‹ Camille DesmoulinsChapitre 19 sur 32 · COMPLAINTE DE MARIE-ANTOINETTE, REINE DE FRANCE · texte numérisé non relu

COMPLAINTE DE MARIE-ANTOINETTE, REINE DE FRANCE

Sur l'air de la complainte de Marie Stuart, reine d'Angleterre.

De votre Reine infortunée, Français, écoutez le remords ; A la coupable destinée Demandez raison de mes torts.

Près de mon^palais solitaire, Autrefois plein de faux amis, Du peuple j'entends la colère.

11 m'accuse, et moi je gémis.

A tous les coups mon âme est prête.

Mais où m'entraînent ces bourreaux?

Où suis-je ? J'entends sur ma tète Se croiser de fatals ciseaux.

On m'arrache le diadème, Un voile est posé sur mon front, Je vais donc survivre à moi-même ?

Non, je mourrai de cet afTront.

0 vous, pastourelles naïves, Qui portiez envie à mon sort, Dans quelques romances plaintives Placez mon nom après ma mort.

Dites de Marie-Antoinette L'ambition et les malheurs.

J'expire un peu plus satisfaite Si votre Reine obtient des pleurs.

L'ARRESTATION

qu'en mai 1793, Camille, poussé par Robespierre, publiait son Histoire des Brissolins (Fragment de l'Histoire secrète de la Révolution). Dans la lutte engagée entre la Gironde et la Montagne, il prenait contre la Gironde un parti décisif. Jamais son style n'avait été si féroce. Il parlait de la scélératesse de Brissot, de l'hypocrisie de Roland, de la complicité de Gensonné avec Dumouricz, de la vénalité de Guadet, et, pour arriver à « la poule au pot pour tout le monde », comme il dit, ilproposaitle vomissement des Brissotins hors du sein de la Convention elles amputations du Tribunal révolutionnaire. L'épouvantable pamphlet ! Et, comme Desmoulins en sera châtié lorsqu il verra se retourner conti e lui les accusations qu'il formule contre les Girondins, et quand, après les avoir accusés dune conspiration orléaniste et angloprussienne, il sera, avec Danton, frappé de mort pour avoir été l'ami du duc d'Orléans et le fauteur d'une imaginaire restauration monarchique !

Tout se tient en politique. Les Girondins, épris de liberté, avaient commis la faute de demander la mise en accusation de Marat, sans calculer que la popularité de cet avocat sinistre des vieilles haines populaires leur renverrait Marat absous et grandi par le verdict du Tribunal révolutionnaire. Le triomphe de Marat avait été le premier échec violent de la Gironde. Quel homme parut plus puissant que l'Ami du peuple — son mauvais génie — après un tel acquittement ?

Boilly a peint cette scène dans un tableau qu'on peut voir au musée de Lille, et qui donne bien l'idée de l'ivresse des foules. Cela est vivant et charmant ; le peintre, un peu effrayé par l'orage révolutionnaire, a fait de cette scène une idylle. On croirait trouver quelque chose de farouche comme

le Marat de David, on rencontre une scène joyeuse et paternelle à la façon de Greuze. L'Ami du peuple porté sur les épaules de gars robustes, sourit doucement à la foule de l'air d'un sage sans colère qu'on vient d'arracher au trépas, et qui salue une vie qui lui est légère. Les forts de la Halle, propres, coquets, blancs comme des mariés d'opéra-comique, agitent avec enthousiasme leurs larges feutres. Un bon bourgeois à l'air paterne contemple, les mains sur son estomac, dans la pose d'un Flamand de Jean Steen ou d'Adrian Brauwer, ce bon M. Marat, qu'on vient de tirer des mains des juges. Des femmes en vêtements de soie, d'un gris tendre, coquettes, ravissantes, l'une d'elles tenant par la main un enfant costumé en garde national (l'habit à la mode), se mêlent à la foule, qui ne semble pas hurler de joie en retrouvant un tribun, mais s'attendrir en revoyant un père. Seul, le fond du tableau, gris, assombri malgré sa teinte argentée, le long couloir froid du tribunal, les deux lourdes colonnes carrées, recrépies à la chaux, les fenêtres aux vitres à demi brisées, la petite porte terrible du tribunal avec ses sculptures représentant la loi, cette triste galerie, donnent quelque chose de solennel et de lugubre à ce tableau rayonnant et gai comme une Kermesse de ïéniers, une Cinquantaine de Knauss.

