Camille
Plongeant par toutes leurs racines dans noire cœur, ils touchent par tous les bouts à notre vie.
À travers les âges, sous des cieux divers, ils nous content cette histoire de l'âme, toujours la même, toujours autre, qu'on écoute depuis quatre mille ans, dont nul ne s'est lassé. 3
D'autant plus féconds qu'ils sont plus simples , ils n'ont jamais tout dit. De grands génies peuvent s'y mesurer, des maîtres y trouver leur meilleure gloire, et les chétifs encore y rencontrer quelque modeste fortune.
La source vive s'arrête-t-elle de jaillir?
Les flots succèdent aux flots, des bras puissants y enfoncent leurs urnes, les petits viennent y puiser l'eau dans quelque coquille ramassée au bord du chemin ;.la fontaine n'a point fini de sourdre, les ondes n'ont point cessé de couler , le réservoir est profond, il se Cache aux en-
illes de la terre; hier, aujourd'hui,
demain, toujours il versera la fraîcheur.
Vous souvient-il de ces mélodies classiques, proclamées au milieu des concerts? Avec quel art, avec quelle verve, avec quelle révélation de l'idéal, votre enthousiasme vous le dit assez.
Or, il arrive qu'un soir, par la campagne, de quelque sentier perdu monte le couplet, le même; une voix des champs le répète; elle a son timbre, elle a je ne sais quelle tidtc qui vient du Cœur. Point d'éclat, nulle science; sa candeur seule est pour elle.
Que vous dirai-je? l'heure, les ombres
abattues, de vagues parfums, la sincérité de ces accents tout émus! vous vous arrêtez, vous écoulez; peut-être qu'une larme a mouillé vos paupières.
Vieille chanson, voix agreste, je n'ai rien d'autre à vous offrir.
Mais quoi ! si votre poitrine respire un air plus pur, si de nobles énergies se sont éveillées en votre âme, si le devoir vous trouve mieux résolus, le ciel plus confiants, nos batailles mieux décidées à vaincre, que me faut-il davantage?
Devant Sébastopol, 50 avril 185
« Mignonne, je t'expédie- un esclave , comme jadis les paladins, au bon temps de chevalerie. Ce n'est pas un Maure, ce n'est pas un Turc. Si fait, Turc, je crois qu'il l'est un peu; déiste, fataliste, ce que tu voudras!
« Voyons! devines-tu? Victor de Presle, mon aller ego , mon capitaine dans la légion étrangère; le vaillant qui m'a sauvé
la vie trois grandes fois, sans compter les petites. Sérieux! ah! pour cela, mignonne, il te rendra des points. Géologue, archéologue, je ne sais quoi d'autre encore !
« Qu'octroyez-vous à votre frère, dites, la belle, en échange de son hommage?
« Ah! j'oubliais, de Presles est quasi mort; les fièvres, la grenaille de ces gredins de Russes ! bref, il le serait tout à fait sans moi. Nos hôpitaux regorgent; on Pa proprement mis à la porte, sous prétexte que Pair natal seul pouvait le guérir. L'air natal! je les trouve parfaits, avec leur air natal! Victor serait bien embarrassé de savoir où le prendre. Il est né un peu partout, ce garçon - là ! d'abord aux Indes , où sa
mère Ta mis au monde. Puis... puis son père , un voyageur enragé , Fa traîné du pôle à l'équateur, d'Amérique en Afrique, chez les Peaux-Rouges, chez les Peaux-Noires, tant, que le brave homme a laissé ses os, avec sa veuve et son fils, dans je ne sais quel kraal d'Hottentots. La pauvre femme, vieillie avant l'âge, est venue mourir en Angleterre. Victor prenait ses quinze ans. Elevé, comme disent les livres, à la rude école de l'adversité, il a fait front aux mauvais jours. Aussi, mignonne, tu verras ce front-là !
((Maintenant, approche-loi de ma tante, et crie-lui, dans son cornet, de ne pas s'effaroucher.
a Victor est plus doux qu'un agneau. 11 lui tiendrait, au besoin, trois douzaines d'écheveaux, sur ses fortes mains.
« Quant a vous , petit cousin Max, collégien mon bonhomme, n'allez pas vous fourrer des baïonnettes dans l'esprit ! vous serez ingénieur, s'il vous plaît. Par le temps qui court , cela met plus d'écus dans la poche et moins de boulets dans la tête.
« Logez Presle chez le garde, dans la maisonnette au bout du verger. Il ne fait pas de bruit. Le dessin, lire, rêver, car c'est un rêveur, vous n'en prendrez que ce qu'il vous plaira. D'ailleurs, lesPiussesne l'ont pas tellement tué qu'il ne lui reste des jambes; elles le mèneront courir les montagnes.
« À propos! convertissez-moi cet hommelà! Mignonne, l'œuvre est digne de ton grand cœur.
« Victor s'attend à tout ; la brèche est faite ; tirez, canons , tonnez , bombardes ! Mademoiselle Camille , ne froncez pas le sourcil.
c< Tiens, dans deux mois, trois au plus, j'arrive, je prends ma belle Camille dans mes bras, je mets un gros baiser sur sa petite moue, et je la défié, elle, tante Lise, M Bourçoïn . le vieux Michel , de me
prouver que je ne suis pas le plus épris des frères, le plus féal des neveux, partant, le meilleur des chrétiens.
« Edgard. »
Camille fronça le sourcil, juste à l'endroit que disait son frère ; elle secoua la tête, haussa les épaules, reprit la lettre, et, tandis qu'elle la relit du premier mot au dernier, regardons, s'il vous plaît, autour de nous.
Cette jeune fille aux tresses noires, le front appuyé sur sa main, svelte, fière, dont î es grands yeux songeurs interrogent les pages que ses doigts laissent un peu trembler, c'est Camille.
L'étrange pièce où la voici, ancien ora-
CAMILLE l:>
toire des Pères bénédictins, qui jadis habitaient le moutier, voûtée, octogone, portée sur une tourelle au travers des fourrés séculaires, c'est sa chambrette ; un nid suspendu dans les feuilles.
Trois ou quatre fenestrelles donnent sur trois ou quatre horizons. À l'orient, les Alpes et leur neige. Au nord, des prolongements de ramée. Au midi, des toits; ne riez pas; de beaux vieux toits déchiquetés, avec leurs pics et leurs vais, leurs défilés et leurs morênes, leurs cheminées qui semblent des châteaux-forts, leurs girouettes à blason, leurs flèches et leurs aiguilles, un monde ; comme on les faisait au temps de uqs pères.
Tout proche se dresse le Jura. Il étend ses crêtes, taché çà et là des ombres qu'y promènent les nuages, frangé de sapins par les bords, noir de forêts sur les versants, semé dans les pacages de chalets plus blancs que la perle.
Des martinets volent à grands coups d'ailes , en jetant autour des petites fenêtres leur cri strident.
Dehors, au plus épais du fouillis, pinsons, linots, rossignols et fauvettes ont établi leurs couvées. Gela chante de l'aube au soir. La nuit encore cela parle de bonheur, d'amour, du beau printemps et de Tété qui s'avoisine.
Quand on s'appuie aux croisillons, on
voit à niveau la cime des frênes immenses, tout frémissants dès que passe une brise; on voit la tête des érables, solide et dorée; on voit les noyers aux branches raboteuses, que veloutent par place les mousses blondes; par-dessus on voit le ciel, le ciel dans son azur éternel.
Camille l'avait souvent regardé. Souvent, debout à la petite fenêtre, son buste souple penché en dehors de la tourelle, comme si elle eût nagé dans l'éther, elle écoutait le ruisseau, tout en bas, qui se heurtait contre les cailloux, dans l'ombre ; elle écoutait les nichées, et ces propos des mères à leurs petits , et ces premiers
bégayements des oisillons qui s'éveillent à la lumière ; elle écoutait les bruits sans nom qui de jour, de nuit, montent des campagnes ; puis , ses yeux s'élevaient , ils plongeaient là haut, où l'air est lumineux, où passent les nuages, où les profondeurs succèdent aux profondeurs.
Priait-elle, songeait-elle?
Qui dira les mouvements d'une âme jeune, chrétienne, ardente, solitaire, tout émue d'une vague tendresse, tout embrasée de foi, tout agitée de craintes et d'espoirs qui s'ignorent eux-mêmes?
Ce matin-là, Camille ne songea point.
La lettre reployéc , elle se leva, fronça le
sourcil encore, agita son petit doigt blanc a la hauteur de son visage, mit la main sur les verroux de la porte; les gonds rouilles crièrent; un escalier en colimaçon déroulait devant elle ses longues spirales, et, quatre à quatre, sans plus de façons que cela, Camille, lestement, en franchit les de-
Tante Lise, la bonne âme, tranquillement assise dans son petit salon, occupée à relever les mailles d'une jupe formidable, une jupe, sa gloire et son tourment, une jupe destinée à juponner la plus pauvre femme du village; tante Lise ne se doutait guère qu'au moment même un boulet, parti de Sébastopol, allait faire dans sa vie une de ces trouées qui ébranlent les plus forts édifices.
Elle avait devant elle, tante Lise, sa tableguéridon ; sur la table une grosse bible à gros caractères.
Juchée sur une chaise haute, car elle était de petite taille et légèrement contrefaite, elle regardait tantôt les mailles que ses mains délicates embrochaient à grand' peine sur l'aiguille d'ivoire, tantôt les pages ouvertes de la vieille bible. Ses doigts alors quittaient l'aiguille ; ils suivaient ligne après ligne le verset qu'elle murmurait à demi-voix , et sa figure, un humble visage ni beau ni jeune, s'illuminait de tant de clartés, il y avait tant de douceur dans l'expression de ses yeux bleus, tant de soumission joyeuse dans l'attitude recueillie; la
bouche, flétrie par les années, s'épanouissait d'un si jeune sourire, que, rien qu'à la voir, le respect, un respect attendri, saisissait le cœur.
Puisqu'elle est là, tante Lise, toute préoccupée de son âme et de ses pauvres, laissezmoi vous crayonner son profil en deux traits.
Aussi bien, si elle s'apercevait qu'on la regarde, elle se lèverait effarouchée, et s'irait enfouir au trou le mieux caché du manoir.
Telle quelle, avec ses soixante hivers, tante Lise conserve plus de naïveté dans
l'âme que bien d'autres à vingt ans. Sa vie s'est écoulée dans l'ombre. Eut-elle une jeunesse? je n'en sais rien; ni elle non plus. Un deuil de famille lui jeta sur les bras ces deux enfants, Edgard et Camille.
Elle les serre contre elle ; elle les aime de toute la tendresse de son cœur.
L'un est devenu ce que vous savez : lieutenant, brave, tête folle. Tante.Lise soupire, car il est son Benjamin ; elle soupire, tante Lise, et dit : Dieu le trouvera.
L'autre, Camille, ne lui donne que du bonheur. Pourtant la pensée d'Edgard, plus douloureuse, amène plus de sourires sur ses lèvres.
Elle est sourde, tante Lise. Son cornet,
dont elle se sert le moins qu'elle peut, court le monde, poursuivi par le vieux Michel, majordome, valet de chambre, un meuble antique, idolâtre de sa maîtresse, tout épris des gloires modestes de la famille.
Tante Lise, qui n'entend guère, ne parle pas beaucoup plus. Elle vit de méditation, de travail, et mène doucement sa maison. La mène-t-elle? ce n'est pas sûr, Tout le monde s'en mêle ; à commencer par M1,e Bourgoin, la femme de charge, imposante, cinquante automnes , parfaitement honnête et parfaitement revêche.
Dans les petites circonstances, tante Lise reconnaît l'autorité de M1Ië Bourgoin , elle ]es lui abandonne; pas les grandes. Les
grandes la grandissent tout à coup. En face des rares événements de sa vie , on n'a jamais vu faiblir tante Lise. L'oubli d'ellemême, absolu, sans retour, tel est le secret de sa force. Elle en possède un autre. Aux menaces de l'avenir, aux ébranlements du monde, elle oppose ces deux mots, qu'elle prononce de sa voix paisible : « L'Éternel règne ! » Quand elle les a dits, un inexprimable calme se répand sur ses traits.
Elle a sa finesse , tante Lise; pour mieux dire, elle a sa divination. Parfois une larme furtive, un sourire pénétré de douceur, viennent apprendre aux souffrants que quelqu'un les a compris, que quelqu'un les aime.
Très-active en son temps, Tàge Ta fati-
guéc. Elle laisse faire les jeunes. Toutefois elle a gardé sa part d'activité : sympathie, prières, un bon conseil à l'occasion. Mais l'occasion se fait rare, car tante Lise de plus en plus se fait sourde.
En ce point on la reconnaît pour énergique et d'âme généreuse, que jamais lâchetés de tendresse ne compliquèrent sa vie. Elle marche devant elle, oublieuse de son bonheur, dédaigneuse des petites exigences de l'affection.
Edgard a voulu partir ; tante Lise voyait ses meilleures joies disparaître avec lui; il a voulu se battre, tante Lise n'est pas guerrière ; eh bien ! tante Lise a pris sa bible, elle a relu les hauts faits des capitai-
nés d'Israël; elle a dit : Va! elle Ta dit sans faiblesse, sans réticences, sans arrière pensée, et son enfant s'en est allé.
Lorsqu'au village sévit quelque fièvre contagieuse, tante Lise, la première à visiter les malades, jamais ne retint Camille.
— Quoi, vous l'exposez! s'écrient les' voisins.
— Dieu la garde! répond tante Lise. Et Camille, vaillante, heureuse, une
flamme au front, court de ses pieds agiles, elle soigne, elle console; et l'ange de la mort ne l'a pas touchée.
fin ce moment elle entra, la jeune lille,
toute rougissante ; elle fit un signe de tête au petit cousin, embrassa tante Lise, initia lettre d'Edgard sous ses yeux, et debout, attendit.
Edgard! la pâle figure de tante Lise s'était éclairée.
Hélas ! un nuage vint , puis un autre , puis le front se plissa, les lèvres fléchirent, et la physionomie de tante Lise , naguères si paisible, prit une telle expression d'épouvante que Camille , elle-même , ne put retenir un sourire,
— Ici ! fit enfin la pauvre âme, ici, dans le manoir!
— Dans la maison du garde, ma tante;
— Un étranger!
— Ma tante, il a sauvé la vie d'Edgard.
— Un Turc !
— Oh! ma tante! — Cette fois, le rire gagna pour tout de bon Camille.
Max, enfoui dans un vieux Plutarque, d'un saut avait bondi près d'elle :
— Un Turc? un Turc! Il s'était emparé de la lettre , il la dévorait des yeux : — Un capitaine, ma tante i un capitaine de la légion étrangère! Et mon cousin qui va revenir ! Il a vu la charge de Balaclava ! Ma tante, il est blessé ! Ma tante, quel bonheur !
Max tenait les deux mains de tante Lise, il les couvrait de baisers ; il sauta du même élan au cou de Camille, qui recula d'un petit mouvement fier; puis, bride abattue,
hors de lui , notre collégien fut. quérir Michel, fut quérir Mile Bourgoin.
Michel, à la nouvelle, redressa son dos courbé. Une réception! bonne aubaine pour le vieux majordome. Depuis longtemps il ne s'était vu à pareille fête. On allait donc avoir, chaque soir, ce qu'il appelait : Un dîner! et tirer l'argenterie des coffres ! et il pourrait ouvrir à deux battants les portes du salon , et crier d'une voix de stentor : Madame est servie !
Son ÉminenceBourgoin , ainsi l'appelait Max, ne prit pas l'affaire par ce bout lumineux. Ses lunettes descendirent d'un cran, son nez s'appointit, sa bouche se pinça; elle vit d'un coup d'cpil quelles allées et
venues il lui faudrait effectuer du manoir à la maison dugarde,etquellesperturbations, inouïes, allait apporter dans sa petite vie bien ordonnée l'arrivée d'un intrus :
— Comme s'il n'y avait pas assez de tourments sur cette terre ! — La sentence formulée d'une voix sèche , Mellc Bourgoin continua de tracasser dans l'office, et, sauf le carillon de ses clefs, qui indiquait une vexation positive, Max n'en obtint rien de plus.
Cependant tante Lise, la lettre fatale sous les yeux, les yeux arrêtés sur la lettre, semblait absorbée dans la contemplation de quelque fantôme malfaisant.
Elle ne parlait jamais moins, tante Lise, que lorsqu'une pensée sérieuse, chagrin, souci, lui oppressait l'âme. Recueillie en elle-même et comme blottie sous la main de Dieu, elle lui montrait le danger. Muettes étaient les lèvres ; le cœur avait des accents passionnés.
Allez, plus d'une bataille s'est gagnée par ces taciturnes, par ces tranquilles, qui ne crient pas, qui ne s'agitent point, qui vont droit au Père, et luttent avec lui jusqu'à ce qu'ils aient emporté sa bénédiction.
Camille connaissait les silences de tante Lise; elle savait ce qu'ils voulaient dire.
C A !il I l î. Ë
Elle sortit ; elle s'en fut dans le vieux jardin, là où chantait le jet d'eau , là où fleurissaient les tulipes, là où les abeilles se balançaient en nuages d'or. Elle s'assit au coin du rucher, contre la paroi, près des ruches, au milieu des menthes et des lavandes, et se prit à songer.
Car, de causer avec tante Lise, même en temps calme, il n'y avait pas moyen. On pouvait bien crier au fond du cornet les grosses choses, pas les petites; d'où il résultait que Camille s'était créé, sans le savoir et sans le vouloir, une vie de l'âme trèssolitaire, très-individuelle, une intimité avec Dieu à sa manière, une complète indépendance d'esprit.
La Bible, beaucoup plus que les hommes, l'avait élevée. Pourtant elle respirait auprès de sa tante une atmosphère imprégnée d'amour et de foi . Tante Lise parlait peu ; mais des influences émanaient d'elle, comme les arômes s'exhalent d'un vase de parfums.
