I. — ïoul d'abord voici l'ordonnance royale
« Le premier jour de la lune croissante de Photrobol (i) de Fan ia45, delà petite ère (cholosâkâréach) année Momé (ou de la Chèvre), la 5«du petit cycle (sàkâsà) et la ^4® du règne (en octobre i883).
« Le préas bat Sâmdach préas Noroudam barom réani lévé4i vâtaoa préas chau krung Kânipouchéa qui est athipdey barom bâpit, qui est amniachas chivit au-dessus des têtes (2), (c'est-à-dire le sacré Noroudam, roi du royaume du Cambodge, maître suprême de la terre et seigneur de la vie au-dessus de tous),
a Donna l'ordre à Toknha Prâsœuth-Saurivongs-Samuhas-thay, autrefois nommé Mau, de préparer, d'après le traité (kbuon) de l'antiquité, le cortège des corps sacrés (hê préas sâp) : la Sâmdach préas mahéyîka (grand'inère du roi), et la Sâmdach préas méatochhar bârom bâpit (tante du roi), qui étaient mâchas (princesses), pour leur entrée au mén (3) d'or, qui est au pied du saint et très éminent palais royal de Cfaado-mukh (les quatre-faces, ancien nom de Phnôm-Pénh), et de lui présenter le feu à la cérémonie (4) quand il consacrera et bénira les saints et royaux mérites ('>).
«r A l'oknha réach voréach-nukol autrefois nommé Mey, [il donna l'ordre] d'organiser le cortège et d'enregistrer et conserver comme loi et coutume pour l'avenir, dans l'ordre ci-après : »
II. — Voici maintenant, d'après le Traité du cortège tiinéraire, quelle lut l'ordonnance de la procession, en octobre i883, lors de l'incinération de la grand'mère et de la tante du roi, ce qu'elle fut du 27 avril au i5 mai 1899, quand on incinéra la mère du roi et sa tante sœur de sa mère, ce qu'elle sera quand on incinérera le corps du roi lui-même en 1906, si on observe la coutume.
I . — Tout d'abord, la marche fut ouverte par deux corps de musiciens ayant des instruments européens, chaque corps sur trois rangs et sur les côtés de la route. Derrière chacun de ces musiciens venait formant a barrière marchante », pour parler comme les Cambodgiens, une file de douze soldats manillais, puis derrière ceux-ci, continuant la file, vingt miliciens cambodgiens.
Ensuite, à égale distance et au milieu des deux tiles formées par les miliciens khmérs, par conséquent au milieu de la roule, marchait un chef du corps des licteurs {puok dâmruot rompéka) et derrière chaque file de miliciens, sur les côtés de la route, venaient quatre licteurs deux par deux.
(1) P&iï photthapàdo, h 6» mois de l'année astronomique qni commence à Téquinoxe de printemps.
(2) Voici les mots pâlis que ce long titre comporte : pada, pied, base ; — narOj homme ; — paramo, très haut : — rdma, joie ; — deva^ dieu ; — vattanam, substance de la vie ; — kamboja, Cambodge ; — adhipatiy seigneui' ; ^ jîvitam, la vie.
(3) Quelquefois écrit méndapy du pâli mandapam. un bâtiment sacré, un temple.
(4) Trong thvay préas phlœung thuœu bon-
(5) Chomrœun chhlang préas réach kosâl.
Kiilre les deux groupes de licteurs, s'avançait au milieu de la route un groupe (i ) de douze batteurs de gongs, de tam-tam et de cimbales, de sc(nipho (2), dit phléngpîphat.
>.. Puis entre deux longues files de chacune quinze porteurs d'étendards dits tong-khmèrs^ qui sont faits de morceaux de cotonnade blanche de différentes formes et de lamettes de bambous, et de vingt porteurs d'étendards en cotonnade bleue à forme de cent-pieds dits tong-rup-makârà, venaient, Tun en face de l'autre, l'oknha séna ringrit et l'oknha vichit sàngkréam, tous deux chefs des porteurs des étendards formant haie. Entre eux un corps de bakous batteurs de longs tambourins rituels dits khlâng-khék.
3. — Fuis entre deux files de chacune vingt porteurs d'étendards à forme de scolopendre dits tong-rup'kâêpy s'avançaient, l'un en face de l'autre, deux groupes de six hommes du service du màha-lhay (chàkrey ou minishe de la guerre), puis deux autres groupes de trois hommes du kralahom ou ministre de la marine. Entre ces groupes un corps de musiciens malais et cham, dit phléng chvéa, bat ses larges tambours à peaux de buffles tendues à l'aide de cordes en thmey et de nombreuses chevilles en bois dur.