La Gironde devait payer cher sa fausse attaque ainsi terminée par une mise en liberté triomphale. Marat n'allait pas à l'Abbaye, au contraire, il rentrait, invincible, à la Convention et se dressait de nouveau devant ceux que le journalistehibou appelait dédaigneusement des hommes d'Etat. Pourtant, ce ne fut point Marat, ce fut Robespierre, qui porta à la Gironde les plus rudes coups, et Camille, pour le moment, plus dominé par Maximilien que par Danton, plus Jacobin

M M> VME DANTON. P Ml iiom.i.N .

Collection de M. Surdon.)

que Cordelier, tint la plume tandis que Robespierre, je ne dirai pas dicta, mais conseilla. De là, YHistoire des Brissotins, assemblage de calomnies, de menus propos, de saillies meurtrières.

Le pamphlet cruel eut un succès énorme. Il s'en débita plus de quatre mille. Il fut — et Camille s'en vante (lettre à son père) « le précurseur de la révolution du 3i mai, il en fut le manifeste. » En effet YHistoire des Brissotins servit à précipiter la lutte de la Gironde. Et Camille, en rédigeant ensuite l'Adresse des Jacobins aux départements sur l'insurrection du Si mai, croyait encore avoir rendu service à la République.

Un coup de foudre lui dessilla les yeux, ou plutôt, il sortit comme en sursaut de sa coupable erreur, au bruit du couteau de Sanson tombant lourdement sur les têtes des Brissotins. Quoi ! Boyer-Fonfrède, Ducos, Isnard, Girey-Dupré, Carra, Valazé, voilà ceux qu'il avait voulu que la Convention vomît? Eh bien, c'était fait. Mais on ne joue pas avec la dénonciation. L'étourderie sinistre de Camille devait lui peser bientôt comme un remords. On ne devait pas s'arrêter à l'épuration, on devait aller jusqu'au sacrifice. On allait condamner à mort comme royalistes, Guadet et Lasource, qui avaient éventé le projet de la Fayette de marcher sur Paris, oui, comme royalistes et comme complices de ce Dumouriez, que Brissot et ses amis (voyez les Mémoires de Garât et les Considérations de Mallet du Pan) tenaient déjà pour suspect, à l'heure où Robespierre disait encore (le 10 mars 1793) : J'ai confiance en Dumouriez. On allait les accuser d'avoir voulu démembrer la France, eux dont le fédéralisme, dangereux sans doute en face de l'étranger et à l'heure où ils le proposaient, était cependant une idée que devaient

reprendre plus tard et les décentralisateurs du Comité de Nancy en 1866, et, je l'ai déjà dit, en 1870. les plus furieux des ennemis de la Gironde, les héritiers mêmes de la Commune. On allait les immoler à cause du mot insensé, coupable d'Isnard menaçant Paris d'être « rasé », et ce mot, Barère l'avait cependant à peu près dit de même aussi brutalement ' !

Camille, qui eût voulu sauver les Girondins, assista à leur condamnation. Danton aussi, qui leur offrait d'aller comme leur otage à Bordeaux, les eût volontiers arrachés à la mort, et Bazire, l'honnête Bazire, que Chabot entraînera dans sa chute, cachait leur dossier au Comité de sûrelé générale, comme si dérober les noms des accusés c'eût été sauver leurs tètes. Lorsque la condamnation fut rendue (3i octobre), Camille, pâle, tout en pleurs, s'écria, se frappant la poitrine et le front : « Ah ! malheureux, c'est moi, c'est mon Histoire des Brissotins qui les lue ! Et ils meurent républicains ! » Devant l'accusation de Fouquier-ïinville, Camille effaçait, voulait effacer son mensonge avec ses pleurs. Vilate a raconté cette scène émouvante :

J'étais, dit-il, assis avec Camille Desmoulins, sur le banc placé devant la table des jurés. Ceux-ci revenant des opinions, Camille s'avance pour parler à Antonelle, qui rentrait l'un des derniers. Surpris de l'altération de sa figure, il lui dit assez haut : « Ah ! mon

1 Oui, le mot d'Isnard en mai 1793, mot qui précipita le dénoûment, avait été dit par Barîre à la séance du 10 mars 1793, sans exciter un mormon contraire, il avait été applaudi.

