XX
Elle fut longue, cette nuit de veille.
La coupe s'approchait des lèvres, les lèvres en avaient savouré l'amerturie; maintenant, il fallait la vider jusqu'au fond.
Demain ! demain !
Camille, à genoux, voyait cette figure pâle, irritée, cette figure qu'elle allait ne plus revoir. Et ce cœur! elle l'avait perdu.
Edgard parlait, lui aussi. Ses yeux, pleins
de reproches, la poursuivaient de leur regard déçu.
Partout elle avait jeté la désolation, partout elle avait fait des ruines ! 11 ne lui restait plus de force. Elle subissait cet engourdissement de la douleur qui glace nos énergies, qui arrête nos prières, qui ne nous laisse que la souffrance,- comme si toutes nos facultés s'étaient résumées en une surhumaine puissance de malheur !
Alors il lui souvint de Gethsemané. Il lui souvint des accablements de Jésus, de ces supplications, de ce : Mon Dieu, mon Dieu ! non pas ce que je veux,, mais ce que tu veux !
Sa bouche les murmurait, les divines
paroles : le cri des épouvantes de l'âme, des frémissements delà volonté, le cri des vie toires chèrement payées, le cri filial, le cri confiant, le cri qui fait descendre les anges consolateurs !
Elle ne pouvait dire que cela. Mais elle sentait bien qu'un autre priait pour elle. Elle les sentait, les prières toutes-puissantes de Jésus, et ces soupirs ineffables de l'Esprit, qui de jour, de nuit, intercède pour nous
Ses larmes coulaient lentement, doucement. Dieu permet qu'on pleure.
Vers le matin ] tandis qu'elle pleurait
ainsi, un coup léger se fit entendre. La porte s'entre-bâilla. Victor était entré sans qu'elle en eût conscience.
Un instant il resta devant elle, immobile, plus défait que si la mort l'eût touché.
— Vous pleurez, Camille !
Camille tressaillit; ses yeux éteints se levèrent, sa bouche ne proféra pas une parole.
•— Du haut de ces sérénités où plane voire âme, vous avez donc abaissé votre calme regard sur ce malheureux qui se débat dans les tortures de l'agonie !
Camille se taisait toujours.
— Vous avez eu de lui, cette radieuse pitié qu'ont les Séraphins !
Camille laissa tomber la tête dans ses deux mains jointes.
Victor les saisit. Il ne se possédait plus; à genoux, près d'elle :
— Pardonne moi, pardonne-moi, disaitil ! Tu souffres? Elle souffre, oui, c'est bien vrai ! pauvre enfant ! — Il essuyait ses larmes. — Sa tête est brûlante ! Camille ! je t'ai brisée !
Alors, avec cette tendresse, avec cette douceur pénétrante dont Camille connaissait bien la puissance :
— Si tu pouvais m'aimer, Camille ! si tu voulais te fier à moi ! si tu te réveillais de cet affreux rêve qui nous tue, Camille! si tu voulais t'abandonner au vrai Dieu, à
ce Dieu qui t'a fait un cœur, à celui qui veut les fortes amours ! si tu laissais aux morts ces mortes doctrines, implacables, que j'abhorre !
Camille frémit.
— Non... non... je ne déteste rien, je ne hais rien ! j'aimerai, je croirai, dis un mot, Camille, un seul ! Ton Dieu, voyons, le lien, Camille, n'est-ce pas ce Dieu même qui nous a rapprochés? Ne me Tas-tu pas dit, toi-même ? Il ne veut pas que je périsse, il veut que je sois sauvé. Camille ! moi aussi , j'ai une âme ! tu peux la sauver , tu peux la perdre ! Mon enfant ! ma Camille, regarde-moi !..
La jeune fille écoutait , éperdue.
— Ne foule pas aux pieds mon pauvre bonheur! notre bonheur, Camille !
Elle avait joint les mains, elle avait relevé la tête , elle écarta doucement Victor. Ses lèvres qui remuaient ne laissaient pas échapper un son, dans l'angoisse mortelle qui l'avait saisie , dans ce tourment audessus de ses forces, au-dessus de sa pensée, au-dessus de ses épouvantes , elle ne sentait plus rien, sinon qu'il fallait vaincre, et que Dieu le voulait.
