‹ CambronneChapitre 22 sur 73 · BOREL · texte numérisé non relu

BOREL

A cette attestation, s'en joignirent d'autres qui, pour n'avoir reçu jusqu'ici aucune publicité, ne méritent pas moins d'être signalées. C'est ainsi que M. Victor Roussin nous a communiqué une lettre qu'il Teçut à l'époque d'un sieur Salles qui, dans une forme naïve et malgré quelques erreurs, confirme la déclaration de Deleau :

Argentac, lo 14 juillet 1862.

Monsieur,

Moi qui no m'occupe nullement do la politique, j'ai vu dernièrement dans VEcho de Vezone un article concornant le général Cambronne pour des paroles prononcées au moment de la plus forte action- à Waterloo, lors(|uo lo f^énéral anglais nous sommait de nous rendre. Je pouvais bien le connaître puisc^u'il commandait lo !2'' ivgiinent de chasseurs do la vieille garde impériale. Avant rengagement de la bataille, il était en face» de la 3« compagnie dont je faisais partie, faisant alors fonctions de fourrier. Il se tourna vers nous, il nous dit : — « Mes amis, dans une demiheure la bataille va ètn^ à nous, puisque les ennemis commencent à battre en retniite sur Bruxelles. »

Sa confiance fut trompée par l'arrivée du corps d'armée du général Wellington cjui établit une batterie sur un plateau en avant d'un moulin à vent, en face des colonnes de la garde, sur le flanc en arrière de nos colonnes d'attaque, ce (jui donna l'épouvante sur lout(î la lij^ne de nos colonnes qui avaient déjà enlevé plusieurs positions à fennemi.

De suite, le général donna l'ordre de renvoyer des tirailleurs de bonne volonté a(in do se porter i\ la rencontre des tirailleurs ennemis. On forme de suite des carrés et nous fumes dirigés sur le village de Waterloo. C'est là où l'engagement fut le plus sérieux. C'est à ce moment que l'on faisait signe avec les drapeaux ennemis de nous rendre, même par des cris à haute voix de quelques généraux anglais. C'est à ce moment que le général répondit : — T n vj.inh; meurt et ne se rend pas.

Si j'avais connu plutôt ce fait historique concernant l'honneur de la famille de M général Cambronne, je me serais un devoir de vous en donne détail dont j'avais gardé un pieux so«- Yonir.

L'affaire étant jugée par la déclaration du sieur Antoine Deleau

je m'abstiens de plus longs détails.

Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble et très

obéissant serviteur. ^

Salles,

Ancien chasseur à pied de la vieille garde impériale

Argentac (Corrèze).

Cette fois encore, comme vingt ans auparavant, la famille du général Michel qui n'avait pas donné suite au procès projeté en 1845, protesta. L'ancien sous-préfet de Bar-sur-Aube était devenu préfet de la Charente et d'Angouléme, le 1*' juillet 1863, il écrivait au rédacteur en chef de V Esprit public pour contester les dires du vieux grenadier Deleau.

« Je suis trop fier, disait-il, de la gloire de mon père » pour laisser passer sans y répondre une pareille affir- » mation et pour ne pas hautement revendiquer pour le » général comte Michel l'honneur d'avoir prononcé ces » sublimes paroles (et non d'autres) sur le champ de » bataille de Waterloo. »

Suivaient trois déclarations, les deux premières du maire de Nantes et du général Bertrand, que nous avons données plus haut et que M. le comte Michel n'avait fait que reprendre dans le dossier de 1845, la troisième de la même époque, de M. Magnant, lieutenant-colonel en retraite à Vernon (Eure) et qui se trouvait insérée dans une lettre adressée au général llarlé :

« Mon général, au regu de votre lettre, je m'empresse » de vous mettre à môme de répondre de suite à M™« la » comtesse Michel ; vous pouvez assurer à cette dame » qu'étant en garnison à Lille (en 1821), où commandait » alors le général Cambronne, je le complimentai sur les » sublimes paroles qu'on disait qu'il avait prononcées sur

