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PRISONNIER EN ANGLETERRE

On ignorait ce qu'était devenu Ney. On savait les généraux Priant, Cambronne, Mouton, Duhesme, Durutte blessés et on était inquiet de leur sort, car les Prussiens égorgeaient tous ceux qui leur tombaient dans les mains. Fleury de Chaboulon qui assista à la bataille de Waterloo, s'est exprimé comme suit, dans ses Mémoires sur la cruauté exceptionnelle des soldats de Bliicher:

(( Les Prussiens acharnés à notre poursuite, traitaient avec une barbarie sans exemple les malheureux qu'ils pouvaient atteindre. A l'exception de quelques vieux soldats impertubables, la plupart des autres avaienl jeté leurs armes et se trouvaient sans défense, ils n'en étaient pas moins impitoyablement massacrés. Quatre Prussiens tuèrent de sang froid le général..., après lui avoir arraché ses armes (1); un autre général dont le nom n'est pas non plus présent à ma mémoire, se rendit à un ofiBcier et cet officier eut la lâcheté encore plus que la cruauté, de lui passer son sabre, au travers du corps. Un colonel, pour ne point tomber entre leurs mains, se brûla la cerv^elle. Vingt autres officiers de tous grades imitèrent cet exemple. Un officier de cuirassiers les voyant arriver, dit: « Ils n'auront ni mon cheval, ni moi». D'un coup de pistolet, il renverse son cheval, de l'autre, il se lue. Mille actes de désespoir non moins héroïques illustrèrent cette fatale journée ».

Les Anglais, (pourquoi ne pas leur rendre cette justice?) sans conserver dans cette guerre acharnée toute l'humanité

(1) C'était le général Duhesme.

que se doivent entre elles des nations civilisées, étaient les seuls qui respectassent les blessés. Des soldats anglais avaient relevé Canibronne atteint des blessures les plus graves et l'avaient conduit au quartier général de Wellington. En le voyant, l'amiral Seyniour s'emporta en injures contre Napoléon vaincu; malgré sa captivité, Cambronne sut rappeler l'insolent vainqueur au respect que méritait le courage malbeureux. L'amiral Seymour revint à de meilleurs sentiments et offrit même à (lambronne de lui prêter de l'argent, s'il s'en faisait besoin. Si nous en croyons les souvenirs personnels de M. lloussin, qui épousa en 1836 la (ille adoptive de M. et M'"" Cambronne, le général laissé pour mort sur le cbamp de bataille n'avait pas tardé d'être complètement dépouillé par les vainqueurs qui le laissèrent, disait-il nu comme itn petit Saint-Jean. Tout lui avait été enlevé, ses f)apiers et les valeurs qu'il avait sur lui et qui devaient être assez considérables, puisqu'il avait converti en diamants tout ce qu'il possédait, atin que ce fût plus facile à porter.

Il trouva un ennemi plus généreux dans la [x'rsonnc du colonel Cami)bcll qu'il avait connu à l'ib» «l'Elbe et ([ui lui fit rendre les bonneuis di'is à sa bravoure. C'est lui qui le conduisit de Waterloo à Hruxelles, soit environ (piatre lieues, le confia aux soins de la faculté et ne l'abandonna qu'après avoir fait d'inutiles efforts pour lui éviter le voyage d'Angleterre. Cairibronne, h peine débanpié,. fut mis i\ bord d'un ponton, c'est-à-dire d'une de res atroces maisons flottantes dont Napoléon avait dit dans sa pioclamalion d'Avesnes du 11 juin 1815: « Oue ceux d'entre vous ([ui ont él»'^ prisonniei's «les Anglais, vous fassent le récit de leui's [)onf<>ns et des maux affreux qu'ils ont soufferts )>. >Iais il n'y resta que deux lieures et fut, en compagnie du

comte de Lobaii, enroyé dans les prisons d'Ashburton où il devait pendant près de six mois expier sa fidélité à la cause vaincue.

Pourtant l'abdication définitive de Napoléon et son départ pour Saint-Hélène avaient dégagé ses anciens serviteurs du serment qu'ils lui avaient jadis prêté. Cambronne redevenu libre de disposer de sa personne, redemanda son régiment qui était devenu pour lui comme une seconde famille et, du fond de son cachot, il écrivit le 20 juillet 1815 à Louis XVIII la lettre suivante :

Siro,

Major au premier régiment de chasseurs à pied de la Garde, le traité do FonLainebleau m'imposa le devoir de suivre l'Empereur à l'île d'Elbe. N'existant plus, j'ai l'honneur de prier Votre Majesté de recevoir ma soumission et mon serment de fidélité.

Si ma vie, que je crois sans reproche, me donne des droits à votre confiance, je demande mon régiment; en cas contraire, mes blessures m'en donnent à la retraite qu'alors je solliciterai regrettant d'ôtre privé de servir ma patrie.

