Daniel Halévy. La Vie de Frédéric Nietzsche. Paris
Spiess n'a jamais connu Tamour vulgaire, la Vénus populaire, la Vierge chrétienne et païenne, qui est le baiser de Judas et de Salomé, dit-il, et qu'il oppose à la Vénus Uranie, la Vierge dionysienne ou surchrétienne, qui est le baiser de Narcisse. Toute inclination vers une personne de l'autre sexe se résolvait aussitôt en une douce et cordiale amitié.
Il aime par-dessus tout ces entretiens vagabonds, pleins d^ellipses et de sous-entendus, dont parle Th. Gautier, où un mot parfois fait lever un essaim d'idées, où la vie s'aiguise en paradoxes, où l'on touche à tout sans y paraître; et sans doute est-ce là Tun des secrets de son style abondant en allitérations, où un mot en détermine une suite d'autres qui l'illustrent d'images souvent inattendues, parfois cocasses, où font la nique les coq-à-l'âne aux incongruences en liberté.
D'une intransigeance hautaine, il ne veut se soumettre à aucune des formules, des idées reçues, qui sont la jauge avec laquelle se mesure la capacité vitale des individus
qui forment le conglomérat du polype social.
Je vis dans ma propre lumière. Je me nourris des flammes qui s'échappent de moi{\).
Il Jaut anéantir la morale pour délivrer la vie (2).
Camille Spiess est profondément amoral, parce qu'il est le pédéraste héroïque et philosophique qui se suffit à lui-même, l'homme tragique qui laboure sa propre chair, se penche sur son image et danse devant son destin, comme Narcisse, l'enfant puéril et viril, qui embrasse partout sa propre réflexion.
Et ici le mot pédéraste doit être pris dans son acception platonicienne, qu'il ne faut pas confondre avec « l'homosexualité », qui est, dit Spiess, l'homme anormal ou le dégénéré, tandis que le pédéraste, au contraire, est l'homme régénéré qui n'a besoin de personne que de lui-même, parce qu'il se suffit' à luimême, qu'il se féconde lui-même pour enfanter Éros, ou le Héros, le Fils de l'homme