» le champ de bataille de Waterloo ; il affirma ne les avoir » jamais prononcées, ni entendues; que sûrement elles » avaient été dites par un autre de ses camarades ; qu'il > voudrait le connaître pour lui faire rendre l'honneur » qu'elles devaient lui mériter. »

A coup sûr, ce n'est pas ce témoignage-là qui devait faire triompher la cause du général Michel, de m(^me que nous n'oserions rien affirmer en faveur de Gambronne s'il n'y avait à son actif que le procès-verbal du 30 juin 1862. Comme le dit fort justement l'excellent article consacré à cette question par le dictionnaire Larousse, tout le monde sait à quoi s'en tenir sur l'authenticité des prouesses personnelles narrées par nos vieux grognards : c'est un laurier qu'ils ont planté, qu'ils ont vu nai'trc, qu'ils ont arrose, rafraîchi — Dieu seul sait combien de fois ! — de leurs mains victorieuses ; il a poussé dans leur mémoire de si profondes racines que Polyphème lui-m(hne serait impuissant à l'en arracher.

Mais ce n'est 1î\ qu'une attestation tardive, exagérée peutêtre, qui vient s'ajouter à beaucoup d'autres déjà plus que suffisantes pour former la conviction. L'auteur de l'article du dictionnaire Larousse aurait voulu le témoiûrnaiîe authentique de (lambronne lui-même, et il croyait même l'avoir trouvé, ou tout au moins avoir en main le lîl d'Ariane qui assurerait cette découverte :

» Ouelques jours après la révolution de 1830, la ville » devantes fêta, dans un banquet, le retour aux idées » libérales et elle appela à la présidence de cette réunion » patrioticjue son grand citoyen qui, depuis 1822, vivait » dans un des faubourgs, au milieu de la plus profonde » retraite. « Là, dit M. Levot (Biographie bretonne) » aujourd'hui archiviste de la marine à Brest, Gambronne

» désavoua formellement les célèbres paroles qu'on lui » attribuait. »

« Il s'agit maintenant de mettre la main sur un journal » de Nantes, année 1830, où figure certainement, le » compte-rendu du banquet. Il est plus que probable que » la circonstance en question y est relatée. La Bibliothèque » impériale ne renferme que des collections incomplètes, » et ce n'est qu'à Nantes même que le nœud gordien peut » être tranché. »

La chose n'est pas si facile que le pense l'auteur du Larousse. Celui qui écrit ces lignes, mis en éveil par la note de la Biographie bretonne, de Levot, et par l'invitation de fouiller les vieilles gazettes nantaises, s'est livré à cette recherche. Hélas I les collections des journaux locaux n'est guère plus complète à Nantes qu'à Paris. Popr l'année 1830, VAmi de la Charte, le plus important de tous, manque ou a disparu dans un des trop nombreux déménagements qu'a subis la bibliothèque de Nantes depuis un quart de siècle. Le Breton existe, il relate effectivement les nombreux banquets libéraux qui suivirent la chute de Charles X, mais aucun de ces banquets n'a été présidé par Cambronne, sa présence n'est môme pas signalée, aucun toast, aucun discours ne lui est attribué. Nous notons des toasts portés par un de ses amis intimes, M. Wack, sous-officier de la compagnie d'artillerie de la garde nationale, au banquet du 19 septembre 1830, offert aux gardes nationaux d'Angers et aux officiers de la garnison de Nantes, et au banquet du 6 novembre suivant, offert par la garde nationale de Nantes à celle des rives de la Loire et des départements voisins.

11 est vraisemblable que c'est à l'un de ces banquets que Cambronne assista, si le renseignement de Levot est exact,

mais nous n'avons pas pu df^couvrir de document si^né de Cambronne, désavouant des paroles qu'il ne rejetait que pour se débarrasser de compliments fastidieux et

contraires à la modestie de son caractère.

Notre opinion est faite de la façon la plus catégorique. C'est Cambronne qui, sur le champ de bataille de Waterloo, a dit : La garde meurt et ne se rend pas.