Ashburlon, 20 juillet 1815.

Cette lettre d'un style médiocre, mais empreinte des •entimciiLs du patriotisme le plus élevé, trouva Louis XVIII en train de signer la fameuse ordonnance du 24 juillet qui prescrivait l'arrestation et le renvoi devant les conseils de guerre compétents des généraux et officiers « qui avaient « trahi le Roi avant le 23 mars ou attaqué la France et le « gouvernement à main armée ou qui, par violence, « s'étaient emparés du pouvoir ». Cambronne y figurait à côté de Ney et de Labédoyère.

L'ordonnance datée de Paris, au château des Tuileries, portait le contre-seing de Fouché, duc d'Otrante, ministre

de la police générale — un des anciens condisciples de Cambronne à TOratoire !

Garabronne ne broncha pas devant cette décision qui menaçait sa tôte et le 10 octobre, il annonça, en ces termes, son prochain retour au ministre de la guerre, Clarke, duc de Feltre :

Monseigneur,

Apprenant que la paix est prochaine, que les prisonniers do guerre doivent s^atten Ire à rentrer en France, j'ai l'honneur de prier Votre Excellence d'avoir la bonté d'ordonner au chef de la police où l'on me débarquera, de me donner une feuille de route pour me rendre à Paris dans le délai que vous jugerez convenable, y enjoignant personnellement ce que vous voudrez, pour que je me présente à telle autorité qu'il vous plaira, ce qui m'éviterait d'être conduit par la gendarmerie.

Mon intention n'est pas de me soustraire à l'ordonnance du roi, au contraire, de me constituer prisonnier à Paris le plus tôt que je pourrai.

Je vous donne ma parole d'honneur de me conformer à vos ordres ; et si vous pouvez acquiescer à ma demande, sans vous compromettre, je vous en aurai une éternelle reconnaissance.

Cette lettre resta sans réponse, mais les préfets des départements bretons, ceux du Pas-de-Calais, de la Somme, de la Seine-ïnfériôure et de la Manche, furent avisés des intentions manifestées par le général et reçurent l'ordre formel de Tarréter au débarquement. Voici la correspondance inédite que nous avons trouvée à ce sujet aux Archives départementales de la Loire-Inférieure :

MINISTÈRE Paris, le 3 novembre 1815.

DE LA POLICK OEWEBALE Bariau particulier

N« :2 Monsieur le Préfet,

Le général Cambronne, retenu prisonnier à Asburthon en Angleterre, est compris dans l'ordonnance du 24

juillet dernier. Aux termes de l'article l^r^ il Joit 6lro mis on jugement et c'est à Paris, conformément à une ordonnance plus récente (2 août), que ce jugement doit être prononcé par un Conseil de guerre permanent.

C'est donc à Paris qu'il conviendra de faire transférer le général Cambronne lorsqu'il sera débarqué sur vos côtes. Il a déclaré, je le sais, que son intention était de se présenter luimême et de se constituer prisonnier dans la capitale. Cette faculté ne peut lui être accordée. Il faut d'autres garanties et d'autres mesures Vous recommanderez soulonient, dans le cas où ce général aborderait dans l'un des ports do votre juridiction, de concilier en sa faveur les égards que paraîtra mériter sa conduite avec la rigueur dont l'exécution des ordonnances royales impose Tubligation.

Il sera nécessaire que les fonctionnaires civils se concertent en conséquence avec l'autorité militaire, et il no le sera pas moins qu'ils me fassent parvenir directement et sans aucun retard l'avis do l'arrivée du général Cambronne eu France.

Agréez, Monsieur le préfet, l'assuranc*.» do ma considération distinguée.

Le miiiislre eecrélairc d'Klat au déparlenuMit de la police générale, Dkcaz'^.s.

De Rouen, dès le 4 novembre, de Vannes dès le 10, et sans dout(î des chefs-lieux des autres déparlements limitrophes des cotes à des dates voisines, accusé de réception des ordres ministériels avait été envové à Paris. Mais c'est surtout k Nantes (jue les mesures furent prises avec énergie. Le préfet, cf)nite de Brosses, ne se souciait peutêtre pas autrement de procéder à cettt; arrestation, par contre il avait aujM'ès de lui des agents uUra-royalistes qui tie demandaient qu'à se distinguer. Il transmit hiérarchiquement la lettre du ministre Decazes au général Dufresse, au commissaire S()écial de police, au capitaine de la gendarmerie, au commissaire spécial de la marine, aux sous-préfets de Paimbœuf et de Savenay.

Parmi les réponses de ces fonctionnaires au préfet, signalons deux lettres de M. Giraud, commissaire principal, chef du service de la marine, qui faisait du zèle pour mettre la main sur le général Cambronne et se créer ainsi des titres à la reconnaissance du gouvernement :

Monsieur le comte de Brosses, préfet de la Loire-Inférieure,

Nantes.

