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L'ARRESTATION
une femme riche. Ah ! qu'ils ne parlent jamais de moi, qu'ils ignorent que j'existe, qu'ils me laissent aller vivre au fond des déserts, je ne leur demande rien, je leur abandonne tout ce que je possède pourvu que je ne respire pas le même air qu'eux ! (Ici, — détail qui donne je ne sais quoi de sinistre et de trop vivant à ce document qui sent la mort, — Lucile laisse échapper de sa plume une tache d'encre, et, cette plume allant mal, elle essaye de la façonner en traçant en marge des barres, zigzags qui rendent cet autographe plus étrange et plus précieux encore.) Puissai-je les oublier, eux et tous les maux qu'ils nous causent, je ne vois autour de moi que des malheureux. Je suis trop faible, je l'avoue, pour soutenir un si triste spectacle. La vie me devient un pesant fardeau. Je ne scais plus penser. Penser, bonheur n pur, si doux. Hélas, j'en suis privée... Mes yeux se remplissent de larmes... Je renferme en mon cœur cette douleur affreuse, je montre à Camille un fond serein, j'affecte du courage pour qu'il ne perde pas le sien1 continue d'en avoir.
Vous n'avez pas lu à ce qu'il me parroit ses cinq numéros. Vous y êtes cependant abonné.
Oui, le serpolet est cueilli2 tout prêt. C'est à travers mille soucis que je l'ai cueilli. Je ne ris plus, je ne fais plus le chat, je ne touche plus à mon piano, je ne rêve plus, je ne suis plus qu'une machine. Je ne vois plus personne, je ne sors plus. Il y a long tems que je ne vois plus les Robert. Ils ont éprouvé des désagréments par leur faute. Ils tachent de se faire oublier.
Adieu, lapin, tu* vous allez encore m'appeler folle. Je ne le suis pourtant pas encore tout à fait, il me reste assé de raison pour souffrir.
Je ne saurois vous exprimer la joie que j'ai éprouvée en apprenant qu'il n'étoit point arrivé de malheur à votre aimable sœur [et
1 Rayé.
2 Rayé.
3 Rayé.
à Paris] j'ai été tout inquiette lorsque j'apris la prise de Toulon. Je pensois sans cesse quel seroit leur sort ? Parlez leur quelquefois de moi. Embrassez les tous deux pour moi. Je les prie de vous le rendre en mon intention.
Entendez- vous, mon loup qui crie Martin, mon pauvre Martin, te voilà, viens que je t'embrasse \ reviens bien vitte.
Revenez, revenez bien vitte, nous vous attendons avec impatience2.
Marius n'est plus écouté! Nous sommes calomniés, persécutés ! D'Eglantine est arrêté! Je ne sais plus penser! Quel tableau ! Comme on s'imagine des sourires contraints, des cœurs serrés et des fronts pâles ! Camille persistait pourtant dans son œuvre, et malgré les avis qu'on lui donnait3. Des lettres semblables à celles-ci, qu'il recevait du fond des prisons, l'éperonnaient, activaient son courage : il y retrouvait l'écho de ses cris de pitié :
Quintidi, nivôse.
Grâces immortelles te soient rendues pour ta noble et touchante idée d'un comité de clémence. Mais, hélas ! ils n'en rabatteront que trop. Au moment ou l'on m'apporta hier ton quatrième nu-
i Rayé.
2 Copié sur l'original.
3 Dialogue entre Camille Desmouiins et moi au moment oh son cinquième numéro
du "\ ieux Cordelier venait de paraître.
« Mon cher Camille, il faut de la prudence En toute chose. — Eh ! m'en suis-je écarté ? Qu'ai-je donc fait ? J'ai dit la vérité ; En homme libre, avec toute assurance, Je veux la dire. Ah! garder le silence Serait trahir mon auguste devoir.
— Mais Robespierre est forcé de se voir Dans vos portraits. — C'est l'unique remède Pour le guérir. — A femme ou fille laide 11 ne faut pas présenter un miroir. »
Le Chiffonnier, par P. Villiet, auteur des Rapsodics. A Paris, chez tous les marchands de chiffons, an VIII.
méro, je lisais le chapitre 18 du traité de la clémence de Sénèque le philosophe, et j'en étais précisément à ces mémorables paroles d'Auguste : Vitam tibi, Cinna, iterivn do, prias hosti, nunc insidiatoriac parricidœ. Citoyen non moins éclairé que vertueux, quand tu leur dis que ce comité de clémence finirait la révolution, la preuve en est dans ce même chapitre de Sénèque: Post hœc... nullis amplius insidiis ab ullo petitus est. Puisse le génie de l'humanité qui t'a inspiré un si beau commentaire du « Soyons amis, Cinna », convaincre ceux qui nous gouvernent qu'il ne peut y avoir de constitution sans morale, et que la seule bonne politique est de se montrer juste. Ah ! s'ils avaient le noble courage de dire à ces deux cent mille citoyens qu'on appelle suspects : Soyons amis, en deux mots ils sauveraient la République bien plus sûrement que le million d'hommes armés pour la défendre.
Si je recouvre ma liberté, le premier usage que j'en ferai sera d'aller entretenir un ami que le malheur m'aura donné ; mais j'en désespère, s'il faut que nous soyons traînés de comité en comité, et si la Convention n'abrège pas, dans sa justice et sa sagesse, la longueur de ce dédale de procédures.
Faudra-t-il donc, sous le régime de la liberté comme sous la main de fer du despotisme, que le mal soit versé tout à la fois et le bien goutte à goutte ! Ne crains pas de te compromettre dans ce que ta belle àme peut tïnspirer en ma faveur, et sois assuré, homme selon mon cœur et mon esprit, que le plus sévère examen de ma conduite et de mes principes, ne le sera jamais assez au gré de mes désirs.
Amable Latramblaye ' .
1 Lettre inédite.
Camille recevait, en revanche, des lettres où on lui demandait d'accuser et de proscrire ; je n'en citerai qu'une, tirée de ses papiers inédits :
« 20e nivôse de l'an II de la République française, une, indivisible et impérissable.