Voilà un premier point élucidé, nous l'espérons du moins, mais il en est un autre :

Cambronne n'a-t-il dit que cette phrase ? ne l'a-t-il pas plutôt synthétisée dans un mot énergique et malsonnant

Que Stendhal estimait comme une rime k perde?

ou bien, joignant le vulgaire au sublime, n'a-t-il pas accentué par une injure triviale l'héroïsme de sa déclaration que la garde mourait, mais ne se rendait pas ?

Comme chacun le sait, c'est Victor Hugo qui, dans le récit de la bataille de Waterloo, des Misérables, merveilleux hors-d'œuvre ajouté à l'action principale, a osé imprimer en toutes lettres — il n'y en a d'ailleurs que cinq — ce que le populaire a depuis appelé « le mot de Cambronne. » Voici cette page qui est un trop magnifique hommage rendu au vaillant général pour que nous hésitions à le reproduire :

Le dernier carré

Quelques carrés de la Garde, immobiles dans le ruisselUment de la déroute comme des rochers dans do Teau qui coule, tinrent jusqu'à la nuit. La nuit venant, et la mort aussi, ils attendirent cette ombre double, et inébranlables, s'en laissèrent envelopper. Chaque régiment, isolé des autres et n'ayant pkis do lien avec l'armée rompue de toutes parts, mourait pour son compte. Ils avaient pris possession pour faire cette dernière action les uns,

sur les hauteurs de Rossoiiiine, les autres, dans la plaine de Mont-Saint-Jean. Là, abandonnés, vaincus, terribles, ces carrés sombres agonisaient formidablement. Ulni, Wagram, léna, Friedland mouraient en eux.

Au crépuscule, vers neuf heures du soir, au bas du platoau de Mont-Sainl-.Iean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de cette pente gravie par les cuirassiers, inondée maintenant par les masses anglaises, sous los feux convergents do l'artillerie ennemie victorieuse, sous une effroyable densité de projectiles, ce carré luttait. Il était commandé par un officier obscur nommé Cambronne. A chaque décharge, le carré diminuait, et ripostait. 11 répliquait à la mitraille par la fusillade, rétrécissant continuellement ses quatre murs. De loin les fuyards, s'arrétant par moment essoufïlés, écoutaient dans les ténèbres ce sombre tonnerre décroissant.

Quand cette légion ne fut plus (ju'une poignée, (juand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus que des bâtons, quand b* tas de cadavres fut plus grand que le groupe vivant, il y eut parmi les vain(|ueurs une sorte de terreur sacrée autour de ces mouranlr. sublimes et l'artillerie anglaise, reprenant haleine, fit silence. Ce fut une espèce de répit. Ces combattants avaient autour d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes à cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperçu à travers les roues et les affûts ; la colossale tète de mort que les héros entrevoient toujours dans la fumée au fond de la bataille, s'avançait sur eux et les regardait. Ils purent entendre dans Tombre crépusculaire qu'on chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles à des yeux de tigres dans la nuit firent un cercle autour de leurs tètes, tous les boule-feu des batteries anglaise.^ s'approchèrent des canons, et alors, ému, tenant la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais, Colvillo selon les uns, Mait'and s> Ion les autres, leur cria : Braves français, rendez vous ! Cambionne répondit : Merde !

Le lecteur français voulant tHre respecté, le plus beau mot peut-être qu'un français ait jamais dit, ne peut lui être répété. Défense de déposer du sublime dans l'histoire.

A nos risques et périls, nous enfreignons cette défense. Donc, parmi ces géants, il y eut un titan, Cambronne. Dire ce mot, et mourir ensuite, quoi de plus grand ? car c'est mourir que de le vouloir, et ce n'est pas la faute do cet homme, si, mitraillé, il a survécu.

L*homme qui a gagné la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napoléon en déroute, ce n'est pas Wellington pliant à quatre heures, désespéré à cinq, ce n'est pas Blucher qui ne s'est pas battu ; l'homme qui a gagné la batiiillo de Waterloo, c'est Cambronne.

Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre.