Barkhe (Moniteur du 12, p. 2^3): Les têtes des députés sont posées sur chaque département de la République. (On applaudit à plusieurs reprises.) Qui donc oserait v toucher? Le jour de ce crime impossible, la République dissoute, et Pabis ini \ -ti. »

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Dieu, je te plains bien, ce sont des fonctions terribles » ; puis entendant la déclaration du juré, il se jette dans mes bras, s'agitant, se tourmentant: « Ah! mon Dieu! mon Dieu! c'est moi qui les tue ! mon Drissot dévoilé, ah ! mon Dieu ! c'est ce qui les tue ! » A mesure que les accusés rentrent pour entendre leur jugement, les regards se tournent vers eux ; le silence le plus profond régnait dans toute la salle, l'accusateur public conclut à la peine de mort ; l'infortuné Camille, défait, perdant l'usage de ses sens, laissait échapper ces mots: « Je m'en vais, je m'en vais, je veux m'en aller. » Il ne pouvait sortir'.

Ainsi, le remords venait. Mais toutes les larmes, tous les sanglots de Camille ne faisaient pas oublier les attaques de l'imprudent contre ceux dont il disait :

Necker, Orléans, La Fayette, Chapelier, Mirabeau, Bailly, Desmeuniers, Duport, Lameth, Pastoret, Cerutti, Brissot, Ramond, Pétion, Guadet, Gensonné ont été les vases impurs d'Amasis avec lesquels a été fondue, dans la matrice des Jacobins, la statue d'or de la République. Et au lieu qu'on avoit pensé, jusqu'à nos jours, qu'il étoit impossible de fonder une république qu'avec des vertus, comme les anciens législateurs, la gloire immortelle de cette société, c'est d'avoir créé la République avec des vices2 !...

Il pleurait maintenant sur ces pages, et ses larmes coulaient, amères, mais inutiles. Il pleurait, mais c'était le mot de Shakespeare : « Tous les parfums de l'Arabie ne laveraient pas cette main tachée de sang. » AU ihe perf unies of Arabia will not sweeten this little hand.

1 Les Mystères de la Mère de Dieu dévoilés, troisième volume des Causes secrètes de la Révolution, du 9 au 10 thermidor, par Vilate, ex-juré au tribunal révolutionnaire de Paris, détenu, p. 5i.

2 Histoire secrète.

Je sais par tradition (le renseignement m'a été donné par M. Labat père) qu'un soir de ce lugubre été de 1793, Danton et Camille Desmoulins, remontant jusqu'à la cour du Commerce, longeant la Seine par le quai des Lunettes, et songeant à ce 3i mai qui devait finir par le 3i octobre, Danton indiqua tout à coup à Camille le grand fleuve dans lequel le soleil couchant, derrière la colline de Passy, reflétait ses rouges rayons, si bien qu'il semblait rouler quelque chose de sanglant. « Regarde, dit Danton, — et, comme Garât, Camille vit alors les yeux du tribun se gonfler de larmes, — vois que de sang ! La Seine coule du sang ! Ah ! c'est trop de sang versé I Allons, reprends ta plume, écris et demande qu'on soit clément ; je te soutiendrai ! »

Déjà, Danton, à Sèvres, à la fin d'un repas, comme Souberbielle s'écriait: « Ah! si j'étais Danton! — Danton dort, il se réveillera! » avait-il répondu.

Le réveil de Danton devait être un cri de clémence.

Danton voulut, demandant un congé, aller se reposer à Arcis. La lassitude était venue, une lassitude amère. Les reins du colosse pliaient.

Lui aussi, Camille Desmoulins était las. Avant même la mort des Girondins, avant la scène racontée par Vilate, il avait ressenti le remords et l'accablement. Dès le 10 août 1793, il semble envier, dans la lettre qu'il écrit à son père, la mort de son frère tombé en combattant pour la patrie. La vie, si heureuse jusqu'ici, cette vie charmante entre Fréron, Brune, madame Duplessis, Lucile, lui apparaît sombre et pleine de pressentiments funestes. Trop longtemps il a été fou, heureux, éperdument heureux. Il a vu Fréron-La/>m jouer avec des lapins du jardin, Patagon (c'était le surnom de Brune dans ce groupe jeune et souriant) errer sous les

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arbres de Bourg-la-Reine avec Saturne (Duplain, de la Commune). Le lapereau (le petit Horace), la belle-maman Melpomène, les folies dans les jardins, alors que Lucile, Vitre indéfinissable, jetait des potées d'eau à Fréron qui riait, tout cela est loin ! Pauvres éclats de rire d'autrefois ! Camille ne les entendra plus. Il a peur maintenant de perdre son fds, « cet enfant si aimable et que nous aimons tant. » — « La vie, dit-il, est si mêlée de maux et de biens en proportions, et depuis quelques années le mal se déborde tellement autour de moi sans m'atteindre, qu'il me semble toujours que mon tour va arriver d'être submergé. » Où est la plaisanterie maintenant? Où sont les sarcasmes? Camille est père, Camille est époux, Camille est ami. L'enfant terrible est châtie pour la vie, et lui qui attaquait hier, il défend aujourd'hui, il prend la défense du général Dillon, détenu aux Madelonnettes.

