‹ Camille DesmoulinsChapitre 6 sur 32 · C. Desmoi lins · texte numérisé non relu

C. Desmoi lins

Il y avait alors à peine un an que les Révolutions de France et de Brabant duraient, et Camille, on le voit, avait déjà cessé d'être besoigneux. « On a trouvé mon premier numéro parfait, écrivait-il à son père, en novembre 89, mais soutiendrai-je ce ton? » Il le soutint certes, et vaillamment.

Et en réalité, les Révolutions de France et de Brabant offrent à la postérité le tableau le plus éclatant de ces mois troublés qui s écoulent entre le 28 novembre 1 7 S y e t le mois

1 Inédit. Communiqué par M. de Lescure.

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de juillet 1792. Elles ont la jeunesse et l'élan, la fougue, l'alacrité joyeuse, la gaieté de sève gauloise, acidulée parfois d'un rictus plus amer ; Lucien et Aristophane n'eussent pas inventé des railleries plus mordantes. Les traits partent semblables à des flèches légères dont la pointe s'enfonce et déchire plus profond que l'épidémie. Camille est un implacable adversaire. Ce Picard athénien ne connaît pas encore cette vertu suprême, la pitié.

Il s'amuse de tout, de cette aurore d'affranchissement qui semble se lever sur le monde. Il « boit du punch à la santé des Anglais qui boivent du vin à la santé de la France. » Il jette, peut-être pour légitimer le titre de sa gazette, des accents pleins d'espoir aux patriotes duBrabant soulevés contre Joseph II : « Courage, Brabançons, songez que les Français vous regardent ! » Chaque semaine, sa brochure enrichie ou plutôt alourdie dune gravure contre laquelle Camille protestera plus d'une fois, sa causerie hebdomadaire passe en revue les hommes et les choses1. Il attaque, avec une verve infinie, les abus à peine déracinés et les courtisans encore puissants.

Il ne laisse rien passer, ni palinodie, ni sottise. Il relève tout avec une adresse et une vivacité étonnantes. M. de

1 « Je proteste, dit-il dans son numéro 17, contre la gravure en tète de mon lernier numéro. J'ai déjà observé crue je ne me mèlois point du frontispice et les figures, à l'exception de trois ou cpiatrc dont j'ai donné l'idée. Mais je n'en dois pas moins à mon caractère et à mon principe de déclarer que je ne suis point complice de l'insolence et de l'outrage fait à la nation assemblée dans l'estampe du numéro 16. Ces! un véritable délit, un crime de lèse-nation dans le gravur. et je le dénonce au Cbàtelet pour avoir représenté, dans la séann du A février, le roi son chapeau sur la tète au milieu de l'Assemblée nationale. » (Révolutions de France et de Brabant.)

Boufflers fait-il un discours où, parlant au roi et à la reine, il vante la « grâce presque divine » de Marie-Antoinette.

Boileau, écrit aussitôt Camille, disait à Louis XIV :

L'univers sous ton règne a-t-il des malheureux ?

Mais il élait de l'Académie française. Ce qui est bien plus étonnant, c'est que le chancelier de L'Hôpital, dans son poème des États Généraux, disait à François II : A-t-il jamais existé une femme plus douce et plus indulgente que sa respectable mère (Catherine de Médicis)? Tous les rois et les reines sont comme le malheureux François second guon empoisonna par T oreille.

Le « détestables flatteurs » de Racine est-il plus éloquent que ces deux lignes de Camille contre les courtisans ?

Le vicomte de Mirabeau, celui qu'on appelait Mirabeau- Tonneau, est le point de mire des facéties armées en guerre de Desmoulins. Tandis qu'il célèbre « M. de Robespierre, son cher camarade de collège, l'ornement de la députation septentrionale », il accable Mirabeau-Tonneau, et non seulement de son style, mais de ses gravures. Encore un coup, Desmoulins n'était pour rien dans Y illustration de ses numéros ; mais la caricature soulignant le pamphlet est terrible contre ses ennemis. Le burin s'allie à la plume pour l'œuvre mordante, pis que cela, meurtrière.