Faire cette réponse à la catastrophe, dire cela au destin, donner cette base au lion futur, jeter cette réplique à la pluie de la nuit, au mur traître de Hougomont, au creux d'Ohain, au retard de Grouchy, à l'arrivée de BlUcher, être l'ironie dans le sépulcre, faire en sorte de rester debout après qu'on sera tombé, noyer dans deux syllabes la coalition européenne, offrir aux rois ces latrines déjà connues des Césars, faire du dernier des mots le premier en y mêlant l'éclair de la France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, compléter Léonidas par Rabelais, résumer cette victoire par une parole suprême impossible à prononcer, perdre le terrain et garder l'histoire, après ce carnage, avoir pour soi les rieurs, c'est imme use.

C'est l'insulte à la foudre. Cela atteint la grandeur eschylienne.

Le mot de Cambronne fait l'effet d'une fracture. C'est la fracture d'une poitrine par le dédain ; c'est le trop plein de l'agonie qui fait explosion. Qui a vaincu ? Est-ce Wellington ? Non. Sans Blucher, il était perdu. Est-ce Blucher ? Non. Si Wellington n'eût pas commencé, BlUcher n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernière heure, ce soldat ignoré, cet infiniment

petit (le la guerre, sent qu'il y a là un mensonge, un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant, et, au moment où il en éclate do rage, on lui offre cette dérision, la vie ! Comment n« pas bondir? Ils sont là tous les rois de TEuropo, les généraux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats victorieux et derrière les cent mille, un million, leurs canons, môche allumée, sont béants, ils ont sous leurs talons la Garde impériale et la Grande Armée, ils viennent d'écraser Napoléon et il ne reste plus que Gambronne ; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il protestera. Alors il cherche un mot comme on ciierche une épée. 11 lui vient de Técume, et cette écume, c'est le mot. Devant cette victoire prodigieuse et médiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce désespéré se redresse ; il en subit réiiormité, mais il en constate le néant ; et il fait plus que cracher sur elle ; et, sous l'accablement du nombre, do la force et de la matière, il trouve à l'âme une expression, l'excrément. Nous le répétons, dire cela, faire cela, trouver cela, c'est être le vainqueur.

L'(îsprit des grands jours entra dans cet homme inconnu à cette minute futaie. Gambronne trouve le mot de Waterloo, comme Rouget de Tlsle trouve la Marseillaise, par Visitation du souille d'en haut. Un effluve de l'ouragan divin se détache et vient passer à travers ces hommes, et ils tressaillent, et l'un chante le chant suprême et Tautre pousse le cri terrible. Cette* parole du dédain titanic^ue, Canibronnene la jette pas seulement à l'Europe au nom de l'Empire, ce serait peu ; il la jette au passé au nom de la révolution. On l'entend et l'on reconnaît dans Gambronne la vieille àme des géants. Il semble que c'est Danton qui parle et Klébor qui rugit.

Au mot de Gambronne, la voix anglaise répondit : feu l les batteries flamboyèrent, la colline trembla, de toutes ces bouclies: d'airain sortit un demicr vomissement de mitraille, épouvantable ; une vaste fumée, vaguement blanchie du lever de la lune, roula et quand la fumée se dissipa, il n'y avait plus rien.

Ce reste formidable était anéanti, la Garde était morte. Le»

quatre murs de la redoute vivante gisaient, à peine distinguait-on çà et là nn tressaillement parmi les cadavres ; et c'est ainsi que les légions françaises, plus grandes que les légions romaines, expirèrent à Mont-Saint-Jean sur la terre mouillée de pluie et de sang, dans les blés sombres, à l'endroit où passse maintenant à quatre heures du matin^ en sifflant et en fouellant gaiement son cheval, Joseph, qui fait le service de la malle-poste do Nivelles.