Elle marcha vers la porte, toute frissonnante, mais décidée. Victor, immobile, avançait les mains vers elle.
Par un retour soudain, elle les saisit, elle les serra dans ses petites mains glacées;
un sourire, un regard ardent, vers les cieux, ce fut tout ce qu'elle dit.
Puis elle prit sa bible, sa bible de jeune fille, sa bible qui lui avait parlé de Dieu, qui lui avait enseigné les saintes énergies \ sa bible que toute la nuit elle avait mouillée de ses pleurs. Elle la pressa contre elle, en silence ; après , elle la tendit à Victor.
Et pendant qu'il la baisait, d'une étreinte passionnée, et qu'il la cachait dans son sein ; la jeune fille le quitta.
Victor regarda longtemps la chambrelte, longtemps les montagnes que Camille avait regardées; et ces grands arbres qui per-
daient leurs feuilles, et ces prairies où ils avaient tant erré.
Il s'agenouilla vers la place qu'elle occupait naguères, il étendit les bras comme pour envelopper une chère ombre évanouie !
Là-bas des chevaux piaffaient. Là-bas, tante Lise, le visage pâle, les yeux rougis de larmes, recommandait à Dieu les siens. Là-bas Edgard , qui soutenait une jeune fille défaillante, murmurait à son oreille :
— Mignonne, tu as brisé un noble cœur !
Victor vit cela; le vit-il? Des adieux,
confus ; le vieux Michel, courbé, qui pleurait ; cela passa, cela disparut !
Il n'y eut plus qu'une page déchirée, qui volait au gré des vents.
Lorsque notre cœur a reçu le coup mortel, il va, nous le croyons du moins, s'arrêter de battre; c'est son droit, il nous le semble, et c'est notre espoir. Mais dans les sacrifices chrétiens, la victime reste vivante. Dieu veut nous sauver; on ne sauve pas les morts.
Et puis, les grandes générosités ont leurs grandes réactions. Dans l'arène de ce
monde, point de bataille sans lendemain. La victoire n'est jamais si bien gagnée que l'ennemi ne se revanche.
Yous souvient-il de cette maison vide et parée, dont Jésus dit que le démon y revint, avec sept autres plus méchants que lui?
Hélas, nous les connaissons, les repentirs de s'être repenti ! Nous savons ce que c'est que de se tourner vers l'idole renversée, et de la pleurer, et de la rappeler, et de se désespérer parce qu'elle est détruite et qu'elle reste muette !
Camille eut de ces rébellions; ces dé-
solations la visitèrent. Elle sentit ces désirs véhéments de reprendre ce qu'elle avait donné. Toute sa volonté soumise se redressa; son âme embrasée de zèle se refroidit. Elle connut les dégoûts d'une obéissance d'où s'est retiré l'amour divin. Il lui fallut, goutte après goutte, savourer les détresses de l'isolement. Son Dieu même, son Dieu semblait s'être éloigné d'elle. Elle allait, délaissée, par ce désert que lui avaient fait les rigueurs de sa foi.
— Où sont — disait-elle — où sont tes promesses ! J'ai brisé mon trésor, où est ta paix?
Quand elle eut bien marché le long de
ces routes dévastées, quand elle eut bien mesuré, elle, si certaine naguères de son courage, toutes lesimpérities de son pauvre cœur, elle se prit à contempler la victime suprême ; elle se mit à écouter les paroles qui tombaient d'une croix sanglante : a Mon Dieu ! pourquoi m'as-tu abandonné? »
Les langueurs de Jésus enseignaient son âme impatiente. L'humiliation lui était bonne, elle le sentait. Elle comprit que le Consolateur se tient près des abattus. De bien bas, elle levait vers son Père des yeux timides : Quand tu voudras! — disait-elle, quand tu voudras!
Et le secours descendait.