De là, chez Camille, un singulier mélange de douceur, de résolution, de candeur et de connaissance. Elle avait, sur un fond de timidité, des hardiesses soudaines. Humble avec quelque présomption, sincère avant tout, le cœur plein d'enfances; les élans contradictoires d'un caractère qui se développe en liberté l'agitaient- tour à tour.
C'est ainsi qu'elle s'avançait, le front bien éclairé, la tète noblement portée, dans
celte triple auréole du bonheur, de la jeunesse et de la pureté.
Entre Camille et tante Lise, si la sagesse était du côté des années, souvent l'austérité, cetle verdeur du fruit que ni le soleil ni les orages n'ont mûri, se irouvait du côté du cœur qui n'avait pas encore souffert.
Croire, pour Camille, c'était aussi simple que de respirer; ne pas croire, c'était tout à fait un crime.
— Ma petite Israélite sans fraude ! disait en souriant tante Lise lorsque Camille, de sa voix grave, prononçait quelque arrêt sans merci. Alors, Camille relevait la tète d'un mouvement hautain. Elle eût marché,
sans peur et sans reproche, droit au vrai, à travers le fer et le feu. L'instant d'après, vous l'eussiez vue, bondissante, courir delà ferme au manoir, arroser, chanter, cueillir, ses bras pleins de fleurs, son tablier plein de pommes, et les petits la suivaient, et les vieux l'attendaient, et tous l'aimaient.
C'est qu'elle avait la vie en elle, ce je ne sais quoi de bien portant qui guérit les souffreteux.
Les jours ne lui duraient point. Le jardin, les pauvres, les prés, un peu lire, un peu barbouiller de papier; le soir était là.
Maintenant, par ce beau mois de mai qui
tire à sa fin, Camille, pensive, son grand chapeau de paille couvert d'abeilles et sa robeaussi, d'abeilles butineuses qui reviennent au gîte les pattes chargées de pollen, Camille, pour la première fois, ne regarde ni les ruches ni les abeilles. Ses pensées sont bien loin, là-bas, vers l'Orient. Des escadrons caracolent, sabre nu, à travers les foudres de la bataille; le tonnerre des bombardes éclate ; on tue, on est tué ; et ce n'est point, chose étonnante, ce qui préoccupe Camille. Non; son regard suit deux capitaines, deux bons soldats, lancés à pleine carrières Ceux là donnent de terribles coups. Les voilà sous la (ente, nos capitaines; l'un d'eux, blessé, pâle, une mâle figure ! Ed-
gard, penché sur lui, le soutient! Ici, Camille détourne la tète; elle ouvre un livre; les pages tournent l'une après l'autre, trèsvite; pourtant le tableau reste le même; toujours la bataille, toujours la tente, toujours les deux capiiaines!
Si bien que Camille, rejetant ses cheveux en arrière, se leva, secoua prestement •les abeilles, courut aux bordures de violettes; son bouquet fait, s'en vint à l'office, mit bravement un pot de confitures au fond de son panier, comme le petit Chaperon rouge, et prit par les prés.
Qu'ils étaient beaux ; que cette fière montagne , redressée d'un jet, sombre sous les
sapins, lui faisait de bien à voir. Les molles langueurs s'en étaient allées. Camille aspirait l'air vif qui descend des pacages; chaque bouffée lui apportait une vigueur nouvelle; chacun de ses pas faisait partir des nuées de papillons, étincelants , heureux; cela chantait, les fleurs déployaient leurs pétales, un* vert éclatant peignait les haies; elle respirait le bonheur, Camille, et la liberté. Tous ces êtres charmants, elle les connaissait, elle leur parlait, ils étaient ses confidents. Vers les forêts volait sa pensée, elle gravissait ces pentes sauvages, elle se promenait sur les sommets, en plein ciel, là où nulle voix humaine n'interrompt les grands silences.
Puis elle revenait, elle errait dans les prairies où se balancent les sainfoins roses, elle courait avec le ruisseau babillard, elle s'enfonçait aux cachettes des coudriers ; c'étaient des entretiens pleins de charme, propos interrompus, phrases inachevées, ivresse des vingt ans, amour du Seigneur, cantiques, couplets agrestes, l'avenir, inconnu, sans fin, tout brillant sous son voile, les belles résolutions, parfois les repentirs vite consolés, et le ciel , la patrie d'en haut, et la terre, une terre renouvelée, où les combats , qui ne coûtaient guère, se marquaient par les victoires qu'on remportait toujours !
L'Orient essaya bien de dérouler son
CUIILLE :>\)
meiveilleux tapis. Cette fois , ii y perdit ses peines. Camille secoua la tête : — Mon frère, dit-elle, je vous vois venir! Non, non! il n'en sera rien.
Le reste du monologue ne franchit pas les lèvres de Camille.
On aurait pu le traduire ainsi : — Un déiste ! un incrédule ! presqu'un monstre ! On a compassion des monstres, voilà tout. Le convertir! pourquoi faire? Quelle lettre ridicule !
Ainsi pensait Camille,
Et je ne sais comment il se fit, que, tout en gourmandant son frère, elle se prit à songer d'amour.
Car elle se marierait, une fois, peut-être.
Son fiancé, son maître et son seigneur, c'était un chrétien, brave, généreux, un peu sévère, qui la faisait trembler rien qu'au regard sérieux de ses grands yeux noirs. Cependant, il avait un doux sourire. 11 aimait Dieu, fortement; oh! bien plus qu'elle ne savait faire. Elle le suivait de loin. Partout il allait devant elle. Son bras vaillant, qui jamais iravait faibli, la soutenait aux heures funestes. Qu'il était loyal, et supérieur, et croyant !
Avec lui, Camille entra chez la vieille Madeleine. Elle posa le paquet de violettes sur la fenêtre, elle s'assit près de l'aïeule. Sa voix avait plus d'émotion, ses mains serraientplus affeclueusementles mains ridées
delà bonne femme; et lorsqu'elle revint par les prés, Camille, son front resplendissait ; elle marchait dans le triomphe de sa foi ; car elle le savait maintenant , et c'était chose certaine: jamais un incrédule, jamais un déiste n'aurait son cœur.
Qui dira la puissance des idées ! Une idée, c'est un météore. Lancé dans le ciel, parfois il y sème des étoiles ; parfois il y laisse des traînées sinistrés. Autour de nous, rien n'a changé ; les hommes restent les mêmes, les vieilles habitudes vont héquillantdu même pas, la jeune sève pousse les mêmes frondes, aujourd'hui ressemble à hier, la fontaine coule toujours, le laboureur pousse toujours
ses bœufs avec le même cri sauvage, les faucheurs enfoncent la faux dans l'herbe que trempent les mêmes rosées, le grand univers, le petit monde intérieur parcourent d'une même allure leur cycle égal ; et pourtant un autre soleil jette ses reflets sur notre chemin, quelque chose d'insolite bat de Faite sur nos têtes, des voix, on le dirait, s'émeuvent, des âmes vont errant, un regard nous suit, une affection nous enveloppe, sympathie, antipathie, peu importe, nous ne sommes plus seuls, nous ne sommes plus libres, une autorité s'exerce, nous avons beau nous révolter, nous la subissons; reconnue ou niée, toujours elle se prouve, car toujours il faut compter avec
4i CAMILLE
elle, et dans l'air agité de tempête par ces invisibles, par ces dominateurs, il semble qu'on sente passer les djinns des contes d'Orient, ou bien ces anges au vol silencieux, ces princes de la puissance ténébreuse dont nous parlent les Écritures.
Camille, tante Lise, Max, le vieux Michel, jusqu'à Mlle Bourgoin, sentaient le frôlement de ces hôtes mystérieux.
Rien qu'à voir la jeune fille assise dans sa tourelle, tandis qu'elle suivait du regard les phalanges de nuées à travers la plaine céleste, on eût deviné quels visiteurs la hantaient. Parfois son sourire semblait
accueillir quelque ami bien venu, son doux visage se pencher vers quelque souffrance ; puis le front se redressait, les lèvres se faisaient austères. Camille, tout à coup réveillée, prenait sa course par les sentiers. Toujours la pensée, la même, s'ébattait autour d'elle. Il allait venir , cet homme étrange, malheureux, qu'Edgard aimait!
Un impie effrayant, qu'il fallait bien subir, dont on devait se garer! Seul au monde; plus de mère! et Camille retombait dans ses rêves.
Tante Lise n'en voyait pas si long. Un gros danger , c'était tout. Edgard l'avait voulu. Edgard, son bien-aimé. Edgard, cet
aventureux, ce cerveau brûlé, son enfant terrible ! xMais quoi, il avait manqué mourir! Un homme, quel qu'il fût, le lui avait sauvé !
Tante Lise ôtait ses lunettes et se perdait dans ses réflexions.
Quant à Max, il ne respirait que carnage. Du matin au soir c'était le branle-bas de combat. Fondre sur le vieux Michel, dresser des embûches à Son Éminence, remplir le manoir de clameurs guerrières, il ne faisait autre chose.
Michel cirait, frottait, astiquait le moutier du haut en bas. Il se vovait en souliers ver-
nis, à boucles. Il se voyait en poudre. Non, cela, sa maîtresse ne le permettait pas. Mais Dieu , qui prend pitié des faibles, lui avait octroyé une chevelure blanche, qu'aux grands jours, Michel roulait sur les deux tempes, en ailes de pigeon. M. de Presle! un noble! Michel l'aurait juré. Un vicomte! Monsieur le vicomte de Presle! Plus d'une fois, Michel se surprit, roucoulant es vicomte-là de sa voix la plus mélodieuse.
Je vous fais grâce des hallucinations de Mlie Bourgoin. Elle songeait creux, la chose est sûre.
Plus de lettres; point d'arrivée.
Tout s'use, même les soucis; de sorte qu'un beau matin de dimanche, juin fleurissant les prés , on résolut de donner aux enfants du village, la fête qui toute Tannée leur faisait battre le cœur.
— Vrai ! c'est aujourd'hui ! criaient fillettes et garçonnets , amassés autour de Camille, dans la cour du moutier.
— Ce soir, enfants! ce soir! on partira d'ici ! que les fillettes aient des fleurs et les garçons des bouquets !
Au soir, bien avant cinq heures, vers quatre au plus, on vit accourir les jeunes filles. Les garçons, embarrassés sous leurs
gros bouquets plantés droit dans la boutonnière, se massaient contre la grille. Les blondines et les brunes portaient des couronnes ; l'aubépine avec ses étamines roses, le bouton d'or à foison. Les riches avaient de belles tulipes toutes chamarrées de solides couleurs ; les pauvres, quelques touffes desauge, ramassées au coin du bois. Les guirlandes à pleines mains, jetées au hasard, enfoncées de bon cœur, jetaient sur les visages leur ombre fraîche.
— Formez les rangs !
C'est là qu'il fallait voir Max! Général d'armée n'eut jamais tant de peine. Les grands rompaient la file, les petits s'attardaient, les jeunes filles, mal accoutumées
au pas militaire, tantôt couraient, tantôt s'arrêtaient. Max de s'égosiller! Michel , dont ces pompes, toutes modesles qu'elles étaient, remuaient le cœur, lui prêtait main - forte ; Mlle Bourgoin veillait aux vivres, car on devait goûter, et ferme. Tante Lise marchait sa paisible allure, loin du tumulte; et Camille, à qui les petites avaient offert une monumentale couronne de bluets, de coquelicots, de folle avoine, avec de gros pivoines parmi, Camille, rieuse et fière sous son diadème de fleurs, semblait la reine de Mai.
On prit par le hameau. On chantait à pleine voix Les mères , debout sur le seuil
de leurs granges, regardaient la procession et toute cette joie qui défilait.
On prit sous bois. Il était vert, le bois, et plein de belles lumières. Les chênes, des arbres tardifs , à peine se feuillaient. Les taillis de cerisiers, d'églantiers et de ronces les avaient devancés. Quelques troncs s'enlevaient, rudes, sur le fond diaphane que faisaient frissonner de passagères haleines.
Aux chansons des petits d'autres notes répondaient, limpides, sous les buissons. Le chemin qui montait dans l'ombre, une ombre imprégnée d'arômes, rencontrait parfois des traînées de lumière blanche ; c'était le jour qui faisait effraction par une trouée;
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alors, Tune après l'autre, les guirlandes s'illuminaient.
11 y avait des pervenches, elles couvraient les pentes ; par-ci par-là quelque muguet secouait ses clochettes. Adieu la consigne! tant pis pour les belles robes! d'un saut, la troupe était au fourré. Les grands , à mesure , rattrapaient tout comme ils pouvaient.
En haut les attendait la clairière ; un vaste promenoir. Les chênes, plantés çà et là, libres, à fortes branches, étendaient au hasard leurs grandes verdures. Le gazon , fin comme il vient sur la montagne , déroulait au-dessous son tapis de Heurs étoilées, pendant que le Jura , puissamment établi,
baignait de toutes parts dans l'éther , plus clair qu'un cristal.
Elle n'était pas toujours de bonne humeur, la montagne; parfois elle envoyait un vent glacé sur la plaine. Il se dévallait des sommels, il brisait les sapins, il tordait les ramées, il aplatissait contre le sol les trèfles et les blés ; toutes choses en prenaient un aspect lugubre ; la mort passait ; on sentait le froid de sa bouche !
Ce soir, rien de tout cela, pas un rameau ne s'émeut, les moucherons se balancent en ondes égales, le soleil à son déclin projette une gloire blonde ; elle glisse à travers les
5i CAMILLE
feuilles sur l'herbe rare , sous le dôme transparent, caressante, adoucie, comme si elle émanait de la main même du Dieu d'amour.
Il y a de ces heures, et de ces rencontres, et de ces coins perdus où tant de grâce, tant de beauté, tant de tendresse s'exhalent à la fois de la terre et des cieux, qu'on se croit d'un élan porté en paradis.
Les petits le sentaient bien; les grands encore. Un silence se lit. Sans mot dire, obéissante cette fois, anneau par anneau, la chaîne s'était détendue; elle s'allongeait, elle grandissait, elle enfermait la clairière.
Alors tante Lise, son pâle visage enveloppé de clartés , joignit les mains.
Elle pria; sa voix tremblait un peu; les petits écoutaient de toute leur âme. Elle pria pour les enfants, pour qu'ils fussent bien sages, pour que Jésus leur conservât leur mère, à mesure qu'elle priait, sa voix s'affermissait; elle pria pour ceux qu'un danger menace, pour les gens de guerre en lointain pays, pour les faibles cœurs, pour les esprits égarés.
Les petits dirent amen! de confiance; et le cantique s'éleva, le beau cantique à Jésus, au Sauveur, à l'ami des enfants, au berger des agneaux.
Lesjeunes filles soutenaientrhymnedans
les notes hautes, plus pures que les glaces vives, là bas, à l'orient; les garçons faisaient résonner leur basse un peu rauque, tandis que Camille, seule à chanter dans ce registre puissant et velouté des accents graves, tenait l'accord et lui donnait son ampleur.
Après, vinrent les chansonnettes, les couplets du printemps, ceux des moissons, les ranz de montagne, les appels aux vaches. Ce furent les derniers.
Voici les corbeilles, venez, les plus petits. Tendez vos tabliers, avancez les mains!
Son Éminence et le vieux Michel avaient grande besogne; gâteaux, pains blancs, à
chacun sa part, avec des cerises par-dessus! Des petits, les uns se laissaient tout donner, bouche ouverte, chagrins, bienaise, on ne savait trop quoi. Les autres enfonçaient bravement la delirée dans leurs poches, tant qu'il en pouvait tenir; d'autres la dévoraient sur place, à mesure qu'elle arrivait. Les garçons prévient avec un gros rire; les jeunes filles remerciaient d'un sourire discret; les mieux apprises hasardaient une révérence. Quand tout fut fini et tout grugé, licence à l'armée! la troupe s'épandit sur le gazon. Tante Lise, en un fauteuil, au milieu des bonnes femmes, devisait. Max, dans la mêlée, commandait la bataille. Les jeunes
filles qui redisaient les vieilles rondes, tournaient lentement, pendant que Camille, des marmots aux bras, d'autres pendus à sa robe, consolait les pleurnicheurs, errant par les clairières comme la fée du bois.
Cependant le jour avait baissé, la nuit était descendue, et Camille ne voyait pas, debout contre un chêne, cet homme, l'air pensif, qui regardait.
Depuis quand il était là? nul ne l'eût pu dire.
Comme elle passait, un des petits trébucha; une main le saisit; une figure
sortit de l'ombre; Camille avait reculé.
— Pardonnez-moi, mademoiselle, l'effroi que je vous cause! et cette introduction tout à fait ridicule !
Camille tressaillit :
— Monsieur de Presle ? * L'étranger s'inclina. Alors Camille, un
peu tremblante , froissée, sans en avoir conscience, fit signe à Max:
— M. de Presle! arrivé de ce soir, je le suppose. Max, conduisez monsieur vers ma tante.
Max, ébahi, un instant contempla cette haute stature, ce front loyal, cet œil profond, cet ensemble qui respirait l'autorité.
— Venez, dit-il. — Et tandis que Camille, tout à coup hautaine, la taille redressée, poursuivait sa route, ils se perdirent dans l'obscurité.
Quand elle revint, car il fallut bien revenir, M. de Presle, la tète découverte, près de tante Lise, tenait dans sa forte main les mains chétives de la vieille demoiselle. Il parlait d'Edgard ; tante Lise pleurait; un trouble passager altérait la voix du capitaine. Mais on sentait en lui l'homme qui commande à ses émotions.
Camille, dans l'ombre, observait tout :
la gravité de M. de Presle, sa simplicité virile, ce trouble fugitif, et l'aisance avec
laquelle il se mouvait dans une situation passablement embarrassante, convenons-en.
Cependant dix heures sonnèrent au village; la cloche du couvre-feu vint mêler sa grande voix, un peu triste, aux chansons des enfants. Tante Lise quitta son fauteuil, le capitaine lui offrit le bras. Tante Lise s'y appuya comme si elle n'eut fait autre chose de sa vie.