Le chef-d'œuvre de Camille Desmoulins et le plus remarquable, à coup sûr, de ces numéros des Révolutions de France et de Brabant, c'est le n° 3l\, où il raconte cette fêle de la Fédération au jour anniversaire de la prise de La Bastille (i/j juillet 1790), fetc qu'il appelait la pâque un mois auparavant, en s'écriant (n° 3o, p. 280) : « C'est le jour de L'affranchissement de la servitude d'Egypte et du passage de la mer Rouge. C'est le premier jour de l'an

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premier de la liberté... C'est le jour prédit par le prophète Ezéchiel, c'est le jour des destinées, c'est la grande fête des lanternes. » J'aime peu ce nouveau trait cruel terminant cette énumération biblique, et la nature profondément artistique de Camille se peint, à coup sûr, bien mieux lorsque, à propos des airs de musique dont on veut faire précéder la fête, il écrit avec une émotion d'ailleurs assez fréquente chez lui :

J'aime fort cette idée de l'ouverture de la fête. Je me souviens, la première fois que je suivis la foule qui me portait ce jour-là aux Tuileries, avec quel plaisir j'entendis la sérénade, encore qu'elle fût donnée à un roi. J'étais loin des lumières, et le ciel était couvert de nuages. Seul, et par le recueillement à cent lieues de la foule, fermant les yeux pour mieux entendre, j'attendais le premier coup d'archet1.

La fête venue et passée, Camille en retrace les péripéties avec un enthousiasme bien fait pour nous donner, après quatre-vingt-quatre ans, une sorte d'élan rétrospectif. 0 rêves de ces premiers jours de la Révolution française ! Heures d'espoir où l'on pouvait croire que la liberté était enfin conquise 1 Echappées de joies patriotiques, sourires et enivrement d'un peuple qui ne prévoyait pas tant d'épreuves et tant de malheurs à venir !

Les gardes nationales des départements affluaient dans Paris. On construisait au Champ-de-Mars les tribunes pour les patriotes, lorsque le bruit se répand que quinze mille ouvriers ne peuvent assez hâter les travaux pour qu'ils soient terminés à temps. Aussitôt un même entraînement

1 N° 3o. p. afj3.

gagne la population tout entière, et Camille nous montre, au Champ-de-Mars, « une fourmilière de cent cinquante mille travailleurs, roulant des brouettes et creusant la terre dans un atelier de quatre-vingt mille toises et à perte de vue. »

Toutes les familles, toutes les corporations, tous les districts sont là, tambours en tête, musique sonnant, femmes, enfants, trois par trois, la pelle sur l'épaule, chantant la chanson nouvelle : Ça ira ! Des vieux, des vieilles élèvent à l'envi l'autel de la patrie, du serment civique, du serment de la liberté et de l'égalité ! On raconte que Saint-Just, traînant la brouette, rencontra là madame du Barry elle-même, une pelle à la main. Légende ou vérité, ce souvenir donne le ton de l'enthousiasme parisien, enthousiasme qu'on retrouve tout entier dans ces pages ardentes, éloquentes, fébriles, les plus alertes de Desmoulins : « Un patriote arrache une brouette des mains d'un abbé dédaigneux et va jeter la terre à la voirie. » Les invalides, les paysans conduits par leurs maires en écharpe, accourent ; un homme aux reins cassés est hissé sur les épaules de Charles Denis, un vieil invalide du temps de Louis XIV, qui travaillait malgré sa jambe de bois. Les collégiens, les pensionnaires, la montagne Sainte-Geneviève, les élèves de l'Académie de peinture, de l'Ecole vétérinaire, la fleur de l'Auvergne, les porteurs d'eau, les forts de la halle « qui valent bien les forts d'Israël » ; les imprimeurs, ceux de M. Prudhomme avec la couverture du journal les Révolutions de Paris : les charbonniers, les chartreux, conduits par M. Gcrle, sortis de leurs sépulcres, égarés « parmi les oies de frère Philippe et demandant quel est ce psaume : Ça ira », tous accourent, pleins de griserie, d'entrain, et Camille, pour peindre

