CAMILLA, LIONEL
LIONEL
Maintenant que nous sommes seuls. . . dis-moi, je te prie , pourquoi tu refuses d'aller au bal ?. . . CAMILLA.
J'en suis bien fâchée, mon ami , mais je ne puis te l'apprendre.
A moi , ton frère ... tu as des secrets pour moi ?
Plus tard tu les connaîtras . . .
LIONEL
Eh mon Dieu ! tu me dis cela d'un air sombre et triste. • •
C'est que je le suis en effet. . . quand je songe à toutes tes folies. . . à tes extravagances. . . LIONEL.
Tu vas sermonner. . . je m'en vais !
Reste. . . je me tairai ! que je te voie au moins . . car maintenant à peine si je t'aperçois ... tu ne m'aimes donc plus, Lionel?. . .
LIONEL
Moi ne pas t'aimer . . mais je n'ai que toi au monde . . .
depuis la perte de nos parens. . . tu es ma seule amie. . .
ma seule compagne ... et même avant, dès ma plus tendre
enfance... tes jeux-., tes plaisirs. .. tu sacrifiais tout
pour moi tu es la meilleure des soeurs. . . tu es si
bonne. . . si généreuse. . . mais, par malheur. . .et quoique plus jeune que moi, tu es d'une raison trop. . . trop raisonnable ... et qui me gêne . . . qui m'embarrasse quelquefois. . ..
Est-il possible ! . . .
LIONEL
Oui. . . tu as pris sur moi un ascendant presque mater-
nel. ... et, s'il faut te l'avouer quand il y a quelque
folie. • . quelque étourderie. . . quand j'ai des reproches à me faire. . . je n'ose pas. . . je crains ta présence . . . CAMILLA, effrayée.
Ah mon Dieu! voilà quinze jours que je ne
t'ai vu !.. .
LIONEL
C'est vrai ! . . .
Il y a donc quelque nouveau malheur?. . .
LIONEL
Est-ce ma faute à moi , si notre père était un homme de talent qui ne nous a pas laissé de fortune. . . si lu savais comme c'est terrible. . . . comme c'est humiliant. . . . surtout auprès de ces jeunes gens avec qui j'ai été élevé au collège d'Oxford, ou que depuis j'ai rencontrés dans le monde • . . on ne veut pas avoir l'air d'un homme de rien . . . on veut marcher de pair avec eux. . .
Et pour quoi ne pas avouer franchement que la fortune ne te permet pas. . .
LIONEL
Je n'osais pas. . . je n'aurais jamais osé avouer que j'avais chiquante livres sterling de revenu. . . mais, grâce au ciel ... je ne les ai plus . . .
Que dis-tu?. . .
LIONEL , gaimeitt.
J'ai tout vendu. .. fout engagé. ..à M. Dubster.. . lu sais, ce négociant?. . . cela m a fait un capital d'un millier de livres sterling, avec lequel depuis deux mois je fais figure . . . comme un lord , comme un grand seigneur . . . Quel bonheur! quel plaisir!... j'étais né pour cela... mais tout a une fin , je n'ai plus rien ... je suis ruiné . • •
O ciel !.. et que dira-t-on?
LIONEL
On ne dira rien. . . au contraire . • -cela me fera du bien dans le inonde. . . dans le grand monde. . .parmi les jeunes
seigneurs que je fréquente, on dit : je suis ruiné ; c'est bon genre ! . . . cela vous donne un air comme il faut, .un air de jeune dissipateur. .
A ni du Piégé.
C'est presque un titre à toutes les faveurs ,
Et l'on a tout en perspective, Car à présent, aux places, aux honneurs ,
C'est en courant <]ue l'on arrive.
Aussi, je dois faire un chemin brillant , Car, grâce à l'état «le ma bourse , Je suis le'ger, et je n'ai maintenant
Rien qui m'arrête dans ma course !
El la preuve, c'est que depuis ce tems-là j'ai fait une passion... une passion millionnaire... une duchesse douairière. . . qui m'adore et veut mépouser. . . N'eu parle pas à Pretty au moins. . . elle .se moquerait de moi. . . CtVMILLà.
Et qui donc?
LIONEL
La duchesse Margland. . .
Une femme de soixante ans qui a déjà eu deux
maris . • •
Je ferais le troisième . . lu \ ois la jolie belle-sœur que je te donnerais là. . .