Max, en tête du cortège, avait pris les devants. On entendait de loin des éclats de gaieté folle.
La nuit, toute joie humaine effarouche l'âme; le rire donnerait envie de pleurer; on dirait un défi, jeté par des insensés
aux douleurs de ce monde. Camille sentait cela, vaguement. Elle suivait, seule, hormis deux ou trois petits, attardés, qui se serraient contre elle.
Ainsi Ton arriva dans la cour du moutier. Les enfants se groupèrent au plus clair de la lune, dans cette place où ni les érables ni les sycomores ne projetaient leur ombre. Là, graves, comme on Test dans les campagnes, ils entonnèrent la chanson du paradis; un vieux noël, tout plein d'anges dans la gloire, de trépassés dans la peine, de ressuscites bienheureux.
Cette fois encore, Camille crut voir une larme au fond des yeux noirs du capi-
taine. Mais elle se trompait, sans doute, car d'une voix ferme, avec la politesse un peu froide d'un homme du monde, M. de Presle salua et prit congé.
Les petits, ainsi qu'une nuée d'étourneaux, retournèrent au village.
Tante Lise rentrait toute rajeunie :
— C'est un brave homme! Bourgoin.
Et qui aime Edgard !
— Comme qu'il soit, — répondit Son Éminence, — nous n'en avions que faire.
Le lendemain , Camille armée en guerre, qui dira pourquoi? fut bien étonnée, lorsqu'elle ouvrit la porte du salon, de ne rencontrer personne à combattre.
Tante Lise tricotait, à son ordinaire, devant le guéridon.
Ravie, désappointée, elle ne savait trop lequel, Camille retint les questions qui se pressaient sur ses lèvres.
M. de Presle ne parut que le soir. Il répondit à la révérence un peu cérémonieuse de Camille par une respectueuse inclination de tête, se vint asseoir auprès de tante Lise et l'entretint d'E dgard.
Tante Lise ne s'était pas trompée; il l'aimait, on le voyait bien. Il l'aimait pour sa témérité, pour sa folle tête qui ne calculait point; il l'aimait pour sa puissance de jouir, pour sa verve emportée, pour toutes sortes de choses, jeunesse, bel espoir, volonté d'être heureux, flétries, on l'eût dit, sur le chemin du capitaine.
Les jours passaient.
Rien de changé, nul trouble au ma-
noir. Mlle Bourgoin, elle-même, ne savait où se prendre. Michel, un peu désappointé, nese consolait guère que vers cinq heures, lorsque, sa table dressée, en grande tenue devant le buffet, il voyait entrer tante Lise au bras du vicomte.
Max n'attendait pas si tard. Dès le matin, courant à la maison du garde, il donnait le signal du réveil. M. de Presle descendait; tous deux allaient à travers champs. Max revenait exalté; les récits du capitaine, son savoir, sa bonté, il ne tarissait pas !
Le capitaine, un peu froid lorsqu'il s'adressait à Camille, se détendait tout à fait lorsqu'il s'occupait de tante Lise. Au
vrai, il ne s'occupait guère que d'elle. S'il n'avait pas encore tenu d'écheveaux ante Lise jamais n'aurait osé mettre ses paquets de laine, sur les mains qui naguère promenaient le revolver au front des bataillons), M. de Presle, attentif, pénétré d'une vénération presque filiale, répondait doucement aux mille interrogations de la vieille demoiselle.
Toujours à l'aise, sans familiarité, sans roideur, parfaitement simple, parlant peu de lui, non par dissimulation mais par indifférence, étranger, on l'eût dit, à ses propres vicissitudes, soldat que la vie n'avait pas ménagé, triste sous une apparente insouciance; je ne sais quel at-
trait de mystère enveloppait cette figure, qui s'était dressée devant Camille, comme le sphinx antique devant le voyageur, au milieu des sables du désert.
Rarement le capitaine s'émouvait. Une fois cependant, pressé par Max, il raconta cette charge héroïque des escadrons anglais, et cette bravoure qui les emportait, d'un seul élan, contre les murailles ennemies, vivantes, tonnantes, toutes hérissées de lames, toutes sillonnées d'éclairs, dans un ouragan de boulets et de mitraille ! Alors le front du capitaine rayonnait :
— Blessés, disait-il, ravagés, ils allaient toujours! La terre se jonchait de
leurs morts, ils allaient toujours! à pleine carrière, deux fois ils passèrent, deux fois ils percèrent de part en part les régiments moscovites! à la troisième, quelques chevaux haletants traînaient des cadavres; tout était dit !
Camille écoutait, suspendue à ses lèvres.
Et puis c'étaient les champs de bataille, c'étaient les laideurs de la victoire. Le capitaine les faisait voir à Max, tout enfiévré de poudre et de fumée. Il lui montrait, en quelques mots sobres, empreints d'une horreur maîtresse d'elle-même, ces vies arrachées par la violence, ces yeux glacés qui menacent encore, ces haines
fixées dans un éternel silence, et ces agonies de la blessure qui reste béante, et ces tortures de la soif qui ne sera pas éfanchée, et ces désolations de l'âme qui s'échappe loin de ceux qu'elle aime, et cette amertume du dernier soupir qui s'éteint, que pas une oreille humaine n'entendra passer.
Le capitaine enfonçait la tête dans ses mains. Lui, froid d'ordinaire et contenu, il maudissait la guerre. Il avait, contre les oppresseurs, pour les opprimés, des accents dont la colère faisait tressaillir Camille.
Quand il parlait des races esclaves, des peuples asservis, des injustices courantes,
banales, convenues, dont nul ne s'inquiète parce que tous en sont coupables ; quand il parlait de ces forçats des bagnes, liés deux à deux, vie contre vie, haine contre haine, enchaînés sur la planche qui leur sert de lit, enchaînés sur le grabat d'hôpital, enchaînés dans la maladie, enchaînés dans la mort, traités en bêtes féroces, jetés avec ce qui leur reste de conscience dans ce pourrissoir de l'âme dont pas une pudeur ne réchappe ; lorsqu'il parlait de ce système pénal, en vigueur partout, qui laisse le condamné à la merci d'un directeur, maître absolu, maître des châtiments, maître du cachot, maître des carcans qui clouent le prisonnier au mur. maître
des fers qui lui paralysent les bras, maître de le laisser là, quels que soient les règlements, dans les ténèbres de ces sépulcres, dans l'épouvante d'un enfer sans issue, révolté, impénitent, torturé, tant qu'un reste de noblesse humaine proteste chez le supplicié, tant que la frénésie du despotisme, exaspérée par cette audace : la résistance du faible au fort, enivrera de sangle maître et le grisera de vengeance; alors le capitaine trouvait des mots, il avait des indignations, des jets d'éloquence s'échappaient de ses lèvres, des ardeurs de courroux montaient dans ses yeux, qui faisaient bondir le cœur de Max.
Camille respirait largement , comme
si de vastes horizons, tout à coup éclairés, se fussent ouverts devant elle.
À d'autres heures, des perspectives inconnues, poétiques, se prolongeaient sous d'autres cieux.
Le soir, bien souvent, pendant que la lune traçait sa courbe immense, le capitaine redisait les nuits d'Orient. Il parlait des palmiers au désert, des cris de l'Arabe jetés de solitude en solitude, et de la source au milieu des ouadis, de la source où se mirent des constellations que notre ciel ne connaît pas.
L'intimité, c'est trop dire, l'habitude se formait.
Tante Lise, lorsqu'il s'adressait à elle, ne perdait pas une des paroles du capitaine.
— Je crois bien ! s'écriait Max. Un homme qui a commandé la charge, en plein tonnerre d'Inkerman !
Un jour vint où Max, exalté par les généreuses compassions du capitaine, obtint de Camille qu'elle ferait de la charpie pour les Turcs :
— Pour ces pauvres Turcs, abandonnés de tous, que nul envoi fraternel ne vient secourir, qui souffrent, qui meurent sans murmure; non par un fatalisme bestial, mais par cette soumission suprême au
suprême ordonnateur des choses, la plus sublime des philosophies.
— Dieu me pardonne ! grommela M1Ie Bourgoin qui l'entendit : on va nous le faire payen !
Mais quand il fallut donner sa belle toile, et la plus fine, Camille le voulait ainsi, pour tailler des compresses en l'honneur des Turcs ; lorsqu'elle vit les jolis doigts de sa jeune maîtresse occupés à tirer les fils ; et Max, le bouillant qui naguère ne pouvait tenir en place, parfiler de conserve, deux heures durant; et le capitaine, cet émissaire des ténèbres, y essayer ses mains sanguinaires; et Michel, ce grand niais, s'extasier; et tante Lise? cet ange
du bon Dieu, sans prudence autant que sans malice, se contenter de soupirer un peu et de murmurer : l'Éternel règne! M,le Bourgoin perdit patience. Manoir, collégien , Camille , tante Lise , Michel , et le garde par-dessus le marché, ce mécréant perdrait tout ! elle le déclara net, et qu'elle s'en lavait les mains !
Heureusement, tante Lise était sourde.
Elle ne saisit de l'algarade, qu'un de ces grondements confus qui n'altéraient pas la sérénité de son ciel.
Camille n'avait plus peur. La réserve de M. de Presle, sa froideur même, lui rendaient ce naturel parfait, doux apanage de l'ignorance, suprême bonne
grâce de la jeunesse.
Elle avait retrouvé son pas vif, ses courses au jardin, ses lutineries à Max. On la voyait passer, rapide, insouciante, entasser
dans les vieilles potiches du vieux salon les gerbes d'œillets avec les brassées de roses. Un baiser à tante Lise ! La voilà par les prés, au village ; et quand elle rencontrait le capitaine, elle le saluait d'un rire joyeux.
Qu'avait-elle à craindre? M. de Presle n'était-il pas le compagnon de son frère! Lui, un incrédule? à cette question, Camille s'arrêtait; des flots de pensées montaient à son cœur; mais de ce cœur s'élançait une prière, impétueuse, à peine formulée, supplication, cri de victoire, elle ne savait pas ! et les pensées s'envolaient, et Camille poursuivait sa route en chantonnant quelque marche guerrière.
La question, la même, se posait devant l'âme naïve de tante Lise : M. de Presle, un déïste! Quoi, cet homme si doux, qui l'écoutait, qu'elle entendait, qui avait pitié des oppressés?
Un soir, tante Lise s'enhardit. Comme le capitaine s'apprêtait à retourner dans la maisonnette :
— Monsieur de Presle, dit-elle en affermissant sa voix, avant de nous quitter, nous demandons tous ensemble la bénédiction de Dieu. Voulez-vous rester avec nous?
Le capitaine s'inclina.
Ce soir-là, tante Lise ouvrit sa Bible avec un élan de reconnaissance. Son humble
xo Camille
front s'était relevé, ses yeux avaient des clartés célestes. Elle lut; M. de Presle écoutait, très-grave; puis elle pria, tous s'agenouillèrent; le capitaine seul resta debout. ,
C'était une protestation, tante Lise le comprit bien. Mais il avait assisté au culte de famille, et le Seigneur est tout-puissant!
Faire de la charpie pour les Turcs, c'est ♦ bien beau ! Pourtant Max, dont le zèle baissait un peu, se prit un matin à regarder la montagne.
— Cousine ! une course, comme nous les savons faire ; là-haut, avec le capitaine. Rien que nous, Camille ! veux-tu ! demain, avant l'aube?
L'aube avait paru, l'aurore aussi, lorsque tous trois s'acheminèrent.
L'herbe fraîchement coupée festonnait les prés de ses longs andains odorants. .
Hélas! du même coup, bien des vies avaient élé fauchées ; bien de pauvres bestioles, saisiespar le grand jour, surprises par le froid des nuits, avaient vu changer leurs beaux palais aux verts pilastres, leurs pavillons aux parasols étoiles, et leurs jongles parfumées, et leurs retraites où résonnaient tant d'harmonieux concerts, en un désert morne, sans abri, sans ombre, qu'elles ne reconnaissaient plus, où il leur fallait mourir!
— Un champ de bataille ! pensait le capitaine.
Bah! qui songeait aux tristesses de ce
CAMI LLE
monde? pas Camille; Max encore moins. Ils allaient de leur pas élastique ; la caille appelait dans les blés ; les sapins dressaient devant eux leurs propylées. Une douce lumière enveloppait les troncs immenses, elle tombait de la voûte, elle emplissait le temple aux mille colonnes ; la mousse, une mousse épaisse, déroulée du haut en bas des versants, caressait l'œil de ses teintes moelleuses, en éteignant le bruit des pas,
Qui ne vous a point vus, parvis de nos forêts, qui n'a pas marché dans ce jour élyséen, dans ce grand silence, au sein de ces clartés blondes, dans la pérennité de votre paix, dans l'éternelle fraîcheur de
votre beauté, celui-là n'a point encore rencontré la suprême empreinte de la suprême majesté de Dieu.
On ne parlait plus. Le capitaine avait découvert son front. Parfois une trouée, dans le dôme, là-haut, laissait passer des gerbes d'or. Alors, jusqu'aux profondeurs du bois, les troncs s'éclairaient. Marqués de traînées blanches aux abords du sentier, à peine touchés d'une flèche de lumière à mesure qu'ils s'éloignaient, effleurés d'une pâleur dans les profondeurs du bois, ils en faisaient pressentir les*ténébreuses vastitudes.
Ainsi l'on marchait.
CAMILLE . 8j
Quand on retrouva le soleil et les roches, et qu'il fallut grimper, la gaieté revint.
M. de Presle ne s'en tirerait pas, Max l'espérait bien ! un convalescent! habitué aux plaines!
Camille aussi, lorsqu'elle songeait aux couloirs et aux casse-cous dans le$ pierres, riait un peu. Mais le capitaine, tranquille et sûr de lui, de son pied leste passait partout. Plus d'une fois Camille sentit sa main s'étendre vers elle, plus d'une fois elle s'y appuya.
Lorsque tous trois arrivèrent sur le pacage, les gênes s'en étaient allées, la roideur s'était évanouie, les cœurs bat-
taient à l'aise, les fronts se redressaient dans la royauté du bonheur.
C'est que, voyez-vous, là-haut, on respire un air léger, un air libre. Bien des pensées rongeantes, bien des soucis s'évanouissent. Le monde, on le dirait, le monde conventionnel s'est effondré. Telle crainte qui nous oppressait dans la vallée, telle ambition qui nous hantait, ici, sur ces gazons étendus à perte de vue, sur ces sommets qui vont découpant leurs profils au hasard, dans ce grand abandon, dans cette solitude absolue, sous ce ciel radieux disparaissent, et notre âme a reconquis sa liberté.
Alors on est lils de Dieu, maître; les
dominateurs ont cessé de tyranniser; la tête se relève, la poitrine se dilate; il n'y a plus d'esclave, il y a un fils, un monarque, et les cieux sont près, et la terre est loin ! On ne voit plus d'elle que des crêtes aériennes, toutes semées de fleurs. On marche, et les pas ne coûtent point. Des haleines vivifiantes caressent le visage. Rien -n'attriste les yeux, ni laideurs, ni misères, ni cruautés. Rien n'abat le cœur, rien ne l'épouvante. La lumière a tout pénétré, Féloignement des hommes tout simplifié, le voisinage de Dieu tout illuminé !
Aussi les paroles viennent-elles aux lèvres comme le cœur les a pensées. Les
réticences sont restées en bas, sous les brumes de la plaine. On est soi, tel quel, sans y songer. Et Camille, et Max, et le capitaine, tous trois enivrés de bonheur, redevenus enfants, marchaient, couraient, et c'étaient des défis, et c'étaient de grands rires. On se lançait les touffes de gentiane à larges feuilles; on avait fauché les épilobesaux clairières, ces thyrses flexibles qui balancent tout le jour leurs fleurons roses couverts de papillons; on avait cueilli, par faisceaux, le lis martagon et ses cloches rouges; on avait pris le troglius aux boules d'or, celui qui referme discrètement sur le bourdon attardé ses courtines de brocart; maintenant on foulait une herbe courte, où sor-
taient à l'aventure des épis bruns et veloutés, tout parfumés de vanille.
Que cela faisait de bien d'errer ainsi! Le capitaine, un autre homme, plongeait, on l'eût dit, dans l'oubli de l'univers. Il regardait Camille de ce bon regard, confiant, limpide, un regard loyal, un regard viril; et rien que ce regard donnait à Camille une paix profonde.
Aucun d'eux ne voyait plus loin que l'heure présente. Pourquoi songer au soir? qu'importait demain? le jour était là, le jour splendide, enveloppé d'azur, avec des prolongements de lumière et de la joie pour une éternité.
Quand ils redescendirent en un de ces coins abrités, sous les jeunes hêtres, un jardin où s'enchevêtraient toutes les plantes de montagne ; lorsqu'ils s'assirent dans Fherbe, fléchissant en quelque sorte sous cette félicité plénière, trop lourde pour nos faibles cœurs; lorsque Max, à qui la contemplation ne durait guère, baguenaudant çà et là, prit sa course vers les chalets : Camille, tout à coup, regardant le capitaine :
— N'est-ce pas ! vous aimez Dieu ! ditelle.
— M. de Presle tressaillit, un instant il se tut. Puis, regardant à son tour Camille:
— Oui, fit-il.
Camille, par un mouvement involontaire, avait saisi sa main :
— Je le savais bien ! s'ëcriait-elle — et que vous apparteniez au Seigneur !
Victor fronça le sourcil, mais la jeune fille ne s'en aperçut pas. Elle tenait la main du capitaine, toujours; elle suivait son espérance ; son cœur parlait, sa foi, les craintes qui l'avaient troublée :
— Vous aimez Dieu ! moi aussi, je l'aime ! de toute mon âme! Cela me faisait mal de m'en taire avec vous ! Aimer Dieu ! c est le bonheur, il n'y en a point d'autre! Aimer Jésus, l'adorer, le servir, c'est le tout, et c'est la vie !