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leur venue, a fait passer dans son encre comme un rayon de soleil. Les femmes riaient, dansaient autour des Chartreux. Des Suisses, des gardes françaises, des dames de la halle et même de la Cour étaient là. Le Roi y vint : on l'applaudit, mais on applaudit La Fayette plus que le Roi. Confiance partout et fraternité. Quelles heures hénies ! Point de vols : un jeune homme pose ses deux montres sur la terre et travaille. Un citoyen promène et donne pour rien une brouette chargée d'un tonneau de vin. Une marquise dégante sa main pour serrer celle d'un charbonnier. Tout cela a l'air d'un bal immense. C'est le ballet de la réunion des ordres, dit Camille. Onze cents Bretons sont venus tout exprès de Bretagne, à pied, avec leurs armes. Des inscriptions rappellent partout le but de cette fête et le rêve de ce peuple :

Les mortels sont égaux. Ce n'est pas la naissance, C'est la seule vertu qui fait la différence.

La loi dans tout Etat doit être universelle.

Et des mains délicates manient la pioche, des jeunes filles veulent se donner les calus patriotiques. « Ah ! que du moins, s'écrie Camille, le lien trop dur de tombereau ne blesse pas le sein délicat de cette jeune fille ! Qu'il ne mette pas ces deux témoins fidèles dans l'impuissance de déposer du vœu secret de son cœur ! » Je ne sais pourquoi, mais il me semble que ce cri, poussé dans le style du temps, Camille le laisse échapper en songeant à Lucilc, et lorsqu'il aperçoit parmi les travailleuses celte demoiselle Duplessis qu'il aimait !

Dans son numéro 36, Camille continue avec le même éclat et le même bonheur de style la description de cette fête.

Un grand nombre de citoyens avaient passé la nuit au Champ-de-Mars. Six mille gardes nationaux étaient arrivés dès minuit. Les autres se trouvaient sur pied depuis cinq heures. Et Camille décrit le vent glacial, la pluie intermittente s'abattant sur un demi-million d'hommes. Cependant, sous les nuages et la pluie, les Auvergnats dansaient leur bourrée, et les Provençaux leurs farandoles. Des rondes immenses s'étaient formées. «Voyez ces diables de Français qui dansent quand il pleut à verse ! » disaient les étrangers. Après le serment civique, les tambours qui battent, les salves qui éclatent, les épées agitées, les cris, les chapeaux en l'air, les quatre-vingt-trois bannières blanches, les oriflammes et drapeaux des soixante districts qui s'agitent, tout cela est décrit merveilleusement par Desmoulins. Un même cri sortait de ces six cent mille poitrines : « La France est libre! Nous le jurons ! » Les pères élevaient en l'air la main de leurs enfants. Un vieillard du faubourg Saint- Honoré, couché depuis deux ans, s'était fait traîner devant l'autel de la patrie. Un banquet de vingt-deux mille couverts avait été dressé dans les jardins de la Muette '. Les illuminations se jouaient dans la verdure des arbres. Un orchestre enlevait dix contredanses à la fois. A la Bastille, dans un bois artificiel, de grands arbres illuminés, ornés d'une pique et d'un bonnet, et l'inscription fameuse : Ici l'on danse !

A Notre-Dame, le i3, six cents musiciens avaient exécuté la Prise de la Bastille, hiérodrame, « paroles du roi David, musique de M. Désaugiers». La halle aux blés resplendissait. Les Champs-Elysées étaient illuminés en bougies.