Elle le trouvait dans la prière. File le
rencontrait dans ces mots si tendres, si compatissants, la vie même, que lui versaient les Écritures. Il lui venait de son martyre , et de ce privilège sans égal :
souffrir pour Jésus.
Plus tard, elle eut la force de revoir les campagnes. Un linceul de neige recouvrait tout. Bonheur passé, feuillée, tout était mort.
Non, rien ne meurt, tout se renouvelle! Le temps, l'éternité. Dieu fait tout refleurir.
Camille releva la tête.
11 lui fallait des vaillances, elle les de-
manda, elle les reçut. Elle secoua l'égoïsme du malheur. Elle se mit à regarder autour d'elle. Elle n'était pas seule à marcher sur le rude chemin. D'autres vies, qui valaient la sienne, se traînaient dévastées; d'autres cœurs, palpitants comme le sien, étaient navrés ; d'autres âmes avaient leurs tempêtes ; des gémissements s'exhalaient des chaumières. Camille se donna; c'est bien ce que Dieu voulait.
Joie plénière, on te rencontre-là, près des souffrants, près des petits, dans ces pauvres maisons déshéritées, vers ces êtres que le soleil de ce monde n'a pas éclairés.
Ah ! lorsque Camille sortaitdeces réduits;
quand elle avait, durant quelque longue nuit d'hiver, tenu dans ses bras l'agonisant; quand elle avait conduit une âme au seuil de lumière ; quand elle avait étanché la soif des lèvres; quand elle s'était assise auprès du berceau de quelque petit enfant ; quand elle l'avait endormi de sa douce voix; quand ses mains étendues tiraient de la détresse quelque malheureux en péril; quand elle avait donné du bonheur, du beau superflu, et semé des plaisirs, bien rayonnants, sur les routes sombres; alors, elle revenait, le front illuminé. Ses yeux pleuraient, son cœur n'avait pas cessé de battre, pas fini de saigner, mais de ce ciur montaient des cantiques.
Oui, c'était bien de la joie, c'était bien le bonheur, celui du ciel même; nul ne pouvait le lui ravir.
Aux veillées, elle s'asseyait près de tante Lise. Elle prenait le livre, ce vieux sermonnaire que Victor avait lu. Elle le tenait sur ses mains qui s'étaient raffermies. Sa voix émue se faisait calme. Tante Lise, soudain attendrie, serrait son enfant contre elle : — Pauvre Camille !
Longtemps elles restaient ainsi, sans parler, embrassées. Tante Lise sentait couler des larmes; des soupirs mal comprimés soulevaient cette poitrine: — Pauvre Camille! — répétait-elle.
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Jamais elles n'en dirent davantage. Pour s'entendre, elles n'avaient pas besoin de plus.
Lorsque Camille passait dans les salles maintenant vides et froides ; lorsque Michel, voûté, triste, ouvrait à deux battants les portes devant elle ; lorsqu'elle rencontrait ce regard respectueux, tout plein de pitié, le cœur lui défaillait presque. D'un signe elle remerciait le vieux serviteur. Lui non plus, n'osait parler ; mais il aimait ce qu'elle aimait ; elle le savait, elle le sentait. Et qui dira la puissance de ces humbles aumônes, de cette charité, jaillissant comme une source fraîche aux lieux bas de la terre!
Aimer ! à cette heure elle le pouvait , et de toute son âme ! Aimer devant Dieu, aimer pour toujours.
Son amour qui s'était immolé, son amour qui consentait à la douleur, son amour qui reconnaissait un maître, son amour avait grandi de toute l'immensité du sacrifice.
Jamais, aux jours de sa passion, elle n'aima si bien, ni d'une telle douceur, ni d'une telle tendresse.
Elle ne demandait rien pour elle ; pour lui, elle voulait tout.
Elle voulait que son âme fut rachetée.
qu'elle fût consolée, qu'elle fui heureuse, qu'elle servît Dieu , qu'elle entrât victorieuse dans le ciel.
Ne point aimer ! Les hommes ont inventé cela. Dieu veut qu'on aime.
S'il renverse les idoles, il maintient les bonnes affections.