Camille continuait ainsi, dans l'exalta-
tion de sa joie, une joie dont elle n'était pas bien certaine, qu'elle saisissait de toute la puissance de son désir! Mais la main qu'elle tenait, soudain glacée, frissonna dans les siennes.
— Vous vous trompez, Camille! — la voix du capitaine était lente, grave :
— Je ne suis pas l'homme que vous croyez.
Camille sentit le froid de cette parole, avant de la bien comprendre.
— Je crois en Dieu. — il y eut un silence. — - Je ne crois en aucun autre.
— En aucun autre ! répéta Camille, mal sûre de ce qu'elle venait d'entendre.
Le capitaine pâlit :
— J'honore celui que vous adorez.
— Jésus n'est donc pas votre Dieu?
- — Il est le plus saint des hommes.
— Vous ne le priez donc pas !
— Je ne prie plus.
— Vous ne priez plus?
— Écoutez, Camille ; aussi bien faut-il parler un jour. — L'accent du capitaine s'était fait austère, presque dur : — J'ai prié deux fois. Dieu ne m'a pas exaucé; je ne prie plus.
— Àh ! — s'écria Camille — Il m'exauce, moi !
— L'avez-vous imploré , — dit le capitaine, dressé tout debout, en face de la jeune fille; — l'avez-vous imploré pour
une vie bien-aimée ? avez-vous vu cette vie s'écouler, l'avez-vous vue se dissoudre, malgré vos pleurs, malgré vos cris? Vos mains tendues vers le ciel sont-elles retombées sur un corps inerte, le corps de votre mère, qu'on emportait loin de vous?
— Non, — répondit simplement Camille; — mon père et ma mère m'ont quittée que j'étais une enfant.
— Avez-vous demandé la foi? l'avezvous implorée de celui qui la donne, diton? Àvez-vous avec larmes, avec désespoir, pressé l'Éternel de se révéler à vous?
— Oui ! — dit Camille, dont le cœur se gonflait. — Oui ! et Dieu Fa fait. Je l'ai supplié, il m'a entendue ; j'ai rencontré des
doutes, il les a dissipés; dans mes combats, il m'a donné la victoire !
M. de Presle sourit, comme si les combats de cette âme, à peine épanouie aux rayons du matin, lui eussent paru jeux d'enfant.
— Eh bien ! reprit-il avec douceur. — Essayez encore, Camille; demandez à Dieu de me faire chrétien !
Camille gardait le silence.
-—Ma pauvre âme n'en vaut pas la peine ; ii'est-ee pas, Camille ?
La jeune fille leva sur lui ses grands yeux sincères:
— Il y a longtemps, dit-elle, que je prie pour vous.
M. de Presle la regarda tristement.
— Pour moi, Camille, vous n'obtiendrez rien.
Il y eut une pause. Camille, remuée jusqu'au plus intime de son être, ne répondait pas.
— J'ai cherché, je ne cherche plus ! — i éprit lentement le capitaine. — Du côté de Dieu, de votre Dieu, à vous, du Dieu qui s'intéresse au sort des hommes, qui s'afflige de leurs maux, qui s'incline vers eux pour écouter leur plainte, tout est fini. Ce ciel-là s'est fermé pour moi. Je reconnais un souverain ordonnateur des choses; une volonté; une bonté suprême ; car le maître qui pourrait écraser ses créatures les sup-
porte, même il les protège. Ce Dieu, le mien, je le révère. Caché qu'il est au fond des cieux insondables, je ne m'épuise pas en vains efforts pour arriver à lui. Ses arrêts me sont sacrés, je m'y soumets ; ils émanent de l'irrécusable sagesse. Je l'aime comme on aime l'essence même de l'univers, le créateur de la vie, comme on aime le soleil. Il m'a été dur. Mais quoi, l'arbitre des mondes s'occuperait-il des détresses d'un vermisseau ! Un jour nous amène, un jour nous emporte ; tout est bien.
— Vous ne croyez donc pas au pardon?
vous ne croyez pas au bonheur à venir? vous ne croyez pas au revoir dans les cieux?
Le capitaine secoua la tête.
— Vous avez donc pris votre parti de ne pas retrouver votre mère?
À cette parole, lancée par la juvénile ardeur d une âme emportée, le capitaine bondit:
— Camille ! s'écria-t-il — pas un mot de plus.
— Elle croyait, elle ! — poursuivit Camille exaltée. — Elle croyait, votre silence me le dit ! elle croyait, elle a prié pour son fils, pour vous, monsieur de Presle ! et vous sentirez, je vous le proteste, la puissance de sa foi !
Puis Camille, le "cœur palpitant d'indignation, de pitié ^ de fierté blessée* d'un
désir passionné de sauver cette âme, cette
désespérée, qui tout à coup lui ouvrait ses abîmes :
— Ecoutez-moi, vous aussi, à votre tour. Je suis à mon Dieu, et mon Dieu est à moi ! Ces! le Dieu des petits, le Dieu qui sèche les larmes, c'est le Dieu qui non- rendra nos morts! le crois en Jésus, le Sauveur : Il m'a rencontrée alors que je suivais mon chemin, méchante et perdue, comme vous, car moi non plus .je II
-'est baissé, il m'a tendit. sa main, sa main blessée ; il m'a ouvert les deux : il est mon Seigneur, il est mon maîtr> j'ai son pardon, il a ma promesse : c'est mon Dieu rirai pr inl Pauti
Camille épuisée retomba sur le gazon.
Elle était belle, dans sa croyance juvénile : une conviction claire, forte , qui ne doute de rien, que rien ne trouble, ignorante si Ton veut, présomptueuse, trop sûre d'elle-même, trop vite exaspérée, rLide aux hésitations, cruelle au scepticisme, mais franche, mais saine, mais tout d'un élan.
Et que de fois, dans notre nef ballottée par les vents contraires, n'avons-nous pas tourné les regards vers ce beau matin de nos convictions, vers ce départ, toutes voiles déployées , sur une mer baignée de clartés , alors que glissant dans l'immuable azur, nous nous prenions à défier
les tempêtes, à désirer l'ouragan, à braver l'ennemi!
Victor se taisait. Des houles s'étaient soulevées dans son cœur; mais ce cœur avait un maître. Après un silence, il regarda la jeune fille ; il la regarda longtemps :
— Merci, Camille ! — il lui tendit la main. — Vous êtes heureuse. Que Dieu, votre Dieu , vous garde bien votre bonheur.
Une larme jaillit des yeux de Camille.
Max était là; tous trois quittèrent l'abri des hêtres, tous trois les hauls pacages. On
ne parlait plus. Max lui-même subissait, sans la comprendre, l'influence de ce nuage qui passait sur leur ciel.
Et le soir, lorsqu'ils rentrèrent, leur visage était si triste, que tante Lise effrayée s7écria : — Y a-t-il un malheur ?
Un malheur? non.
Le malheur existe-t-il, vraiment, à ce moment où tout est en avant, rien en arrière? où l'espoir ne s'est pas meurtri, où les ailes ne lui sont pas tombées, où les rosées matinales sèment sur notre chemin leurs gouttes qui reflètent tous les feux du soleil ?
Camille, accoudée à la fenêtre durant les
premières heures de la nuit, eut bientôt secoué son chagrin. Les deux, dans leur magnificence, lui parlaient de la puissance de Dieu; les douces haleines qui lui caressaient le visage, lui parlaient de sa bonté; tout était triomphe dans cette nuit merveilleuse, sans lune, qu'éclairaient des milliers de constellations.
Et quelque chose aussi triomphait dans le cœur de la jeune fille. Elle avait confessé sa foi. Son Dieu, qui ne ressemblait pas à cette divinité pâle, morne, effacée des philosophes, son Dieu, content d'elle , saurait bien se prouver aux esprits révoltés!
Les regards perdus dans les espaces illuminés, elle songeait; une sorte de victoire
mettait sa flamme sur ce front juvénile. Camille avait grandi, elle se sentait forte, elle se penchait du haut des sommets lumineux où elle marchait, tète levée, vers cette pauvre âme errante, perdue aux froides régions du doute, et lui faisait
Au matin, le visage de Camille avait conservé ses glorieux reflets. Michel, qui attendait, serviette sous le bras, que sa jeune maîtresse descendit, Michel, lorsqu'elle entra fi ère et radieuse, la considéra d'un air étonné :
— Mademoiselle ne sait pas ?
— Quoi, Michel?
— On avait cependant prévenu mademoiselle !
— Moi ?
— Le vieux garde a manqué mourir !
Camille tressaillit.
— - Monsieur le vicomte Ta veillé,
— Monsieur de Presle !
— Oui, mademoiselle. Quand monsieur le vicomte est revenu, hier soir, fatigué et triste, car il souffre, allez, mademoiselle ; il a trouvé le garde au plus mal. Cet homme ne parlait pas, ne bougeait pas. Alors monsieur le vicomte, il aurait fallu le voir ! Il l'a pris , mademoiselle , dans ses bras , comme un enfant! Il l'a couché, il Ta fait revenir; et doux! Vers minuit, le mal a
tourné vers le mieux. Monsieur le vicomte nous a tous congédiés. 11 est resté seul. Aussi le docteur disait ce matin : Sans monsieur le vicomte, Jacques était perdu!
Le brave homme aurait pu continuer longtemps. Camille ne proférait pas une parole. Immobile, les yeux attachés à je ne sais quelle image, mille pensées s'agitaient en elle.
Oui, on l'avait prévenue, elle s'en souvenait maintenant. Même elle avait prescrit je ne sais quoi, et recommandé qu'on prit soin du malade. Puis, elle, la chrétienne, pendant qu'un vieux serviteur mourait, elle s'était abandonnée aux enchantements
de sa rêverie ! Et celui qui avait consolé le malheureux, celui qui avait essuyé son front baigné des sueurs de l'agonie, c'était M. de Presle, c'était le philosophe, c'était le douteur!
Elle se détestait, oh! bien cordialement.
Et qu'allait-il penser de ses convictions ! Quelle opinion concevrait-il dune foi si puissante en charité!
En cet instant, M. de Presle parut, simple, à son ordinaire. Tante Lise accourait, tout émue, elle aussi, des événements de la nuit :
— Bien, mon enfant!
À ce mot si bon, M. de Presle s'arrêta sur le seuil,
— Oui, faites l'étonné! — s'écria tante Lise. — Nous savons de vos nouvelles. Las comme vous étiez, passer une nuit!
— Qui vous a dit cela? — demanda le capitaine d'un ton brusque.
— Qui? mais le docteur, Michel, tout le monde!
Le capitaine haussa les épaules:
— C'est trop de bruit pour rien. — Puis il sourit et parla d'autre chose.
Camille se taisait. Un coup d'œil furtif s'échappa de ses paupières et glissa vers M. de Presle.
S'il eût pu le voir, ce regard timide, ce regard humilié, peut-être que le front du
capitaine se serait éclairci. Mais ni ce jour-là ni les suivants, Victor ne parut se soucier de personne, que du garde et de tante Lise.
Au fort de Tété, veîs le milieu du mois d'août , des pluies torrentielles attristent parfois les contrées montagneuses. La rafale court avec furie, les nuages amoncelés écrasent l'atmosphère, des frimas venus je ne sais d'où, de quelque banquise qui achève de fondre dans les mers du nord, saisissent tout à coup les plantes et les hommes,
On a l'hiver moins l'éclat de la neige, moins les douceurs du foyer.
Prise au vif de la floraison, la nature se crispe et s'étiole. Les membres mollement détendus se roidissent, ils se serrent au corps. L'âme traîne un linceul. Les heures éperdues promènent leur figuré allongée.
C'est alors qu'on connaît les vaillants; ces êtres supérieurs au temps qu'il fait; ces maîtres qui regardent pleuvoir, qui regardent venter, indifférents aux vicissitudes de l'air ; ces solides que ni la tempête n'ébranle, ni le brouillard n'attriste, ni les défaillances n'osent approcher.
Victor était de ceux-là. Tandis que Ca-
mille errait esseulée, et que Max bâillait décontenancé, Yictor, énergique quand même, travaillait de grand courage.
Un matin il arriva, les bras chargés de livres. Jl se mit au latin, ferme, avec Max. Il offrit à tante Lise d'arranger un semblant de bibliothèque, enfoui dans les profondeurs du manoir. Camille, qui s'était rapprochée, demanda si l'on voulait d'elle.
— Bien sûr ! — fil Max.
Que de bouquins on remua, que de vieille poussière prit sa volée !
M. de Presle sur l'échelle, Camille en bas, les bras tendus ! et les tas par terre, et les allées et venues !
On ouvrait au hasard les volumes, on s'émerveillait du style suranné, on s'amusait des gravures naïves. Les découvertes ne manquaient point. Que la pluie faisait bien de tomber, et les nuages d'entasser leurs noires colonnes! Le soir/ las avec délices, on montrait à tante Lise les trouvailles. Tante* Lise, assez dédaigneuse des belles œuvres des beaux-esprits, secouait la tête et murmurait : Vanité des vanités!
M. de Presle alors, ouvrant quelque vieux Corneille, lisait ces vers héroïques, tout vibrants sous sa voix mâle. De nobles flammes embrasaient le cœur de Max. Camille, les doigts immobiles sur son ouvrage qui lui échappait, contemplait ce
visage martial ; elle écoutait ces accents passionnés, contenus, sous lesquels on sentait bouillonner de secrètes ardeurs.
Deux ou trois fois les yeux du capitaine rencontrèrent cette jeune tête rêveuse, si complètement absorbée ; il pâlit, et sa voix tout à coup trembla.
Puis, on se mit à l'étude ; on fit de la géologie, on fit de l'histoire. On prit des poèmes étrangers : Lalla-Roukh, la ballade de Lénore! Et Camille suivait toute palpitante, au travers des magies de l'Orient, les mystères du Prophète voilé; elle recueillait cette larme de la Péri, que portaient au ciel les anges; avec Lénore, elle s'élançai
sur le cheval pâle du fiancé , et quand le refrain terrible :
ce Hourra li ! les morts vont vite. »
scandait le galop infernal, au lieu d'épouvante, elle sentait je ne sais quel bonheur insensé, je ne sais quelle ivresse de joie idolâtre, comme si les abîmes eux-mêmes, avec le bien-aimé, dussent avoir leurs mystérieuses allégresses !
Elle admirait sans mesure, la jeune fille. Cette poésie , tout à coup révélée par des échappées soudaines, la portait en des sphères inconnues, dont les splendeurs Yéblouissaient.
Dans les régions de la pensée, de la connaissance, de la volonté, le capitaine marchait en dominateur ; pour le suivre, il fallait que Camille fit effort, qu'elle regardât plus haut qu'elle. C'était une sensation nouvelle, charmante, et qui donnait à la jeune fille toute sa grâce de femme.
Mais, lorsque cette sorte de maîtrise s'établissait dans Tordre moral, lorsque Camille voyait le capitaine plus prompt qu'elle au dévouement, plus tendre aux faiblesses de tante Lise, mieux soumis aux contretemps, plus oublieux de soi, d'une modestie plus absolue; alors des problèmes s'éveillaient en elle, qui la troublaient.
Une fois, elle avait essayé de reprendre le sujet effleuré sur la montagne :
— Vivre sans prier, s'était-elle écriée dans un moment d'abandon ; — c'est effrayant, c'est impossible, jamais je ne comprendrai cela !
Victor fronça le sourcil :
— Un temps fut où je ne l'aurais pas compris, moi non plus.
— Vous avez mal demandé !
— Les refus enseignent à se taire.
— C'est de l'orgueil!
— C'est de la résignation. Au surplus, Camille, ne me plaignez pas trop. Moi aussi,
j'ai ma paix. Je me laisse bercer au hasard de mes destinées. Le souffle puissant qui soulève la tempête laisse parfois s'abattre les vagues. Il se fait alors des zones calmées et transparentes où l'on glisse enfermant les yeux.
— Mais il faut les ouvrir, mais il faut voir la vérité, mais il faut la conquérir!
— Ne me réveillez pas, Camille! — La jeune fille rougit. — D'ailleurs je suis Turc, un peu, vous savez! Aujourd'hui, Dieu merci ; demain. Dieu est grand. Allah kerim!
Chose étonnante, cette supériorité de M. de Presle, qui ébranlait si fortement Tâme de Camille, laissait en paix l'esprit de tante Lise.
Elle avait plus vécu, elle avait plus souffert, sa foi mieux trempée était plus calme. Son cœur s'épanouissait librement au bien comme une fleur au soleil.
Puis elle gardait une conviction, tante
Lise, une croyance à elle, pas très-orthodoxe aux yeux de bien des théologiens, mais qu'elle avait puisée dans la contemplation des voies divines.
Le Saint-Esprit, ce créateur qui étendit son aile sur les ténèbres du chaos, cet amour brûlant qui les avait réchauffées, cette lumière qui en fit jaillir les astres, le Saint- Esprit, le même, agit, sans qu'ils en sachent rien, dans bien des cœurs qui se croyent abandonnés. Bien des actes de charité sont éclos sous cette pression ardente; bien des flammes pures se sont allumées à ce feu générateur; bien des soupirs s'exhalent, soupirs de désespoir, murmures de révolte, qui sont les pre*
miers bégayements d'une âme fatiguée de doutes, d'une àme qui appelle, d'un cœur à qui Jésus répondra !
Elle pensait ainsi, tante Lise; un beau sourire entr'ouvrait ses lèvres; elle faisait signe à Victor, il arrivait, il s'asseyait près d'elle; elle lui lisait quelques paroles divines; Victor écoutait; parfois il baissait la tête, plongé dans ses pensées.
— 11 avance ! — murmurait alors tante Lise — il avance, bientôt il arrivera !
Oui, si la chérir, la douce vieille, si l'admirer dans son humble courage, si la respecter dans sa foi tranquille et certaine, si la suivre d'un œil attendri lorsque le
soir, sa lanterne sourde en main, elle allait frapper aux plus pauvres maisons du village, si tout cela, et se sentir plus triste en présence de ces clartés paisibles, c'était avancer; oui, peut-être, Victor avançait.