1 II n'y a eu là que cinq à six mille convives, tous en uniforme. On donna aux pauvres le reste des md-.

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A dix heures du matin, le mercredi i4, les veuves et les orphelins des vainqueurs de la Bastille avaient entendu les éloges funèbres de leurs morts. Et cette fête de la liberté française, on l'avait aussi célébrée à Londres. Dans le Strand, à la taverne de la Couronne et de l'Ancre, le club des Whigs, six cent cinquante-deux personnes, sous la présidence de lord Stanhope, buvaient « à la liberté du monde !» Un domestique montait sur la table avec un fragment de la Bastille sur la tête et proposait ce toast : « A l'extinction de toute jalousie entre la France et l'Angleterre, et puissentelles ne chercher qu'à défendre la paix et la liberté I »

Le docteur Price demandait une Ligue de la paix, première idée de l'utopie d'aujourd'hui, qui sera peut-être la réalité de demain.

Au milieu de ces descriptions faites par Desmoulins, on retrouve un nom déjà fameux, celui de Danton, qui, au Vaux-Hall d'été, à la fête spéciale des Cordeliers, protesta contre les santés par ordre. Il ne voulut boire qu'à la patrie.

Tel est, caractérisé par quelques citations qui ne donnent qu'une idée bien incomplète de ce prodigieux magasin d'idées de faits et d'heureuses inventions de style, ce journal les Révolutions de France et de Brabant où l'on voit défiler le personnel tout entier de la Révolution, depuis Robespierre, « mon cher camarade de collège et l'ornement de la députation septentrionale », dit Camille, jusqu'à « Davoust, un jeune officier, bon patriote ». Ici, c'est l'annonce de YOrgant de Saint-Just ; là une lettre de Marat, ou de Merlin (de Douai), ou de Linguet appelant Desmoulins son « cher frère d'armes ». — « Votre pays s'enorgueillit de vous », lui écrit Saint-Just. qui est Picard aussi. Et il ajoute :

« Gloire, paix et rage patriotique. » — « Je suis démocratiquement ton ami », dit Stanislas Fréron. Lafayette, Rewbell, Manuel, le futur procureur à la Commune de Paris, lui écrivent. Mirabeau l'accable de compliments jusqu'au jour où il dira en parlant de lui : Ce pauvre Camille ! a Eh bien ! pauvre Camille, votre tête est-elle un peu remise ? On vous a boudé et l'on vous pardonne. » (Lettre de Mirabeau du 2 mai 1790.) — « Adieu, bon fils; vous méritez qu'on vous aime, malgré vos fougueux écarts ». Notons, en passant, que c'est sur le même ton qu'au même moment à peu près Marat, dans Y Ami du Peuple (16 août 1790), Cassandre-Marat parle à Camille : « Malgré tout votre esprit, mon cher Camille, vous êtes bien neuf en politique. Peut-être cette aimable gaîté qui fait le fond de votre caractère, et qui perce sous votre plume dans les sujets les plus graves, s'opposet-elle au sérieux de la réflexion... mais vous vacillez dans vos jugements... vous paraissez n'avoir ni plan ni but. » L'Ami du peuple et le fds de l'ami des hommes sont également sévères !.

1 Marat n'en demandera pas moins des services à Camille. La lettre suivante de l'Ami du peuple à Desmoulins en témoigne :

« Les ennemis de la patrie m'ayant mis de nouveau sous le glaive de la tirannie, je vous fais passer deux lettres pour lesquelles j<' vous demande une place dans les premiers numéros de la Tribune des Patriotes. Comme c'est un point important à la liberté que les journalistes qui trahissent la cause soient démasqués, je me flatte que vous y attacherez quelque prix. Elles sont signées de moi, pour vous mettre en règle dans tous les cas.

« Je vous salue patriotiquement, ainsi que Fréron, votre confrère et le mien.

