‹ Camille DesmoulinsChapitre 22 sur 32 · LIBEKTÉ, ÉGALITÉ OU LA MORT · texte numérisé non relu

LIBEKTÉ, ÉGALITÉ OU LA MORT

Dénonciation au comité de salut public.

« Pitt et Coboury n'ont peut-être à leur inçù, eu de croupier plus indéfiniment

Et en même temps, un autre ami fidèle écrivait à Camille, en l'encourageant :

1 1 nivôse an II

0 mon Camille, comme je te remercie de ton précieux cadeau ! En vérité, je n'ai rien lu, depuis la révolution, qui m'ait fait tant de plaisir ! Quelle nuit délicieuse tu m'as fait passer au corps de garde ! Tu m'y réservais la compagnie de Cicéron et de Voltaire. Tiens, mon ami, je ne suis ni fanatique, ni enthousiaste, ni complimenteur ; mais s'il arrive que je te survive, je veux avoir ton buste sur lequel je graverai :

Des méchants voulaient nous pétrir une liberté de boue et de sang ; Camille nous la fit aimer de marbre et couverte de fleurs.

Que Robespierre ne quitte pas le Comité de salut public, Danton la tribune, et toi la plume, et bientôt les Français vous devront à tous trois un bonheur éternel. — Mais, plus je réfléchis, et moins je devine ton indéfinissable Lucile. Qu'ai-je fait pour lui donner une si piètre idée du pauvre Polichinelle ? Hier encore elle

utile que le manequin Bouchote. Ses sotises, son ineptie, son incurie équivalent à la plus haute trahison.

« Emule de son nul prédécesseur que j'ay suivi de près, il y a douze mois, il a contre le texte des décrets esquivé des réquisitions militaires un bataillon de jeunes gens que j'offre à la République; bien loin de désansculotiser les généraux, il a peuplé l'état-major de muscadins et de blansbccs tels que lui, et moins valants s'il est possible.

« Il fait payer sept cent mille hommes effectifs à la RépubUquc, et un grand quart est incapable de services militaires. Il a peuplé les armées de généraux sots autant que fripons et conservé partout jusque dans les vivres des voleurs, brigands, môme nobles; enfin j'offre tous les éclaircissements et révélations que le comité pourra exiger sur ce petit capitaine d'Esterazy.

« Salut et fraternité,

« Le républicain Hédoin,

« Né en 1789, militaire de quarante ans,

« premier vice-président de la section Lepelletier, à Reims. »

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ne voulait pas me prêter ton journal, de crainte qu'il ne fût pas de mon goût.

Quoi ! si jusqu'ici j'ai aimé la liberté sur la simple ébauche d'artistes souvent inhabiles et infidèles, n'était-il pas sûr que je l'adorerais tracée, d'après nature, par le peintre heureux qui a hérité tout à la fois des pinceaux et des couleurs de Cicéron, de Lucien, de Voltaire et du naïf Lafontaine !

Pour punir cette Lucile, aussi laide d'esprit que de corps, il faut qu'elle envoie à son joli Polichinelle le manuscrit où se trouve la Fleur que j'aime, tes Révolutions, tous tes ouvrages et les numéros présents et à venir de ton Vieux Cordelier.

Je te persuaderais facilement que j'aurais plus de plaisir à venir les prendre moi-même ; mais, dans la crainte de te déranger, j'aime mieux te donner mon adresse : par ce moyen tu pourras me faire savoir si, par hasard, tu as quelques moments à me sacrifier au coin de ton feu, non pas dans ta chaise percée, mais dans celle à deux bras. Tu pourras encore me venir chercher un de ces matins au saut du lit, et partager le déjeuner de

Polichinelle.

P. S. Quoique assez rares, je regarde comme moins précieux qu'utiles les livres dont je te fais présent. C'est ce qui se trouve de plus convenable pour toi dans ma petite bibliothèque, qui est toute à ton service.

Mais, adieu ; je bavarde beaucoup au lieu de me rappeler que je ne me suis échappé du corps de garde que pour dîner ; j'y cours, en te priant de ne pas ménager les citoyennes Rouleau, Roulette et Daronne, car je leur en veux un tantinet.