— Ohé! Michel! petit cousin! tante Lise! où sont-ils?
Ainsi criait, avec force jurons, un grand hussard dont le cheval, arabe pur sang, piaffait dans la cour et se levait tout droit pendant que son maître, ferme sur les étriers, le flattait de la main, tempêtait, appelait :
— Paix, paix là! Viendront-ils? Paix, Abou-Bekr!
Edgard, c'était lui, sauta lestement sur le gazon ; il lâcha les rênes d'Àbou-Bekr qui détala du côté des prairies, tandis que son maître venait, d'un seul bond, tomber dans le vieux salon du manoir, par-devant le guéridon de tante Lise. La saisir, l'embrasser, se jeter à ses genoux, lui prendre les mains, débiter cent folies, ce fut fait en un instant.
Au bruit, Camille était accourue.
— Te voilà, mignonne! Quatre cents lieues pour te donner trois baisers ! c'est joli ; ça ! Quravez-vous fait du capitaine?
En un clin d'œil tous arrivèrent ; on pleurait, on s'écriait, on adressait des questions dont on n'attendait pas la réponse,
Tante Lise, tremblante, les yeux mouillés de larmes, suivait le mouvement de ces lèvres dont elle n'entendait pas la voix. Elle eût voulu le tenir près d'elle, son Edgard, seule à seul, et le regarder à son aise, bien longtemps, et voir comme il était beau, brave, hardi! mais Edgard, un tourbillon, déjà courait après Àbou-Bekr, Victor après Edgard, Max après Victor! un ouragan s'était précipité dans le manoir. Michel, tout joyeux, se prenait la tête; Mlle Btiurgoin levait au ciel ses yeux érailîés; Camille riait.
Toute cette tempête était la bien-venue. Il y a des moments où le calme nous épouvante, on y entend trop bien les batte-
ments du cœur, trop de pensées interrogent l'âme, trop de problèmes demandent leur solution.
— Quinze jours! criait Edgard à M. de Presle, qui venait de rattraper Àbou-Bekr. — Quinze jours! vingt au plus. Mon cher, on ne prendra pas Sébastopol sans moi, je le leur ai défendu! Toi, le général s'est adressé à la commission scientifique, pour ton Nil blanc, que le ciel confonde; on te répondra ! Max, mon petit ami, nous allons te camper dans les ponts-et-chaussées ! Ma tante ! où est le cachemire de ma tante? Yusuf!
Un formidable turcos parut à la porte.
M11* Bourgoin, lorsqu'elle vit ces deux
moustaches traînailles, et ce visage de buis, et ce turban de travers, se crut morte, et que les Sarrasins, frais débarqués dans le pays, allaient prendre leur revanche des croisades. Mais d'un tour de main Edgard la fit pirouetter.
— Ma tante, regardez-moi ça !
Tante Lise disparaissait sous les plis soyeux d'un schall des Indes,
— Et toi, mignonne, ce burnous! Et toi, Max, ce yatagan ! Et toi Victor ! — Un regard profond, interrogatif, parti des yeux d'Edgard, vint glisser sur Camille. La jeune fille, qui se promenait toute joyeuse dans ses voiles blancs, ne le vit pas; M. de Preslc seul, dont le front s'était
creusé d'un pli, répondit à l'éeervelé par un coup d'œil sévère.
— Là, là, bon ! Alors, montrez-moi le garde, je veux voir mon monde , et le jardin, mignonne, et la tourelle?
Pendant huit jours ce fut un branle-bas; Max lui-même en restait abasourdi. Sauter sur Abou-Bekr, dévorer l'espace, exécuter devant tante Lise effrayée cent tours de voltige, grimper comme un chat le long des murailles, arriver par la fenêtre chez Camille, déposer sur sa table un vase de fleurs, redescendre par le même chemin, poursuivre Son Éminence Bourgoin de cor-
r.O CAMILLE
ridor en corridor, lui lâcher Yusuf aux talons, désorganiser le service de l'honnête Michel, et lorsque le pauvre homme se prenait à gémir, l'enlever, lui, ses souliers à boucles et ses ailes de pigeon, pour le poser sur son dressoir, entre deux magots de la Chine; le tour fait, se jeter aux pieds de tante Lise qui grondait, se prosterner le front dans la poussière , baiser le bas de sa robe ; cribler de coups de fusil les portes du manoir; les gars du village ameutés, leur faire livrer des batailles rangées, Yusuf en tête , revolver en main : voilà comment Edgard exprimait sa joie. Bien eti prit à tante Lise d'être Sourde.
Une fois cette première explosion traversée, le moutier retrouva quelque calme. L'activité d'Edgard ne s'exerçait plus qu'en courses immenses, douze lieues, quinze lieues, dont il revenait enchanté, éreinté ; c'était sa manière de revoir les siens.
Pauvre tante Lise, elle avait rêvé autre chose ; de bonnes causeries, tranquilles , Èdgard assis près d'elle, comme au jour où, tout petit, elle lui montrait les images de la vieille bible. Elle secouait la tète, tante Lise, de gros soupirs gonflaient son cœur; mais quoi ! l'Éternel règne , ainsi disait-
elle. Et tante Lise regardait là-haut, plus haut que nos espoirs, plus haut que nos craintes, là d'où vient la paix, là d'où descendent les grâces, là où veille Celui qui recueille nos pleurs.
À ce moment de halte, entre l'été qui s'efface emportant les longs jours , les ardeurs caniculaires, l'éclat flamboyant des deux, et l'automne, riche, grave, un peu triste, qui s'avoisine avec ses lumières atténuées et son front pâlissant, il se fait un repos dans la nature.
Les faucheurs ont laissé les prairies, les moissonneurs ont quitté les champs , les
récoltes se sont entassées dans les granges, la charrue ne promène pas encore son soc sur les étendues dénudées; nul beuglement sourd, nulle bramée ne vont se répondant de vallon en vallon ; les vendangeurs ne sont pas entrés aux vignes, les vergers restent couronnés de leurs fruits, des clartés adoucies courent sur les prés tondus, des vapeurs transparentes et baignées de lumière s'élèvent de la terre aux deux; elles enveloppent les collines, les bois, les montagnes; de soudaines reflorescences sèment dans l'herbe les grands astères, la sauge bleue, l'œillet rose; toutes sortes d'apparitions charmantes viennent parler du printemps; la sève monte, les églan-
tiers poussent leurs verges, les haies s'épaississent: parmi les branches rougi es des vieux arbres on voit passer quelque fraîche ramée; près de se flétrir, près dé mourir, la végétation s'élance, on le dirait, du côté de la vie; les miracles de mai recommencent, tout s'échappe en rejets; les nuits tièdes, le sol encore chaud, l'abondance des rosées fécondent les germes; des millions d'insectes naissent et s'envolent dans les airs; et l'homme, tout ému, se laisse enchanter par cette magie des beaux retours vers ce qui n'est plus.
Camille, le capitaine, Edgard avec Max prenaient quelque sentier perdu. On allait
s'asseoir sous les chênes, on suivait le ruisseau que dérobaient l'aigrette des joncs, les grappes noires du troène, les mouehets écarlates des viornes. Les lianes couraient de l'un à l'autre bord, mouchetées çà et là de fruits reluisants comme le jayet. Tout respirail le bonheur.
S'il y a des heures où de la terre entière montent des plaintes, où rien qu'en la frap • pant du pied on en fait jaillir la douleur, si l'oreille alors entend les râles de l'agonie, les imprécations de la colère, les blasphèmes contre Dieu ; si les lamentations de ceux qui ont perdu courage, si les sanglots de ceux qui pleurent leurs morls, si les gé-
rnissements des blessés, si les soupirs monotones de ceux qui ne connurent pas une joie, sfles désolations du remords, et cette tension véhémente vers la délivrance, et cet effort de la création, et cet appel navré, ce cri de désespoir répandu dans les airs emplissent l'univers; il en est d'autres, heures bénignes , au pas léger, heures toutes couronnées de rayons, où la terre chante, où des félicités la rasent de l'aile, où des hymnes éclatent à tous les horizons. Elle décrit dans un ciel sans nuages ses orbes harmonieux ; des concerts l'accompagnent, rires de gens heureux, prières exaucées, adorations ! Les douces espérances lui font cortège; la voix des petits enfants, hx
voix des jeunes filles, les pas joyeux de l'homme vaillant au labeur, tout proclame les belles allégresses; et le cœur se dilate, on se croit arrivé dans les ci eux.
Quand ils avaient longtemps contemplé cela, telle scène rustique venait rappeler nos promeneurs ici-bas.
Le long des prairies que suivait le sentier, en de petits valions solitaires, le bois d'un côté, de l'autre les collines veloutées, des familles arrachaient le chanvre.
Récolte modeste, toute recueillie et qu'on fait à loisir.
Rien ne presse; le jour y suffira. Point d'ouvriers; le père, la mère et les enfants,
c est plus qu'il n'en faut. Les voilà seuls, les braves gens; seuls en ces frais réduits. Le père tire à brassée les tiges droites et lisses, coiffées de leur panache desséché. Le garçon, l'aîné, celui qu'au village on appelle le valet, fait comme le père; la mère avec ses jeunes filles dispose les chenevottes. Si la famille possède un pré tout proche de la chenevière, vite, les doigts agiles étalent sur l'herbe les gerbées. Là blanchiront sous les pluies, sous le soleil, ces longs jets dont la mère, aux veillées d'hiver, filera le tissu. Elle voit le beau linge, la mère; les nappes blanches, la forte toile!
Et pendant ce temps, les petits battent
! 10 C A SI I L i \:
du pied le ruisseau, s'enfoncent aux taillis, ramassent plein leurs robes de prunelles !
Ge jour-là, le soleil déclinait, ses rayons ambrés glissaient sur lés ressauts, la montagne s'enveloppait d'un voile d'or.
Camille, Edgard, le capitaine, marchaient lentement. Ils allaient au hasard, ils cherchaient quelque coin sauvage, sous les pins, là-haut; et camper, un bivouac ! et faire un grand feu, et du café turc, comme jamais ni Camille, ni le collégien n'en avaient vu !
On entassa le bois mort; le thym servait de tapis. Les perspectives s'abaissaient ; les campagnes avaient repris leur silence; des
nuages légers flcconnaient, teints d'incarnat quand ils rencontraient un rayon. Camille contemplait les vallées qui s'emplissaient de brumes; le capitaine pensif regardait Camille.
— Eh bien ! ce café ! s'écria tout à coup Edgard. — Max ! ici le moka! Pile-moi ça, mon garçon. Camille! voyons, mignonne, secoue un peu ce tamis. Capitaine ! seigneur effendi, versez l'eau bouillante !
Vous le connaissez, ce bonheur de jouer à la vie errante ; vous l'avez goûtée celte volupté des grands steppes; et celte joie de laisser hier où il est lomLé, demain se tirer d'affaire comme il pourra, et de se
faire bohémiens, zingaris, pèlerins sur la terre, et de rêver qu'il n'y a plus sur nos têtes que le ciel !
— Bon! criait Edgard— Un campement de Bédouins, en plein désert ! Parlez-moi de ça ! Au diantre la vie civilisée! Tiens, mignonne, et toi, Max! C'est de l'ambroisie. Avouez que les dieux... Max, mon petit, tu fais une effroyable grimace! Comment, ça ne te plaît pas? — Max, échaudé, roulait des yeux terribles et jetait son zarf ! sur le ( gazon .
— Un zarf enrichi de diamants ! Tu n'y penses pas mon garçon1 , Regarde ta cousine, collégien! Vois comme elle hume ce nec-
1 Petite lasse arabe.
tar ! Une houri ne ferait pas mieux ! Vrai, mignonne, tu es digne d'occuper le trône du Commandeur des Croyants !
Camille haussa les épaules.
— Belle occasion, mignonne, pour convertir l'Asie. Victor, ne me faites donc pas ces yeux-là! Un Turc, mignonne, n'est pas un païen !
Le front de Camille s'était embrasé de rougeur.
— Voyons, Camille, ma mignonne, réponds-moi , tu ne voudrais pas d'un Turc, offert par la main de ton frère ?
— Non î — Le non partit sec , avec uu coup d'œil frémissant de courroux.
— Bien, bien, mignonne ! n'en parlons
plus. Allons, voilà le capitaine, maintenant, avec son grand sérieux solennel !
Mais Camille n'entendait rien, ne voyait rien; ni M. de Presle, très-pâle, ni son frère qui se pâmait de rire. Tout à coup, indignée, révoltée, comme si une trame secrètement ourdie se fut soudain découverte?
— Non ! — répéta-t-elle d'un ton bref, précis, inexorable : — Ni un Turc, ni un païen, ni un déiste, ni personne !
M. de Presle, la lèvre tremblante, s'était rapproché d'elle.
— Quoi ! dit-il assez fièrement, — pas même un homme loyal, trop sincère pour déguiser sa pensée?
Camille secoua la tête.
— Pas même un homme trop croyant pour faire semblant de croire?
Il y eut un instant de silence.
— Pas même un adorateur du vrai Dieu?
— Pas même ! — dit froidement la jeune fille: — Un abîme sépare les âmes que n'unit pas une même foi.
— Un abîme! Le pensez-vous, Camille?
La voix du capitaine était si grave que
Camille frissonna. Elle leva les yeux sur lui, elle rencontra son regard, un regard ému, qui implorait, qui commandait; elle se tut et détourna la tête.
Edgard, mal à Taise, éparpillait les char-
bons sous ses pieds. Camille se leva toujours muette; elle prit les devants. M. de Presle suivait de loin.
Ah! que le cœur de la jeune fille avait de muette éloquence !
Certes, elle ne le donnerait pas, ce cœur, à qui n'adorait point Jésus! Elle n'enferait pas maître qui avait secoué le joug du Sauveur! Elle ne trahirait pas son Dieu! Elle voulait aimer pour toujours; elle méprisait les courts bonheurs ; elle dédaignait ces félicités puériles* qui vont audevant de la mort, en aveugles, flétries de ce côté-ci du tombeau, sans avenir, sans durée, sans ciel ! Elle voulait, la main dans
la main, franchir avec son époux, avec son seigneur, les espaces désolés ; elle ne voulait pas que cette main se détachât d'elle au seuil des parvis divins ! Les régions inférieures ne lui suffisaient point, elle y étouffait. Ces amours qui se traînent sur le sol, que la prière ne porte pas, que l'Éternité n'attend point, qu'une même espérance n'a jamais éclairées; ces affections qui se contentent de peu, nourries de pauvretés, forcément rabattues aux intérêts d'un jour, vivotant dans la poussière, bannies des belles sphères où l'âme prend toute sa taille, la vie toute son ampleur; ces amours-là, ces vulgaires associations à courte vue, à courte haleitle, vite fanées,
et que la destruction attend ; non, elle n'en voulait pas.
Camille marchait le front levé, haletante.
Au moment de franchir le seuil du manoir, Edgard lui saisit le bras.
— Pardonne-moi, mignonne!
Mais la jeune' fille lui lança un regard si hautain, qu'il recula.
Ce soir-là, Camille remonta dans sa chambre; M. de Presle regagna la maison du garde ; tante Lise s'en fut coucher ; et deux heures durant, Edgard qui sifflotait, lapa contre les vitres la marche d Abdul-
Medjid que scandait cette exclamation, projetée entre deux bouffées de tabac :
— Il faut avouer que je suis un fier animal !
Le lendemain, un dimanche, Edgard avant l'aube hêla Yusuf, sauta ?ur Abou- Bekr, et disparut pour tout le jour : une façon de réparer ses torts !
Lorsque Camille descendit au salon, elle y trouva M. de Presle. La figure du capitaine portait l'empreinte d'une froideur mêlée d'amertume.
Le déjeuner pris, en silence, M. de
Presle, sans regarder Camille, presque sans la voir, s'assit auprès de tante Lise, ouvrit un vieux volume de Saurin, et commença la lecture du sermon qui chaque dimanche, depuis l'arrivée du capitaine, faisait les délices de tante Lise.
Camille sortit. Elle se dirigea vers l'église, suivie de Mlle Bourgoin, plus superbe, la tête plus échafaudée de rubans que jamais.
Camille marchait d'un pas décidé. Mécontente, agitée, elle se hâtait vers ce temple où si souvent elle avait trouvé la paix.
Le vieux pasteur, l'homme vénérable
qui lui avait enseigné l'Évangile, ce cœur énergique, ce cœur fidèle allait lui parler. Elle sentait autour d'elle l'approbation du vieillard; sa forte amitié la soutenait; il avait un sourire pour ses victoires, il aurait des compassions pour ses peines. Mais quand elle entra, Camille fut déçue. Un jeune homme occupait la chaire; licencié plein de zèle et d'inexpérience, bouillant , tonnant , frais émoulu des écoles, tout hérissé de formules théologiques, tout cuirassé de proportions anguleuses; un de ces conscrits qui volontiers prêcheraient Jésus, l'Évangile dans une main, le gourdin dans l'autre.
M"e Bourgoin, à cette vue, s'était ren-
gorgée; elle promena sur l'assistance un regard austère et prit son rang parmi les matrones.
Camille fit une petite moue et se glissa d'un air assez dédaigneux au banc du manoir.
Les matrones, en face de la chaire, contemplaient de tous leurs yeux ce terrible jouteur, leur favori.
Il secouait les pécheurs, celui-là ! vices et vicieux, par -devant la paroisse assemblée, il traînait tout à sa barre. Chacun tremblait, sauf les matrones. Solidement établies dans leurs vertus, elles humaient ce bon parfum d'holocauste.
Aux charges accablantes qui faisaient
fléchir plus d'une tête, aux portraits sanglants qui faisaient rougir plus d'un visage, on voyait leurs bonnets se redresser, et je ne sais quelle béatitude illuminer leurs traits.
Bien des âmes naïves, bien des simples d'esprits, prêts à recevoir toute leçon, s'émerveillaient de la grande éloquence du jeune homme.