Mais si Victor Hugo a contribué à donner à ce mot une immense publicité, ce n'est pas lui, tant s'en faut, qui réditait pour la première fois et d'autres avant lui l'avaient déjà laissé deviner. La Biographie des Contemporains déjà citée plus haut s'exprime ainsi : « Ce fut c( alors que, manquant de cartouches, Cambroune sommé « de se rendre, répondit d'une manière très-énergique, » et le Dictionnaire biographique des morts et des vivants, plus précis : « Cambronne, sommé de se rendre, répondit « en termes énergiques que nous ne pouvons transcrbe « ici et que Ton a traduits par ses mots devenus célèbres: « La garde meurt et ne se rend pas. »

Un autre ouvrage, intitulé : Nouvelles biographiques générales dit encore : « Quant à la réponse de Cambronne, « elle fut plus brève, plus en rapport avec les circons- « tances et non moins énergique. »

Dans son ouvrage, VHistoire des deux Restaurations, M, de Vaulabelle adhère au mot de Cambronne :

« Quelques hommes de ce bataillon laissés pour morts « sur le champ de bataille et recueillis le lendemain par « les habitants du pays, furent sauvés. Cambronne se « trouva du nombre; on a pu l'interroger. Les mots: « La garde meurt et ne se rend pas, > mis à cette occasion € dans sa bouche, reproduisent le sens exact de son éner- « gique réponse aux sommations des ofTîciers anglais. >

M. Guvillier-Fleury lui-même cite l'opinion de quelques historiens qui laissent entendre que la réponse de Gambronne se résuma en deux syllabes, pas davantage, et qu'elle fut depuis modifiée à l'usage de l'histoire : c'est d'abord M. Edgard Quinet : « D'après les Souvenirs d'un » officier, on a entendu Cambronne revenu à Nantes, » répéter lui-môme ses paroles : « Des gens comme nous » ne se rendent pas. » La première version s'est imposée » à l'histoire. Il ne serait plus possible de revenir à la » vérité nue, sans paraître l'altérer. » (1)

(( Refus sublime dans son cynisme soldatesque, dit le » colonel Charras et que la légende a traduit par les mots : » La Garde meurt et ne se rend pas. » (2)

» Une de ces trivialités sublimes de sens, cyniques » d'expression, dit M. de Lamartine, que le soldat corn- » prend et que les historiens traduisent plus tard- en » phrases de parades, puériles légendes quand l'héroïsme » est dans l'acte et non dans le mot. » (3j

Mais il y a controverse sur ce point. Ainsi M. de Vicl Castel, de l'Académie française, voulut à un moment donné, se faire une opinion sur la question et, comme on dirait aujourd'hui, il alla interviewer un oflicier supérieur qui, dans sa jeunesse, avait été très lié avec Gambronne, le général Mellinet.

— Vous qui avez connu le général Gambronne, savezvous s'il est vrai qu'aux dernières heures de Waterloo il ait répondu, par le mot que lui prête Victor Hugo, aux

(1) Histoire de la Campagne de 1815, p. 273 (chez Michel Lévy).

(2) Waterloo, p. 303

(3) Journal des Débats, 22 juin 1862.

offres (le capitulation que lui apportaient soit le général Maitland, soit le général Golville?

Le général Mellinet se prit à sourire, en haussant les épaules :

— Ce fameux mot n'a pas été prononcé, je peux vous Taffirmer, car le général Carabronne me l'a nié à moi-même. Sa famille et la mienne étaient très liées; elle habitaient la ville de Nantes; mon père et le général Cambronne partirent ensemble pour rarniéo; pendant tout le cours de leur carrière militaire, ils ne se perdirent pas do vue et ils no cessèrent d'entretenir des relations fort amicales. De retour dans ses foyers, après i815, le général Cambronne, en Tabsence de mon père (jui était exilé, devint mon tuteur; il avait pour moi une grande affection et ce fut lui qui me décida à entrer au service des l'âge de quinze ans.

Le général Cambronne, contrairement à ce que quelques écrivains ont affirmé, n'était ni un homme vulgaire, ni un soldat illustre; il avait fait de fortes études, et tous ceux qui ont vécu avec lui dans une certaine intimité savent qu'il passait pour un latiniste distingué.

Un jour, pendant un de mes congés, le général et moi, nous nous baignions dans la Loire, et je dois dire que je n*ai jamais vu un corps humain plus couturé do blessures, coups de mitraille, coups do feu, coups do lance, coups de sabre et coups de baïonnette, il en était complètement tatoué.