Quelques jours après, Brune déjeunait chez Camille ; mais il était triste, inquiet, avec des pressentiments funestes. Desmoulins, au contraire, par un retour fréquent chez ces natures nerveuses, avait repris confiance, et tandis que Lucile lui versait du chocolat en disant à Brune : « Il faut bien

qu'il remplisse sa mission. — Bah! dit Camille en citant du latin pour complaire à l'ami d'Horace : Buvons et mangeons, nous mourrons demain. » C'était son mot habituel, à cette heure décisive.

M. Duf..., son ancien maître de conférences, le rencontra rue Saint-Honoré. quelques jours avant son arrestation : « Que portez-vous là, Camille ? lui dit-il en désignant un paquet de journaux que Desmoulins portait sous le bras. — Des numéros de mon Vieux Cordelier ; en voulez- vous ? — Non, non, ça brûle. — Peureux ! répond Desmoulins. Avez-vous oublié ce passage de TÉcriture : Edamus et bibamus, cras enim moriemur ? »

a Nous mourrons ! » Le pauvre Desmoulins ne croyait peut-être pas dire si vrai. Toujours est-il que la rupture entre Robespierre et lui était complète ; nous l'avons vu par la lettre de Lucile à Fréron. On raconte que cette rupture était née d'une imprudence de Camille, qui aurait prêté un livre illustré, Y Are tin, avec des gravures obscènes à Elisabeth Duplay, la plus jeune des filles de l'hôte de Robespierre. Le courroux de Maximilien eût été grand alors contre « ce corrupteur » de Camille. Mais ce n'est là qu'une anecdote impossible à contrôler. Peut-être Robespierre avait-il senti un secret dépit contre Camille lorsque, recherchant la main de Mademoiselle Adèle Duplessis, la sœur de Lucile, il s'était vu fort doucement éconduit. J'imagine que le père, M. Duplessis, ne tenait pas à donner sa seconde fille à un homme politique. De là le refus, sans nul doute. 11 est probable que Camille plaida alors la cause de son ami. Bref, Robespierre se rabattit sur la fille du menuisier Duplay, qu'il aima d'ailleurs, on le sait, d'une affection profonde et austère.

Toujours est-il que l'heure approchait où cette rupture entre Camille et Maximilien allait devenir publique. Le 7Jan-

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vier, au club des Jacobins, deux jours après l'apparition du n° V du ] ieux Cordelier, on discuta la question de savoir si Fabre d'Eglantine, Bourdon (de l'Oise) et Camille Desmoulins devaient être chassés de la Société. Trois fois on appela leurs noms ; aucun ne répondit. « Eh bien, dit Robespierre, citez-les devant le tribunal de l'opinion publique; elle jugera !» A ce moment Camille se présente. On lui demande de rendre compte de ses liaisons avec Philippeaux. Camille répond qu'il a pu se tromper, que les accusations qu'on lui jette sont des calomnies. Mais là n'est point le cœur du débat. Ce que les Jacobins veulent atteindre, flétrir, c'est le Vieux Cordelier. Que si Camille sort vaincu, si Y épuration est prononcée, tout est fini, la guillotine est proche. A cette heure, la route vers l'échafaud se compose de plusieurs stations ; l'épuration est la première. Camille n'a pas encore parlé sur ce chef d'accusation, que Robespierre demande la parole.

« Tout en blâmant énergiquement le Vieux Cordelier, dit Charlotte Robespierre dans ses Mémoires, Maximilien chercha à justifier l'auteur. Malgré son immense popularité et son influence extraordinaire, des murmures accueillirent ses paroles. Alors il vit qu en voulant sauver Camille il se perdait lui-même. Camille ne lui tint pas compte des efforts qu'il avait faits. »

La vérité est que Robespierre, voulant détourner la colère des Jacobins, crut devoir sacrifier l'ouvrage pour sauver l'auteur: « Camille, dit-il avec une certaine ironie, et d'un ton sec qui dut irriter profondément l'impressionnable Desmoulins, Camille est un enfant gâté ; il avait d'heureuses dispositions ; les mauvaises compagnies l'ont égaré. » Ce sent presque déjà là les expressions dont Saint-Just se servira dans

son meurtrier rapport, rapport dont Robespierre lui fournira les éléments.