Puis, il avait de ces mouvements oratoires qui font sortir les mouchoirs et larmoyer les paupières. D'un geste, il soulevait le couvercle des tombes, il évoquait la parenté défunle ! À cette lugubre procession d'êtres chéris, à mesure qu'on voyait le père expirant étendre vers la
famille ses mains bénissantes, et le petit enfant tout pâle chercher des yeux sa mère, et cette jeune fille adresser à la vie ses derniers adieux, et cet époux, cet unique, tourner un regard suprême vers la veuve ; chacun, reconnaissant les siens, noyé de pleurs et les entrailles déchirées, chacun s'abandonnait à cet enivrement de la désolation qui n'est pas sans douceur.
Se sentait-on consolé, se sentait-on fortifié, était-on, je dis les pécheurs, touché dans l'âme? Saisi au vif de la conscience, se voyait-on poussé vers Jésus par cette faim, par cette soif du pardon, par cette horreur d'avoir offensé Dieu, par ce besoin
d'une nouvelle vie qui signalent les bons repentirs? Je ne sais.
Cependant, au premier mot qu'il dit :
a Nul ne peut servir deux maîtres. » Camille se crut réconciliée avec l'orateur.
Il lui sembla que les nuées s'ouvraient sur sa tête, qu'un faisceau de lumière se frayait passage, qu'il la couronnait d'un nimbe d'or, et que le ciel même allait célébrer son courage !
Elle supporta sans trop d'ennui la pompeuse énumération des esclavages de l'âme : passion nés dignités, bassesse des courtisans, vanité des hommes de science,
toutes flèches qui passaient à cent pieds par-dessus la tête des bonnes gens du village, peu hantés de semblables faiblesses. Après, vint une charge à fond contre les déistes, contre les incrédules. Incrédules ou déistes, aux yeux du prédicateur, c'était une seule et même sorte de réprouvés. Il engloba tout dans un pareil anathème : l'homme qui reconnaît dans le Créateur une bonté parfaite . une providence attentive; le douteur qui hésite par scrupule; celui qui interroge, avec une ferme volonté de trouver; le sceptique éternellement amusé des jongleries de son esprit; l'athée qui nierait le soleil au besoin; l'âme découragée, l'âme révoltée; le cœur au
désespoir, l'intelligence orgueilleuse et bornée, idolâtre de ses négations !
Les périodes succédaient aux périodes, les éclairs sillonnaient le discours, l'enfer béant attendait une proie que poussait vers lui, sans sourciller, le fougueux athlète; et Camille, au fond de son être, sentait bouillonner, sentait s'embraser les protestations de son bon sens, de sa pitié, de sa foi même et de l'Évangile.
— Non ; — se disait-elle pendant qu'éclataient les foudres ; — non, le déiste n'est pas un athée; non, l'aveuglement n'est pas toujours une rébellion. On peut chercher sincèrement, et ne pas rencontrer du premier coup, et l'abattement peut saisir le
chercheur. Non, l'homme qui ne croit pas tout parce qu'il s'est heurté contre quelque mystère; non, l'homme fatigué de marcher parce qu'il allait seul dans son chemin, sans guide, sans secours, sans un ami, sans un cœur qui priât pour lui; non, cet homme n'est point un ennemi du Dieu qu'il ne connaît pas. Non, tout ne fait pas naufrage à la fois! La loyauté, le dévouement, ces noblesses de l'âme, peuvent rester debout au milieu de bien des ruines, et protester de l'amour de Jésus, et témoigner de la dignité humaine, et le douteur honnête homme n'est point semblable au vicieux !
Mais quand, de l'esclavage aux biens de ce monde, honneurs, puissance, savoir, charges de cour, l'orateur, par une habile transition, descendit à l'esclavage envers les créatures; quand, du haut de son empirée, il se prit à considérer ces êtres infimes, parenls, amis, éphémères d'un jour, indignes d'occuper notre cœur ! lorsqu'il fit voir quelle misérable chaîne traînent après eux ce père, ce fils, ces époux insensés qui se livrent aux séductions d'une tendresse passagère ! lorsqu'il établit carrément que Dieu seul, parce qu'il est éternel, a droit à notre amour; que s'éprendre d'un objet qui doit
CAMILLE ltil
finir, c'est embrasser la fumée ; que le calcul est mauvais; que notre intérêt bien entendu le réprouve; que Dieu, jaloux de tout ce qui n'est pas lui, et de ces créatures justement, poussière qu'un souffle anime, qu'un autre souffle détruit, se veut unique dans notre cœur, comme ces rois d'Orient, d'autant plus majestueux qu'ils sont plus solitaires ! l'indignation souleva la poitrine de Camille.
Son Dieu, son Dieu lui-même, ainsi calomnié ! elle ne le supportait pas.
Qui les a donc faites, ces affections humaines? n'est-ce pas le Seigneur, le Dieu qui ressuscita les morts, celui qui rendait leurs fils aux mères !
Un cœur dévasté, un cœur où s'est produit le vide, en aimera-t-il mieux son souverain? Dépris des créatures, ne s'éprendrat-il point de soi-même; et ne l'a-t-on pas vu, et les dédaigneux des terrestres tendresses sont-ils ceux qui adorent le mieux?
Que venez-vous nous parler de créatures ! Les créatures, mais c'est vous, mais c'est moi-même ! Eh quoi, l'un de ces chétifs se met à regarder les autres d'un œil de mépris!
Créatures, éphémères, poussière d'un jour, tant que vous voudrez! ces créatures, Jésus les aime ; ces éphémères sont immortels ; cette poussière , elle se relèvera glorieuse, car, pour elle, un Dieu mourut!
Ah ! ce n'est pas le vieux pasteur qui eût ainsi parlé des créatures ; lui qui menait deuil sur tous les siens! Il les avait aimés, il les aimait encore, il aimait son Dieu. Ses pleurs coulaient, son cœur ne gardait point de révolte ; même il bénissait Jésus qui avait réuni là haut, dans la maison du Père, ses bien-aimés, partis avant lui ! Leur retirer sa tendresse, parce qu'ils n'étaient plus là! Un tel calcul jamais n'aborda sa foi.
Tandis que Camille soutenait contre le jeune prédicateur un ^i rude combat, les
matrones , balançant leurs bonnets , se mouchaient avec fracas, approuvaient du geste, et, comme les idées burlesques tombent parfois tout d'une pièce au milieu des situations les plus graves, Camille se mit à songer qu'elle aussi peut-être, un jour, dans bien des années , hocherait la tête de cet air-là , qu'elle pincerait ainsi les lèvres, et que ses narines saintement gonflées respireraient de même façon la bonne odeur des vertus revêches !
Elle frissonna, puis un sourire éclaira son visage. L'orateur, justement, en était à sa péroraison. Les deux bras projetés en avant, du côté des matrones : Et toi, jeune fille ! s'écriait-il dans un paroxysme d'élo-
quence; et toi, jeune fille, prends garde à ton cœur ! Jeune fille qui marches tête levée, tu es peut-être une esclave! jeune fille, toi aussi des fers t'ont meurtrie! jeune fille, n'as-tu point un maître, un maître qui n'est pas Dieu, un maître, son ennemi, révolté, perdu! Jeune fille, prends garde à ton cœur !
Camille pâlit ; les rubans de Mlle Bourgoin flamboyaient.
Mais lorsque le prédicateur, ce dernier mot proféré, jeta du côté de Camille un coup d'œil triomphant, le regard qu'il rencontra fut si glacé , si fermé , les lèvres immobiles dominaient si fièrement leurs
vibrations, une si impénétrable indifférence siégeait sur ce visage, les doigts de la jeune fille rassemblèrent d'un si parfait nonchaloir les plis épars du schal, elle se leva, elle ouvrit son banc avec tant de lenteur, elle frôla le jeune homme d'un si grand air, qu'ébahi, confondu, lui qui croyait voir un front humilié, presqu'une attitude suppliante, il s'enfonça dans sa chaire, et se demanda, pour la première fois de sa vie, si son homélie avait fait du mal ou du bien?
Une immense révolte au cœur, Camille revenait à pa* cipités vers le manoir;
Les exécutions en chaire, ces témérités si vantées au grand siècle, ces vaillances qui ne sont, à le bien prendre, qu'une faiblesse, j'allais dire qu'une lâcheté, l'avaient toujours indignée ; ni la charité du chrétien ne les approuve, ni la vraie dignité du prédicateur ne s'en accommode. Elles procurent des triomphes trop faciles ; l'esprit de celui qui les remporte s'en trouve trop bien; F âme du vaincu risque trop souvent d'y périr.
Signaler le pécheur, l'écraser sous des arguments auxquels il ne peut répondre* le terrasser au lieu de le convaincre, c'était, ainsi pensait Camille, forfaire à la loyauté, à l'amour, à toutes les délicatesses
de l'Évangile; c'était oublier qu'on est homme, faillible, coupable et perdu soimême.
Jamais Jésus, le Dieu saint, n'avait agi de la sorte.
Elle marchait; un tumulte se faisait en elle; un souffle de tempête passait, qui mêlait en ses tourbillons la justice, Tinjustice, Terreur, la vérité, tellement que le bien, que le mal, que le vrai, que le faux, un même coup de veîit emportait tout.
Hélas! les malencontreux avocats des bonnes causes soulèvent de ces tourmentes; ces ravages suivent leurs pas* D'un geste brutal, inconscient dans sa rudesse, ils
précipitent en plein gouffre l'âme qui hésitait, effrayée de ses profondeurs.
Qu'on eût osé, d'un mot, effleurer sa vie intime, peu importait à Camille. Sa personnalité ne s'en inquiétait pas. Son orgueil d'ailleurs s'était redressé. Elle se mettait trop haut pour se sentir atteinte.
Mais il en était un autre ! Et bien que le nom de celui-là ne se formulât pas même dans son cœur, son cœur éprouvait un impérieux besoin de réparation.
Cette figure martiale avait pris une noblesse nouvelle. Cette dignité, ces fiertés du capitaine, jusqu'à ses froideurs, tout s'é-
clairait, tout s'idéalisait
Elle aussi, n'avait-elle pas été injuste? Follement dure, ne l'avait-elle pas méconnu?
Lorsqu'elle ouvrit la porte du salon, Victor lisait encore. Les yeux du capitaine, qui se relevèrent un instant, à cette apparition toute pénétrée de douceur, toute rayonnante de bon vouloir, presque de tendresse, laissèrent échapper un jet de feu. Puis ils s'abaissèrent ; la voix continua de lire ; elle ne trembla pas; nul frémissement du feuillet ne trahit le trouble le plus léger.
Et Camille sentit que pour guérir cette blessure, il fallait plus d'une larme, il fallait plus d'un jour.
Ils passèrent, les jours. M. de Presle gardait sa retenue. Edgard, mal remis de sa confusion , conservait quelque embarras. Max, dont les congés allaient finir, se préparait à quitter le manoir. Seule, tante Lise restait paisible. Pourtant, elle aussi voyait bien que le soleil des gaietés innocentes avait disparu.
Mais un cœur retenait l'espoir, celui de Camille.
Sa tristesse parlait pour elle, sa grâce juvénile, ses accents qui avaient pris des notes émues, et puis je ne sais quelles familiarités soudaines, comme si tout à coup Victor fût devenu son frère.
Et ne Tétait-il pas? N'était-ce pas son amitié qu'elle voulait? Ne fallait-il pas lui rendre ce que la vie lui avait ôté , et se faire sa sœur, et l'attirer au Dieu qu'elle adorait?
L'une après l'autre, les habitudes se renouèrent; on ne s'était rien dit, on s'était compris. Les longues promenades avaient recommencé ; des souffles tièdes dilataient les cœurs.
Le soir, autour de tante Lise, qui ne les entendait guère, tantôt on redisait les vieilles complaintes du pays, tantôt les cantilènes d'Italie ou d'Espagne.
Edgard appelait Yusuf et lui faisait répéter, de sa voix sauvage, quelque Schiarky turc, aux modulations plus indomptées que les bonds des gazelles par le désert; on retournait aux nuits d'Orient, aux oasis perdues, à ces profondeurs des sables qui miroitent sous les sérénités du ciel.
• Puis Camille commençait une ballade allemande, plaintive, indécise. M. de Presle, passionné de musique italienne, se défendait contre le mystérieux attrait de ces
vagues mélodies. Pourtant, elles avaient, dans la bouche de Camille, une grâce attristée qui le tenait charmé.
Ainsi Ton vivait, bercés, endormis.
L'heure était belle, elle était sainte; Camille le croyait, elle le voulait croire; et lorsqu'une lueur venait sillonner l'abîme, cet abîme si fièrement signalé naguères, elle fermait les yeux, détournait la tête, et murmurait à son tour: Allah Kerim,
Un soir, Michel entra. Il portait en grande cérémonie un plateau; sur le plateau une enveloppe ministérielle :
— Pour monsieur le vicomte !
Victor saisit la lettre, brisa le cachet, parcourut la missive, pâlit un peu, et dit :
— C'est bien.
Edgard a\ait lu par-dessus l'épaule du capitaine :
— Le Nil Blanc ! bon ! quel enragé !
Un frisson passa dans les veines de Camille.
Tante Lise regardait l'un, regardait l'autre ; toute sa douce figure exprimait l'angoisse.
M. de Presle plaça le pli devant elle; à mesure qu'elle avançait, tante Lise s'assombrissait.
— Quoi! dit-elle, mandé à Paris?
— Dans deux jours.
— Mais rien n'est décidé?
— Non certes! criait d'une voix de stentor Edgard qui se promenait par la chambre. — Le Ministre veut le voir; une fantaisie! Victor reste libre, que dirnlre!
; Camille n'entendait plus rien. Ce départ, dans deux jours; un autre peut-être, définitif; elle n'avait perçu que ce fait. Il était là, devant elle, terrible; elle le contemplait, comme aux temps fabuleux les victimes regardaient le visage de la Méduse antique ; absorbée, épouvantée: la douleur a de ces fascinations.
Ses artères ne battaient plus , ses lèvres étaient muettes, les pensées ivaient fui; l'image restait implacable ; des perceptions de malheur montaient confusément à son âme; quelque chose comme la fatalité païenne l'étreignait.
Oh! cœur serré, cœur serré, qu/ redira
tes tortures! Qui peindra cette puissance de souffrir, soudain grandie, démesurément, tandis que l'être entier perd la vie, que la bouche refuse de proférer une parole, que le sang se fige, que le front se fait de marbre, que pas un tremblement, pas un soupir ne vient trahir l'excès du martyre !
Elle restait debout, Camille, froide, les mains errantes sur le clavier que parcouraient ses doigts lorsque était entré Michel. Jamais statue de l'impassibilité n'exprima mieux l'indifférence. Victor la considérait. Le froid, un froid mortel, lui aussi l'avait saisi.
Le silence dura longtemps. La nuit s'était abattue.
Tout à coup un accord fit tressaillir le capitaine. Edgard arrêta sa marche; il regarda sa sœur.
Une voix, la voix de Camille, pure, vibrante, pleine de passion, pleine de larmes, avait commencé ce chant sublime, les adieux de Schubert !
Elle montait, la voix, dans son ampleur désolée, elle s'affaissait en retours d'une tendresse ineffable, elle s'épandait, elle s'élargissait, la douleur avait trouvé son langage* Ce que les lèvres ne voulaient pas dire, ce que le cœur celait, ce que Camille ne voulait pas connaître, cela mêmes'ex-
halait avec ses accents, cela pleurait au travers des notes déchirantes, et Camille enivrée s'élançait vers les belles régions où le malheur même a des enchantements.
Elle chantait toujours.
Victor s'était rapproché. Elle ne le voyait pas; elle le sentait là. dans les ombres du soir, près d'elle.
Lorsque le dernier son s'éteignit, lorsque le front de Camille s'abaissa, lorsque toute frémissante elle se leva, une main brûlante saisit ses doigts qui tremblaient.
— ■ Camille!.. Camille !..
Mais la jeune fille s'était arrachée à cette étreinte, elle avait fui comme un faon blessé.
Et maintenant, à genoux dans sa chambrette, la tète enfoncée sous les coussins , elle se tenait immobile.
Avait-elle compris, Camille?
Elle n'entendait rien ; rien que le tumulte de la bataille dans sa tête malade, rien que les gémissements de la douleur dans son cœur bouleversé. Des pensées de toutes sortes s'agitaient autour d'elle, comme ces oiseaux de nuit, effarouchés de la lumière, qui viennent battre d'une aile pesante dans la zone éclairée, et puis disparaissent, et d'autres leur succèdent*
Des questions, elle ne s'en faisait pas; les questions l'épouvantaient.
Camille ... Camille ! — elle entendait ce nom, toujours, ému, palpitant.
Trahir son Dieu ! Qui parlait de trahison, où y avait-il une trahison, que signifiait ce mot de trahison, qui l'avait prononcé, qu'est-ce que cela voulait dire?
Camille secouait la tête. Elle était forte. Elle pouvait souffrir, horriblement, c'était tout. Quelle démence, que ce mot de trahison !
Ce quelle deviendrait, ce qu'il fallait faire, elle ne le savait pas. A quoi bon le savoir ?
Elle essayait de prier; elle ne pouvait
pas. Un mur, lentement, s'était dressé entre elle et Dieu. Depuis bien des jours, depuis bien des semaines, Camille envoyait là-haut des mots sans pensée, parfois sans suite. Possédée de son bonheur, ces bégayements distraits lui avaient suffi. Maintenant, il lui fallait autre chose.
Elle tâtonnait dans les ténèbres; son âme tourmentée faisait effort du côté du ciel ; mais il n'y avait point d'issue ; les paroles se pressaient, les mains se joignaient, des gémissements tentaient de franchir la distance, tout retombait, le cœur se lassait, les mains se dénouaient, les lèvres continuaient de balbutier, le train de guerre de lui labourer l'âme.
CAMILLE 18fï
Cela dura toute la nuit.