4. — Derrière ce corps de musique paraissait un corps de musiciens chinois dit phléng chént ; puis, un peu plus en arrière et l'un en face de lautre, deux corps de musiciens malayous, dits phléng malayou, qui ne diffèrent guère du corps de musique malais.
5. — Venaient ensuite entre deux files de chacune cinquante porteurs de pavois dits sbâng à fleur jaune, faits de cotonnade blanche découpée de manière à former trois feuilles développées en éventail et d'une rosace centrale jaune également en cotonnade ; entre elles, au milieu de la route, portée par huit hommes, paraissait une statue de rhinocéros en carton, sur le dos de laquelle on voyait une sorte d'ostensoire carré à trois toitures étagées et cornées aux angles, la pointe très élevée. Il contenait un plateau d'or à pied sur lequel on avait déposé le « feu pur » qui ne doit pas s'éteindre. C'est avec ce feu qu'a été allumé le bûcher d'incinération.
6. — Les deux files en bordure de la route se prolongeaient, chacune de soixantedix porteurs de pavois jaunes dit sfcdngr à fleur blanche ; entre elles, marchaient, en face l'un de l'autre, deux dignitaires, Tun dit Préas Eynl (Indra) rolhîs, l'autre dit Préas Chant (candra) rothîs, qui sont chefs du service (chau krom) des snànichunriœun, chargés de l'ensevelissement des corps sacrés.
7. — Paraissaient ensuite, entre deux files de conseillers malais et chams dans leur costume national, quatre représentations d'animaux formant quadrille et porlanl.
; 1 ) Textuellement un vongs, cei-cle, rond.
^2) Le kong dont il est ici queslioû est li» jeu de cimbales accordées, le sàmpho esi un petit tambourin.
sous des ostensoires pointus et sur des plateaux à pied, les tray-chwor (pâli ticivara) en soie qui doivent être oflerls aux religieux lecteurs et qui sont les trois principales pièces du costume rituel ; les deux premiers de ces quatre animaux en carton sont des lions mythologiques, dits liengphéa, les deux autres sont des lions ailés dits kilén.
Au centre de ce quadrille de lions, portés sur des palanquins par huit hommes vêtus et coiffés de rouge, on voyait un char, également traîné par des hommes et dans ce char un des religieux (louksâng kha) char^^és de lire (saut) le saint Abhidhamma .
8i — Derrière, sur un lit porté par huit hommes, venait le Jeune prince qui, la tête rasée, vêtu de blanc, et dit buos miikh khmoch, le consacré qui marche devant le mort, conduisait les saints cadavres au bûcher.
9. — Derrière encore, — entre deux files de chacune vingt conseillers chinois vêtus à la mode de leur pays, et entre deux éléphants et deux lions dits sœng, tous les quatre portant des traychiuor dans des ostensoires carrés, — huit hommes portaient le lit sur lequel se trouvait un homme vêtu de blanc, représentant les parents mâles {préas nhéat pros) ayant entre ses mains Therbe phlang, le kusa des livres sacrés.
10. — Venait ensuite — entre deux compagnies de chacune soixante-dix conseillers cambodgiens vêtus du langouti de cérémonie dit kien-kieu, de Thabit de soie blanche, coiffés de la calotte à longue pointe dite romphâk et portant chacun une fleur de lotus, et entre quatre animaux dont deux de cerfs prœus ( 1) et deux de lions mythologiques sœng^preng, tous portant des tray-chiuor sous des ostensoires, — s avançant sur un lit, portée par huit hommes vêtus et coiflés de rouge, une femme la tête rasée, vêtue de blanc, qui représentait les parents (nhéat srey) des défuntes. Derrière marchait un homme vêtu de blanc et la tête rasée.
11. — Entre deux files, — chacune de quinze porteurs de pavois phoutan rappelant des petites cibles qui seraient ornées de feuilles rangées tout autour, et entre quatre animaux mythologiques dont deux lions royaux (réachéaseg) et deux lions /ou à crinière, portant aussi des tray-chioor, — marchent huit hommes de la compagnie (krom) des sângkhrey ou censeurs des mœurs, qui sont ici chargés de veiller sur les oftrandes de vêlements religieux.
12. — Viennent ensuite, entre deux files de vingt porteurs de parasols magnifiques {trœung-appliirom), deux tigres en carton portant encore des tray-chiuor ; plus loin derrière eux, entre deux files chacune de quinze porteurs de pavois dits chamarbay^mon qui s'achèvent en fer de lance, paraissent deux corps de batteurs de khlàng-chhnak (2) comptant chacun huit instrumentistes marchant sur deux rangs avec, entre eux au milieu de la chaussée, leur chef, le néay phléng.
