Cabinet d'autographes de M. La Caille. Pièce inédite
à Lucile, nul doute qu'elle ne se soit sentie conquise, moins parle charme cependant très grand de Camille, que par cette renommée soudaine venant illuminer son nom.
Lucile était une âme exaltée, et, à cette heure, légèrement souffrante, de ces souffrances vagues, mal définies, qui n'ont rien de réel, mais qui nous tourmentent en s'enracinant au profond de nous-mêmes. Mélancolies et inquiétudes de la jeunesse, défiance de soi-même et haine instinctive d'un monde qui attire par ses séductions et repousse par ses hideurs ; le siècle tout entier devait ressentir plus tard ce mal que quelques cœurs d'élite éprouvaient alors. Rousseau, le maladif Rousseau, l'esprit le plus faux et le plus trompeur, avait déjà répandu cette tristesse intérieure et ce mécontentement sans cause qui seront, quelques années après, le mal de René. Cet homme, qui n'éprouvait peut-être pas les douleurs qu'il faisait ressentir à d'autres, avait eu déjà une action profonde. Lucile Duplessis était une de ses victimes.
Au physique, petite plutôt que grande, gracieuse, de jolis cheveux hlonds encadrant un visage souriant, quasi enfantin, une jeune fille de Greuze, Lucile ne semhlait pas tourmentée de la sourde inquiétude que trahissent les pages arrachées à son journal de jeune fille. Le croquis que fera plus tard, d'après Lucile, celui qui sera un jour le maréchal Brune, ne peut donner une idée de l'irrésistible grâce de cette femme qui fut une héroïque enfant. Nous n'avons recueilli ce souvenir que parce qu'il constituait, à un double titre, un document historique. Mais Lucile avait un tout autre charme et une autre séduction. Un homme qui nous honora de son amitié, et qui avait assisté aux plus terribles journées de la Révolution, au 20 juin, au 10 août, le vénérable Moreau
LES JOURNÉES HEUREUSES
de Jonnès (de l'Institut), dont j'ai déjà invoqué plus haut le témoignage, me rappelait une séance du club des Cordeliers, où il vit entrer, un soir, tout souriants, tout jeunes, tout rayonnants d'amour heureux, Camille et Lucile Desmoulins. Et en trois mots il décrivait Lucile : « C'était une adorable petite blonde. »
Avait-elle aimé Camille dès que le jeune homme l'adora? Non, mais il était venu à l'heure dite, au moment où la jeune fille ressentait ce besoin d'aimer surexcité encore, j'imagine, par l'atmosphère de salpêtre, qu'on respirait alors.
Camille, s'il faut en croire le témoignage de ses ennemis, n'était pas beau :
Il avait, dit un écrivain qui diffame volontiers au physique comme au moral, le teint bilieux, comme Robespierre, l'œil dur et sinistre, et qui tenait plus de l'orfraie que de l'aigle. Je Lai revu bien des fois, et il ne m'a pas semblé plus beau. Il y en a, je le sais, qui ont voulu faire de lui un joli garçon ; mais ce sont des flatteurs, ou bien ils ne l'ont jamais vu1.
Quelques lignes trouvées sur la garde d'un livre de la bibliothèque de Sainte-Beuve, et attribuées au père de l'illustre critique2, disent bien aussi que « Desmoulins avait
1 Souvenirs de la Terreur, t. Ier, p. 5 1. « Il étoit d'une laideur atroce, dit la calomnieuse Biographie de Leipzig, le teint très noir, avec quelque chose de sinistre dans le regard. »
2 C'est une erreur qu'un remarquable écrivain, M. Ed. Schérer, a commise dans son article sur la Bibliothèque de Sainte-Beuve, et nous après lui, dans notre publication des Œuvres de Camille Desmoulins, éd. Charpentier, t. Ier, p. 48. Ce9 lignes sont tout simplement extraites de l'Histoire de la conjuration de Maximilien Robespierre, par Montjoie (Paris, 1801, t. II, p. ai), et Georges Duval et Montjoie se valent. Arcades ambo.
un extérieur désagréable. » — « Je ne suis point joli garçon, tant sert faut, écrira Camille lui-même dans sa Lettre à Arthur Dillon. »
A ce témoignage de deux hommes, opposons celui d'une femme : « Il était laid, dit en parlant de Camille l'auteur d'une très curieuse brochure sur la famille Sainte-Amaranthe, il était laid, mais de cette laideur spirituelle et qui plaît. » La bouche, en effet, est sarcastique, les commissures des lèvres relevées ou tendues comme un arc prêt à lancer une flèche, le sourire est narquois, non point pensif comme celui d'Erasme, mais railleur comme celui de Sterne, ou plutôt voltairien. Il y a surcette face quelque chose dedémoniaque, l'esprit d'enfer, cette beauté du diable de l'homme. Le front est beau, large, bien modelé, les yeux pétillent, noirs et ardents. Tel est Camille dans la plupart des portraits connus, notamment dans celui que Boze exécuta à la Conciergerie, et dans la miniature que nous possédons, et qui a servi de modèle à la gravure mise en tête du présent volume 1 .
1 Nous connaissons une figure de Camille Desmoulins plus curieuse encore, et que nous a montrée M. Louis Llbach : c'est Camille Desmoulins jeune et basochien, Camille à la veille du Palais-Royal et du i!\ juillet, le Camille du Luxembourg et des premières rencontres avec Lucile. La physionomie est éveillée, spirituelle, mais non railleuse, comme lorsque le jeune homme de vingt ans sera devenu, à trente ans, pamphlétaire. Cette miniature — tout à fait unique — d'après Camille Desmoulins provient du cabinet d'un savant collectionneur, M. Walferdin, le possesseur de tant de pages inédites de Diderot et éditeur de quelques-unes. M. Walferdin donna cette miniature à M. Emmanuel Arago, sachant que Camille était le cousin de la grand'mère maternelle du député.
Camille Desmoulins est encore adolescent sur cette miniature ; sa figure presque enfantine est encore encadrée de cheveux poudrés. Plus tard, Camillo portera ses cheveux longs et noirs, tombant presque sur ses épaules. Deux inscriptions manuscrites existent encore, fort lisibles, derrière la miniature