« Enfin, conclut Robespierre, il faut sévir contre ces numéros que Brissot lui-même n'eût osé avouer, et conserver Desmoulins au milieu de nous. Je demande, pour l'exemple, que les numéros de Camille soient brûlés dans la société. »

Brûlés ! brûlés par les Jacobins comme la France libre par arrêt du Parlement de Toulouse! C'est trop, en vérité, pour Camille, qui ne comprend point le but de Robespierre. Il se redresse, il regarde Maximilien en face, et dune voix nette, qui contraste avec ses balbutiements habituels : «C'est fort bien dit, Robespierre ; mais je te répondrai comme Rousseau : Brûler n'est pas répondre ! »

Robespierre fut surpris d'une riposte aussi soudaine. Il ne s'y attendait pas. Il croyait que Desmoulins comprendrait le véritable but d'une pareille tactique. Le cri de « son ami» l'irrita à son tour, et le ton de sa réplique fut bientôt changé :

Apprends, Camille, dit-il, que si tu n'étais pas Camille, on ne pourrait avoir autant d'indulgence pour toi ! La façon dont tu prétends te justifier me prouve que tes intentions étaient mauvaises. — Mes intentions, reprend Camille, mais ne les connaissais-tu pas? N'ai-je pas été chez toi? ne t'ai-je pas lu mes numéros ? — Je n'en ai lu qu'un ou deux ; j'ai refusé d'entendre les autres !

Ainsi, le duel de paroles continuait, ardent, pressé, les ripostes se succédant comme les passes rapides d'une escrime à fleurets démouchetés, tandis que le public, les témoins, la masse frémissante des Jacobins, passait de l'un à l'autre des adversaires avec une partialité évidente pour l'incorruptible, défenseur tout à l'heure, maintenant accusateur. Vainement Danton intervient, essaye de persuader publiquement

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à Camille qu' « il ne doit pas s'effrayer des leçons un peu sévères que l'amitié de Robespierre vient de lui donner. » L'apaisement est impossible. La lutte continue. « Eh bien, oui ! s'écrie Robespierre, qu'on ne brûle pas, mais qu'on réponde ! » Et, aux murmures de l'auditoire la voix d'un secrétaire lit aussitôt len°lV du Vieux Cordelier. Camille et Danton pouvaient déjà sentir qu'ils étaient perdus. Le 8 janvier (19 nivôse), c'est encore aux Vieux Cordelier que les Jacobins reviennent. C'est Momoro qui lit, cette fois, le n° III, le terrible réquisitoire où le mot suspect retentit comme un refrain lugubre, ce Momoro qui tremblait, en juin 1789, d'imprimer la France libre, et qui maintenant accuse Desmoulins de modérantisme. Un silence morne accueille cette lecture. Robespierre alors reprend la parole ; pour lui, Desmoulins est «un composé bizarre de vérités et de mensonges, de politiques et de chimères. » D'ailleurs, que les Jacobins chassent ou conservent Desmoulins, peu importe, « ce n'est qu'un individu. »Ce qui importe, c'est « la chose publique. » Or, deux sortes de gens la menacent, les cilra-révolutionnaires et les ultra-révolutionnaires . Et ces deux factions « s'entendent comme des brigands dans une forêt. » Et, pour préciser sa pensée : « Camille et Hébert, dit Robespierre, ont également tort à mes yeux'.»

Ainsi, dès le mois de janvier, le projet de Maximilien apparaît clairement : il s'agit, pour lui, de se défaire à la fois des

1 Voyez, dans le livre de Courtois, le projet d'un discours où Robespierre attaque à la fois les deux factions. « L'une prêche la fureur et l'autre la clémence ; l'une conseille la faiblesse et l'autre la folie... Les deux factions se rapprochent et se confondent... » Robespierre, dans cet écrit, appelle les libelles de Desmoulins l'évangile des aristocrates et traite Wcstcrmann de ridicule fanfaron.

modérés et des exagérés, des indulgents et des enragés. Le double coup de bascule est arrêté dans sa tête. Il n'y a plus maintenant qu'à frapper.

Cette longue discussion tourna cependant, en apparence, à l'avantage de Desmoulins. Il ne fut pas rayé du club des Jacobins, on lui rendit son titre de Cordelier. Il pouvait se croire sauvé. Il était perdu.