En nageant près de lui, l'idée me vint de lui demander s'il avait, comme le prétondaient dès cette époque quehjues précurseurs de Victor Hugo, prononcé le fameux mot.

Le général Cambronne me répondit, en me tutoyant, comme il en avait l'habitude :

— Tu me connais, ce mot-là ne me ressemble pas ; peux tu t'imaginer qu'il soit sorti de ma bouche? Non, je ne l'ai pas prononcé. Ce qui est vrai, c'est que chaque fois que la proposition de mettre bas les armes nous fut faite, je m'avançai en tète de

mes carrés, et levant mon sabre, je cria de ma voix la plus vibrante: « Grenadiers, en avant •. Bientôt je fus blessé et je perdis connaissance; lorsque je revins à moi, mes pauvres carrés de grenadiers jonchaient le terrain e» j'étais prisonnier.

Ainsi, si M. de Viel Gastel a fidèlement traduit les déclarations du général Mellinet et si celui-ci à non moins fidèlement rapporté les dires de Gambronne, le héros de Waterloo n'aurait dit ni le mot, ni la phrase et tout se serait borné à un simple : Grenadiers, en avant.

Nous avons fait vérifier auprès du vénérable doyen de l'armée française l'exactitude du récit de M. de Viel Castel et M. te général Mellinet déclare aujourd'hui que ses paroles et sa pensée ont été également mal interprétées.

Que reste-t-il encore? M. Victor Roussin qui épousa en 1836 la fille adoptive du général Gambronne (nous en parlerons plus loin) est pour la phrase et contre le mot. D'une lettre qu'il nous a écrite, nous extrayons ce qui suit :

« Gambronne était un homme bien élevé dans toute la « force du terme. Jamais il n'eût proféré l'expression « ordurière que Victor Hugo a cru devoir mettre dans a sa bouche.

« Ouant à Gambronne, s'il était interrogé à ce sujet, il « déclarait ne se souvenir de rien et ne pas se rappeler « ce qu'il avait pu dire. Gela se conçoit parfaitement, car, c dans l'animation de la lutte, les paroles étaient peu de f chose, auprès des actes. Ce qu'il fit alors, ce fut de « résister jusqu'à la mort. >

Un de nos amis, M. Paul Ghauvet, qui avait assisté dans sa jeunesse à un déjeuner donné par le général de Bréa, l'entendit raconter qu« Gambronne, sans pouvoir préciser de quels termes il s'était servi à Waterloo, avait envoyé

faire f.... les Anglais par quelque expression bien sentie. Le général de Bréa tenait ce renseignement de Cambronne lui-même.

Tel était aussi le souvenir recueilli par M. Gheguillaume, ancien ingénieur en chef des ponts et chaussées à Nantes, de la bouche de son père :

« Mon père a souvent entendu raconter au général « rhistoire de Waterloo. Il ne se rappelait pas avoir pro- « nonce le mot historique, mais, ajoutait-il, c'est fort € possible, car j'étais dans un état (f esprit à le dire. »

Enfin, le livre écrit sur Cambronne par Rogeron de La Vallée en quelque sorte sous la surveillance de la veuve de Cambronne et sur les renseignements qu'elle fournissait à l'auteur — premier clerc chez son propre notaire et chargé de ses intérêts — , enregistre comme hors de doute le mot dont Cambronne oiïiciellement ne voulait pas se souvenir :

« Reiide2?-vons t s'écrient les Anglais. Une négation « énergique fut la réponse de Cambronne, et, avec ce « mot immortel que l'histoire n'ose redire, mais que a tout le monde sait, Cambronne s'élance à la tête de ses « intrépides grenadiers. »

Que conclure de là? c'est que Ci*mbronne, à la phrase sublime : La garde meurt et ne se rend pas ! a fort bien pu ajouter,, dans la surexcitation de la mêlée, soit immédiatement, soit à une nouvelle sommation, oubliant un moment ses habitudes d'homme bien élevé, le mot soldatesque que nul ne lui reprocherait d'avoir, à Waterloo, lancé à la face de l'ennemi.

Et maintenant^ fermons cette immense parenthèse et reprenons notre récit, là où nous l'avons laissé I

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