A. Q. FOUQUIER
Camille avait été interrogé le premier. Après lui, Danton, puis Lacroix, puis Hérault subirent la même question. A cette demande : « Avez-vous conspiré contre la République ? » Hérault répondit que « ces horribles pensées » n'étaient jamais entrées « ni dans son esprit ni dans son cœur ». L'attitude des Dantonisles dans le procès devait être d'ailleurs admirable. A partir du moment où ils entrèrent au Luxembourg jusqu'à l'heure où ils sortirent de la Conciergerie, ils furent résolus et superbes. Danton surtout. « Je porte dans mon caractère une bonne portion de la gaieté française, » avait-il dit, le 16 mars, à la Convention, dans son avant-dernier discours \ Cette gaieté ne l'abandonna
1 Dossier des Dantonistes. Archives nationales.
2 Cet avant-dernier discours de Danton est, à mon avis, cehii qui le caractérise le mieux. Gouaillerie de Titan, résolution et bon sens, tout s'y retrouve. Ce n'est pourtant pas une de ses harangues les plus importantes. Après la lecture
pas. En entrant dans la cour de la prison où il trouva Hérault de Séchelles jouant à la galoche, Danton dit aux prisonniers: « Quand les hommes font des sottises, il faut savoir en rire ! Mais si la raison ne revient pas en ce bas monde, vous n'avez encore vu que des roses ! » Il aperçut Thomas Payne, l'Américain, le défenseur de la Révolution contre Burke, ce Payne, dont le suffrage populaire des électeurs du Pas-de- Calais avait fait un député à )a Convention et l'orage politique un détenu.
« Ce que tu as fait pour le bonheur et la liberté de ton pays, lui dit Danton, j'ai vainement essayé de le faire pour le mien ! J'ai été moins heureux ! » Quel contraste ! Ces deux hommes se retrouvant ainsi dans une cour de prison. Thomas Payne. tel que nous le montre la belle gravure d'Arano : narquois et superbe, à la fois railleur et enthousiaste, le nez long, gros, un peu recourbé sur la bouche d'une finesse remarquable, ce visage où palpite une âme, où voltige un esprit, terminé par un menton pointu, modelé
d'une pétition d'un orateur de section demandant à chanter, accompagné d'un joueur d'orgue, les mérites de la Convention, à la barre môme de l'Assemblée, Danton rappela la Convention non à la pudeur, comme un jour l'avait fait Marat, mais au bon sens : « La salle et la barre de la Convention sont destinées, dit-il, à recevoir l'émission solennelle et sérieuse du vœu des citoyens ; nul ne peut se permettre de les changer en tréteaux. Je porte dans mon caractère une bonne portion de la gaieté française, et je la conserverai, je l'espère. Je pense, par exemple, que nous devons donner le bal à nos ennemis, mais qu'ici nous devons froidement et avec dignité et calme, nous entretenir des grands intérêts de la patrie, les discuter, sonner la charge contre tous les tyrans, indiquer et frapper les traîtres et battre la générale contre tous les imposteurs. Je rends justice au civisme el<s pétitionnaires, mais^e demande que dorénavant on n'entende plus à la barre que la raison en prose. » C'était là comme un sourire sous la hache. Trois jours après, le ig mars, à propos de l'accusation contre Bouchottc, Danton prononçait son dernier discours.