On a produit naguère un témoignage de la sœur de Robespierre essayant de faire croire que Maximilien voulut réellement sauver Camille. Ce qui est plus certain, c'est que Robespierre rédigea, pour Saint-Just, un acte d'accusation contre Desmoulins, un projet de rapport que M. France publia en i84i sur les autographes, avec des rapprochements qui ne permettent pas de douter que Robespierre ait été l'inspirateur du Chevalier porte-glaive. Quelle étrange destinée que celle de Camille, traité de vaniteux et d'homme versatile par celui qu'il appelait jadis son cher Robespierre* ! Camille, en effet, a beaucoup varié, nous l'avons vu, sur les hommes. Il y a toujours de lui, la plupart du temps, deux jugements touchant le même personnage. Un seul homme l'a constamment séduit et conquis, c'est celui

1 Les rapports de Robespierre avec son ancien condisciple de Louis-lc-Grand furent assez bizarres. Les deux camarades de collège s'étaient un moment perdus de vue. Robespierre écrit à Desmoulins le 7 juin 1790 pour réclamer contre une anecdote rapportée par Camille. Robespierre n'avait pas dit, le petit Daupbin applaudissant, le 22 mai, le décret Mirabeau : « Eh ! laisse: ce marmot battre des mains. » Dans cette lettre, Robespierre appelle assez sèchement Camille Monsieur.

<c Monsieur, « J'ai lu dans votre dernier numéro, etc. » ►•

« Tu es à bon droit, répond Camille, fier du laticlave, mais fn devrois saluer au moins un ancien camarade d'une légère inclination de tète. Je M t'en aime

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qu'il appelait, dès 1 79 1 , le plus robuste athlète des patriotes, le seul tribun du peuple qui eût dû se faire entendre dans le Champ de Mars, c'est Danton, et l'influence de Danton le pousse à la pitié et au pardon. Aussi bien Camille a-t-il décidément rompu avec Maximilien.

Le septième numéro, qui ne devait être qu'un numéro posthume, est plein d'attaques directes, enfiévrées, hardies et éperdues contre Robespierre, contre Vadier, « ce même Vadier qui, le 16 juillet 1 79 t , disait à la tribune de l'As-

pas moins parce cpie tu es fidèle aux principes, si tu ne l'es pas autant à l'amitié. »

Plus tard, Camille dit à propos de Maximilien : « On ne peut parler de Robespierre sans penser à Pétion. » Deux gens de bien à Versailles vivoient... comme on disoit du temps de Turgot et de Malesherbes.

En cette même année 1790, à propos du discours de Robespierre, répondant à Cazalès contre les chefs militaires, loi martiale, etc., Camille, après avoir rapporté ces paroles de Robespierre, cet orateur du peuple : « Ne remettons pas le sort de la Révolution dans les mains des chefs militaires ; ne nous laissons point aller aux murmures de ceux qui préfèrent un paisible esclavage à une liberté achetée par quelques sacrifices, et qui nous montrent sans cesse les flammes de quelques châteaux incendiés ». Camille s'exprime ainsi : « O mon cher Robespierre ! il n'y a pas longtemps, lorsque nous gémissions ensemble sur la servitude de notre patrie, lorsque, puisant dans les mêmes sources le saint amour de la liberté et de l'égalité, au milieu de tant de professeurs dont les leçons ne nous apprenoient qu'à détester notre pays, nous nous plaignions qu'il n'y eût pas un professeur de conjurations qui nous apprit à l'affranchir; lorsque nous regrettions la tribune de Rome et d'Athènes, combien j'étois loin de penser que le jour d'une constitution mille fois plus belle étoit si près de luire sur nous, et que toimême, dans la tribune du peuple françois, tu serois un des plus fermes remparts de la liberté naissante ! » Enfin, dans son n° 65 des Révolutions de France et de Brabant, Camille dit encore : « Robespierre, et non pas Robertspierre, comme affectent de le nommer des journalistes qui trouvent apparemment ce dernier nom plus noble et plus moelleux et qui ignorent que ce député, quand même il se nommeroit la Bête, comme Brutus, ou Pois-Chiche, comme Cicéron, portcroit toujours le plus beau nom de la France. »

semblée nationale : J'adore la monarchie et j'ai en horreur le gouvernement républicain ! », contre David « qui a déshonoré son art en oubliant qu'en peinture comme en éloquence le foyer du génie c'est le cœur », contre Héron, La Vicomterie, etc. C'est le chant du cygne, un chant de colère ardente et de généreuse haine. Mais ce chant ne parviendra au monde que lorsque celui qui le fait entendre sera mort.

