Camille Spiess
arum estenimut satis sequisque vereatiir, dit Quintillien : « Il est rare qu'on se respecte assez soi-même ». Les temps n'ont pas changé ; et aujourd'hui plus peut-être qu'à l'époque où vivait le célèbre rhéteur romain, rares sont ceux qui respectent assez leur individualité pour se refuser aux compromissions de la pensée, à quoi obligent les truismes universitaires, les démagogies de carrefour.
Camille Spiess est un des rares hommes de ces temps dont la vie est le substratum.
le terre-plein fertile d'où jaillit l'œuvre^ Il pourrait dire, comme Montaigne : je suis moy mesme la matière de mon livre, tant se reflète en son oeuvre sa vie solitaire, comme Narcisse en son miroir.
Camille Spiess est né à Genève (Suisse), le 10 mars 1878. Son père, Charles-Ami Spiess était médecin, son grand-père, Louis-Moïse, fils de Jean-Christophe Spiess, maître-graveur à Genève, et son grand-oncle capitaine dans larmée française.
Il se rattache encore à cette ville par sa mère, Renée-Charlotte Demole, dont le père était pasteur.
Du côté paternel, il descend d'une ancienne famille originaire de Goettingue (Hanovre), et c'est son arrière-grand-père Jean-Christophe, qui vint s'établir à Genève vers 1780.
Par le hasard de la naissance et de l'éducation il se développa dans un milieu cultivé, qu'il est nécessaire de connaître pour com-
prendre le sens de son évolution et l'atavisme de son esprit, qui le ramène sans cesse à la race dont il a subi l'empreinte ineffaçable.
^individualité (ne pourrait-on pas lire la race), dit Stirner, vous rappellera à vous, elle vous crie : « Reviens à toi ! V'(i).
Médecin de renom, le père de Camille Spiess était ex-interne en Médecine et en Chirurgie des Hôpitaux de Paris (1861), docteur en médecine de la Faculté de Paris (1866) et membre de plusieurs sociétés savantes. Lauréat des Hôpitaux, il donna ses soins aux cholériques en 1865, et cela avec une activité et un dévouement, qui lui valurent une médaille du gouvernement. En 1872, il fut décoré de TOrdre de Saint-Stanislas de Russie. Les témoignages rendent hommage à son savoir professionnel, à la droiture de son caractère, à la sûreté de son jugement et s'accordent à voir en lui un des hommes les plus distingués du pays. Par la conscience extrême qu'il apportait à son activité médicale, le
I, L'Unique, p. 196.
D' Spiess exerçait sur ses malades une grande autorité personnelle.
En dehors de cette carrière, qui était la chose importante de sa vie, il s'en était fait une autre, toute différente, et qui était son délassement et sa joie.
Amateur passionné d'art et d'archéologie, fin connaisseur aussi (ce qui ne va pas toujours ensemble), chercheur adroit et infatigable, il s'était constitué une collection de grande valeur composée de pièces de choix et dont il se plaisait à faire les honneurs à ses amis.
De ce père aimé et respecté, dont il admirait si profondément l'existence irréprochable, Camille Spiess a hérité son caractère, sa conscience intransigeante, la droiture de son intelligence et cette précision dure, parfois grossière, impitoyable et ironique de son esprit d'analyse, de sa vision de synthèse, qui confère à son œuvre un caractère à la fois sérieux et bouffon, enthousiaste et cynique.
In solis sis tibi ttirha locis : s< Dans la solitude, sois ta propre compagnie » dit Tibulle.
De bonne heure, un instinct vivant et farouche le fit s'éloigner de la société et des lois immuables suivies parla sottise, tracées par la convention.
Dans les majorités je suis comme un poisson hors de Veau (i).
Je sais qu'il est en moi quelque chose de différent du vulgaire troupeau des mortels : je crois que c'est quelque chose de supérieur. Mais ilfautjranchir tant de marécages! (2)
Il ne veut pas se mêler à l'existence étroite et falote des primaires, des pense-petit, de la masse amorphe, insexuée, qui se colle au ocher parce qu'incapable d'envisager les libres horizons. De même que Whitman, il est le même partout et avec tout le monde; comme Dostoïewsky, plus il tâche de vivre en société, plus il s'éloigne des fantoches puérils qu'agitent les ficelles perverses du mensonge.