1 M.\ha.t, l'ami du peuple.

« Ce 19 may 1793.

«In mot pour dire au porteur le jour où elles paraîtront. Il est chargé- de vous demander trois numéros de ces deux lettres. » [Inédit.]

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« Bon fils ! pauvre Camille ! » Peut-être est-ce un tel mot qui détacha Camille de Mirabeau. Après avoir loué en lui l'homme étonnant qui porta un moment la Révolution et sa fortune, il l'accablera de ses satires. Il était sans mesure dans la louange, il sera sans raison dans l'attaque. Il ne demeurera pas longtemps l'ami de celui dont M. de la Marck a pu dire : « Mirabeau emporta dans la tombe la consolation d'avoir eu beaucoup d'amis. »

« J'ai varié souvent, s'écriera plus tard Camille, parce qu'il y a si peu d'hommes conséquents ; mais, je l'ai dit, cen'est point la girouette, c'est le vent qui tourne î »

La girouelle est pourtant bien sévère pour le venl. Tout le numéro 72 des Révolutions, intitulé Mort de Mirabeau, est violent et amer contre un homme dont La Fayette a dit si joliment : « Mirabeau ne s'est jamais fait payer que dans le sens de ses opinions 1 ! » et dont Camille avait écrit :

La mort qui renoue tous les attachements m'a ramené chez lui bien avant elle comme auraient fait tous ses périls, et il ji'y eut pas de ma faute si ses domestiques ne lui firent point part de la douleur où me jetait sa maladie. Mais je ne pouvais que m'inscrire à sa porte. J'avais préféré mon amour pour la vérité à l'amitié de Mirabeau.

Mirabeau ! Le patriote, le tribun du peuple, le père de la Constitution, l'ami des noirs, qui exerce la seule dictature que souffre une nation libre, celle de la parole, et devant qui je crois voir marcher les faisceaux de l'éloquence et les vingt-quatre haches de Démosthènes !

Puis il regrette de ne pas l'avoir vu mourir. C'est là le

1 Voici un mot plus méchant de Rivarol : « La cour comptait peu sur un homme avec lequel il fallait toujours compter. »

secret de son cœur. L'admiration subsiste, en dépit de tout et quoiqu'il écrive, par exemple, que Mirabeau partageait avec Buffon la puérilité de se faire appeler Monsieur le comte. a Mirabeau, ajoute-t-il méchamment, usa amplement de la permission qu'ont les mourants de dire du bien d'eux-mêmes. Soutiens ma tête, disait-il à son chasseur dans un moment de crise, tu n'en porteras pas une pareille ! » N'est-ce pas un peu le mot de Danton mourant, ce Danton qui fut une sorte de Mirabeau bourgeois, aussi puissant, mais non dissolu et non vendu ?

Camille, qui devrait ne rien ajouter à ce mot d'un journaliste assez outrageant, Marat : « Mirabeau fut patriote un jour et il est mort », Camille rapporte les bruits divers qui courent sur cette mort. Les uns prétendent que Mirabeau a été empoisonné ; Cabanis assure « qu'il est mort étouffé de truffes et brûlé de vin de Côte-Rotie ».

Il me dit un jour, continue Desmoulins : J'ai la preuve que les Lameth ont fait écrire à M. La Croix la grande trahison du comte de Mirabeau, et je garde dans mon secrétaire le décret de prise de corps que j'ai obtenu contre M. La Croix ; je n'en fais point usage, parce que je crois qu'il fallait alors non seulement la liberté, mais même la licence de la presse. — Il serait mieux encore, lui dit Danton, de n'avoir point demandé un décret de prise de corps.

Racontant le défdé des funérailles, Desmoulins ne peut pourtant s'empêcher de constater que cette mort remue Paris de fond en comble.

Dans la rue de Louis-le-Grand, quelqu'un s'écria d'une croisée à notre passage : « Voilà les 33. » Nous pouvions répondre : « Dites les 33 mille ! » En effet, la procession des Jacobins n'était guère moindre.