CXMILLA.
Peux-tu rire dans un moment pareil. . .
LIONEL
C'est vrai ! ... je n'en ai pas envie. . . car je ne t'ai pas tout dit. . . et aujourd'hui même, si j'y pensais, je serais dans un fier embarras. . . aussi je n'y songe pas. . . CAM1LLA.
Et qu'est-ce donc?. . .
LIONEL
L'autre jour . . le fils de lord Melmoud , un des grands seigneurs parmi lesquels je suis lancé. • ■ un ami intime.. ■ un jeune dissipateur comme moi . . . avait besoin de deux cents guinées. . . pour trois jours. . . il me les demande. . . sans façon, en ami . . . et devant tous ces messieurs...
(.'ami /lu. 1
Comment refuser?... moi surtout qui tiens à avoir bon genre. . . Ausssi, je lui dis d'un air dégagé qui fit très-bon effet ...» Ce soir, mon cber, vous les aurez. » . . .Mais c'est que le soir. . . je ne les avais pas ! . . . J'avais promis ... je ne voulais point passer pour un hâbleur. . et comme je suis chargé en ce moment des comptes du régiment , j'ai disposé en sa faveur. . .
De deux cents guinées?. . .
LIONEL
Pour trois jours. . . trois jours seulement ! . . . mais ce troisième jour, nous y voici. . . je n'ai pas encore entendu parler de lui. . et d'un instant à l'autre l 'officier-payeur peut venir me demander des fonds. . . (Prenant son parti.) Bah! bah ! j'ai encore d'ici à ce soir. . . et lord Melmoud qui est riche. . . et homme d'honneur. . . c'est égal ! ça me tourmente. . . ça m'inquiète. . . et nous avons ce matin un déjeûner de vin de Champagne, un repas de garçons ... où j'irai. . .
Tu iras?. . .
LIONEL
Certainement . . . j'y boirai même . . . mais de mauvaise grâce, j'en suis sûr. .
Est-il concevable , Lionel , que de gaîté de cœur tu t'exposes ainsi à la ruine. . . au deshonneur. . . car, enfin , si ce soir lord Melmoud ne t'a pas remboursé ?
LIONEL
Ce n'est pas possible. . .
Mais si cela était ?
LIONEL, embarrassé.
Si cela était ne me parle pas de cela ! si cola
était . . alors... on trouverait.. . ma foi ! je ne sais pas trop
Îuel moyen... Ah! en voilà un... Edgard ! notre ami Idgard qui arrive aujourd'hui . . il est immensément riche et ne dépense rien celui-là . . . car c'est de la raison. . . de la sagesse. . . dans ton genre. il a été le pupille de mon père. . ■ nous avons été élevés ensemble ■ ■ il t'aime
COMÉDIK-VAl'DEVILLE. 19
comme une sœur. . . raconte lui mon aventure. . . et demande-lui pour moi. -.
Y penses-tu?. . . lui avouer tes fautes. . . une faute pareille !. . .lui apprendre qu'à peine majeur tu as déjà mangé l'héritage de notre père. . . comment veux-tu après cela qu'il t'estime encore. . - qu'il te confie la fortune et le bonheur de sa sœur. .
LIONEL
O ciel î ... je n'y pensais plus . . .
Je connais Edgard 1 c'est l'honneur, la probité même. . . c'est l'ami le plus généreux... au premier mot que je lai dirai, toutes tes dettes seront payées. . .et au-delà. . .mais dès ce moment i! faudra que tu renonces à Pretty. . . aucune puissance au monde ne le fera consentir à ton mariage avec sa sœur. . .
LIONEL, vivement.
Tu as raison ... ne lui dis rien ! . . . tâche , au contraire , qu'il ne puisse soupçonner. . . qu'il ne se doute jamais. . .
Air du Verre.
Car , tu le sais , j'aime Pretty , Et je ne puis vivre sans clic !
Si je la perds , mon seul parti C'est de me brûler la cervelle !
Grand Dieu!
LIONEL
Pour sortir d'embarras , Ce moyen est souvent le nôtre. . .
Et je serais , en pareil cas , Bien sur d'y perdre moins qu'un autre.
Y penses-tu ? . . .
LIONEL
J'en serais peut-être fâché après. . . mais je commencerais par là. . . sois en sûre. . . tandis qu'en cachant bien ce secret à Edgard . . . j'espère réparer . . .