L'amour qui obéit, l'amour qui se renonce , l'amour dédaigneux de la terre pourvu qu'il gagne lescieux, cet amour-là, Dieu le protège.
Et je sais les prières qu'il exauce. Ce sont les prières désintéressées; c'est l'ardente prière, c'est 1 incessante supplication qui lui présente une âme, et lui dit : Sauve-la !
Camille priait ainsi ; la liberté lui en
élait donnée ; elle l'avait trouvée dans l'absolue abnégation.
Plus elle priait, plus elle sentait d'espoir.
Parfois même, elle tressaillait, comme si Victor, gagné, lui eût tendu les bras au travers du monde, et que tous deux à genoux, ils eussent adoré le même Dieu!
Un soir, l'hiver allait finir, tanle Use songeait. Camille avait quelque temps regardé la vallée, suivi d'une oreille distraite le bruit des ondées qui amollissaient la terre, et respiré les fraîches senteurs de sève qui montaient des rameaux en fleurs.
Pour la première fois, depuis cette veillée où elle chanta les adieux, ses doigts erraient sur le clavier. Sa voix, ainsi qu'en
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un rêve, murmurait la ballade. Il était là, Victor, elle entendait sa respiration. Que faisait la distance, et que lui importaient les jours? Dieu, elle le savait bien, devait l'exaucer. Oh ! qu'elle était heureuse, toute déchirée et toute meurtrie, dans son abandon, sevrée des terrestres joies, qu'elle était heureuse, et qu'elle avait plus d'espoir, et qu'elle aimait mieux !
Sa voix s'élevait, elle s'élargissait comme alors, mais d'une douceur, et d'une pureté, et d'une paix à nulle autre pareille. On eût dit que les anges* en passant, l'emportaient sur leurs ailes.
Comme ce soir-là , Michel frappa discrètement; comme alors il entra, cérémo-
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nieux; comme alors, un pli, une grosse enveloppe chargée de timbres étrangers, posait sur le plateau.
— D'Egypte! pour mademoiselle ! — s'écria le vieux serviteur, d'une voix éclatante.
Camille avait saisi la lettre , ses doigts avaient brisé le cachet, la feuille tremblait dans ses mains :
Gondokoro, le 15 décembre 185..
« Ma bien-aimée, je vais mourir. Pardonnez-moi le coup que je vous porte.
» Le temps presse. Un premier accès m'a terrassé, le second me tuera; ainsi disent mes hommes.
» Camille, vous avez vaincu.
» Non, ce n'est pas toi, ma bien-aimée, c'est Dieu.
» J'ai détesté ta foi; mon cœur ulcéré repoussait ta bible; et puis je l'ai lue. Je t'y ai cherchée, j'y ai trouvé Jésus. Des cris de colère sortaient de ma bouche; des cris de supplication s'y mêlaient. J'étais bien forcé de respecter ce que je voulais haïr.
» Dans mes déserts, j'envoyais vers les cieux cette prière dont on peut rire, qui est la vraie : Mon Dieu! s'il y a un Dieu.
» Il y en a un Camille , et je le possède !
» Comment cela s'est fait ? je n'en sais rien. Qui dira d'où vient le souffle du
vent! Mon orgueil s'est abattu, les vanités de ma science m'ont abandonné.
» Je suis un pécheur, je crois en Jésus, j'espère en Jésus, j'attends Jésus. S'il faut davantage, Dieu me le donnera.
» Tout ne m'est pas clair. Bien des contradictions brisent parfois mon âme épouvantée ; mais ce que l'intelligence ne comprend pas, mon cœur l'accepte.
» Enfin, je vais savoir !
» L'heure est solennelle. Ne crains rien, Camille, Jésus la traverse avec moi.
» Tu m'as bien aimé. Merci. Ton amour qui m'a déchiré, me restera fidèle.
» Camille, ma fiancée, je mets ici l'anneau de ma mère.
«■iTG CAMILLE
» Ne pleure pas ; la mort n'est point cruelle. Je vais en avant, près du grand Dieu sauveur. Pas bien loin de toi, Camille.
» Notre bonheur est à nous; le vois-tu resplendir !