Pendant sa vie, ajoute-t-il, j'ai appelé Mirabeau le grand Mira-

(ÎP )

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beau, Démostliènes Mirabeau, Mirabeau Tonnerre, Hercule Mirabeau, saint Mirabeau. Ces hyperboles étoient permises alors. Je savois qu'il aimoit la gloire : plus d'une fois il envoya son secrétaire à deux lieues me prier d'effacer de ma feuille telle page dont il craignoit la censure. Je n'avois que mes éloges à opposer à Téclat de l'or par lequel les despotes l'altiroient1.

Puis il revient sans cesse et avec une âpreté terrible, comme sur une victime tombée, à Mirabeau mort :

Mirabeau étoit éloquent, mais, fort de la raison, il dominoit dans la tribune plutôt par les talents du comédien que par les moyens de l'orateur.

Et Camille, à qui on reprocliera plus tard son amitié pour Dillon, parle — le malheureux ! — àeY ubiquité de Mirabeau « déjeunant avec les Jacobins, dînant avec 89 et soupant avec la Marck et les Monarchiens. Où il couchait n'est pas de mon récit ! » Cette question des dîners de Mirabeau revient fréquemment sous la plume de Camille, qui cependant (l'oubliait-il ')) avait trouvé plaisir à déguster chez ce même Mirabeau le marasquin de Zara. « Mirabeau, dit-il dans son numéro 67, soupe chez Velloni, restaurateur italien, place des \ictoires, avec l'ancien évêque d'Autun. » Ce que Desmoulins reproche aux autres, on le lui reprochera plus tard à lui-même.

On me reproche, dira-t-il alors, d'avoir dîné ces jours derniers avec quelques-uns des grands pivots de l'aristocratie royale. Le mal n'est pas de dîner, mais d'opiner avec ces messieurs. J'ai cru que je valois bien un docteur de Sorbonne à qui il étoit permis de

1 Camille blâme chez les autres les exagérations auxquelles il s'abandonne luimôme. Cerutti ayant dit qui' Mirabeau a sauvé la France : « Non, dit Camille, comme le fils de Dieu, le peuple français s'esl ressuscité lui-même l »

lire les livres à l'index, que de même je pouvais bien dîner avec les auteurs à l'index. . .

Au moins Desmoulins se repentait-il alors d'avoir dénoncé Mirabeau soupanl chez M. delà Marck ?

Dans le numéro ^3 des Révolutions de France et de Brabant, l'attaque continue, acharnée

Camille raconte qu'après le décretsur la paix et la guerre, il rencontra Mirabeau sortant de l'Assemblée au cloître des Feuillants : « "\ ous vous êtes vendu cent mille écus», lui ditil. Mirabeau sourit, lui prend le bras, le conduit jusqu'à la rue de l'Echelle et, amicalement : « Venez donc dîner », fit-il. Ce fut toute sa justification '.

Puis, supputant la fortune de Mirabeau, dont le père mourut « insolvable » :

Quelques mois avant l'ouverture des Etats Généraux, dit Camille, il mettait une boucle de col au Mont-de-Piété, et, deux ans a; voilà qu'il laisse par testament :

A un enfant qui lui était cher. . . 2^,000 1.

A son secrétaire 2^,000

A son médecin 24,000

A chacune des demoiselles du Saillant 2,800 de rente.

A chacune de ses autres nièces. . . 600 de rente.

A M. de la Marck sa bibliothèque qu'il

a achetée 200,000

Il remet à madame de Jay tout ce qu'elle peut lui devoir.