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gracieusement. Le costume est celui d'un Franklin élégant, les cheveux sont poudres. L'homme a la cinquantaine, mais une vigueur, une verdeur peu communes. Et, à côté de lui, Danton, droit, audacieux, presque menaçant et répondant, lui fils de Rabelais, à cette sorlc de quaker : « On m'envoie à 1 echafaud. Eh bien, j'irai gaiement ! »
On mit les prisonniers au secret, puis lorsque leur acte d'accusation leur eut été notifié, on les conduisit à la Conciergerie. Lacroix et Danton souriaient, Philippeaux demeurait fier, Camille était triste. « C'est à pareil jour, dit Danton en arrivant à la Conciergerie, que j'ai lait instituer le Tribunal révolutionnaire ; j'en demande pardon à Dieu et aux hommes ! Mais quoi ! ce n'était point par inhumanité ! Je voulais prévenir de nouveaux massacres de Septembre ! » Il parlait haut dans son cachot, et pour que les autres détenus entendissent : « Je laisse tout dans le gâchis, » disait-il encore. Et il ajoutait : « Ah ! qu'il vaut mieux être un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes ! »
Le io germinal, les accusés — condamnés d'avance — comparurent au tribunal. Pour flétrir Danton, on l'accolait à un voleur comme d'Espagnac. On donnait le fauteuil de fer à Fabre d Eglantine. Les jurés avaient été triés parmi les solides, les gens a feux de file : c'était Renaudin le luthier, que Camille récusera vainement, Trinchard, Leroy dit Dix- Août, Desboisseaux, Lumière, Souberbielle, Topino -Lebrun, le plus sincère et qui témoignera devant l'histoire contre 1 infamie d'un tel procès. Quoi qu'en dise M. Ernest Hamel dans sa consciencieuse Histoire de Robespierre, il est parfaitement vrai que Souberbielle répondit à un des jurés qu'il vit pleurant à chaudes larmes à l'idée de condamner Danton : « Lequel de Robespierre ou de Danton est le plus utile à la
République ? — C'est Robespierre. — Eh bien ! il faut guillotiner Danton. » M. Moreau-Chaslon a raconté l'anecdote d'après le docteur Dubois (d'Amiens), qui la tenait de Souberbielle lui-même.
Les juges étaient Herman, président, avec Masson-Denizot, Foucault et Bravet pour assesseurs. Fouquier-Tinville et son substitut Fleuriot-Lescot étaient présents.
« J'ai trente-trois ans, âge du sans-culotte Jésus, âge critique pour les patriotes, répondit Camille, interrogé.
— Je m'appelle Georges-Jacques Danton, avocat au cidevant conseil, et depuis révolutionnaire et représentant du peuple, répondit Danton. Ma demeure ? bientôt dans le néant, ensuite dans le Panthéon de l'histoire... Anciennement rue et section Marat. »
Hérault de Séchelles, Chabot, Bazire, Delaunay (d'Angers), Lacroix, Fabre, Philippeaux, tous députés; Westermann1, l'abbé Sahuguet d'Espagnac, Junius Frei et Emmanuel Frei, — les beaux-frères de Chabot, — Jacques Lhuillier, procureur général du département de Paris (le seul qui allait être acquitté), Deideiïchen, avocat de la cour du roi de Danemark, André Gusman, Espagnol, répondirent à leur tour. Le plus âgé de ces hommes avait quarante et un ans, le plus jeune, Claude Bazire, celui qui mourait pourn'avoir pas voulu abandonner Chabot, en avait vingt-neuf. En accolant ces Autrichiens, cet Espagnol et ce Danois aux Dantonistes, en mêlant l'affaire de la suppression et de la falsification du décret du 17 vendémiaire concernant la Compagnie des Indes qui visait Fabre, à l'accusation qui atteignait Dan-
1 Westermann eut un mot sublime : « Je demande à me mettre nu devant le peuple, dit-il. J'ai reçu sept blessures, toutes par devant ; je n'en ai reçu qu'une par derrière, mon acte d'accusation ! »
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ton, on voulait, je le répète, discréditer la.' fournée tout entière dans l'opinion publique. Danton le sentit bien, lui qui protesta contre cette promiscuité avec des fripons. Il devait d'ailleurs faire grande figure devant l'accusation, et sa voix puissante couvrit, étouffa, annihila les tintements de la sonnette du président : « N'entends-tu pas ma sonnette ? s'écriait Herman. — Un homme qui défend sa vie se moque d'une sonnette et hurle, » répondait Danton. Au reste, ce procès, il revit, il palpite dans les notes de Topino-Lebrun qui font oublier à jamais le compte rendu falsifié de Cofïinhal.