Monsieur le comte.

Nantes, le 11 novembre 1815.

Je n'ai reçu qu'hier au soir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écriro le 9, relativement à l'arrestation du général Cambronne, s'il aborde dans un des ports de mon sous-arrondissement.

Jo vous informe que vous seriez dans l'erreur si vous croyiez que les officiers d'administration et agens de la marine pourraient oxécutcr un pareil ordre sur les points où ce général aborderait, ils y sont sans force ni moyen de répression, leur concours ne peut être etficaco que dans l'avertissement qu'ils pourront donner aux autorités locales militaires et civiles aussitôt qu'ils seront eux-mêmes informés de l'arrivée de cet officier général.

Los lieux de mon sous-arrondissement où il peut vArv débarqué sont Le Croisic et Saint-Nazaire. Il importerait donc que vous voulussiez bien donner des ordres aux autorités civiles et militaires de ces lieux de se concerter avec les agents de la marine pour cette arrestation.

On aura peut-être i\ craindre que cet officier une fois dans la rade ou le port du lieu où il abordera, ne cherche à se soustraire à l'arrestation avant que la mesure puisse être mise h exécution ; il y a un moyen de prévenir C3t événement, celui d'ordonner que le bâtiment porteur du général Cambronne soit mis en quarantaine jusqu'à ce qu'on ait pu se saisir de sa personne, mais encore dans cette position peut-on affirmer qu'il ne violera pas la quarantaine?

Saint-Nazaire est le lieu présumable où le navire abordera si ce général vient dans votre département, c'est directemen l'endroit où la marine est le plus dépourvue de moyens de repression. Il faudrait donc, Monsieur le comte, que vous en fassiez

mettre à la disposition du maire en lui traçant sa conduite pour cette arrestation.

J'écris confidonliellemeiit aujourd'hui au commissaire du Croisic et au sieur Blanchard, conservateur do santé à Saint- Nazaire, pour lui faire connaître vos intentions. Je vous envoie copie de ma lelire à ce dernier avec lequel je suis entré dans plus de détails afin de prévoir le cas où le bâtiment violant la quarantaine franchirait la rade sans attendre la visite. Cette dernière circonstance rend nécessaire que le commissaire de Paimbu'uf soit informé de ces dispositions et c'est ce que je vais faire en lui recommandant comme aux autres le plus grand secret et le rendant responsable de la moindre négligence dans l'exécution des mesures prescrites.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Le Commissaire principal chef maritime,

GiRAUD.

A M. Blanchard, conservateur de santé à Saint-Nazaire.

ConfulentieUc.

— Nantes, le 6 novembre 181;i.

Monsieur, la copie ci-jointe d'une lettre de M. le préfet de lu Loire-Inférieure vous fera connaître les ordres donnés pour Tarrestation du tjeneral Camhrùnne, s'il aborde dans un des ports de mon sous-arrondissement.

Comme il est présumable que ce débarquement aura lieu à Saint-Nazaire, il convient que les mesures suivantes soient prises pour s'assurer de la personne du général.

Dans toutes les visites que vous ferez ;\ bord des bàtimens étrangers, particulièrement de ceux venant d'Angleterre. vou<ç vous ferez représenter le rôle d'équipage et vous examinerez les passagers. Si le général se trouve du nombre, vous mettrez Xvt bâtiment en cjuarantaine (en ayanl grand soin de ne point laisser soupçonner le véritable motif de celte mesun?) et vous en donnerez de suite avis à M. le maireavec lequel d'ailleurs vous vous concerterez à l'avance pour les dispositions préparatoires. M. h> préfet doit lui donner des ordres en conséquence.

Dans le cas où le bâtiment franchirait la rade sans s'arrêter ou violerait la quarantaine imposée, pour monter à Paimbœuf,

Voos le suivrez dans votre chaloupe et vous ferez exécuter à Paimbœuf les mesures prescrites en vous concertant avec M. le sous-commissaire de la marine que j'informe de ces dispositions et M. le sous-préfet qui le sera par M. le préfet.

Pour plus de sûreté et pour détourner les soupçons, vous pouvez, Monsieur, sous le prétexte d'avis récemment donnés sur des craintes sérieuses de maladies contagieuses, répondre que vous avez des précautions plus rigides à observer et partir de là pour renouveler Tordre aux pilotes de ne point se dispenser 90U$ les peines les plus sévères de mouiller sur la rade de Saint- Nazaire les bâtiments introduits.

Vous sentez, Monsieur, toute l'importance de la mesure dont je viens de vous entretenir. Je compte trop sur votre bonne volonté et sur votre dévouement pour croire nécessaire de m'appcsantir sur le danger qui résulterait pour votre personne non seulement de la négligence, mais même de la tiédeur que vous pourriez apporter dans son exécution dont le succès demande le plus grand mistore. (sic).

Le Commissaire principal de marine,

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