca.
avec le sien, et tout de suite il leui' cooKa le soîu àf. gouverner pendant son alisence.
Le conseil terminé, il fit amener son grand buffle, le fit monter dans une jonque et s'embarqua pour k royaume de Sîam. Arrive dans la capitale de ce royaumt.'. il alla rendre visite au loi et lui dit :
— Avez-voHs un buffle assez hardi, assez bravi pour se battre avec mon grand buffle ?
— Non, lui répondit le roi de Siam, je n'ai pas un buffle assez grand pour se battre avec votre grand, buffle, mais j'ai quelque cliose que vous n'avez pas.
— Qu'avez-vous donc?
— J'ai un grand crabe, un très gros crabe, un crabe comme personne n'en a jamais vu,
— Je voudrais bien voir votre crabe, dit le roi de Java, car j'ai le plus grand désir d'en parler quand je rentrerai dans mon royaume et de dire à mes mandarins que j'ai vu à la cour du roi de Siam un crabe extraordinaire.
— Je regrette beaucoup de ne pouvoir vous le montrer, dit le roi de Siam ; il est descendu dans son trou et s'y tient caché tout au fond ; mais je puis vous dire que lorsqu'il ouvre une de ses terribles pinces un oiseau est obligé de voler toute une année pour allpr d'une extrémité à l'autre.
Le roi de Java fut très surpris d'entendre dire cette chose, mais comme il n'avait pas trouvé au Siam ce qu'il cherchait, un buffle assez hardi pour lutter avec son grand buffle, il prit congé du roi de
LE COMBAT DU BllFFLK ET DU HUFFl.ON :i[)7
Siam et partit pour la Chine. Étant arrivé dans ce pays, il se présenta au roi des Chinois et hii dit :
— Avez-vous un buflle aussi grand (jue le mien, un bullle assez osé pour se battre avec mon grand
buffle?
— Je n'ai pas un l)uflle aussi grand que le vôtre, répondit le roi de Chine, mais j'ai une marmite si grande qu'il faut trente paires de buffles pour la tramer.
Le roi de Java ne trouvant pas en Chine ce qu'il n'avait pas trouvé au Siam, un buffle aussi grand que le sien et assez brave pour engager le combat contre son grand buffle, lit ses adieux au roi de Chine, et partit pour d'autres pays. Il parcourut ainsi tous les royaumes connus sans pouvoir trouver un buffle qui pût lutter avec le sien. 11 désespérait déjà de rencontrer cebufllo hardi lorsqu'il aborda, au retour, dans un royaume voisin du sien, à Tncon-Bâpis\qui était alors gouverné par les Malabars.
^ Sumatra. — Noms que Sumatra a successivement portés : Tacon-Bdpis (parce qu'elle émerge de la mer). Mananrj-Cabao, royaume du Buflle vaincu.
Par/a-Of/on, cornes ou pieux sur le nez du bufïlon. Poulo-Pachea, île des rognures d'étoffe.
Andelis, le nom indigène.
Sahorna pour les Arabes.
Sumatra pour les Européens.
Les Cambodgiens et les Malais du Cambodge appellent Chvéa-Crebey (Malais du bufiQe) les Malais de Sumatra.
— Avez-vous. dit le roi de Java au roi des Malabar», un buflle aussi grand que le mien, un buffle assez hardi pour combattre avec mon grand et terrible buffle ?
— Non^ dit le roi des Malabars en regardant le grand et terrible buffle du roi de Java, je n'ai pas un buffle aussi grand que votre terrible buffle, mais j'ai un petit bufflon âgé de trois mois qui est très hardi, très brave et qui ne craindra pas de combattre votre buffle.
— Vraiment?
— Oui, dit le roi des Malabars, il combattra votre grand buffle, mon petit bufflon, mais comme il n'a pas encore poussé ses cornes, il faut que vous me permettiez de lui en attacher sur la tête, sans cela, vous comprenez bien, ajouta le roi^ la lutte serait impossible.
— Vous avez raison, dit le roi de Java. Il faut mettre à votre petit bufflon des cornes afin qu'il puisse se battre bravement avec mon grand buffle.
Le roi des Malabars demanda sept jours pour fabriquer ces cornes et préparer les liens solides qui devaient les fixer sur la tête du petit bufflon^ et le roi de Java les accorda.
Alors, le roi des Malabars rassembla son conseil, ses dignitaires petits et grands et leur demanda ce qu'il y avait k faire pour que son petit bufflon battît le grand buffle du roi de Java. Les dignitaires, après