HISTOIRE ET LEGENDES
descendit en bateau à Kampot, se prosterna aux pieds du Bouddha-Khosa, le priant de venir enseigner la nouvelle loi, à lui et à tout son peuple. De retour à Angkor, ramenant le saint homme, il changea la destination des tours qui lui servaient de palais. Après en avoir richement orné l'intérieur, il les offrit au Bouddha-Khosa, cpii les transforma en pagode pour son enseignement.
D'après cette tradition légendaire, la date de l'introduction officielle du Bouddhisme au Cambodge pourrait être placée entre les années 430 et 440 (après J.-C). L'événement produit par l'arrivée des livres sacrés de Ceylan à Angkor- Vat, engendra une ère nouvelle, celle du Cholla-Saerah. S'il faut en croire les annales dont nous avons parlé précédemment, ce serait l'année 638 de notre ère qu'il faudrait considérer comme exacte.
On voit combien, par ces traditions diverses, le trouble est grand ; la fondation de Angkor-Vat reste toujours incertaine. Elles montrent cependant que Angkor- Vat fut primitivement le palais d'un roi qui avait foi dans le culte Brahmanique et que plus tard un prince de sa dynastie le consacra à Bouddha. Depuis cette époque, malgré les révolutions et les désastres qui ont ruiné le Cambodge, Angkor-Vat a été respecté. Les Siamois, les Khams et les Annamites, à la suite de leurs empiétements et de la persécution qu'ils ont tour à tour fait subir à leurs ennemis, ont toujours épargné ce lieu sacré entre tous.
En considérant le plan d'ensemble de Banh-Yong et celui de Angkor-Vat, on est frappé de la différence notable de la composition des deux chefs-d'œuvre. Les architectes, à Banh-Yong, ont cherché à resserrer les galeries et les sanctuaires le plus possible, pour obtenir un aspect grandiose, qu'on peut embrasser d'un seul coup d'œil. Ses cinquante dômes rapprochés, s'étageant graduellement sur les terrasses, semblent disposés autour du sanctuaire principal pour ne former en quelque sorte qu'une pyramide unique.
A Angkor-Vat, les effets de perspective sont tout autres par suite du plus grand développement donné aux galeries et de l'espace laissé entre chacune des enceintes. Les dômes qui surmontent les tours sont plus éloignés les uns des autres, ils se détachent séparément sur le ciel. Aussi n'est-ce que de loin qu'on peut saisir l'ensemble complet de la pagode royale. On voit alors les sanctuaires placés sur chacune des terrasses s'échafauder en silhouettes merveilleuses pour servir de cadre au Préasat central qui domine tout l'édifice. Le plan de Angkor-Vat ou Nocor-Vat (la pagode royale) forme un rectangle entouré par d'immenses bassins qui bordent un premier mur d'enceinte dont le développement a près de cinq mille mètres. Les entrées principales sont
Planche X1Y
Phototypic Hetth.'uJ. Pan
RUINES DE PRÉA-KHANE (Cambodge) Vm d'une des tours qui entourent le sanctuaire central.
D'après nature (page 78)
LE CÛC-MOHA-RÉACH SI
orientées exceptionnellement à l'ouest, contrairement ù l'usage des Khraers qui partout les ont placées vers l'est, comme l'avait remarqué l'officier chinois, auteur du Tchin-là-foung-Tou-Ki (voy. p. 22). On trouve également d'autres entrées, pratiquées dans la muraille d'enceinte, correspondant aux axes principaux de la pagode sur les faces orientées à l'est, au sud et au nord. Chacune d'elles esL ornée de beaux portiques et de riches sculptures. Dans l'axe de l'édifice, nous voyons d'abord la plate-forme ornée de songs dont j'ai parlé (p. 12) et la longue chaussée dallée de pierres traversant toute la largeur des bassins extérieurs pour conduire au gopura, l'entrée principale réservée aux piétons. Ce gopura forme un ensemble composé de trois pavillons surmontés chacun d'un dôme et reliés par des portiques. Les enlrées ainsi groupées sont surnommées, m'ont dit les bonzes, le Cûc-moha-réach ou les grottes royales. On y trouve des statues de dieux, la plus intéressante est l'idole colossale d'une divinité qu'on suppose être Siva.