Or, tandis qu'on jugeait, ou plutôt qu'on sacrifiait les Dantonistes, la foule, pressée, inquiète, houleuse — faisant queue, comme on dit, — depuis la porte de l'ancienne Cour de cassation, brûlée en mai 1871 (c'était la salle où siégeait le Tribunal révolutionnaire), emplissant toute la salle dite aujourd'hui des Pas-Perdus, descendant dans la cour de Harlay et longeant le bâtiment du Palais de Justice, allait ainsi jusqu'au quai, encombrait la place Dauphine et, faisant un coude au Pont-Neuf, atteignait, toujours pressée, la Monnaie. Et cette longue poussée humaine palpitait réellement à chaque incident dont la salle du redoutable tribunal était le théâtre. Chaque parole de Danton était comme électriquement répétée, passait de bouche en bouche, et atteignait instantanément la Monnaie, grâce à cette sorte d'écho, de télégraphe humain. Le tonnerre de la voix de Danton allumait là comme une traînée de poudre1. Michelet a raconté
1 Ces détails authentiques et précis furent donnés à feu M. Labat père, directeur des archives de la Préfecture de police, qui nous les a transmis, par un certain Collet, employé, en I7q3, à l'Hôtel de ville (bureau des subsistances). C'est ce Collet qui, se rendant à la maison commune, à son poste ordinaire, le 10
— fait certifié par des témoins — que, les fenêtres du Tribunal révolutionnaire étant ouvertes, on entendait les éclats de voix de Danton de l'autre côté de la Seine.
Et que disait Danton ? Jamais homme ne défendit avec tant de courage et aussi de dédain son existence menacée. Devant le couperet de la guillotine, le tribun, un moment las et accablé, redevenait un Titan. L'élève de David, le peintre-juré Topino-Lebrun, qui, lui aussi, devait mourir exécuté, nous a transmis, dans ses notes, la physionomie même de ce discours suprême ' . A mesure que Danton parlait, Topino- Lebrun écrivait. Ces notes du juré, notes uniques pour l'histoire, ont été consumées au mois de mai 1871, lors de l'incendie du Palais de Justice, avec bien d'autres richesses de ce genre. Nos travaux antérieurs et la gracieuseté de feu M. Labat, nous avaient heureusement permis d'en prendre copie. Nous ne nous doutions pas alors que ces documents seraient anéantis et que nous pourrions les conserver à l'histoire.
thermidor, aperçoit une grande foule devant l'Hôtel de ville. Une sentinelle lui demande : « Où allez-vous ? — A mon bureau, répond l'employé. — Mais vous ne voyez donc point ce qui se passe ? lui dit quelqu'un. — Quoi ? — Ce qui se passe ou ce qui passe, comme vous voudrez. » Collet regarde : entre deux rangs de gardes marchaient les employés de l'Hôtel de ville qui passaient en effet. Leur échafaud n'était pas loin.
1 François-Jean-Baptiste Topino-Lebrun, né à Marseille en 1769, avait été envoyé à Rome pour étudier la peinture. Il y rencontra David, qui le ramena en France et le prit pour élève. Plus d'une fois, dans ses fonctions de juré, au lieu de broyer du rouge, selon le mot de son maître, il fut clément, il acquitta; son républicanisme était profond. Impliqué dans l'affaire de Babeuf, il fut reconnu innocent; mais, plus tard, en 1800, arrêté comme complice d'Arena, dans cette affaire où la police de Fouché joua le principal rôle, il fut condamné et exécuté avec J. Arena, Cerucchi et Demerville. Il demanda à mourir le \ découvert. On peut dire sans crainte que Topino-Lebrun était innocent. On a fort peu de ses peintures. Au salon de 1797, il avait exposé une mort de Caïus Gracchus que le Directoire donna à la ville de Marseille.