1 C'est dans ce n° 73 que Desmoulins écrit :

« Je constitue mon journal en journal permanent. J'invite les souscripteurs à ne plus renouveler au bureau, rue de Seine, 11Ô, chez M. Caillot, mais chez moi, rue du Ïlaùtre-Français, où je continuerai de cultiver une branche de commerce inconnue jusqu'à nos jours, une manufacture de révolutions. »

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Et Camille parle encore « du faste de Lucullus, de l'orateur », des repas de quinze mille livres donnés à sa section. Puis, irrité, violent, oubliant décidément les repas et le marasquin du comte :

Va donc, ô nation corrompue, ô peuple stupide, te prosterner devant le tombeau de cet honnête homme, véritable Mercure de son siècle, et le dieu des orateurs, des menteurs et des voleurs I

C'est dans une lettre à Brissot que Camille essayera ensuite d'expliquer ses opinions diverses sur ce même Mirabeau :

Mirabeau m'avait fait habiter avec lui sous le rarrae toit, à Versailles. Il me flattait par son estime ; il me touchait par son amitié, il me maîtrisait par son génie et ses grandes qualités. Je l'aimais avec idolâtrie ; ses amis savaient combien il redoutait ma censure, qui était lue de Marseille et qui le serait de la postérité. On sait que, plus d'une fois, il envoya son secrétaire à une campagne éloignée de deux lieues, me conjurer de retrancher une page, de faire ce sacrifice à l'amitié, à ses grands services, à l'espérance de ceux qu'il pouvait rendre encore. Dites si je me suis vendu à Mirabeau. Je ne savais pas que des traîtres, à une distance si immense de lui pour les talents, bientôt nouveaux parvenus à la tribune, nous conduiraient avec plus de perfidie à la ruine de la liberté, et me réduiraient à demander pardon à sa grande ombre, et à regretter tous les jours ses ressources pour la France dans son génie, et pour la liberté dans son amour pour la gloire.

Onsentbienlà que Camille, quoiqu'il ait dit tout à l'heure, quoi qu'il ait écrit devant ce cadavre d'un homme qui voulut — c'est le mot de Mirabeau lui-même — Y ordre, mais non Y ancien ordre, on sent que Camille avait aime Mirabeau. Et pourtant, ne s'était-il pas vanté, dans les Révolutions de France et de Brabant, d'avoir contemplé d'un œil sec

le front superbe de ce grand morl, enveloppé de son suaire? Hélas! il était terriblement vrai, le mot du puissant orateur! Il allait devenir le mot véritable de la postérité sur cet homme d'un talent si grand, d'une faiblesse plus grande encore, d'une sensibilité qui déplorait bien vite, mais trop tard, des accès de malice meurtrière, et, pour l'avenir, comme pour Mirabeau, Desmoulins allait demeurer : Ce pauvre Camille!

Nous ne saurions donner place ici à toutes les discussions et procès que s'attira Camille avec ses écarts de plume. « Il y a, disait-il avec saint Paul, un excès de bon sens et de sagesse qu'il faut éviter. »

Mais il ne faudrait pas oublier, dans la liste de ces démêlés de Camille avec ses contemporains, l'assignation que l'auteur des Révolutions de France et de Brabant reçut en même temps que Gorsas, et le procès que lui firent M. et madame de Carondelet, accusés par lui, sur les renseignements d'un certain Macdonagh et de Rutledge, d'être bigames. Curieuse affaire que celle-là, et tout à fait romanesque. L'Irlandais Macdonagh réclamait pour sa femme Rose Plunkett, devenue marquise de Carondelet. Camille prêta son journal à la réclamation, qui fit un beau tapage. La procédure de cette étrange affaire est volumineuse, et on la trouvera tout entière aux Archives nationales. A la vérité, elle tient plus de la fiction que de l'histoire.

Camille devait soutenir encore un procès, celte fois, pour avoir appelé Sanson « le bourreau ».

J'appelle un chat un chat et Sanson le bourreau !

disait-il en riant.

Malgré la prodigieuse gaieté des aristocrates chantants, écrit-il,

portrait de DANTON.

i Musée Carnavalet)

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