AUX AUTEURS DE LA MINERVE
ParU, 18 Décembre 1818.
Messieurs,
Je vous prie de vouloir bien me permettre d'adresser, par l'intermédiaire de la Minerve, des remerciements au rédacteur du
(1) Précis historique, militaire et critique des batailles de Fleuras et de Waterloo, dans la campagne de Flandres en juin 1815. (Paris, Delaunay, 1818, 1 vol. in-8o br. avec une carte coloriée.)
(2) La Minerve,
Journal du Commerce et à celni da Journal général de France^ pour la défense da général Cambronne, mon ami, qu'ils ont bi«B Yoalu prendre (15 et 17 décembre) contre des rédacteurs da £9uilles ennemies de la gloire française.
Quels sont donc les infâmes qui cherchent sans cesse à ravaler cette gloire nationale commune à tous les amis de la patrie^ de quelque opinion qu*ils puissent être ?
Dans un pamphlet apocryphe, à propos d'un vers de Bélisaxre, troa*v^é mauvais parce qu'il rappelle ces nobles paroles de Gan^ bronne : La garde meurt elle ne se rend pas, l'écrivain anonyme dit : Il n'est pas mort, il s'est rendu ; et, comme de raison, ses deux satellites quotidiens, dans leurs feuilles du 14 et du 16 décembre, ont fait écho.
Si de pareils hommes avaient osé regarder en face l'illustre guerrier qu'ils outragent, ils auraient vu sur son front cette noble cicatrice d'un plomb ennemi qui le fit tomber sans connaissance à la tète des grenadiers qu'il commandait ; ceux-ci, le croyant mort, se firent un devoir d'enlever son épée pour la soustraire AUX vainqueurs. Le carré que commandait Cambronne s'étak douloureusement éloigné de son chef ; le courage de cet intrépide guerrier ranima ses forces que la douleur et une perte abondante de sang n'avaieot que momentanément abattues ; il essayait de se relever, en tournant ses regards vers les siens, lorsqu'un officier anglais accourut sur lui, l'épée à la main, en lui criant : Vous êtes prisonnier, général, comment vous appelezvous? Il prononça son nom et il fut accueilli avec respect parmi les ennemis de la France.
Cambronne, détenu en Angleterre, apprend qu'il est porté sur la première liste de l'ordonnance du 24 juillet, et que son respectable chef, le général Drouot, est venu se constituer prisonnier ; il obtient la permission de suivre un si bel exemple et en homme sans peur et sans reproche, il accourt à Paris. Vils détracteurs, dont les efforts impuissants tendent à déprécier ce modèle de l'honneur, seriez-vous capables d'un tel dévouement? 11 est venu
^lîfronter votre rage, que la justice qu'on lui a rendue, n'a fait qu'augmenter.
Pour la première et dernière fois, messieurs, souffrez que iés noms du Pubhciste, de la Quotidienne et du JoWmal des Débâts soient prononcés dans la Minerve, car il faut, plus que jamais, vouer au mépris et à la honte ces écrivains indignes du nom français.
Le carré que commandait Cambronne était pressé et attaqué de toutes parts; on lui criait : Rendez-vous, braves grenadiers 1 La réponse de leur digne chef : La garde meurt^ elle ne se rend jms ! fut prononcée et eut son effet. Beaucoup moururent et aucun ne se rendit volontairement. Le Journal des Débats (16 décembre) prétend, dans son feuilleton « que tout Paris a pu savoir de la » bouche du général Cambronne lui-même, qu'il avait apppft 1» cette exclamation monumentale par la gazette et qu'il ne se » souvenait nullement d'avoir rien dit qui en approchât. )>
J'ai partagé pendant près de cinq mois la prison de Cambronne et je puis aflirmcr que ce rédacteur antifrançais ajoute l'imposture à l'infamie : elle appartient à Cambronne, celte exclamation î elle appartient à la France !
Personne, comme le dit le Journal général de France, a-t-il contesté au brave capitaine d*Assas, ce mot que lui rendit Voltaire : Auvergne, à moi, ce sont les ennemis ? Dans des temps de trouble et de terreur, les plus forcenés révolutionnaires ont-41s nié ces belles parolos attribuées au confesseur d'une illustre victime : Fils de saint Louis, montez au ciel!
Tous les hommes d'honneur, tous les Français attesteront également Théroïque exclamation de Cambronne que ses compagnons d'armes et les ennemis ont entendue.
Recevez, etc.
Le général BEKTON.