Depuis leurs dernières lettres, Dantonistes et Hébertistes étaient irrémissiblement condamnés. Les amis d'Hébert, au printemps de o/i, essayèrent vainement de pousser à l'insurrection le peuple de Paris. Carrier, revenu de Nantes, avait parlé à la tribune des Cordeliers, d'une « insurrection sainte ». Ils la tentèrent. Vincent fait décider que l'on voilera d'un crêpe noir, jusqu'à l'anéantissement des modérés, le tableau des Droits de l'Homme. Hébert accuse, rugit, et le Père Duchesne se met atrocement en colère. Vaines menaces. Saint- Just monte à la tribune de la Convention, dénonce les Hébertistes qu'il accuse d'être les partisans de l'étranger et, le 2A mars, Hébert, Momoro, Clootz, Chaumette, sont exécutés.

Les ultras n'étaient plus à craindre ; c'était aux citras de trembler. Les comités avaient licencié l'armée révolutionnaire, renouvelé, discipliné la Commune, régénéré, c'est-àdire épuré les Cordeliers. Ils allaient maintenant tourner toutes leurs forces contre les Dantonistes. Frapper Danton, atteindre Camille, quelque dépopularisés qu'ils fussent aux yeux des clubs, ce n'était pas une mince besogne. Combien

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de membres pouvaient encore se lever pour les défendre ? Et quelle audace il fallait pour accuser Desmoulins de rovalisme et Danton de trahison !

Les comités manœuvraient habilement. Et tout d'abord ils se défirent du seul ami de Danton qui siégeât au Comité de salut public, Hérault de Séchelles. Hérault, las, écœuré, se laissa faire. On l'accusa d'avoir emporté chez lui les papiers du Comité diplomatique, entretenu des correspondances avec Proly, Pereyra et Dubuisson, ce qui était faux, et d'avoir donné asile à un émigré, ce qui est vrai. Le 26 ventôse, il était arrêté et, le lendemain, la Convention confirmait cette arrestation, après un rapport de Saint-Just. Ce Saint-Just, l'ange exterminateur, le chevalier porte-glaive était revenu de l'armée du Nord pour faire, froidement, avec une conviction terrible, l'office d'accusateur. Il parlait, de sa voix faible mais ferme, avec une concision sinistre. Pour Hérault, comme pour plus tard les autres Dantonistes, il semblait, selon le mot d'un témoin, dire de la voix et du geste : Ce n'est qu'un peu de sang impur qu'on vous demande !

Hérault arrêté, c'était Danton directement menacé. Des amis l'avertirent. Ils savaient que Billaud-\arennes et Saint- Just étaient prêts à demander les têtes des indulgents. Danton haussait les épaules. « Il n'y a rien à faire, disait-il. Résister? Verser du sang ? Il y a assez de sang répandu. J'aime mieux donner le mien. J'aime mieux être guillotiné que guillotine ur ! » — Et comme on lui disait de fuir, cette grande âme de patriote exhalait son amour ardent pour notre France dans un mot qui traversera les siècles : « Est-ce qu'on emporte sa patrie à la semelle de ses souliers ? » Il répétait aussi, comme Camille, le mot altier du duc de Guise : Ils n'oseraient ! (Sa réponse était même plus énergique.)

Us allaient oser cependant. Déjà un mois auparavant, Billaud-Varennes avait dénoncé Danton au Comité de salut public, mais Robespierre s'était levé « comme un furieux » en disant : « Tu veux perdre les meilleurs patriotes ' ». Mais, cette fois, Billaud allait être écouté. Au début de la séance de nuit, qui devait marquer l'arrestation de Danton et de ses amis, Robert Lindet et le vieux Rùbl — qui d'ailleurs ne signèrent pas ce décret d'arrestation — firent avertir Danton par Panis. « Danton, dit le docteur Robinet {Comment se tuent les Républiques, article de la Politique positivé), Danton avait gardé son domicile. Assis près du foyer de sa chambre de travail, le corps penché dans l'âtre, abîmé dans ses réflexions, de temps à autre, il sortait de son immobilité pour tisonner avec violence, puis on l'entendait pousser de profonds soupir i et prononcer des paroles entrecoupées... D'autres fois, il se relevait brusquement, se promenait à grands pas dans la chambre, et prenant dans ses bras le fils de sa sœur, duquel nous tenons ce récit, il l'embrassait avec émotion. » La visite de Panis, tout ému, troublé, suppliant, n'ébranla point Danton. Et cependant, le péril pressait. Billaud-Varennes, qui s'en repentit plus tard, au dire de Tissot, avait déjà dit nettement avec une résolution sinistre : « Danton conspire, il faut le faire mourir ! » Robespierre et Saint-Just approuvèrent. Maximilien minuta l'acte d'accusation, il donna la matière à Saint-Just qui la façonna avec 1 habileté de la haine et la froideur terrible d'une conviction de marbre. Puis, pâle, accablé, soucieux, Robespierre se relira, ce matin de mars, dans sa petite chambre de la maison des Duplay, et il y demeura enfermé, tandis qu'on

