‹ Cambodge et JavaChapitre 55 sur 98 · ENCEINTE DE LA PAGODE DE KSAG1I · texte numérisé non relu

ENCEINTE DE LA PAGODE DE KSAG1I

Les montants de cette porte sont taillés en huit pans coupés, ils reçoivent d'abord le linteau sur lequel sont gravés de légers ornements, puis les planches découpées qui servent de couronnement, viennent s'y enchâsser. Le motif sculpté d'une façon assez grossière sur ces planches ne laisse pas que d'être assez curieux. On en voit d'ailleurs des reproductions variées de toutes les époques, dans un grand nombre de lieux sacrés du pays. C'est un motif populaire représentant Rhéou ou Iaksha, qui passe pour être le plus puissant des êtres infernaux chez les Khmers. Il avait volé, dit la légende, l'eau de l'immortalité peu après sa fabrication opérée par tous les dieux réunis, comme nous l'avons vu dans le célèbre bas-relief d'Angkor-Vat (voy. page 57). Indra s'aperçut du rapt et poursuivant le voleur diabolique, il lui trancha le corps en deux parties avec son arme divine non sans lui reprendre le précieux flacon qui renfermait l'Amrita. Rhéou ne pouvait lutter contre l'Etre suprême,- et se sentant perdu, il eut la présence d'esprit de boire quelques gouttes de la liqueur sacrée, aussi la vengeance d'Indra resta incomplète. Rhéou erre depuis ce temps sans corps et continue ses méfaits par le monde. C'est dans cet état que les artistes Khmers l'ont représenté à Ksack, sur le linteau de Préa-Khane, de même sur celui du tombeau de Kompong Chdey (voy. planche XV, page 55 et page 89). A Angkor- Vat, on voit ce mauvais génie sculpté sur les bandeaux en pierres des grands escaliers, mais les sculpteurs d'alors ont préféré le montrer sous la forme qu'il devait avoir avant la vengeance d'Indra (voy. page 14).

Les panneaux de la porte de Ksack sont garnis de sculptures taillées en plein bois. Ils représentent des singes personnifiant le demi-dieu Ilanuman.

Les mandarins, mes guides fidèles, avaient fait partir d'avance des courriers afin de prévenir le gouverneur du village de Chikreng de nous envoyer des barques pour arriver jusqu'à lui. Dans cette saison des hautes eaux, nous devions abandonner à Ksack les chariots à bœufs pour recommencer nos pérégrinations par eau comme au début de notre voyage, afin d'aller plus rapidement. Les commissions ne sont pas aisées à exécuter en ces pays lointains, nos courriers ne pouvaient aller aussi vite qu'on devait le prévoir, aussi faut-il attendre les rameurs et les barques qui n'apparaissent que tardivement. Nous obtenons dans le village de Tà-uo perdu dans l'inondation, voisin de Ksack, quatre rameurs supplémentaires et me voici lancé encore une fois dans l'immensité des eaux. Le spectacle est grandiose, mais un vent violent et contraire gêne singulièrement les rameurs qui travaillent courageusement. Bientôt des quatre coins de l'horizon s'élèvent d'énormes nuages orageux, il faut renoncer à l'espoir de gagner

ARRIVEE A CHIKRENG. 91

Chikreng avant la nuit. Nous errons longtemps parmi les hauts roseaux, nos barques glissent dans cette forêt aquatique, et malgré l'expérience de mes guides, on a peine à trouver la véritable orientation pour gagner le lit de la rivière de Chikreng qui nous mènera à notre destination. Enfin quelques lumières perdues, cachées par les roseaux et les cocotiers, deviennent de plus en plus visibles; c'est le village tant désiré, il est onze heures du soir. Le gouverneur prévenu par M. Leclère, le résident de Kompong-Thom, savait mon arrivée prochaine; aussi des hommes étaient là avec des torches de résine toutes prêtes; ils arrivent aux appels de nos rameurs et bientôt je puis réinstaller dans la grande Sala du village. Des provisions fraîches, un panier de quelques bouteilles de vin y sont installés pour moi! c'est une surprise que me fait M. Leclère. Il a pensé, dans sa grande expérience des voyages, que pendant mon long séjour dans les forêts j'aurais tout épuisé. Cela était absolument exact, il me sauvait ainsi pendant quelques jours d'un jeûne bien désagréable.

Je ne puis juger de Chikreng que bien imparfaitement, ne l'ayant vu que couvert par les eaux. Les rues, les jardins inondés ont un aspect curieux, peutêtre plus joli que lorsque ses ruelles et ses chemins sablonneux sont à sec. Visité à cette époque de l'année (octobre), il paraît pittoresque au plus haut degré.