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Rien n'égale la sublimité de cette défense énergique de Danton. Les notes mêmes de Topino-Lebrun nous en rendent le décousu, l'étrangeté, le mélange surprenant d'héroïsme et de bouffonnerie superbe. Qu'on se figure un personnage de Shakespeare, alliant le tragique au comique, et jetant le sarcasme à la face de ses accusateurs. C'est Danton, il raille, il prouve, il foudroie, il ricane ; il écrase, il est à la fois surhumain par l'audace et profondément humain par les mots qu'il trouve, — tout chauds de pitié et de tendre hardiesse, — dans ses entrailles, dans sa poitrine, dans son cœur. Comme il repousse, et avec quelle hauteur, les lâches accusations dont on le couvre! Comme il redresse le front sous l'injure ! Comme il parait agrandi devant ses ennemis troublés qui peuvent l'égorger mais non le fléchir !
« Moi vendu ? s'écrie-t-il. Un homme de ma trempe est impayable. La preuve ?... Que l'accusateur qui m'accuse, d'après la Convention , administre la preuve, les semi-preuves, les indices de ma vénalité ! »
Et comme on lui oppose le prétendu témoignage d'un patriote anonyme :
a Où est ce patriote ? Qu'il vienne ! Je demande à être confondu. Qu'il paraisse ! »
Puis, se retournant, comme un lion blessé, il fait face à ceux de ses adversaires qu'il connaît et dont la haine se dévoile :
« Billaud-Varennes, dit-il, ne me pardonne pas d'avoir été mon secrétaire ! »
Il fait connaître, avec l'orgueil d'un soldat après le combat, la part active qu'il avait prise à la journée du 10 août ; il donne les chiffres des sommes qui lui avaient été confiées pour sa mission en Belgique, il en établit clairement l'emploi. Ses mains sont nettes.
« J'eus 4oo,ooo livres : 200,000 livres pour choses secrètes ; je les ai dépensées devant Marat et Robespierre. J'ai donné 6,000 livres à Billaud pour aller à l'armée. Poulies 200,000 autres, j'ai rendu ma comptabilité de i3o,ooo ; et quant au reste, je l'ai remis à Fabre, avec la disponibilité de payer les commissaires envoyés dans les départements. Il était caissier, et je ne l'ai employé que parce que Billaud- Varennes avait refusé. — Je crois encore Fabre bon citoyen. »
Certes, Danton se défend là d'une façon mâle et probante ; mais où il trouve, jaillie de l'âme, la véritable éloquence et la plus puissante, c'est quand, tout débordant de l'amour de la patrie et de la République, il adjure ses ennemis de faire taire leurs ressentiments, comme il fait taire ses colères, pour ne songer qu'à la France encore menacée :
« Que les patriotes se rallient, et alors, si nous pouvons nous vaincre, nous triompherons de l'Europe ! »
« J'embrasserais mon ennemi, ajoute-t-il avec sa violence shakespearienne, je l'embrasserais pour la patrie à laquelle je donnerais mon corps à dévorer ! »
Il a déjà, devant la mort, comme une conception nette de la moralité même de cette sanglante Révolution où s'entre-déchiraient « les frères ennemis. » Il pense que chacun fut utile à son heure, même les plus farouches, « Marat avec son caractère volcanisé, Robespierre tenace et ferme. » — « Et moi, ajoute-t-il, je servais à ma manière ! »
Puis enfin, dégoûté, écœuré par l'attitude du tribunal : « On me refuse des témoins, dit-il en haussant les épaules, alors je ne me défends plus ! »
« Je vous fais d'ailleurs mes excuses, ajoute-t-il en se ras-
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seyant, de ce qu'il y a de trop chaud dans mes paroles. C'est mon caractère. »
Et, dans un dernier cri, prophétique et superbe :
« Le peuple, dit-il, déchirera par morceaux mes ennemis, avant trois mois ' ! »
On conçoit que de tels accents, répétés, avons-nous dit, par la foule anxienne et dont la sympathie pour les accusés commençait à se manifester (rien n'exalte une masse populaire comme le courage physique, l'attitude hautaine devant la mort), on conçoit qu'une telle défense dût paraître dangereuse aux juges du Tribunal révolutionnaire. Ils en pâlissaient sur leurs bancs.
