CHAPITRE TROISIEME
LES JOURNÉES HEUREUSES
I. LE ROMAN DE CAMILLE || LUCILE DESMOULINS || PORTRAIT DE MADEMOISELLE DUPLES- SIS || PORTRAIT DE CAMILLE || JOURNAL D'UNE JEUNE FILLE || REVERIES j| LUCILE ET MADAME ROLAND || LE « CAHIER ROUGE » || ROMANCES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE || SYLVAIN MARÉCHAL || MARIAGE DE CAMILLE ; | DÉMÊLÉS AV EC SON URÉpLE CONTRAT.
II. LES JOURNÉES HEUREUSES || CALOMNIES DES JOURNAUX ROYALISTES || L'ABBÉ TERRAY || PELTIER ET RÉTIF DE LA BRETONNE |j BOURG-LA-REINE. III. LE CLUB DES CORDE-
LIERS || CORRESPONDANCE DE CAMILLE AVEC SON PÈRE || LOUSTALLOT || LA FUITE DE LOUIS XVI |] VARENNES || LA PÉTITION DU CHAMP-DE-MARS || DESMOULINS PROSCRIT || IL REPARAIT A LA TRIBUNE DES JACOBINS || UNE AFFICHE DE CAMILLE || RUPTURE AVEC BRISSOT || DANTON || NAISSANCE D'HORACE DESMOULINS. IV. LA COUR ET LA NATION || MINISTÈRE ROLAND || HÉSITATIONS DU ROI || LE 20 JUIN || « FRAGMENT INÉDIT DE CAMILLE » || LETTRE A LUCILE || DISCOURS AUX JACOBINS SUR LA SITUATION DE LA CAPITALE || LE 10 AOUT. V. CAMILLE AU 10 AOUT || JOURNAL DE LUCILE || CAMILLE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU MINISTÈRE DE LA JUSTICE || LES CONSEILS DE DESMOULINS LE PÈRE.
Lorsque Desmoulins écrivait à son père pour lui expliquer l'état tourmenté de son âme, il y avait une cause à ses hésitations et à ses énervements : Camille souffrait. Un amour malheureux le rendait attristé, mécontent de luimême et de la vie. Il avait rencontré sur son chemin une femme, et peu à peu, mais d'une affection profonde, il s'était donné à elle avec une tendresse absolue. Lucile Duplessis (elle écrivait souvent son nom Lucille) devait être, avec la liberté, la passion suprême de l'existence de Camille, et, — tant le sentiment est puissant même sur le jugement de l'his-
toire, — c'est à la séduisante image de Lucile que cet homme doit une partie de la sympathie que lui a gardée l'avenir. On dirait que la postérité aime à son tour ceux qui, vivants, ont su se faire aimer.
Le roman de Camille Desmoulins tient, dans la mémoire souvent si courte des hommes, plus de place que son histoire.
Ce roman fut long et traversé par les obstacles. Cette enfant (Lucile avait dix-huit ans), qu'il avait vue grandir, Camille l'aimait d'une passion irrésistible. Comment son amour était-il venu ? Comment, un jour, avait-il aperçu une femme dans celle qu'il regardait comme un enfant ? On sait quels progrès soudains se font parfois chez les jeunes filles : la chrysalide devient tout à coup papillon, étend ses ailes, bruit et charme. Il y a de ces transformations qui ressemblent à des métamorphoses. Evidemment, Camille se sentit, un jour, tout troublé et tout surpris par le regard de Lucile, par ce front de seize ans tout ombragé de cheveux blonds. Il l'aima. La Biographie de Leipzig, dont j'ai souvent relevé les mensonges, prétend que Camille, lié avec le duc d'Orléans, allait souvent à Mousseaux (Monceaux), et qu'il voulait épouser Paméla, lélève de madame de Genlis '. Je n'en
1 Camille alla en effet à Monceaux, aux fêtes du duc, et, sous cea arbres, auprès de ces colonnes, où le génie de Lamartine devait plus tard faire errer Raphaël, il laissait sans doute en liberté s'envoler sa verve. Robespierre, invité aux marnes fêtes, répondait : <f Je reste chez moi. La tisane de Champagne est le poison de la liberté. » A propos de l'affection de Camille pour le duc d'Orléans, on trouvera dans le n" 4g des Révolutions de Franc et de Brabanl, une apostrophe comme celle-ci : «Cher Philippe... âme élevée et républicaine! » (P. Vi I ) Lire aussi la défense du duc d'Orléans à propos des journées des 5 et 6 octobre dont Camille dira : Ce sont les plus beaux jours de la France. « Le \'\ juillet, ajoutc-t-il, le peuple n'avait pris qu'une Bastille ; le 5 octobre, il a pris le Roi
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crois rien. Ce qui est sûr c'est que Camille s'était senti attiré un moment par la grâce de sa cousine, Mlle Flore Godart (de Wiège), qui épousa plus tard M. Tarrieux du Tailland. Il la rechercha peut-être : et l'on veut que sa cousine se soit trouvée sur le passage de la charrette pour envoyer à Camille, d'un œil attendri, un dernier adieu. Il est certain aussi qu'il éprouva quelque penchant pour une jeune fille de Compiègne, à laquelle, par l'intermédiaire d'un abbé, il écrivait, du collège Louis-le-Grand qu'il semble avoir habité quelque temps après qu'il eut pris ses grades :
à Paris ce aa Juillet 1783.