» Dans un peu de temps... pour toujours... »
L'écriture s'arrêtait là.
Un instant Camille resta sans mouvement. Il n'y avait plus de vie en elle. Le vieux Michel s'était avancé, les deux mains tendues ; tante Lise, affreusement pâle, interrogeait du regard. Camille se leva, plus
blanche qu'une statue de marbre ; elle se leva ; elle fit lentement glisser l'anneau sur son doigt; ses yeux le contemplèrent; sa bouche le baisa; elle s'avança d'un pas indécis , elle déploya le feuillet sur la grande bible, comme autrefois Victor avait posé sa lettre ; puis, sans proférer un mot, elle sortit.
Par ce soir de dimanche, ce beau soir tiède, tandis qu'on entendait les jeunes filles y le long des chemins remplis de violettes , chanter de leurs voix claires , les mains entrelacées , chanter les douces chansons d'amour; et que les jeunes garçons qui suivaient de loin, reprenant ^e couplet, le soutenaient dans les bas registres; et que des rires étouffés rompaient
les harmonies, et que la cantilène, et que les accords épandus par les campagnes s'en allaient mourir vers les bois comme un soupir de bonheur, Camille marchait seule.
Michel se tenait à distance.
Elle monta la colline où s'asseyait l'église. Elle poussa la porte; ça et là, quelques bonnes gens attendaient le culte du soir.
Camille passa; Michel avait ouvert le banc du manoir ; elle s'enfonça dans un coin d'ombre.
Et comme le vieux pasteur prenait place en sa chaire , de toute l'église monta le cantique, le cantique des dé-
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soles, le cantique des douleurs humaines :
« Dans le désert où je poursuis ma route! »
La mélodie, cette détresse résignée, ces pleurs si mornes, ces sanglots si navrés, ce cri de l'âme si résolue à l'obéissance, toute courbée sous le faix des jours; celte possession de soi, ce calme suprême, révélations du génie divin arrachées au cœur tourmenté de Beethoven, tout parlait, tout racontait les tragédies de notre pèlerinage. Et le rhythme égal, indifférent en quelque sorte aux gémissements, aux lamentations, aux explosions de la douleur, le rhythme marquait le pas des voyageurs, le pas de la caravane à travers l'immensité du désert.
Alors, du sein de Camille sortit, un cri, de ses yeux desséchés jaillirent des larmes. La grande plainte enveloppait lout.
Elle pleurait, Camille, elle appelait. Il ne pouvait plus entendre, il ne répondait plus! Et tandis que ses lèvres bégayaient ce nom que nul ne devait redire, les douces paroles du cantique tombaient l'une après l'autre sur son cœur.
« Que nul ennui, nui eifort ne me coule !
■» 0 mon pays, terre de la promesse, » Mon cœur ému, de loin t'a salué ! »
Camille s'était prosternée aux pieds du Sauveur. Elle s'y était jetée comme s'y jeta Marie, la sœur de Lazare, alors qu'elle
s'écria, dans l'amertume de son âme :Si tu étais venu, Seigneur, mon frère ne serait pas mort!
Quand elle revint à elle-même, le vieux pasteur avait commencé de parler.
Il parlait de nos déchirements, il parlait du droit que nous avons de sentir la souffrance ; il parlait des belles tendresses, il parlait des éternelles amours ; il parlait du consolateur, du Saint-Esprit, de Celui qui porte en haut nos prières languissantes, de Celui qui nous donne l'espoir, de Celui qui met Y Amen sur notre bouche, de celui qui entr'ouvre la nue et qui nous fait goûter les ravissements du ciel.
L'huile sacrée se versait doucement sur les blessures de Camille.
Elle aussi, n'élait-elle point arrivée? Elle en avait fini avec les visions de cette nuit terrible qu'on nomme la vie. Le voile s'était largement reployé. Elle voyait, elle saisissait. Jésus, à la droite du Père, tendait ses bras aux désolés de ce monde. Plus de larmes, plus de mort, un alléluia de victoire éclatait dans les cieux.
Lorsqu'elle redescendit, son front eût éclairé les ténèbres. Tante Lise était en pleurs.