Dans les papiers relatifs à ce procès des Dantonistes, on trouve, aux Archives nationales, la preuve du désarroi dans lequel se trouvaient et le président Herman et l'accusateur Fouquier-Tin ville. Ils se passaient, l'un à l'autre, de petits papiers couverts d'une écriture rapide et qui, demeurés au dossier, témoignent de l'état d'inquiétude où les jetait l'attitude de Danton, cet accusé qui, le front levé et la voix puissante, devint parfois l'accusateur.
« A Fouqaier, écrivait Herman. — Dans une demi-heure je ferai suspendre la défense de Danton, il faudra prendre quelques mesures de détail. »
Et Fouquier à Herman :
« J'ay une interpellation à faire à Danton relative à la Belgique lorsque tu cesseras les tiennes. »
« Il ne faut, dit un autre papier, entamer relativ. à d'autres que Lacroix et Danton l'aff. de la Belgique, et quand nous en serons là (un tiret) — il faut avancer. »
1 Notes de Topino-Lcbrun.
Il faut avancer ! Ce terrible mot nous rendrait, à lui seul, la physionomie même du procès. En effet, il n'avance pas. Le i3 germinal (3 avril), Herman, effaré par la vigueur des accusés, avait brusquement levé la séance, et Fouquier était allé demander aux Comités s'il fallait entendre les témoins dont les accusés réclamaient l'assignation. On avait répondu à Fouquier qu'il ne le fallait pas. Le i!\ germinal, Danton avait foudroyé ses juges, et Desmoulins avait apitoyé les spectateurs. Le 10, les accusés, à qui l'on refusait des témoins, se révoltaient énergiquement contre cette violation de tout droit, et Fouquier s'était alors adressé à la Convention pour réclamer son aide contre les « indécences » des accusés. Le 16, la parole allait tout simplement être refusée aux Dantonistes promis au bourreau. Il fallait, avant de les glacer, imposer silence à ces lèvres redoutables.
« Pourvu qu'on nous donne la parole largement, avait dit Danton, je suis sûr de confondre mes accusateurs, et si le peuple français est ce qu'il doit être, je serai obligé de demander leur grâce ! »
Qui sait si ce rêve magnanime de Danton (le mot. on le sait, estde Royer-Collard) ne se fût point réalisé, si Fouquier et Herman n'eussent tout à coup appelé à leur aide le plus inique des décrets ?
Lorsque, plus tard, Fouquier-Tinville aura lui-même à comparaître devant des juges, le témoignage de Xicolas- Joseph Paris, dit Fabricius, greffier du Tribunal révolutionnaire, viendra révéler enfin les odieuses machinations de ce procès des Dantonistes:
C'est dans cette affaire où le déposant (N.-J. Paris) a vu les Comités de salut public et de sûreté générale employer le machia-
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vélisme le plus raffiné et Fouquier ainsi que Dumas se prêter lâchement et complaisamment aux projets perfides de ces deux Comités qui vouloient immoler les citoyens les plus éclairés et les plus fermes deffenseurs de notre liberté pour parvenir plus sûrement à établir leur tyrannie et le système barbare qu'ils ont employé depuis. Voici ce que le déposant a vu et entendu pendant le cours de cette affaire à jamais mémorable par les crimes qui ont été commis et à jamais malheureuse pour son pays : A onze heures les accusés furent introduits dans la salle d'audience, après lecture de l'acte d'accusation on envoya chercher Westermann et Lulier qui furent accolés à Danton, Camille et Philipeaux, comme ceux-ci l'avoient été à Deglantine, Chabot et Despagnac, de sorte que dans cette affaire il s'y trouvait trois portes de personnes qui ne s'étoient jamais vu ni connu, raffinement de perfidie qu'ont employé souvent les Comités, et encore plus souvent Fouquier en confondant les hommes les plus probes, les deffenseurs les plus intrépides de notre liberté