Ainsi, dès la première heure, en dépit de contestations que la haine politique inspirait, Cambronne trouvait, parmi les publicistes hostiles au nouveau régime, parmi
ses compagnons d'armes, les plus énergiques et les plus désintéressés défenseurs. Le Journal Général, qui aurait inventé et lancé la fameuse phrase dans la circulation, donnait un démenti aux Débats, le Journal du Commerce en faisait autant et le général Berton apportait son témoignage bien net et bien précis à Tappui. Il en est un autre, non moins intéressant, celui du maréchal Soult, qui, attaqué en 1843 ou 1844, comme ministre de la guerre sous Louis-Philippe, sur sa conduite politique lors des Cent-Jours, s'élança à la tribune et s'écria : « J'étais à » côté de Cambronne, à Waterloo, lorsqu'il prononça ces » mémorables paroles : La garde meurt et ne se rend » pas, »
Que subsiste-t-il, dès lors, des certificats obtenus par les fils du général Michel ? L'un d'eux, capitaine au 45* de ligne, à Bar-le-Duc, avait essaye, par une lettre du 26 février 1845, d'obtenir une attestation d'un des intimes amis de Cambronne, M. Dalidet, de Bordeaux. Voici quelle fut la réponse de M. Dalidet, communiquée depuis par lui à M"»« Cambronne et par elle à la commission de sa statue, et qui figure encore — pièce jusqu'à présent inédite — au dossier du général dans les Archives municipales de
Nantes :
Bordeaux, 7 mars 1845.
Monsieur,
J'ai été honoré de la réception de votre lettre du 24 février, à laquelle je viens répondre.
Je désirerais pouvoir jeter quelque lumière sur les derniers actes de courage qui signalèrent, à la bataille de Waterloo, la fin glorieuse du général Michel, votre père, je m*y prêterais avec empressement, parce que, à mon avis, toutes les gloires doivent trouver appui chez les hommes qui aiment par dessus tout leur patrie et les grandes actions. Mais le fait que vous tenez
à constater ne saurait être le môme que celui dont le général Cambronne est l'objet; ils ont eu lieu sur deux points différents et à quelques heures de distance.
Si des récits que je tiens de personnes dignes de foi et qui TOUS portent un intérêt réel sont exacts, le général Michel était déjà tombé, lorsque Cambronne, revenant du plateau d*où il avait envisagé Timminence du danger qui menaçait l'Empereur et sa réserve, dit au général Poret de Morvan ces paroles mémorables :
« Pourquoi n'es-tu pas venu sur mes pas avec notre colonne, ainsi que je te l'avais prescrit, d'après les ordres de Taide decamp de l'Empereur ? — C'est que l'Empereur m'en a fait la défense, répondit Poret. — Mais il n'a pas vu l'état des choses là-haut, dit Cambronne, mourons plutôt que de nous rendre, car avant peu, si nous restons inactifs, on nous prendra tous comme des moutons, lui le premier. »
De cette héroïque détermination, comme chacun sait, il résulta que Cambronne tomba blessé et que Poret do Morvan rallia avec son courage habituel les débris des deux régiments de la garde, foudroyés par l'artillerie anglaise et couvrit la retraite.
Mais, dira-t-on, qui a pu donner aux expressions do, Cambronne tant de retentissement, alors qu'il était renversé, privé de ses sens, et que, d'ailleurs, par la nature de son caractère, il visait peu à la célébrité par ses paroles ?
La voix qui a voulu que ce grand acte de courage passât à la postérité et que, par cela, il fut bien entendu que dans les armées françaises on mourait plutôt que de lâcher pied ou de se rendre, est la voix de l'empereur.
Que chacun s'incline religieusement devant la magie do ces paroles : elles furent cent fois le synonimo de la victoire !
Napoléon vient d'ôtre instruit que Cambronne est tombé : « Ah I s'écrie-t-il avec émotion, le brave ! Il avait bien dit que la garde mourait et ne se rendait pas. »
Voilà des faits confirmés devant moi par le général Poret de
Morvan et plus tard par le général Dumoustier. Quels commentaires élever après de pareils témoignages ?
Je crois avoir ou l'honneur de vous dire qu*nn compatriote du général Cambronne me pressa rivement pour que j^'adressasse à la Commission do Nantes, les diverses particularités que je savais sur cet épisode.
Je fus retenu par un sentiment de convenance pour sa veuve, il me semblait que je ne devais engager aucune polémique sur le général Cambronne sans Taulorisation de celte dame, et par celte considération, je lui adressai directement mes notes pour qu'elle les communiquât, si elle le croyait nécessaire; j'ignore quelle a été sa détermination sur c^ point.
Si vous croyez utile de les avoir, pour aider à constater que ce qu'a dit le général Cambronne n'est point ce que proclama le général Michel, veuillez l'inviter à vous les adresser ou qu'elle m'autorise à vous en livrer une copie ; et tout aussitôt, vous me trouverez disposé à faire ce qui vous sera agréable et à madame la vicomtesse Cambronne.
Je vous prie d'agréer. Monsieur, le témoignage de la considération distinguée que vous porte votre dévoué serviteur.
DALIDET.