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— Ne pleurez pas ! dit-elle. — Il est sauvé !
Dans sa chambrette, elle s'agenouilla; elle appuya sa tête où la tête de Victor s'était appuyée ; tout son cœur exultait.
— Mon Dieu ! grâce, et louange, et bénédictions te soient rendues ! tu me Tas donne, mon Dieu ! Il est à toi !
Non, elle ne mourut point, la jeune fille. Non elle ne se laissa point énerver par les
molles douleurs.
Elle vivait. Elle servait Jésus.
Plus absente d'elle-même , mieux consacrée à qui pleurait, elle avait la divination des souffrances, et d'ineffables pitiés pour les cœurs en deuil.
Les cbétifs l'aimaient. On ne la voyait
pas sourire ; pourtant elle ne gênait pas les heureux.
Parfois, quelque vieille femme qui la suivait des yeux, lui disait doucement, de sa voix discrète : —La vie est rude.
Quelqu'un de ces petits enfants qu'elle avait bercés dans ses bras, lui passait sur le visage sa main potelée, en bégayant : — Qu'as-tu, demoiselle ?
Camille détournait la tête ; une larme furlive glissait le long de ses joues; puis elle relevait le front; elle regardait le ciel, le ciel d'azur qu'elle avait tant contemplé, avec tant de joie!
— Bientôt! — disait-elle, bientôt!
Deux ans se sont écoulés. La lune monte à l'horizon . Sur Ja terrasse du manoir, une jeune fille debout, très-pâle, suit les étoiles qui voyagent à travers les nuées.
Dans le vieux salon, tante Lise , plus débile, les yeux plus voilés qu'autrefois , courbée sur la grande bible, réfléchit et se ressouvient. Toutes deux sont absorbée?
Ni Tune ni l'autre n'ont entendu le
galop d'un cheval, ni l'une ni l'autre .-des bruits de pas; ni Tune ni l'autre n'ont vu s'approcher, dans l'ombre, une figure, maintenant immobile, pâle, elle aussi, qui hésite, qui se soutient à peine, et dont les lèvres, enfin, laissent échapper ce mot: — Camille!
Camille! qui a dit Camille? avec quelle voix !
Éperdue, la jeune fille cherche du regard, dans l'obscurité; ses mains se sont avancées, elle croit mourir !
Mais des bras l'enlacent : — Camille ! Une bouche a pressé sa bouche :
— Camille , Camille ! je vis, c est moi ; bien moi. ftien m'a ressuscité, ma Camille!
Du fond des déserts, Dieu m'a tiré vers toi !
La joie ne tue pas; la joie c'est la vie. Dans le ciel on ne mourra point, car dans le ciel on sera toujours joyeux.
En voulez-vous plus, vous en faut-il davantage? alors venez, et voyez.
Voyez, par ce beau jour de printemps,
l'église, la petite église du village, sur la
colline, tout enguirlandée de fleurs ! Voyez,
en deux rangées, les jeunes filles, celles qui
chantaient des chansons d'amour, les soirs
du dimanche, vêtues de robes blanches, et
couronnées comme un matin de mai.
Voyez les jeunes hommes, groupés à la
porte du parvis, tout de noir habillés, car c'est grande fête ! Ils tiennent une coupe, le vin d'honneur ; ils tiennent un plateau d'argent couvert de gâteaux et de fruits.
Là-bas, sur le sentier qui gravit le coteau, s'avance une belle épousce, aux tresses noires, enveloppée du voile blanc, toute
rougissante sous les fleurs d'oranger. Son frère la conduit. Il a fière moustache, grande balafre, cela fait un preux soldat! 11 se penche vers sa sœur et lui dit :
— Àvais-je pas raison, mignonne! tu nous as tous gagnés !
Après, vient un homme au front martial, aux yeux pleins de lumière. Il porte la tête haute. Sans une bonté secrète et son sou-
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rire, on aurait quelque gêne de lui. Tante Lise s'appuie sur son bras. Tout grand qu'il est, de vive allure, le cœur et les yeux, et son âme en avant, il marche avec lenteur, au pas de tante Lise; il s'arrête, il a patience; doux aux faibles, facile aux petits.