avec des Lâches fripons et les ennemis les plus déclarés de la révolution. Dans cette séance, Camille Desmoulins récusa Renaudin, il motiva sa récusation, les motifs paraissoient fondés, Fouquier devait requérir et le tribunal statuer sur les motifs de récusation, maison avoit trop besoin d'un juré comme Renaudin, on se garda bien de faire droit sur cette récusation, on ne délibéra même pas. Les accusés voyant une partialité marquée de la part du tribunal qui était circuis par la présence des membres du Comité de sûreté générale qui étoient derrière les juges et les jurés, demandoient au tribunal la comparution de plusieurs députés au nombre de zèze (seize), qu'ils demandoient à faire entendre comme témoins, Danton demanda aussi que le tribunal écrivit à la Convention pour demander qu'une commission prise dans son sein fûL nommée pour recevoir la dénonciation que lui, Camille et Philipeaux vouloient faire contre le sistème de dictature qu'exerçoit le Comité de salut public. Il ne fut fait aucun droit sur ces demandes, elles furent rejettées par le
président et par Fouquier et son digne ami Fleuriot qui remplissent conjointement avec Fouquier le rôle d'accusateur public et comme le tribunal n'avoit aucune raison valable à opposer aux accusés sur une demande qu'on ne pouvoit sans injustice leur refuser, le président leva la séance.
Le lendemain l'audience commença fort tard, quelques questions furent faites à quelques uns des accusés, Danton demanda la parole pour répondre aux accusations qui lui étaient imputées, elle lui fut refusée d'abord sous prétexte qu'il parleroit à son tour ; il insista; en fin on ne put la lui refuser plus longtems, il prit l'acte d'accusation, chaque chef qui lui était imputé n'étant appuyé ni de preuve ni de pièces, étant même dénué de vraisemblance il ne lui étoit pas difficile de se justifier. Une grande partie de l'auditoire applaudit à sa justification, ce n'étoit pas ce que vouloit le tribunal. Le président lui retira la parole sous le prétexte qu'il étoit fatigué, et qu'il falloit que chaque accusé parlât à son tour. Danton n'abandonna la parole qu'après que le président lui eût promis qu'il l'auroit le lendemain pour réfuter les autres chefs d'accusation qu'on ne lui avoit pas laissé le tems d'aborder et pour en finir on leva la séance.
Le lendemain l'audience commença encore fort tard, on vouloit consummer le tems sans que la vérité qu'on redoutoit ne parut. Avant d'arriver à l'expiration des trois jours après lesquels on se proposoit de faire dire au jurés qu'ils étoient suffisamment instruits comme cela est arrivé, les accusés entrés, Danton demanda la parole pour continuer sa justification, elle lui fut refusée, sous prétexte qu'il falloit que les autres accusés fussent interrogés sur les faits qui leur étoient imputés. Danton, Camille, Pbilipeaux etautres demandèrent de nouveau la comparution des députés leurs collègues et que le tribunal écrivît à la Convention pour qu'elle nommât une commission pour recevoir leur dénonciation et qu'ils en appeloient au peuple du refus qui leur seroit fait. Ce fut à cette époque que Fouquier au lieu défaire droit aux réclamations justes