La rue principale appartient aux colons chinois qui seuls tiennent dans leurs mains presque tout le commerce qui puisse se faire clans la province. On voit avec plaisir leurs maisons bâties sur pilotis ornées de jardins suspendus tout garnis de vases pleins de fleurs. Chaque petite résidence possède son escalier de bois conduisant au niveau de l'eau afin que les habitants puissent entrer dans les nombreuses barques ou pirogues qui circulent tout le long du jour. La vue de Chikreng (voy. planche XXIV, page 101) est prise de la Sala où j'étais descendu, grande hutte toute semblable à celles qu'on peut voir sur mon dessin, avec le même entourage de bambous et de cocotiers.

Je fis une visite officielle au gouverneur cambodgien, il fallait faire le cadeau d'usage, mais il y a des souhaits auxquels on ne saurait s'attendre. Mon interprète Kodul me dit confidentiellement que si je veux être tout à fait agréable, il faut donner une paire de mes chaussettes. J'en avais encore heureusement de presque neuves marquées de mon initiale T ; le gouverneur marche le plus souvent pieds nus ; en les portant dans les grands jours, il se rappellera ainsi le nom du donateur. Puis je devais offrir un croquis du palais, c'est-à-dire des huttes, où ce notable Cambodgien demeure avec ses femmes, en y joignant celui de la pagode pittoresque de Chikreng. 11 désirait enfin quelques crayons rouges.

92 RETOUR A PHNOM-PENH.

Tout cela n'était pas bien difficile à mettre à exécution. Le gouverneur est ravi en voyant que ses vœux sont accomplis, aussi sa reconnaissance n'a plus de limites. Il me donne à son tour un collier de jolis grelots de cuivre et une clochette de bois toute sculptée qui ornent généralement le cou des buffles destinés à traîner les chariots, enfin un panier plein de bananes et d'oranges. J'obtiens une faveur plus grande encore ; sur sa recommandation, le chef des bonzes de la pagode n'ose me refuser, en échange de deux piastres qu'il donne aussitôt à ses pauvres, une statuette ancienne de bronze. C'est un Bouddha qui attirait mes regards ; sa figure est loin d'être belle, mais elle est très caractéristique avec ses yeux bridés, ses lèvres largement accentuées, et ses oreilles longues, semblables à celles des idoles chinoises. La tiare toute hérissé-e de petites pointes, jadis dorées, et terminée par une sorte de fleur très allongée, est aussi remarquable. Le trône sur lequel Bouddha est assis à l'orientale est composé d'enroulements et de délicats ornements ressemblant à des filigranes, qui forment des sortes de pilastres (voy. page 100).

Je quitte le village de Chikreng, nous ne tardons pas à abandonner le lit de la rivière pour couper au plus court à travers les plaines inondées. Ma grande barque est fort encombrée ; six rameurs, quatre mandarins, mes deux hommes et moi-môme avec tous les bagages, aussi abordons-nous avec plaisir sur un îlot de verdure perdu au milieu des eaux, afin de déjeuner plus à l'aise.

On arrive ensuite au petit hameau de Salagnièh dont toutes les maisons sont submergées jusqu'à la naissance de la toiture, si bien que les habitants prennent le parti de loger avec leurs ustensiles de ménage dans des barques couvertes ménagées à cet effet pendant la saison des hautes eaux. J'atteins enfin le village de Kompong-Chen où j'avais déjà passé au début de mon excursion et qui devient pour moi une nouvelle étape de repos. La Sala était à ce moment habitée par trois voleurs qu'on venait d'appréhender, ils avaient enlevé des barques pour les vendre à des pirates rebelles. Le gouverneur de Kompong-Chen vient me faire des excuses pour le désagréable voisinage qu'il est forcé de me faire subir ; il n'y a pas d'abri à donner clans le village, autre que cette salle de justice. Les voleurs sont relégués clans un coin de la grande pièce ; ayant chacun une jambe enchaînée, ils ne peuvent s'enfuir et doivent attendre le moment où on les enverra à Phnom-Penh pour être jugés. On ménage pour moi dans la Sala un large espace, afin de me loger, en ayant soin de m'isoler des trois malfaiteurs par des étoffes tendues qui font l'office- d'une cloison.

Trois grandes journées en barque sont nécessaires pour atteindre du village

Planche XXIII

RUINES DE BENG-MÉALÉA (Cambodge) Vue du portique d'entrée d'un des petits palais de la Reine.

D'après nature, (page 87)

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