Les pilastres et les chambranles de l'entrée principale sont couverts d'ornements dont l'état de conservation est parfait. Il n'en est pas de même malheureusement pour ceux des frontons de cette partie de l'édifice. La planche VI (page 15) nous montre un fragment du pilastre placé à gauche de l'entrée principale du gopura et du chambranle de la porte, (le pilastre n'a que 0°*,46 de largeur; on y voit au centre des rinceaux, des danseuses dont le buste nu semble sortir d'une fleur. Elles sont parées de bijoux et l'ont des poses gracieuses, tandis que sur le chambranle (sa largeur est de 0m, 11), des divinités plus petites, mais non moins charmantes, dansent d'une façon joyeuse dans les feuillages dé-coupés. A la suite du Cûc-moha-réach, sur chaque côté les portiques continuent, ayant une longueur de près de 50 mètres, pour se joindre à deux autres grandes portes qui servaient pour le passage des éléphants et le service des chars.
Le mur plein de ces portiques éclairés du côté ouest par une double rangée de pilastres, est lambrissé de sculptures finement ciselées représentant une série de niches peu profondes qui renferment une Tevada taillée en haut-relief. Les cadres des niches formés de palmes, de feuillages aquatiques, semblent presque dessinés sur la muraille, tant ils ont peu de saillie. Ils sont interrompus régulièrement et s'alternent avec des rinceaux dont les ingénieux enroulemenls sont terminés par des Nagas aux tètes multiples. Cette frise sculptée est placée dans la galerie, à environ 1 mètre au-dessus de son sol dallé. Les Ivhmers avaient, comme les Cambodgiens actuels et tous les Indiens d'ailleurs, l'habitude de s'accroupir sur leurs talons pour se reposer. Dans cette posture,
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les gracieuses Tevadas dansant, placées exactement à la hauteur de leurs yeux, pouvaient être admirées par eux à loisir.
Les embrasures des fenêtres et les tableaux des portes sont couverts du haut en bas d'ornements ayant, comme à Banh-Yong, l'aspect d'une étoffe brodée tendue sur les murs. Parmi les rinceaux de feuillages, je remarquai à côté d'animaux fantastiques, d'intéressants petits motifs représentant des guerriers Khmers dans différents costumes. L'un d'eux vient de lancer sa flèche ayant tendu son arc, un autre porte sa massue. Voici un soldat Khmer dans une posture de combat, tenant son sabre levé pour en frapper son ennemi, un autre lutte en se défendant avec son bouclier. Quelques-uns m'ont semblé plus curieux encore. Ceux qui tiennent une massue et une hache ont la tête couverte d'un grand masque ressemblant à quelque figure de démon ou à un animal d'aspect fantastique (voy. fig., page 53). Sans doute les guerriers Khmers s'affublaient-ils ainsi pour effrayer leurs ennemis, à la manière des Chinois qui imaginaient autrefois les épouvantails et les masques les plus effrayants. Les Japonais également, dès le vic siècle de notre ère, lors de l'apparition du Bouddhisme en leur pays, adoptèrent les masques pour leurs danses religieuses et les représentations théâtrales. — Peut-être prirent-ils en cela, l'exemple sur les Chinois et les Khmers.
Lorsqu'on sort des pavillons qui forment le Cûc-moha-réach, on entre dans un parc considérable. De nombreuses fondations d'habitations diverses, des restes d'anciens bassins ou de terrassements peuvent être partout découverts sous la végétation. La chaussée dallée qui servait au dehors de pont sur les bassins, continue à l'intérieur, marquant l'axe principal du monument. On remarque bientôt deux petits palais, puis, à environ 500 mètres de distance, deux Sras magnifiques. Au-dessus de l'un d'eux, près de la longue chaussée, une sala construite sur pilotis est installée par les bonzes pour servir d'abri aux touristes désireux de séjourner à Angkor. C'est là que je campai. Nous arrivons enfin à la plate-forme de la première terrasse bordée de balustrades formées de longs serpents, sur laquelle se développe toute la pagode royale (voyez plan, page 55). C'est sur cette plate-forme, à droite et à gauche de l'entrée principale, que se trouve actuellement la bonzerie où vivent les religieux gardiens des ruines. Ils ne font plus leurs dévotions dans les sanctuaires, ayant pour cet usage une petite pagode moderne construite grossièrement en bois sur les bords du Sra.
En avant de la façade principale de Angkor, les Khmers ont édifié une grande terrasse (A) qui affecte la forme d'une croix; elle est presque de même hauteur que le grand soubassement sur lequel repose la pagode royale tout