et bien fondées des accusés écrivit une lettre au Comité de salut public où il peignoitles accusés dans un état de révolte et demanda un décret. Cétoit un décret de mise hors des débats que demandoit Fouquier comme on le verra par la suite; il en avoit besoin, car pour cette fois seulement et pendant un instant on a vu la vertu et l'innocence faire pâlir le crime, Fouquier et son digne ami Fleuriot tout atroces qu'ils étoient ; juges et jurés étoient annéantis devant de tels hommes et le déposant a cru un instant qu'ils n'auroient pas l'audace de les sacrifier. Il ignoroit alors les moyens odieux qu'on employoit pour y parvenir et qu'on fabriquoitau Luxembourg qu'à l'aide de laquelle et de la lettre de Fouquier Tinville on a surpris la religion de la Convention nationale en lui arrachant un décret qui mettoit les accusés hors des débats ; ce f.ttal décret arriva il fut apporté par Amar accompagné de Youland. Le déclarant étoit dans la salle des témoins lorsqu'ils arrivèrent, il les vit pâles, la colère et l'effroi étoient peints sur leurs visages, tant ils paroissoient craindre de voir échapper à la mort leurs victimes, ils saluèrent le déclarant, ce dernier voulant savoir ce qui pouvoit y avoir de nouveau, il les aborda ; Vouland lui dit : Nous les tenons, les scélérats, ils conspiroient dans la maison du Luxembourg. Ils envoyèrent appeler Fouquier qui étoit à l'audience. Il parut à l'instant. Amar en le voyant lui dit: Voilà ce que tu demandes. Cétoit le décret qui mettoit les accusés hors des débats. Aoulanddit : Voilà de quoi vous mettre à votre aise. Fouquier répondit en souriant : Ma foi, nous en avions besoin. Il rentra avec un air de satisfaction dans la salle d'audience, donna lecture du décret et de la déclaration du scélérat Laflotte que tout le monde connoit, les accusés frémirent d'horreur au récit de pareil mensonge. Le malheureux Camille entendant prononcer le nom de sa femme, poussa des cris de douleur et dit : Les scélérats, non contents de m'assassincr ils veulent assassiner ma femme ! Pendant cette scène déchirante poulies âmes honnêtes et sensibles, les membres du Comité de sûreté générale placés sous les gradins et derrière Fouquier et les juges
jouissant du plaisir barbare du désespoir des malheureux qu'ils faisoient immoler, Danton les apperçutet les faisant voir à ses malheureux compagnons d'infortune, dit : Voyez ces lâches assassins, ils nous suivront jusqu'à la mort. Les accusés demandèrent la parole pour démontrer l'absurdité et l'invraisemblance de cette conspiration, on leur répondit en levant la séance. Pendant les trois jours qui s'étaient écoulés depuis le commencement de cette affaire les membres du Comité de sûreté générale, et particulièrement Âmar, Vouland, Vadier et David n'avoient point quitté le tribunal. Ils alloient, venoient, s'agitoient, parloient aux juges, jurés et témoins, disoient à tous venans que les accusés étoient des scélérats, des conspirateurs et particulièrement Danton. Dumas, Artur et Nicolas en faisoient autant. Les membres du Comité de sûreté générale correspondoient de là avec le Comité de salut public. Le lendemain qui étoit le /je jour, les membres du Comité de sûreté générale étoient au tribunal avant neuf heures. Ils se rendirent au cabinet de Fouquier, et lorsque les jurés furent assemblés, le déclarant vit Herman, président, avec Fouquier, sortir de la Chambre des jurés. Pendant ce tems Amar, Vouland, \ adier, David, et autres députés qu'il reconnut pour être membres du Comité de sûreté générale étoient à la buvette (rcstésl~) clans une petite pièce voisine de la Chambre des jurés et de laquelle on peut entendre ce qui se passe dans celle des jurés ; le déclarant ignoroit ce qui s'étoit passé entre Herman, Fouquier et les jurés, mais Topino-Lebrun, l'un d'eux, lui a dit que Herman et Fouquier les avoient engagé à déclarer qu'ils étoient suffisamment instruits et que pour les y déterminer ils avoient peint les accusés comme des scélérats, des conspirateurs et leur avoient représenté une lettre qu'ils disoient venir de l'étranger et qui étoit adressée à Danton. L'audience s'ouvrit, et les jurés déclarèrent qu'ils étoient suffisamment instruits.
Depuis ce moment les accusés ne reparurent plus à l'audience.