Mademoiselle,
Me pardonnerez-vous d'avoir négligé de vous voir lorsque je repassai l'année dernière par Compiègne? je suis inexcusable, mais cette faute serait à moitié pardonnée si vous scaviez combien je me la suis reprochée ; souvent j'ai présent à l'esprit ce soir où à mon retour je vous vis chez Madame Maurice ; si je ne suis pas effacé de votre souvenir, vous pouvez vous rappeler combien j'avais la contenance gênée, les regards de toute la famille m'embarrassaient, j'avais mille choses à vous dire et je ne pouvais pas même les exprimer par mes regards qui étaient épiés de tous côtés ; auprès de vous on devrait se croire assis sur des roses et moi je ne sentais que des épines ; du moins si j'avais eu les yeux libres, mais lorsqu'ils se tournaient d'eux-mêmes vers vous, j'étais forcé de les rappeler par bienséance et par délicatesse. Heureusement, je n'avais
et sa femme. » Le fils du duc d'Orléans, le duc de Chartres, le futur soldat dr Va'.my et roi sous le nom de Louis-Philippe Ier, ayant visité, en temps d'épidémie, les malades de l'Hôtcl-Dicu, Camille Dosmoulins parle du dévouement de Y excellent jacobin M. de Chartres. Il faut ajoutrr que certains biographes n'ont pas craint de prétendre que, lors du mariage de Camille, le duc d'Orléans meubla, rue de l'Odéon, l'appartement des jeunes époux. Est-il besoin de relever la fausseté de l'assertion ?
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pas besoin de vous fixer pour conserver votre image : je l'avais eue sans cesse devant les yeux pendant les vacances, et elle m'a suivie à Paris où elle a reçu tous les jours mon fidelle hommage ; la plupart des vers que j'ai faits cette année, c'est à vous que je les dois ; c'est vous qui me les avez inspirés. Il semble qu'en ce moment par reconnaissance je devrais vous en adresser quelquesuns ; mais le cher abbé qui vous remettra cette lettre et qui connaît toutes mes occupations doit vous dire que j'ai entrepris un ouvrage de longue haleine, indépendamment de mes autres occupations ; ce travail ne me permet pas de vous adresser une épître, et vous n'aurez de moi qu'une lettre pour cette fois. Ne pas vous adresser quelques vers
à vous que je n'ai vu qu'un jour
mais à qui je songe sans cesse
vous dont la vue enchanteresse
des plaisirs que donne l'amour
m'a fait sentir la douce ivresse,
c'est un reproche de plus que j'ai à me faire, mais tous ces torts que j'ai vis à vis de vous, si j'étais assez heureux pour avoir avec vous un entretien particulier et pour pouvoir vous découvrir les sentiments de mon cœur, je crois que vous me les pardonneriez. Je compte passer à Compiègne vers le 7 7bre. Je me désole déjà en pensant que mon cher Maurice sera alors à son séminaire. Comment vous voir, vous entretenir, moi qui suis déjà si timide auprès de la beauté ! combien de fois j'ai souhaité que Compiègne ne fût qu'à 5 ou 6 lieues de Paris, de temps en temps nous serions montés à cheval nous deux Maurice, et vous savez bien qui nous serions allé saluer à Compiègne. Du moins nous nous sommes entretenus bien souvent d'elle, il peut vous dire que quand j'étais avec lui je ne pouvais parler d'autre chose. Quelquefois, me voyant revenir d'une promenade publique, le rendez-vous de toutes les beautésde la Capitale, il me demandait si j'étais content, moi sans penser alors à vous faire un compliment, ma réponse était presque toujours : il faut
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pourtant avouer que je n'en ai point vue comme Babet ; permettez,
mademoiselle, que je vous donne ce nom, si j'en connaissais un
plus tendre, je vous le donnerais, mais depuis que je scais que
c'est le votre, je n'en connais point qui inspire davantage la
tendresse.
J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect,
Mademoiselle
votre très humble
et très obéissant serviteur
Desmouuns l.
Mais, ce n'était là qu'amusettes : le grand, l'unique amour de Camille Desmoulins fut celui qu'il conçut pour Lucile.
C'était au Luxembourg qu'il l'avait rencontrée, dans les allées du jardin, à l'ombre de ce palais de Marie de Médicis, qui deviendra plus tard, — ironie des rapprochements ! — la prison de Camille. Lui, étudiant affamé de gloire ; elle, enfant, tout ignorante de la vie, ils s'étaient vus et connus sous l'œil de madame Duplessis, la mère. Sans nul doute, une certaine sympathie était née dans l'esprit de madame Duplessis pour ce jeune homme ardent, confiant ses rêves à tout venant, et que la Révolution, depuis juillet 1789, avait fait célèbre. Desmoulins était connu de madame Duplessis ; il l'avait rencontrée avec sa fille bien avant la prise de la Bastille, mais la vive lumière projetée depuis sur le front du jeune écrivain n'avait pas dû lui nuire auprès de la mère. Il y avait, dans l'aventure du Palais-Royal, dans cette distribution de feuilles vertes, couleur d'espérance, un reflet romanesque bien fait pour séduire une femme. Quant