Au matin , quand le soleil jaillit à l'Orient, lorsque la gloire de l'aurore s'épandit sur la terre, Camille leva la tête.
Après tout, elle appartenait à son Dieu, Elle lui restait fidèle. Elle se le dit. Qui donc osait en douter !
Ce beau jour éclatant de splendeur lui rendait le courage. D'ailleurs, que s'était-il passé? Victor avait-il cessé d'être son frère? 11 Tétait, elle voulait qu'il le. fût- Elle voulait ! belle démence de ceux qui sont jeunes.
Oui, son frère ! De près, de loin, dans les
déserts de l'Afrique, dans l'enclos du manoir, son frère ! son frère qu'elle aimait! son frère que Dieu lui-même ordonnait qu'elle aimât !
Lasse de souffrir, — la jeunesse a de ces impatiences envers la douleur, — Camille s'était redressée, son visage s'était épanoui, une joie fiévreuse brillait dans ses yeux.
Lorsqu'elle descendit, toute sa personne rayonnait.
— Ho ! ho ! mignonne ! — fit Edgard, du plus loin qu'il la vit — Comme te voilà belle ! Que nous sommes triomphante !
Mais Camille avait rencontré le regard de M. de Presle: un regard mécontent. Son
bonheur s'abattit. Sous ce regard intense, désapprobateur, qui pesait sur elle, qui la comprimait, qui la froissait, elle perçut en un instant la vanité de ses rêves. Elle n'analysa rien, mais sa joie lui donna tout à coup envie de pleurer.
Et comme il arrive aux âmes fières , offensée de n'être point comprise, elle se roidit ; sa prunelle eut des éclairs, sa manière des brusqueries.
M. de Presle, blessé au vif, répondait aux incohérences de la jeune fille par une politesse glaciale.
Max était parti ; plus de ces gaietés d'en-
iW CAMILLE
fant, intempestives, qui sauvent rembarras des situations extrêmes.
Edgard semblait absorbé. Tante Lise, anxieuse, considérait Camille, M. de Presle. Enfin elle rompit le silence :
— Cette mission scientifique, à quoi bon ?
— La science, dit froidement M. de Presle, est le seul amour qui n'ait trompé personne.
Camille serra les lèvres.
— Et ces longs jours ! — continua tante Lise, ces longs jours sur la cange, entre deux rives monotones !
— Ils couleraient doucement, — reprit à demi-voix le capitaine, comme se parlant
à lui-même, — ■ si l'on emportait une chère pensée, un beau songe, dût-il après sombrer pour toujours.
— Mais les périls, mais les fièvres , mais la mort ! — poursuivait tante Lise, inexorable en sa candeur.
— Bah ! ne suis-je pas fataliste! — Cette fois, M. dePresle regarda Camille, bien en face. — L'homme que nul ne doit pleurer peut mourir partout.
Camille eut la force de se lever, elle eut la force de remonter chez elle.
— Mourir ! mourir ! mon Dieu ! 11 me croit dure, il me croit méchante, il me
croit paralysée dans un dogme impitoyable!
Ainsi disait- elle, les bras levés vers le ciel, qu'elle prenait à témoin.
— Il me déteste, et je me hais. Indifférente ! Oui, vous l'avez bien deviné, Victor, et je le suis.
Mourir, mourir ! mon Dieu, que voulezvous que je fasse, et que veux-je moimême ?
Je n'aime rien! mon orgueil me tient lieu de tout! Il le pense ! Je lui ai donné droit de le penser!
Qu'importe après tout. Odieuse! ne le suis-je pas! n'est-ce pas ce qu'il faut! et Dieu lui-même ne veut-il pas qu'il en soit ainsi !
Le jour du départ se leva.
Il fallait paraître au salon. Camille baigna son visage, elle raffermit ses pas.
Il y a un étourdissement de la douleur ; les nerfs fatigués fléchissent; l'âme qui a longtemps tourné dans un cycle de pensées brûlantes, comme une bête fauve prisonnière dans un cercle de feu, lassée.
\n CAMILLE
s'affaisse sur elle-même. On ne sent plus rien ; on ne veut plus rien. La vie suit son cours; les habitudes journalières se passent Tune à l'autre l'être inerte. Ainsi la jeune fille descendit au salon, s'assit, fit les préparatifs du déjeuner. Tante Lise, M. de Presle, Edgard arrivèrent l'un après l'autre.
— Tu as pleuré, petite ! — fit Edgard à voix basse.
Camille secoua la tête; M. de Presle s'était tourné vers elle. 11 vit ce front pâle ; son regard se troubla :
— Camille ! vous êtes souffrante?
À cet accent où passait un frisson de tendresse, Camille se sentit défaillir. Parler, elle ne le pouvait; les larmes allaient dé-
border, la douleur allait être la plus forte. Mais, par une de ces générosités du cœur , apanage des natures énergiques, M. de Presle, dont la voix tremblait encore, se jeta, corps perdu, dans une folle conversation avec Edgard. Camille entendait sans comprendre. Elle sentait seulement qu'une main pleine de douceur, pleine de décision, s'était étendue vers elle.
Quand le supplice du déjeuner fut à bout, tous trois, Camille, le capitaine, Edgard, prirent par les prairies. Ils allaient au hasard.
C'était comme un retour vers des souvenirs aimés.
Le capitaine marchait près de Camille.
Sa froideur, presque hautaine par moments, l'avait abandonné, Une sollicitude toute vibrante d'émotion enveloppait la jeune fille. Elle le sentait, elle sentait les battements de ce cœur qu'une larme d'elle avait remué jusqu'au fond. Pourtant il se maîtrisait, ce cœur. La virilité de l'âme en dominait les palpitations. Une paix, la paix des forts, s'exhalait de ce tumulte. Camille en subissait l'influence. Elle s'abandonnait à cette impression de calme, presque de sécurité, si nouvelle et si bienfaisante.
Victor, çà et là , prononçait quelques mots, de ces paroles douces, sans signification précise, par quoi l'on berce les enfants. 11
la protégeait contre ses propres pensées ; il la défendait contre les tourments de son esprit. Les sérénités du matin, toute cette nature qui s'éveillait au bonheur, les inondait d'effluves lumineuses.
Ils allèrent longtemps de la sorte. Pas un mot qui pût ébranler Camille! La séparation perdait son amertume. L'heure approchait, mais dépouillée des sombres perspectives qui lui prêtaient sa signification.
Et lorsque le capitaine s'élança sur Àbou- Bekr, ce fut avec tant de liberté, il eut un si bon sourire, ce mot : au revoir! partit si
franchement de ses lèvres, que Camille, un instant, se demanda où donc étaient les fantômes qui l'avaient hantée.
Un jour ou deux, elle s'abrita dans cette place radieuse où Victor l'avait laissée. Puis des questions, ces questions dont l'approche la faisait frémir, amassées à l'horizon comme les nuées, sur le soir, quand les ardeurs du soleil ont embrasé la terre; des questions se mirent à errer autour d'elle. Repoussées, elles revenaient, elles s'avoisi naient, elles se précisaient, elles
grandissaient , impérieuses , exigeantes.
L'âme en vain essayait de leur donner le change; en vain elle se balançait entre de vagues impressions d'amour pour Dieu et d'espoir mal défini. Après? après? demandait la voix qui jamais ne garde le silence : après?
Camille, la tête dans ses mains, fermait les yeux; elle s'arrêtait de penser; elle eût voulu s arrêter de vivre; mais il faut marcher. Ni le cœur, ni Dieu, ni Satan ne consentent à ces trêves que sollicitent nos mollesses : Après?
Alors la jeune fille, saisie au vif de son être, acculée contre les murs du cachot, se redressait à son tour. Elle demandait pour-
quoi ces tortures? Était-ce bien Dieu qui l'y avait condamnée ? Ce qu'elle prenait pour les révoltes de sa conscience, fallait-il y voir autre chose que les folles terreurs d'un esprit timoré? Et si Victor se trouvait sur son chemin, qui donc l'y avait mis?
Une sorte d'inimitié sourde contre le ciel, une sorte de dégoût pour les énergies de la foi s'émouvaient en elle. Cette vaillance et ces beaux sacrifices qui jadis eussent enflammé son enthousiasme, maintenant lui répugnaient. Elle leur trouvait je ne sais quoi de sec, de gauche et d'hostile qui laissait son cœur irrité.
Il n'en allait pas toujours ainsi. Par mo-
200 CAMïLt/K
ments, des protestations véhémentes éclataient dans son âme. La puissance de la vérité, un instant voilée, resplendissait comme le soleil.
Pas d'illusions , nul ménagement alors ; la lâcheté s'appelait lâcheté, la trahison se nommait trahison. Camille, aux abois, saisissait la Bible, ses mains tournaient les feuillets, ses yeux parcouraient la page, des traits de feu l'atteignaient en plein cœur, mais elle fuyait, elle fuyait toujours, elle fuyait Dieu, elle fuyait Jésus, elle avait peur de rencontrer Celui qui de jour, de nuit, à travers le monde, par les solitudes, cherche les désolés, cherche les égarés. Elle savait bien qu'une fois sa voix
entendue, il lui faudrait vaincre, fût-ce au prix du sang.
Et comme elle avait renié cette force de la piété qui est notre vie; comme absolument sa conscience avait besoin d'une sécurité; elle allait, elle courait vers les pauvres maisons, elle semait les aumônes à mains pleines, elle s'agitait dans la charité. Mais quoi ! nulle rosée bienfaisante ne descendait sur elle. A qui retient le cœur, Jésus retient la paix. Ceux-mêmes qu'elle visitait ainsi s'étonnaient de cette activité troublée qui leur apportait du pain, qui leur laissait de la tristesse.
Les distractions d'une àme occupée ail-
leurs offensent la misère; elles témoignent d'un secret dédain. La misère a droit à ce qui ne s'achète pas, à ce qui ne se vend point, au don suprême : notre être, nousmêmes, bien vivants, avec les battements de notre cœur. Le malheur ne se contente pas à moins. Dès que le pauvre n'est plus notre frère, il devient notre exercice de vertu, notre machine à gagner le ciel, et dès qu'il a senti cela, nos bontés l'indignent.
Camille s'empressait ♦autour de tante Lise. Tante Lise surprise de tout ce mouvement, inquiète de ces sourires que démentait le frémissement des lèvres, tante
Lise ; la poitrine oppressée de soupirs, joignait les mains et recommandait à Dieu son enfant.
Prier pour Victor ! oh oui, Camille le faisait. Prier, toutefois, serait-ce répéter un nom, dans une sorte de délire; un nom qui nous obsède, un nom qu'on dit et qu'on redit, ainsi que les paroles d'une incantation magique ! À ce compte, Camille priait.
Priait-elle? L'idolâtrie a-t-elle de vraies prières, ces prières puissantes qui violentent le ciel?
La foi n'étend son aile que sur les hautes cimes, en pleine liberté. Celui qui a peur de Dieu demande mal. four obtenir tout* il
faut avoir tout donné. La prière qui franchit le ciel, c'est celle qui a mis le pied sur les révoltes du cœur.
Victor revint par un beau matin d'octobre; il sauta de voiture dans les bras d'Edgard :
— Eh bien, mon cher, tu l'as laissé là, ton affreux Nil Blanc ?
— Un mois de bonheur ! s'écria le capitaine.
— Et puis?
M. de Presle regarda Camille et ne répondit pas.
Camille n'avait perçu que ces mois :
un mois de bonheur ! elle s'en était emparée. Un mois de bonheur ! oui, un mois où les jours passeraient tout baignés de lumière, une de ces douces oasis qu'enferme le désert, avec sa source fraîche, ses palmiers, l'oubli du pèlerinage, et les beaux rêves dont on ne se réveille pas.
Victor, on l'eût dit, sentait comme elle. Edgard s'était fait plus calme et plus discret. Tante Lise restait soucieuse*
Mais qui donc pouvait songer aux soucis !
De l'aube au soir, les jeunes gens parcouraient la campagne. Ils vivaient de
cette bonne vie champêtre, si saine à lame, quand l'âme est en paix avec Dieu.
Sur l'herbe des vergers qu'aucun brouillard n'avait touchée, s'amoncelaient les tas de pommes rouges, de poires jaunes comme l'ambre; partout, d'un horizon à l'autre, des cris de joie partaient, se croisaient, s'échangeaient sous le ciel radieux. Les vaches, redescendues des montagnes , promenaient leurs cloches par la vallée ; elles emplissaient les prairies de ces accords indéfinis, notes égrenées dont chacune a sa poésie, qui nous parlent des sapins, des hauts pacages, des perspecti-
208 CVMIME
ves immenses, de la grande nature et de la grande liberté des monts.
Partout l'abondance. Les petits enfants, leurs mains pleines de fruits , et la robe encore, grugeaient, croquaient, montraient à chaque coin des haies leurs mines réjouies.
Les bêtes des champs aussi faisaient bombance. Pourtant on sentait l'hiver s'avoisiner, lentement, sûrement ; et le blond soleil en avait des rayons plus doux , et les haleines s'en émouvaient plus tièdes , et quand le fléau du batteur en grange marquait de ses coups cette marche pesante des frimats qui s'approchent, qutfnd les fumées du feu des bergers se raccontaient,
de distance en distance, les âpres fraîcheurs du malin, quand les phalanges d'oiseaux voyageurs traçaient sur l'azur les figures bizarres de leur vol, on sentait au loin comme un sifflement de rafale, comme le bruit désolé des branches dénudées qui se tordent et se lamentent, comme le froid, comme le silence des neiges, et l'âme entière retenait par tout ce qu'elle a d'énergie, les beaux jours avec les belles joies.
Victor n'était plus cet homme contenu, presque hautain dans sa réserve , indifférent aux coups du sort, dédaigneux de ses sourires, prêt à tout parce qu'il n'espérait rien. Son caractère s'était détendu, son
cœur s'était amolli; lui aussi, il avait des gaietés folles, comme Edgard, et des explosions de bonheur, et des enfantillages. La vie était bonne ! Sa bouche rieuse, son insouciance, ses querelles à Camille, tout le disait.
Au fort de la vendange, pendant que les coteaux se renvoyaient les cris des vignerons, et ces appels, et ces grandes yolées à pleine poitrine, ils allaient par les collines, ils se perdaient aux vallons. Parfois ils s'attaquaient au travail, avec cet emportement des cœurs juvéniles tout débordants d'allégresse.
Ils saisissaient l'existence par le côté
pratique ; en l'abordant ainsi, par ce qu'elle a de virilité, il leur semblait en mieux retenir les félicités passagères ; l'ombre du devoir, qui passait sur elles, les avait mieux lestées. C'était la famille, cela, etc'étaient les saints labeurs. Ils se regardaient; les yeux de Victor n'interrogeaient plus Camille , ils la contemplaient, je ne sais quelle confiance leur donnait la paix.
— Tu ne partiras pas! — murmurait Edgard. Camille détournait la tête. Il se faisait un grand silence.
Puis d'un élan, on retournait à l'heure présente, et l'on s'abandonnait à ses enchantements.
Aussi longtemps que des flots de lumière égayent la terre, l'âme repousse les tristesses.
Aussi longtemps que Victor marchait près d'elle, Camille s'avançait éblouie de son bonheur.
Mais le soir venait, mais la solitude se faisait. Alors celui qui eût suivi la jeune
fille dans sa chambrette, celui qui eût vu ce visage tout à coup altéré, ce front tout à coup pâli, ces yeux tout à coup éteints, et ces mains désespérées qui se heurtaient, celui-là, un frisson l'eût glacé.
C'était l'enfer ! désolations du cœur rebelle, cris de la conscience inexorable!
Livrée aux tortureurs qui tout le jour avaient attendu leur proie, Camille ne leur résistait plus. Elle les avait tenus à distance, ils lui avaient obéi; maintenant ils étaient les maîtres ; la lugubre cohorte l'enlaçait de ses replis.
Quand la dernière retraite est violée, quand l'asile suprême est forcé par ces
hordes cruelles, quand les pensées deviennent des bourreaux, quand chacune plante son glaive dans l'âme, quand elles la poursuivent, quand elles la violentent, quand elles la tenaillent sans que lame puisse mourir, là est le supplice.
Camille le goûtait.
Il lui fallait bien, à cette heure, regarder devant elle, et voir au delà !
Malheur, malheur partout.
De vaines protestations d'énergie retentissaient encore à ses oreilles, comme un écho qui achève de s'évanouir.
Souffrir, elle y était prête; il le fallait, elle le savait, elle souffrirait; mais lui !
Briser ce cœur, un instant ému d'espoir!
rendre aux hasards ennemis cette destinée ! Lui dire, à lui : je t'ai trompé, je ne pouvais pas t'aimer; va, poursuis ton chemin, va dans tes ténèbres, moi, je m'enorgueillis dans ma lumière !
Mi! comme ces rigidités d'un principe étroit, comme ces égoïsmes d'une religion sans entrailles lui faisaient horreur et lui faisaient pitié, opposés aux tressaillements d'un cœur embrasé d'amour.
Dieu le veut !
Et si Dieu ne le voulait pas ! L'infortune a dévasté cette âme ; si Dieu voulait la ramener par le bonheur ! Une déception de
plus, elle est perdue. Dieu veut-il que les âmes périssent?
— Non, non ! — s'écriait Camille, — Ma foi Tira chercher ! La puissance de mes convictions, l'ardeur de ma prière, les bénédictions, la joie, tout entrera, tout le pressera, tout le contraindra ; j'aurai sauvé Victor!
Camille contemplait sa vision. Puis l'image s'effaçait ; le fait, implacable, restait seul debout.
— Ma foi ! où est-elle? Cette foi qui doit vaincre, qu'en ai-je fait? Où est mon Dieu? Je ne sens en moi que révolte. Et je prétends soumettre un cœur ! Dans cette bataille qu'il me faut gagner, c'est par la désertion que je commence!
Hélas ! que pensera Victor, que pensera son courage de mes convictions qui fléchissent, et de ce devoir qui s'écarte pour laisser faire la passion.