Après ! Après suit le vieux Michel, en ailes de pigeon. Des boucles d'argent étincellent sur ses souliers vernis, l'habit à larges basques lui bat les talons. Sur le parement de son poignet MlleBourgoin pose une main sèche. Elle monte, roide, pompeuse, étalée, et sur sa tête, quatre étages de dentelles hérissent leurs piquants.
Après! après, la foule; après, le village;
ceux que Camille a consolés ; ceux qui l'aiment.
Dans la chaire, le vieux pasteur attend, La nef est pleine.
Toutes les voix ont entonné le chant sacré, le chant de l'antique foi :
« C'est un rempart que notre Dieu, » Une invincible armure, » Notre délivrance en tout lieu, » Notre défense sûre ! »
Le vieux pasteur descend, il s'approche des fiancés :
— Vous, mon frère, qui avez choisi pour épouse Camille, voulez-vous vivre chrétiennement avec elle?... Voulez-vous l'aimer, l'encourager à marcher dans les voies du
Seigneur, la protéger, ne jamais l'abandonner, lui demeurer inviolablement attaché comme un époux fidèle, dans les bons et dans les mauvais jours, aux jours de la santé, aux jours de maladie? C'est bien là votre volonté? témoignez-le par un oui.
— Oui, dit Victor. ,
— Que Dieu vous entende et vous soit en aide.
Le vieux pasteur se tourne vers Camille, Sa voix tremble un peu :
— Et vous ma sœur, qui avez accepté pour époux Victor de Presle, voulez-vous pareillement vivre avec lui dans une union sainte, chrétienne, et remplir à son égard
les devoirs que la parole de Dieu vous impose? Voulez-vous l'aimer, le soutenir de vos prières, lui obéir, lui être soumise, ne l'abandonner jamais, lui demeurer inviolablement attachée, dans les bons et dans les mauvais jours, dans la santé et dans la maladie?
— Oui, dit Camille.
— Que Dieu vous soit en aide !
Donnez- vous la main.
Le Dieu tout- puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, au nom duquel vous êtes maintenant unis, mette sa bénédiction sur vous !
L'église se lève, elle prie tout entière
Les orgues ont retenti, les portes se sont ouvertes , les jeunes gens ont abaissé la barrière !
Voici l'épousée! elle trempe ses lèvres dans la coupe. Victor a bu le vin d'honneur !
Largesse! largesse! En l'air les chapeaux,, levez les corbeillées de fleurs, sur les pas des mariés les jonchées !
Et tandis que le soir, sous les fraîches haleines que répandait la nuit, Victor et Camille, les mains fortement unies, le cœur oppressé de bonheur, exhalaient devant Dieu leur tendresse ; tandis qu'ils lui confiaient leur amour, leur saint amour, l'amour plus
fort que la mort ; pendant qu'ils adoraient et qu'ils prenaient Jésus pour maître, tout de nouveau, pour frère et pour Sauveur ; tante Lise, doucement rêveuse, près du guéridon, près de la grande bible, tantôt souriait, tantôt pleurait :
— L'Éternel règne! — ainsi murmuraient ses lèvres. —L'Éternel règne* Toujours Il régnera !
Puis elle s'assoupit, et l'on n'entendit plus rien, que le bruit de la rosée qui tombait sur les feuilles.
Le bonheur est le bonheur ; béni soit Dieu qui le donne! Quiconque a souffert pour Christ, une glorieuse journée l'attend. Sur la terre, dans les cieux! Dieu le sait, Dieu décide. Il sait ce qui nous vaut le mieux;
Le plus beau jour a son soir. Le plus radieux soleil disparaît dans la nuit.
Là-haut éclatera l'immortelle lumière.
Là-haut, le revoir sans les adieux. Là-haut
le bonheur qu'aucun péché n'altère, là-haut la possession, là-haut l'Éternité !
Toute voie douloureuse traverse le Golgotha ; toute voie douloureuse mène au paradis de Dieu.