Oh ! si tu le veux ... il en est teins encore . . . mais pour
ao CÀMTLLA ,
cela ne prends conseil que de ton coeur qui est bon et généreux ! . . .
LIONEL
Oui , ma petite sœur. . .
N'écoute plus la vanité. . . le désir de briller. . .
LIONEL, avec un peu d'impatience.
Oui , ma sœur . . -
Évite surtout ces sociétés qui te perdraient. . . LIONEL, plus marqué.
Oui , ma sœur. .
CAMILLA, souriant.
Mes sermons l'impatientent déjà... mais c'est égal... promets-moi de l'éloigner de tous ces jeunes gens du grand monde ... et ce matin déjà . . .
LIONEL
Sois tranquille. . . je jouerai petit jeu. . . et je te promets de ne pas perdre plus do deux ou trois guinées.
{Il fait quelques pas pour sortir.)
A la bonne heure !
LIONFL, r. venant.
Mais, pour cela , il faut que tu me les prêtes. . .
CAM11LLA , étonnée.
Comment ?. . .
LIONEL
Quand je t'ai dit que j'étais à sec . . je ne t'ai pas trompée. . . je ne te trompe jamais.. . je n'ai pas un scheling. . . et toi qui fais toujours des économies- . . CAMILLA.
Mais au contraire. . . et je ne sais comment le le dire.. . je suis moi-môme fort mal dans mes finances.
LIONEL
Et comment cela , de grâce ? . . .
Mon Dieu! Lionel, tu ne voudras donc jamais raisonner, ni calculer... songe donc que je n'ai, comme loi, que
COMÉDIE-VAUDEVJLLE. 21
cinquante livres sterling de revenu. . . et dernièrement j en ai donné trente pour toi à M. Dubster, cet usurier. . . LIONEL.
C'est vrai, je n'y pensais plus. . .
Une ou deux fois encore , tu as eu recours à ma bourse.
LIONEL
C'est vrai. . c'est bien mal à moi. . .
Oh ! non ! ie suis si heureuse quand je peux venir à ton aide. .. mais pour cela je dois me restreindre sur toutes mes dépenses, et puisqu'il faut te l'avouer. . . si je ne vais pas aujourd'hui à celte fêle, ou peut-être je me serais amusée ; c'est que je n'ai pas de robe de bal... je n'ai pas voulu m'en donner une. . .
LIONEL
Est-il possible! la couturière ne t'aurait pas fait
crédit? . . .
Je ne le veux pas... je ne veux rien devoir à personne. ..et
j'avais là mes trois dernières guinéei destinées à payer ce
matinle mémoire de ma marchande de modes., .eh bien!. ..
et pour la première fois. . . de ma vie je dérogerai. . . à
mes principes.. . je la prierai d'attendre.. . liens , frère.. .
LIONEL
Jamais. . . plutôt mourir que de te dépouiller ainsi . .
CAMILLA El moi... je Je veux. ..je l'exige. .. ou nous nous fâcherons .... Si lu refuses . . . c'est que tu ne m'aimes plus . . . Songe donc... dans quelques jours, je toucherait un quartier. . . et d'ici là. . . je n'ai besoin de rien. . . tandis que loi. . . un homme. . . lu ne peux pas rester sans argent. . . et puis tu n'es pas obligé de jouer. . . LIONEL, hésitant.
lu as raison. . . . (lri\>einnit.) qui sait même. . . je peux gagner. . . ( J7 prend la bourse ) Adieu , adieu, ma petite sœur. .. j'entends une voiture qui roule dans la cour. • . sans doute, quelque visite. . . (Il f ail aurlaurs pas pour sortir, puis il revient, et se trouve à la droite de Ca/nilla.) A tantôt., je reviendrai , je l'espère, avec de bonnes nouvelles.
a2 CAMILLA
Air : Amis , voici la riante semaine.
Ah ! quel plaisir , quelle douce espérance ! De te payer au centuple!. . . Oui, crois-moi, Robes de bal , chapeaux , modes de France, Rien de trop cher, rien de trop beau pour toi! Je veux gagner ; je gagnerai, j'espère , Mais c'est pour toi , toi seule , que j'y tien , Et mon bonheur , je le prendrai , ma chère, Comme un à-compte sur le tien !
(// sort en courant , par la droite. )