J'ai beau dire, ce n'est point avec des faiblesses qu'on sert Dieu.v Jamais une lâcheté ne convertit un cœur.
Heureux en insensés, heureux pour un jour, rabattus à la poussière que nos pas soulèvent, avec le néant pour tout espoir, bercés de je ne sais quelles vagues rêveries d'un vague avenir, sans promesses, sans Rédempteur, ballottés d'espaces en espaces, promenés de monde en monde ! peut-on vivre, mon Dieu, peut-on respirer, peuton s'aimer dans un tel bonheur! Des âmes
vivantes se contenteront-elles ainsi ! Le cœur y trouvera-t-il cette éternité des tendresses, qu'à tout prix il lui faut posséder ! l'amour y peut-il grandir, les fortes attaches s'y nouer, les aspirations généreuses y soulever l'existence, Dieu régner, Jésus y
marcher à côté de nous? —
Des larmes jaillissaient, elles inondaient ce pauvre visage.
Le corps ployé, l'esprit en délire, Camille disait : Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi !
Dieu entend de telles prières; jamais son cœur ne sommeille; les anges lui por^
lent nos sanglots; il répond aux soupirs indistincts de la foi qui va périr. Et quand l'agonisante s'abandonnerait elle-même ; il en est un : Jésus, qui ne lui permet pas de mourir.
A la fin d'un de ces jours si étrangement tissés de joie et de souffrance, on vint chercher Camille.
Un ouragan s'était levé ; un de ces venls impétueux et froids comme il s'en précipite des montagnes aux approches de la saison d hiver.
Les feuilles tourbillonnaient , des voix se
lamentaient dans l'air, des oiseaux de nuit voletant au hasard se heurtaient contre les vitres qu'ils égratignaient de leurs ongles. Durant cette nuit sinistre, on eût pu voir, dans son humble réduit, tante Lise agenouillée. Elle priait , en angoisse ; pour quelle âme, pour quelle vie? Dieu le savait.
Camille suivait au travers de la tempête une femme qui Tétait venue quérir.
Le père de la villageoise, un vieillard, se mourait.
Il avait tendrement aimé Camille.
Que de fois, toute petite, entre les genoux du vieux homme qui se chauffait au soleil, Camille avait caressé ses cheveux blancs,
contemplé cette belle figure de patriarche, regardé jusqu'au fond dans ces yeux débonnaires, écouté ce langage naïf tout parsemé de mots antiques, échangé ces sourires, ces impressions enfantines qui naissent et qui se rencontrent aux deux bouts de la vie !
Maintenant, le vieillard était près de sa fin.
Camille l'avait bien oublié depuis quelques semaines. Il voulait la revoir.
Lorsqu'elle entra dans la pauvre chambre, un parfum des choses passées, de cette paix qu'elle avait goûtée , de ce grand amour qu'elle avait senti pour Jésus, de cette saine vie consacrée à bien faire
s'exhala du chétif entourage et vint lui remuer le cœur. Elle s'avançait, tremblante. Les murs avaient toujours leurs images enluminées, le coffre à ciselures reluisait toujours, la même main soigneuse avait ciré le même buffet de noyer où Camille enfant s'était tant mirée; le lit à colonnes gardait ses rideaux de serge verte où Camille se faisait de si belles cachettes ; et sur le lit, entouré de coussins, le vieillard que les agonies de la mort avaient saisi, cherchait avecles mains, et s'efforçait de distinguer dans les obscurités croissantes une figure aimée qu'il ne parvenait pas à voir. — C'est moi... c'est moi, père! dit Camille.
Un sourire passa sur le visage du moribond.
— Père, êtes-vous donc si mal !
- — Il y a quinze jours! dit la fille. Camille frissonna.
— Je savais bien que vous alliez venir !
— murmurait le vieillard. — Vous ne pouviez pas me laisser partir ainsi.
Camille pleurait.
— Écoutez, ma mie. — Le vieillard avait de ces douces appellations du temps jadis :
— A présent, il vous faut m'aider à bien mourir.
Sa fille avait ouvert la grande bible aux crochets de cuivre. Elle avait lu, tout haut, tâtonnant à travers les mots, de sa
voix uniforme .qui rappelait les récitations d'école; le vieillard entendait mal; ces froides paroles n'arrivaient pas à son cœur ; il voulait sa Camille, sa petite Camille, celle qui était restée son enfant. Il lui fallait cette foi, cette ardeur et cet enthousiasme ; son âme, aux approches de la mort, en avait hesoin; cette jeune main allait tenir sans vaciller la belle lumière qui ne faiblit pas.
Cependant Camille s'était assise. Le cœur empli de remords, bouleversé de tempête, sentant une seule chose, que l'heure pressait et qu'elle souffrait horriblement, elle entassait les versets, sans suite ; elle
priait, une prière agitée, confuse, qui se précipitait en phrases incohérentes.
Le vieillard avait découvert sa tête. Immobile, le regard fixe, il écoutait. Il s'efforçait de saisir, mais il ne comprenait pas. Deux rides profondes s'étaient creusées sur son front. Un étonnement douloureux altérait ses traits un instant ranimés par l'espoir. .%
Alors le vieillard rassembla ses forces ; il leva lentement la main, et fit signe :
— Parlez-moi, — dit-il, de Celui qui est mort.
Celui qui est mort ! un éclair déchira la
nue.
— Celui qui est mort ! Jésus, le sauveur
l'unique, où le prendre ! Qu'ai-je fait de mon Seigneur? — ainsi s'écriait Camille au plus intime de son être !
Le vieillard, tête nue, attendait toujours.
— Jésus , toi que j'ai tant aimé, toi dont j'ai déserté les bannières, Jésus que j'ai trahi, Jésus, toi fidèle, Jésus le compatissant, toi, le misécordieux, Jésus ! à moi ! Ne laisse pas mourir cet homme sans qu'il ait rencontré ta main ! Me veux-tu dans la poudre? j'y suis, mon Dieu. Me veux-tu déchirée? je suis déchirée. Veux-tu m'arracher le cœur? arrache, torture, défais. Jl faut que jeté trouve. Mon Dieu! prends tout, mais que je sois à toi !
Tandis que débordaient les larmes,
tandis que les sanglots soulevaient la poitrine, tandis que l'âme s'abattait éperdue et soumise, les paroles, de fortes, de douces, de bonnes paroles naissaient sur les lèvres de la jeune fille.
Jésus était là. 11 attendait, lui aussi. Il attendait lappei désespéré, Tappei du fond des abîmes, le cri qui perce les cieux des cieux.
Tout avait disparu. Jésus rayonnait seul , dans son amour immense, dans cet amour, la sainteté même, qui ne supporte pas le mal, qui donne la vie. Et le pardon, lentement, pénétrait au fond du cœur de Camille.
Plus bas, plus bas, elle courbait la tête ;
elle eut voulu s'anéantir devant la face du roi des deux. Une horreur d'elle-même dominait tout. Pourtant, Jésus l'avait relevée. Il lui disait : ne crains point !
Mais son péché, sa facile trahison, l'abandon de son maître, ce baiser de Judas tandis qu'elle le vendait ! elle ne pouvait supporter cela. Se haïr lui faisait du bien ; oui, regarder sa faute , la mettre aux pieds de Jésus, lui dire : la voilà ! me voilà ! Yoilà cette créature indigne, pour qui tu as versé ton sang, qui t'appartenait, que tu avais rencontrée au désert, que tu avais ramenée, que lu avais aimée, la voilà ! Elle t'a trompé, elle t'a délaissé, elle a eu peur de toi, elle t'a renié !
c230 CAMILLE
Les larmes trempaient son visage. Oh!
comme elle trouvait des accents de tendresse, d'humbles accents, tout vibrants d'espérance! Comme son doigt montrait le Sauveur, l'ami, celui qui a souffert, celui qui fait grâce !
Le vieillard écoutait; cette fois il comprenait bien. Et lorsque Camille, inclinée sur la bible, répétait de sa voix pénétrante "les promesses de Dieu; quand elle disait ; a Celui qui croit en moi , fût-il mort , vivra ! » Quand elle disait : « J'effacerai vos péchés, je les blanchirai comme la laine, comme la laine au sortir du foulon ! «Quand elle s'écriait: ce C'est moi, c'est moi, et il n'y en a point d'autre ! » le
CAMILLE l2")l
vieillard relevait la tête; une lumière descendait sur son front :
— Ma mie.., ne vous lassez point!
Toute la nuit, Camille en prière soutint ce rude combat de la dernière heure.
Lorsque le vieillard s'assoupissait pour un instant, Camille retournait à son repentir. Elle plongeait dans cette douleur amère d'avoir abandonné son Seigneur.
Là, tout au fond, était le repos ; là était la force.
Puis elle suppliait Dieu de la bien garder. Elle, naguères, si sûre de sa vaillance, elle avait mesuré sa faiblesse, elle
tremblait. Comme un petit enfant, aux premiers pas qu'il essaye, se tourne vers sa mère : Mon Dieu! s'écriait-elle, que ton bras me soutienne ! Sans toi, mon Dieu ! je vais défaillir !
Par moments un calme divin, la paix que Jésus a donnée, inondait son cœur.
La joie de l'immolation, oui, cette joie du sacrifice , la liberté plénière d'une âme tout à coup maîtresse de soi, souveraine, et qui jette sa couronne devant le trône de Jésus, cette joie et cette liberté éclataient en elle. On eût dit que des cantiques s'élevaient de ce cœur transpercé.
Parfois le vieillard appelait. Camille s'agenouillait près du lit :
— Père, me voici. Père, avez-vous confiance?
— Ma mie — balbutiait le vieillard que glaçaient les derniers frissons — ma mie, je suis un pauvre pécheur. J'espère en Lui,
ma mie. Faut-il plus?
— Mon père, allez comme vous êtes, simplement, pauvrement, père, il vous portera dans son saint paradis.
Vers le matin, une aube claire qui succé-
dait aux tourmentes de la nuit vint blanchir les vitres.
Les pâleurs du jour naissant refoulèrent l'obscurité ; elles s'épandirent sur le lit ; elles frappèrent ce visage plus blême qu'elles :
— Ma mie!...
Ce fut le dernier mot.
La bouche resta souriante, entr' ouverte. Camille s'était précipitée. Elle avait saisi la main du vieillard, cette main froide ; elle
s'était prosternée, elle la tenait sur ses lèvres, elle la pressait contre elle :
— Père ! père !
Alors, le front plus bas, appuyé contre cette chère main qui la bénissait encore,
toute destituée de vie qu'elle était; réfugiée sous les protections divines, en présence des saintetés de la mort :
— Mon Dieu, — dit-elle — c est fini.
Tu as vaincu ; j'obéirai.
Elle se releva ; elle ferma ces grands yeux qui Pavaient si doucement regardée ; elle croisa sur la poitrine ces mains qui avaient soutenu ses premiers pas ; elle écarta pieusement les longues mèches argentées qui cachaient un peu le visage ; elle ramena les draps comme on fait pour un enfant paisiblement endormi. Elle posa, sur les doigts entrelacés, le vieux psautier d'église, dans lequel il avait chanté de si grand courage,
quand sa voix sonore dominait toutes les voix. Elle baisa le front. Elle abaissa les rideaux. La fille dormait; les veilles l'avaient accablée. Camille passa; elle fit glisser les verrous de la porte, et sortit.
Où allait-elle? dans la lande; parmi les bruyères. Elle avait besoin d'air, de solitude, et de marcher avec son Dieu.
Les rosées de la nuit avaient trempé l'herbe ; les genévriers étalaient des toiles irradiées où frissonnaient quelques gouttes d'eau ; le soleil sortait tout languissant des brumes; les pins dressaient leurs tètes sauvages; et Camille allait. Son front
cherchait la lumière, sa poitrine dilatée s'ouvrait aux brises du matin; elle pleurait comme avait pleuré Pierre, alors que Jésus, tournant vers lui sa tête couronnée d'épines, se mit à le regarder.
Et cela lui faisait du bien de pleurer ainsi.
Elle avait brisé son cœur aux pieds de Jésus. Comme ce vase aux parfums dont les saints arômes s'exhalent toujours à travers les siècles, elle en répandait les amours avec les tristesses, sous les pas du vainqueur qui l'avait sauvée.
Tout à coup, un bruit se fit enten-
dre. Quelqu'un venait derrière elle. Camille se sentit frémir. Son nom , prononcé d'une voix basse, presque timide, l'avait retenue.
C'était bien Victor !
Tous deux, sans rien dire, se mirent à marcher.
Ils s'avançaient sur la lande. Le soleil montait; les rayons qui se dégageaient, glissaient sur le front de Camille, sur ses tresses noires, sur son lier visage. Jamais Victor ne l'avait. vue si belle ! Les pâleurs delà jeune fille, qui se réchauffaient aux embrasements de la lumière, la douceur de ces yeux ardemment fixés sur le ciel, ce mélange de résolution, d'abattement, d'enthousiasme, cette
chaste, cette ferme démarche de la vierge, ces mains jointes qui venaient de servir Dieu, lout l'attendrissait. Il n'osait parler , il craignait de rompre le charme. Ce pèlerinage à deux, dans les solitudes, sur la terre qui s'éveillait, sans un mot, enveloppés de bonheur, au-devant du bel avenir: il eût voulu le faire durer toujours !
Cependant Camille s'arrêta ; elle se tourna vers lui; et rien qu'à ce regard où la décision avait mis un sceau, Victor sentit en lui comme un écroulement de toutes les choses fortunées.
Mais quoi ! l'amour a des terreurs folles; il le savait bien.
Les fatigues de la nuit pesaient sur cette jeune tête; la douleur des adieux l'avait accablée.
Victor dénoua doucement une des mains de la jeune fille :
. — Camille! celui que vous pleurez était bon. Moi aussi, je l'aimais.
Une larme tomba des yeux de Camille; elle tomb :\ sur leurs deux mains unies.
Alors M. de Presle, d'une voix tremblante :
— Youlez-vous quelles restent ainsi, Camille?
La jeune fille, sans proférer une parole,
détacha lentement ses doigts des doigts de Victor.
Il ne chercha pas à la retenir ; une douleur soudaine l'avait transpercé.
— Vous avez peur de moi, Camille!
Il s'écarta d'elle. Tous deux gardaient le silence. Puis le capitaine, d'une voix plus grave :
— Vous ne vouiez pas me confier votre bonheur !
— Je ne puis pas vous soumettre mon âme, — dit très-bas Camille.
— Votre âme! Qui donc parle d'asservir votre âme?
Camille restait immobile.
— Votre âme! Mais elle est bien maîtresse d'elle-même, ce me semble !
La jeune fille arrêta sur lui ses grands yeux où brûlait une flamme :
.-— Mon àme est à Jésus,
— Et Jésus vous ordonne de me broyer le cœur ?
— Il me défend, s'écria Camille toute frémissante, — il me défend de commettre une lâcheté.
— Une lâcheté! Avoir pitié de moi, c'est une lâcheté, Camille?
— Trahir ma foi, c'est trahir mon Dieu.
— Quel Dieu ! celui qui vous rend si dure. Quelle foi! celle qui vous paralyse le cœur.
D'un geste presque impérieux, Camille posa sa main sur le bras de Victor :
— Écoutez, dit-elle, et répondez-moi.
Aimez-vous le Seigneur Jésus?
— Hé ! comment voulez - vous que je l'aime, quand il détruit ma vie, quand il vous arrache à ma tendresse ! Aime-t-on qui nous tue ?
— Vous le voyez bien ! vous ne pouvez être mon seigneur et mon maître.
— Votre maître ! quelle ironie est celleci ? Votre seigneur! vous riez-vous de moi, Camille?
Mais la jeune fille avait repris plus bas :
— Celui qui possède le cœur possède la vie.
— Le cœur! la vie ! Vos convictions ne sauraient donc vous défendre contre moi, Camille? Elles ne vous défendraient pas contre mes déloyautés? Car enfin, pour me redouter de la sorte, vous m'estimez bien déloyal!
— C'est moi que je crains, — ait doucement Camille.
— Quoi, votre Dieu ne vous gardera pas!
— 11 me garde.
— C'est bien. J'admire votre sang-froid... — Il y eut un instant de silence — et votre théologie !
— Ma théologie! ma théologie! — s'écria Camille, tout à coup transportée de
douleur. — Mon Dieu, tu l'entends! toi qui m'as vue, toi qui as compté mes larmes, toi qui as senti tous les frémissements de ce cœur révolté, mon Dieu, tu l'entends ! Ma théologie! Eh bien, oui, croyez comme îl vous plaira, Victor! Je suis sèche, égoïste, je veux l'être! Je veux l'éternité pour mes tendresses; je veux fléchir les genoux avec mon seigneur et mon maître. Oui, je le dis exprés! Je veux suivre celui que j'aime, humble, et confiante, et soumise, dans la douleur, dans le bonheur, dans l'obéissance, dans les saints espoirs! Il faut que sa main me soutienne! Je veux que son âme soit sauvée! il me faut le ciel avec lui. Je
l'aurai, Victor, je l'aurai 1 Le Dieu que vous haïssez, ce Jésus, sachez-le bien, je vous l'atteste ici, — et son regard parcourait la bruyère, — il vous trouvera. Il saura bien vous dompter ! Eh! que me fait la vie, si les siècles sont à moi ! AJlez, je ne renierai pas mon Dieu ! Dussiez-vous me méconnaître cent fois plus, dussé-je rencontrer vos sarcasmes, au prix même de vos souffrances, à vous ! — la voix de Camille, soudain affaissée, se raffermit par un suprême effort, — au prix de mon sang, au prix de mon bonheur, non, je ne commettrai point de lâcheté.
Victor s'était redressé de toute sa hauteur :
— N'en commettez point, mademoiselle !
Un moment ils marchèrent sans parler, le cœur empli de passion, de désespoir; puis, arrivés vers la grille, M. de Presle. d'une voix résolue, dit ces seuls mots :
Je partirai demain.