« Tout le monde a eu son Dillon, » devait-il dire plus tard au tribunal, lorsqu'on lui reprocha saliaisonavec ce royaliste convaincu ou déguisé, ancien cavalier servant de Marie-Antoinette, et qu'on a pu accuser d'avoir dénoncé aux Prussiens les mouvements du brave et malheureux Custinc en 92. Un ami de M. de Pastoret contait, qu'étant aide de camp de Dillon, il vit le général aller, chaque nuit, du camp français au camp prussien. Mais Camille était léger et défendait qui lui plaisait, si bien qu'il put faire dire que ce séduisant Dillon, jadis remarqué par la reine, pouvait bien avoir fait une impression plus profonde encore sur Lucile Desmoulins. Qui dit cela? Desmoulins lui-même, sur un ton de persiflage assez étonnant :

« Mais connaissez-vous bien Dillon ? lui demande un interlocuteur. — Il faut que je le connaisse pour m'être fait de

si rudes affaires à son corps défendant. — Votre femme le connaît mieux que vous. — Bon ! que voulez-vous dire ? — Je crains de vous affliger. — N'ayez peur. — Votre femme voit-elle souvent Dillon ? -Je ne crois pas qu'elle l'ait vu quatre fois en sa vie. — Un mari ne sait jamais cela ; et, comme je ne paraissais pas ému : puisque vous prenez la chose en philosophe, sachez que Dillon vous trahit aussi bien que la République. Vous n'êtes pas un joli garçon. — Tant s'en faut. — Votre femme est charmante, Dillon est encore vert, le temps que vous passez à la Convention est bien favorable, et les femmes sont si volages ! — Du moins quelques-unes. — J'en suis fâché pour vous, car je vous aimais pour vos Révolutions qui faisaient les délices de ma femme à la campagne. — Mais, mon cher collègue, d'où êtes-vous si bien instruit ? — C'est le bruit public, et cinq cents personnes me l'ont dit ce matin. — Ah! vous me rassurez ; déjà, comme les fdles de Prœtus,

In Isevi quserebam cornua fronte .

On me croit donc du royaume de Buzot, ce qui est bien pis qued'en être, au témoignage de La Fontaine. Mais que votre amitié se rassure : je vois bien que vous ne connaissez pas ma femme, et si Dillon trahit la République comme il me trahit, je réponds de son innocence. »

Camille a beau être un enfant terrible, quelque crédit qu'on puisse faire à sa verve, il faut ici pousser le holàl II va trop loin. On ne parle pas au public de certaines choses, et cet amateur de lantiquité eût dû se souvenir que le gynécée était sacré. L'amour profond de Lucile pour lui était un plus sûr garant de sa vertu que cette plaisanterie presque sacrilège. Mais quoi ! sous cette raillerie, il y a une pitié ; Ca-

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mille défend un accusé, et voilà pourquoi on peut lui pardonner ' .

Il semble, en effet, que Camille soit mù désormais par les sentiments les plus touchants et les plus humains. Il veut lutter. Il veut réagir contre la Terreur, contre les fureurs. Mais tout l'accable dans les sociétés populaires. Les vulgaires orateurs des clubs, dotés de cette aristocratie du poumon qu'il raillera chez Legendre, lui ôtent la parole ou l'étouffent. « On a dit qu'en tout pays absolu, c'était un grand moyen pour réussir que d'être médiocre. Je vois que cela peut être vrai des pays républicains. » Le succès, d'ailleurs, le succès même qu'il aimait tant, lu: importe peu. « Que m'importerait de réussir? Mais je ne puis soutenir la vue des injustices, de l'ingratitude, des maux qui s'amoncellent. » Sans cesse il songe que ces hommes qu'on tue — à la guerre ou ailleurs — ont des enfants, ont aussi leurs pères. Et, après avoir maudit la guerre, l'envie lui prend de s'aller faire tuer en A endée ou aux frontières, « pour se délivrer du spectacle de tant de maux ».

« Adieu, dit-il à son père, je vous embrasse ; ménagez

1 Dillon lui adressa alors cette lettre :

« Madelonnettes, a6 juillet g3, 7 heures du soir.

