SCÈNE PREMIÈRE
MISTRISS CARINGTON, lisant un journal, PRETTY et INDIANA , occupées à travailler auprès de la table , « gauche, CAMILLA, près du guéridon, à droite, dessinant.
PRETTY
Je te préviens, Camilla , que si tu ne commences pas à l'occuper de (a toilette , tu ne seras jamais prête pour le bal . . .
Peu m'importe! je n'irai pas.
MISTRISS CARINGTON.
Comment! vous n'irez pas au bal ?. . .
INDIANA
Une réunion où sera la plus belle société du comté !
PRETTY
Et pour quelle raison?
MISTRISS CARINGTON.
Ou, plutôt, quel caprice?
Je ne me porte pas bien ... je resterai . . .
MISTRISS CARINGTON.
Comme vous voudrez, mademoiselle, c'est déjà bien assez d y conduire ma fille et ma nièce , sans avoir encore ma pupille à surveiller.. . Je me rappelle le der-
* Camilla, Pretly , rnistriss Carington , Indiana.
nier raout où nous avons assisté, quatre femmes ensemble !
PRETTY
Vous aviez l'air d'une maîtresse de pension. . •
MISTRISS CARINGTON.
Vous , Pretty , on ue vous demande pas votre avis .... mais il est de fait que pour être assises ... en vue . . . sur la première banquette, c'est difficile de trouver quatre places- . .
PRETTY , à demi-v>ix.
Surtout quand on en tient cinq !
MISTRISS CARINGTON.
Qu'est-ce que c'est?
PRETTY
Rien , ma tante. . . j'achevais ma garniture. . . je suis de votre avis. . . au bal comme ailleurs , il faut toujours être au premier rang.
INDIANA
C'est le seul moyen de trouver des danseurs.
PRETTY
Et par suite, des maris.
INDIANA
On pense bien à cela !
PRETTY
C'est-à-dire qu'elle y pense toujours.
INDIANA
Pas tant que vous , mademoiselle . . .
PRETTY , se levant.
Moi 1 . . . cela m'est bien égal ! . . . j'attends tranquillement le retour d'Edgard , mon frère et mon tuteur . . . alors je verrai à me décider. . . mais, d'ici là, rien ne presse.
INDIANA
Tu dis cela , parce que tu es riche , et que je ne le suis pas. .. mais n'importe, on verra qui de nous deux sera mariée la première.
MISTRISS CARINGTON.
Indiana ! . . .
INDIANA
Oui, ma mère, ma cousine est d'une présomption. . . on n'y tient plus. . .
(Elle se lève, et vient uuprès de Pretty.) Air : // n'est pas teins de nous quitter. Voyez quel orgueil est le sien ; Qui peut donc la rendre si Hère ?
Sa dot, ses terres ?. . . j'en convien , C'est beau d'être riche he'ritière.
On peut n'avoir ni bonté ni talent, Lorsque l'on a de la fortune.
PRETTY
Alors on doit, c'est plus prudent, Vous conseiller d'en avoir une.
MISTRISS CARINGTON.
Mesdemoiselles!. . .
INDIANA
Certainement, nous ne sommes pas aussi riches que vous ; il s'en faut. . . mais il n'y a pas encore, dans le comté, beaucoup de maisons plus à leur aise que la nôtre. MISTRISS C\RINGïON.
Non, certes.
INDIANA
Et parce que nous n'avons que cinq cents livres sterling de rente. . . nous n'en sommes pas plus fières avec Camilla , qui n'en a que cinquante.
CAMILLA , continuant à dessiner.
Vous êtes bien bonne . . .
MISTRISS CARINGTON , se levant.
Vous avez raison , ma fille. . . parce que ce n'est pas sa faute, si elle est orpheline, si elle n'a rien.. . et si son frère Lionel est un petit fat et un mauvais sujet. CAMILLA.
Et mais, madame, vous avez une manière de nous défendre.
PRETTY
Tout-à-fait injuste. . . moi je prends parti pour Lionel , que je trouve fort aimable et de très-bon goût. INDIANA.
Parce qu'il vous fait la cour.
PRETTY
Et qu'il ne vous la fait pas.
INDIANA
Parce que je n'en ai pas voulu.
PRETTY
Et quand vous le voudriez.
INDIANA
Eh bien ! par exemple . . . C'est ce que nous verrons.
M1STRISS CARINGTON , passant entre Pretty et Jndiana.
Silence , mesdemoiselles, silence. . . qu'est-ce que c'est qu'une discussion pareille ?
INDIANA
Parce qu'elle a de la fortune , elle se croit le droit de faire de l'esprit . . .
PRETTY
Parce qu'elle a de l'esprit, elle se croit le droit de ne dire que des bêtises.
INDIANA, outrée.
C'est trop fort !
MISTRISS CARINGTON.
Encore ! . . . silence! vous dis-je ! on vient.