1 Voy. le discours de Billaud, au 9 thfrmidor.

L'ARRESTATION arrêtait Danton, Camille Desmoulins, Lacroix et Philippeaux '.

Il y a dans la vie des heures sinistres où les malheurs semblent frapper à la fois et fondre brutalement sur ceux qu'ils veulent atteindre. A l'heure où l'on délibérait aux Tuileries sur l'arrestation de Camille, le malheureux venait de recevoir la lettre suivante de son père. La pauvre madame Desmoulins n'était plus :

Mon cher fils, J'ai perdu la moitié de moi-même. Ta mère n'est plus. J'ai toujours eu l'espérance de la sauver, c'est ce qui m'a empêché de t'informer de sa maladie. Elle est décédée aujourd'hui, heure de midi. Elle est digne de tous nos regrets ; elle t'aimait tendrement. J'embrasse bien affectueusement et bien tristement ta femme, ma chère belle-fille, et le petit Horace. Je pourrai demain t'écrireplus au long. Je suis toujours ton meilleur ami.

Desmollins.

Le désespoir de Camille était profond ; il avait encore les yeux rouges de larmes, lorsque la patrouille des soldats, chargés de l'arrêter, vint occuper les issues de la maison. Le premier mot de Camille en entendant les lourdes crosses de fusils tombant sur le palier fut celui-ci : « On vient m'arrêter ! » Lucile l'écoutait et le regardait, éperdue. Elle se sentait devenir folle. Camille fut plus calme qu'on ne pouvait le supposer. Il s'habilla, embrassa son enfant, prit dans sa bibliothèque les Nuits d'Young et les Méditations sur les Tombeaux d'Harvey, il serra contre sa poitrine cette femme

1 Le procès-verbal d'arrestation est signé de : Billaud-Varennes, Lcbas, Barèrc, Carnot, Prieur, Louis (du Bas-Rhin), Vadier, Collot-d'Herbois, Vouland, Jagot, Dubarrau, Saint-Just, Amar, La Vicomterie, M. Bayle, Élie Lacoste, Robespierre et Couthon.

adorée qui sanglotait, et leurs lèvres se rencontrèrent encore une fois dans un de ces amers baisers rendus plus brûlants par les larmes.

Lucile, affolée, éperdue, l'appelait, se cramponnait à lui : un évanouissement dut seul la séparer de son Camille. On écroua Desmoulins et ses amis dans la prison du Luxembourg.

Camille Desmoulins, en entrant au Luxembourg, semblait avoir perdu tout espoir. On eût dit qu'il se sentait condamné d'avance. Ses lettres, ses admirables lettres, les plus poignantes pages qu'aient dictées à une main humaine l'amour profond et la douleur, ses lettres sont toutes remplies de pressentiments affreux et de tristes ressouvenirs. Il est là, apercevant du fond de sa prison ce jardin du Luxembourg où il passa « huit années à voir Lucile. » — « Un coin de vue sur le Luxembourg me rappelle une foule de souvenirs de nos amours. » Que ce temps est loin I Et il songe à sa femme, à son enfant, à l'excellente madame Duplessis. Il est près d'eux «par la pensée, par l'imagination, presque par le toucher. » Pourtant non, Lucile est trop loin, le petit Horace lui est arraché : « Je me jette à genoux, j'étends les bras pour t'embrasser, je ne trouve plus mon pauvre Loulou... » Et une larme qui tombe sur le papier interrompt la phrase douloureuse.

Il essaye cependant de donner du courage aux siens. Qu'a-t-il à craindre ? « Ma justification est tout entière dans mes huit volumes républicains. C'est un bon oreiller sur lequel ma conscience s'endort dans l'attente du tribunal et de la postérité. » La postérité ! Camille a raison ; elle ne lui manquera pas, elle l'absoudra, elle oubliera ses sarcasmes, elle ne verra plus que ses larmes.

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