« Ma monstrueuse affaire devenue si simple, grâce à votre amabilité, à votre courage et surtout à votre loyauté, ne tient plus qu'à un ûl qui s'allonge furieusement par la paresse de votre cousin Fouquet de Tinville. Depuis trois jours, le président du tribunal le presse de faire un rapport ; le terme fatal à lui accordé est demain samedi. Voyez-le, je vous prie ; engagez-le à finir comme il l'a promis. 11 connaît mon innocence; ma requête est digne de vous, mon aimable et honnête défenseur; il ne taut plus qu'un mot de votre cousin. Voyez-le demain de grand matin ; qu'il le dise et qu'il rende à la république un homme cpii sans fiel n'aspire qu'à la sauver des mains des tyrans qui s'avancent à grands pas. »

votre santé, pour que je puisse vous serrer contre ma poitrine si je dois survivre à cette Révolution 1. »

S'il ne lui restait point la liberté de la presse, Camille serait tout à fait accablé et sans espoir. Mais, Dieu merci, se dit-il, il peut lutter contre l'ambition, la cupidité et l'intrigue. « L'état des choses, tel qu'il est, est incomparablement » mieux qu'il y a quatre ans, parce qu'il y a l'espoir de « l'améliorer. » Et il est tenté alors de répéter le cri qui servait d'épigraphe à la Lettre au général Dillon :

— A moi mon écritoire !

Son écritoire, Camille allait la ressaisir bientôt et y tremper une plume aussi vaillante à la clémence qu'elle l'avait été à l'attaque. Le Vieux Cordelier allait naître, le Vieux Cordelier, indestructible monument de pitié, de généreuse ardeur, de courage et d'humanité.

La mort des Girondins avait laissé dans lame de Danton une tristesse profonde, une débordante amertume. « Je ne pourrai les sauver, » avait-il dit à Garât avec une consternation qui rendait malade, qui courbait son corps d'athlclc, « et de grosses larmes, ajoute Garât, tombaient le long de ce visage dont les formes auraient pu servir à représenter celui d'un Tartare. » Cet homme, qui avait essayé de rallier les Girondins, qui s'écriait en parlant d'eux : « Ils refusent de me croire ! qui leur avait offert — je le répète à sa gloire — de se rendre à Bordeaux, comme otage de la paix définitive

1 Voy. Œuvres de Camille Desmoulins (édition Charpentier, a vol. 187^, t. II. P. 373).

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qu'il leur offrait, ce tribun tout-puissant n'avait pu sauver même Ducos, même Vergni&ud, à qui Saint-Just lui reprochera bientôt d'avoir tendu la main. De guerre lasse, accablé, navré, saoul des hommes (ces mots énergiques déjà cités sont de lui), il était parti de Paris vers le milieu d'octobre 1793 ', et il était allé, jusqu'à la fin de novembre (vers le i5 ou le 20), à Arcis-sur-Aube, où il eût voulu demeurer et cultiver son jardin, comme Candide. Là, du moins, dans son coin de terre natale, sous le toit maternel, il respirait, il oubliait. Il voulait être loin de Paris, durant cette tuerie du 3i octobre, où le sang le plus pur de la Gironde allait couler. Il se retrouvait auprès de sa mère, auprès de la vieille Margue rite Hariot, sa nourrice, et sa rude écorce se fondait; il retrouvait des effusions, des tendresses, des soupirs oubliés. Il lui semblait, en arrivant de Paris, dans la petite cité champenoise, passer de l'atmosphère d'une forge dans l'air calmant d'une oasis. On raconte, dans le pays, que tandis qu'il causait, le soir, au coin du feu, répétant à sa mère qu'il reviendrait bientôt à Arcis pour ne plus le quitter, les bonnes gens de la cité venaient avec curiosité (et quelques-uns avec effroi), coller leurs visages aux vitres des fenêtres de madame Danton pour apercevoir, s'il se pouvait, la face énergique du Titan de la Révolution. Et quand ils l'avaient vu apaisé, songeur, mélancolique ou, parfois, riant, confiant, ils se retiraient étonnés et conquis.

Cette halte de Danton, cette retraite, comparable à la courte échappée que fit Robespierre vers Ermenonville à la veille de Thermidor, cette abdication passagère fut fatale à

1 Séance de 12 octobre : « Le président informe la Convention nationale que le citoyen Danton, député, demande un congé pour se rendre à Arcis et accélérer le rétablissement de sa santé. La Convention accorde le congé. »

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