M. Dalidet avait en effet, dès le 28 août 1844, adressé à madame Cambronne une longue lettre où il développait presque dans les mêmes termes, son opinion sur la controverse qui passionnait alors le monde militaire. C'est de la bouche même de Cambronne qu'il avait recueilli ces confidences, c'est de sa main qu'il avait reçu, comme gage de son amitié, le ruban de la Légion d'honneur qui décorait sa poitrine à Waterloo, c'est sous ses yeux, avec son approbation, que fut rédigée la légende suivante destinée à donner à ce souvenir un caractère d'indiscutable authencité.
Insigne de valeur et de gloire, confié à l*Ainilié Le général Cambronne à son ami Dalidet, en 1819
Honneur, Patrie Il était sur son sein aux champs de Waterloo, 1815 La garde mourut et ne se rendit pas.
Cette légende ne dit pas que ce fut Cambronne qui prononça cette phrase au présent, mais Cambronne, en 1819, savait qu'elle lui était attribuée et dans son extrême modestie, il n'eût pas souffert, par son silence, qu'elle fût inscrite au-dessous de son nom, s*il n'avait pas considéré qu'elle lui appartenait en légitime propriété pour l'avoir bien et dûment prononcée sur le champ de bataille de Waterloo.
A partir de la mort de Cambronne et de l'inauguration de sa statue, le débat sommeillait quand, quelques joun après l'apparition des Misérables de Victor Hugo, un rédacteur des Débats, M. Cuvillier-Fleury, choqué de la crudité de l'expression mise par le romancier dans la bouche du général, demanda une enquête.
C'est dans le numéro des Débats du 22 juin 1862 que M. Cuvillier-Fleury publia le premier et le plus important des quatre articles qu'il consacra au mot de Cambronne et qui, en réalité, visaient bien plutôt les procédés littéraires de Victor Hugo qu'ils ne cherchaient la vérité historique sur ce point de détail de la bataille de Waterloo (1).
Ce fut pour la presse une occasion de reprendre la discussion éteinte d'autrefois. Toutefois quelques éléments
(1) Les articles de M. Cuvillier-Flenry ont été depuis reproduits dans l'appendice de son livre Etudes et Portraits (Michel Lévy, 1865» Paris).
nouveaux vinrent s'y joindre. Un journal de Lille, YEsprit public, avait déniché dans une petite commune du département du Nord un vieux de la vieille (1). Antoine Deleau, qui s'était battu à Waterloo et qui, naturellement, avait fait partie du bataillon de Cambronne et du dernier carré. Le préfet du Nord le fit venir à la préfecture et, à quelques jours de là, Tarchiviste du département, recevait la lettre et le procès-verbal suivants :
Lille, le 12 juillet 1862, Monsieur TArchiviste,
Un article de journal ayant révélé récemment qu'un ancien grenadier de la Garde Impériale, habitant le département du Nord, avait conservé le souvenir exact des paroles prononcées, à la bataille de Waterloo, par le général Cambronne, sur l'invitation de M. le ministr? do Tlntérieur, j'ai mandé à Lille ce vieux soldat, le sieur Deleau et ses récits m'ayant paru être empreints d'un caractère frappant de vérité, j'ai dressé, en présence de M. le Maréchal commandant le 2e corps d'armée, du général de division, M. Maissiat et de M. le colonel d'état-mîijor Borel, un procès-verbal dos déclarations du siour Deleau, lesquelles établissent que le général Cambronne a réellement prononcé les paroles mémorables : « La garde meurt et ne se rend pas. »
(1) A propos de vieux de la vieille, nous avons découvert au Havre chez un marchand de vieux livres et d'estampes, M. Junca, pendant que nous rédigions ces pages, un livre d'une respectable épaisseur, intitulé: De Waterloo à Sainte- Hélène, poème épique, par A. Charles Baudoin, médaillé de Sainte Hélène et imprimé à Paris chez Dentu à la date de 1861.
C'est une épopée d'une lecture indigeste accompagnée de notes. A la page 139, nous avons remarqué ce vers qui nous fixe sur l'opinion de l'auteur :
« On meurt, répond Cambronne, et l'on ne se rend pas. >»
La notice en prose, relative à Cambronne, qui figure aux annexes de ce poème, est d'ailleurs assez inexacte. Mais sur la question de la phrase célèbre, le médaillé de Sainte Hélène Baudouin est de l'avis du grenadier Deleau.
Ce document, signé par le vieux soldai et les ténnoins de sa
narration, mo paraît d'une importance historique trop élevée
pour que l'une des trois expéditions qui en ont été faites ne soi^
pas déposée aux archives du département et, c'est dans ce but,
que j'ai Thonneur de vous adresser ci-joint cette pièce, dont je
vous prie de m'accuscr réception.
Agréez, Monsieur l'Archiviste, etc.
Le Préfet du Nvrd,