1 Rayé sur la minuto.
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Ils furent renfermés chacun séparément dans la prison et envoyés à l'échafaud le même jour par Fouquier1. Pendant le lems que les jurés étoient aux opinions, le déclarant étoit au greffe, dans la pièce du fond. 11 entendit du bruit qui venoit du côté de l'escalier qui conduit à la chambre du juré, il se porta vers la porte d'entrée du greffe, il vit que c'étoit les jurés à la tête desquels étoit Trinchard. Ils avoient à l'exception de quelques-uns l'air de forcenés. La rage et la colère étoient peints sur leur visage. Trinchard en l'approchant avec un air furieux et en faisant un geste du bras qui annonçoit la pensée la plus outrée dit : Les scélérats vont périr. Ne voulant pas être témoin de tant d'horreurs, le déclarant se retira en gémissant sur les malheurs qui accabloient la République, et sur ceux encore plus grands qu'une - mblable tyrannie lui présageoit. Le lendemain il se rendit au tribunal dans la ferme résolution que c'étoit pour la dernière fois, étant bien décidé à donner sa démission. Fouquier ayant fait demander au greffe une expédition de liste des jurés, voulant scavoir l'usage qu'il vouloit en faire, le déclarant la lui porta. Il étoit à la buvette, il prit son crayon, et à côté de plusieurs noms et en marge il faisait une-f- et disait/..... Le déclarant s'apperçut qu'il en marquoit d'une /qui avoient été de l'affaire de la veille. Il lui en fit l'observation. Il répondit : C'est un petit raisonneur, nous ne voulons pas de gens qui raisonnent, nous voulons que cela marche. Le déclarant ne put s'empêcher de faire un mouvement qui lui annonçoit qu'il ne l'approuvoit pas, il s'en apperçut et en regardant fixement le déposant il lui dit : « Au surplus, c'est le Comité de salut public qui le veut ainsi2. »
1 Écrit en marge : Néantmoins plusieurs témoins avoient été assignés à la requête de Fouquier, un seul fut entendu le premier jour des débats et ce témoin parla à la décharge des accusés.
- Archives nationales. (Procès de Fouquier-Tinvillc, déposition de Paris, dit Fabricius, ventôse an III, carton W, 5oi). Fabricius fut arrêté le lendemain du jour où Fouquier le regarda ain-i fixement. Le décret du 22 thermidor lui rendit et la liberté et sa place au tribunal.
Quoi de plus dramatique qu'un tel récit, sincère, et accablant dans sa naïveté ? Fabricius raconte mieux que nul ne le saurait faire cet épisode tragique. Sur le manuscrit autographe de cette déposition, il est facile de lire le mot foible effacé, et qui explique la lettre / dont se servait Fouquier- Tinville. L'accusateur public s'était d'ailleurs, on l'a vu, trouvé amplement satisfait, et la réponse à la demande qu'il adressait à la Convention ne s'était pas fait attendre.
« Le seul moyen de leur imposer silence, avait-il écrit, serait un décret, à ce que nous prévoyons. »
Or, le décret fut rendu le i5 germinal, sur un rapport de Saint-Just, auquel on ajouta la lecture, réclamée par Billaud- Varennes, d'une dénonciation de l'espion Alexandre La Flotte, accusant Arthur Dillon de s'être associé à Lucile Desmoulins pour délivrer les accusés.
Saint-Just trouvait encore des sophismes pour écraser ses ennemis, condamnés d'avance. Il leur faisait un crime de leur indignation même : « Quel innocent, disait-il, s'est jamais révolté devant la loi ? Il ne faut plus d'autres preuves de leurs attentats que leur audace. » Nous devons le citer, d'ailleurs, dans ses parties les plus saillantes, ce rapport que Vouland et Amar allaient apporter avec tant de hâte. Les lambeaux de phrase que nous imprimons en italique sont soulignés au crayon rouge (par Fouquier sans doute) sur l'original.
Extrait du procès-verbal de la Convention nationale, du quinzième jour de germinal l'an II de la République française, une et indivisible.