(1) Le cerf de la grande espèce, aussi haat qu'un âne de forte taille.
(2) Le cfilmak est une sorte de^ tambourio long d'un mètre, à peau unique, qui se porte en bandoulière.
i3. — Alors paraissaient Tun en face de l'autre deux groupes chacun de quatre bakous soufneurs de conques marines (trê-sâng) ; puis, entre deux lignes, chacune de trente porteurs d'étendards à forme de scolopendre, les chefs des traîneurs des chars royaux où sont les corps à incinérer.
i.\, — Derrière eux, venaient deux groupes de cinq bakous tenant en leur main droite des fleurs de lotus. Puis enfin, — traîné par trente hommes vêtus et coiffés de rouge, entre deux lignes de cinquante pavois (sbâng) à fleurs jaunes, et entre quatre dignitaires délégués des ministres de la justice, du palais, de la marine et de la guerre, — se présentait, traîné par trente hommes vêtus et coiff'és de rouge, le char funéraire tout en bois doré, avec ses flammes aux quatre angles et sur ce char, entre quatre parasols sacrés {prias khlas), sur un socle ouvragé, très haut, l'unie d'or repoussé fermée de son couvercle en pointe et dans laquelle le défunt attend accroupi que le feu achève de le détruire.
i5. — Derrière le char, marchent deux porteurs dVventails sacrés faits d'une feuille de palmier {prias vichànî), puis deux magnifiques écrans dits bang-sêng^ puis encore un lit porté par huit hommes, sur lequel on a déposé le khlœm-chant ou cœur de santal qui doit être consumé au cours de l'incinération.
i6. — Venaient encore, entre deux files de vingt porteurs d'étendards a forme de makara^ deux groupes chacun de huit musiciens malayous, puis une compagnie de cent servantes du palais, toutes vêtues de blanc avec, sur leurs flancs, un chef du service des chong-khua et un chef du service des chong-say (i) qui sont kromovéangs de droite et de gauche, chargés de veiller aux portes et de surveiller les femmes du palais. '
17. — Enfin, entre deux files de chacune cent porteurs de sbang jaunes à fleurs blanches, venaient deux groupes de huit vieilles dames (niak-yeay) toutes vêtues de blanc et la tête rasée, puis deux groupes de dix duègnes {chas-tûm^ vieilles-mûres) également vêtues de blanc, deux groupes de c'mç{UHï\{e chumlau-khonang qui étaient les femmes des hauts dignitaires de l'Etat et, derrière, pour fermer la marche, quatre kromovéangs ou gardiens, je l'ai déjà dit, à l'ordinaire chargés de surveiller les femmes du palais.
m. — Telle a été, d'après ce petit livret, l'ordonnance du cortège funéraire en i8d3 et aussi ce qui a eu lieu en 1899, sauf en un point, celui-ci, que les chars funéraires étaient traînés par quatre chevaux blancs. Mais tout cela ne suffirait pas à donner une idée complète de la cérémonie de l'incinération, si je n'ajoutais ici quelques détails.
Avant de pénétrer dans le mên d'or, le roi a jeté aux peuples de nombreuses et pleines poignées de monnaies d'argent frappées tout exprès à cette occasion. Puis il a pénétré dans le mên où déjà une centaine de religieux étaient rassemblés ; il
\i) Les mots khva, droite, eisay, gaache, sont siamois.
s'est respectueusement incliné devant leur chef, le sàndacb sàngkharéach. De sa main, il a reçu la torche allumée au feu pur descendu du palanquin où il était porté, et il a allumé le bûcher de bois précieux. Cela fait, il a pris les petits paquets de cœur de sandal qu'un bakou lui présentait et les a jetés sur le bûcher que les flammes commençaient à consumer. Alors, se tournant vers le Résident supérieur et les Européens groupés derrière lui, il les a invités à Timiter et ceux-ci ont aussi jeté des petits paquets de bois odoriférant sur le bûcher.
L'incinération a duré trois heures.
Le lendemain, la famille royale est venue au méndap ; le roi a jeté quelques gouttes d'eau sur les cendres déjà refroidies et les femmes se sont mises à rechercher les os épargnés par les flammes, les ont lavés, déposés sur le plateau d'or et les ont emportés dans le palais.
Trois jours après, la procession était répétée pour le second corps sacré, le mén le recevait sur un nouveau bûcher et les flammes le consumaient à son tour.