Paris. Messein, éditeur
amour et génie, avec l'harmonie tragique de la Vie.
C est que pour sentir vraiment il faut penser, dit-il, et chei le poète des Solitudes jamais le cœur n'a pensé davantage.
Ne serait-il pas aussi exact de renverser la proposition et de dire que pour penser vraiment il faut sentir, car, en somme, la pensée n'est-elle pas la sensation spiritualisée, et n'est-ce pas le privilège des grands esprits de faire éclore aux sommités des tiges de la sensation la fleur spirituelle de' la pensée ?
Et je perçois déjà trois sortes d'hommes, qui ne sont pas loin de correspondre aux trois sexes de Spiess que nous étudierons d'autre part: le sensuel, sot et barbare (homosexuel), qui ne peut s'élever de la tourbe des sens, le savant civilisé (hétéro-sexuel), dont l'esprit mécanique enregistre de sèches formules, enfants rachitiques d'une union sans vigueur, et enfin l'intelligent, le sage cultivé (Troisième Sexe, bisexualité asexuelle ou psychique), dont la sensation féconde l'esprit qui élabore et forme l'enfant sain, le génie
qui va naître de leur amour. D'ailleurs, Spiess ajoute : Pour être un grand poète, V artiste, si intelligent soit-il, doit connaître le cœur humain. On ne peut connaître le cœur humain que par l'amour, l'intelligence seule est force négative. Peut-être même devrait-on ajouter que Tartistequi ne connaît pas, ou qui ne s'intéresse pas au cœur humain ne peut pas être intelligent. Nous trouvons ici le mot «artiste », que Spiess répudiera plus tard, pour ne point fausser les nouvelles valeurs de sa biopsychologie, parce que l'artiste est le « Narcisse pétrifié » ou le « Sphinx en plâtre », parce que pour lui, l'amour unique et platonique est précisément l'Intelligence, la Race éternelle, paternelle et spirituelle, le Fils de rhomme, la création poétique, qu'il oppose à 1 instinct, à l'espèce variable, parce que l'art enfin est « le travestissement sexuel de la Poésie, de la Vie ou du Génie. »
Et nous voyons aussi, dans cette remarquable conférence, comment le philosophe s'élève contre les abstractions de la métaphysique, contre V «, Idéalisme » rationaliste
( « Fatalisme » mystique, temporel, charnel, rituel) et le « Pragmatisme » romantique ; dans les citations ci-dessous se rencontrent les prémices qui seront l'essence de sa future bio-psychologie, de son « Spiritualisme » impérialiste. ( « Fatalisme » ethnique, éternel, paternel, spirituel).
La science de Vâme (lisez : la vie) ne peut exister en dehors des limites du. matérialisme scientifique j c'est-à-dire qu'elle n est pas autre chose que la connaissance de soi-même, la mesure de son intelligence et de son âme ; voilà la seule psychologie utile à V humanité ^ au progrès intellectuel et moral.
La vérité est donc contenue tout entière dans le matérialisme scientifique ; si elle est limitée j elle est absolue, car elle est inséparable de la réalité matérielle et tangible et c'est ce qui rend absurde toute science psychologique et métaphysique.
Savoir contempler sa propre image, ajoute t-il encore. Ce narcissisme philosophique semble avoir été mal interprété par d'aucuns, qui n'ont vu dans cette formule idéale que
le geste vain de la femme qui se penche sur la grâce de son image.
Le narcissisme de Spiess n'est pas cette sèche analyse des apparences, mais la vision synthétique, Tivresse dyonisiaque de l'Esprit qui se concentre en soi-même et se grise de sa splendeur, où bat le rythme universel des hommes et des choses, de l'Univers priapique, qui n'est pas le « ver hystérique v> ni <\ l'ovaire lyrique »!
Et la mort du poète-philosophe arrache à son admirateur cette magnifique louange de regret :
Depuis que Sully Prudbomme n'est plies là, il me semble que le monde ne renferme plus rien de grand, ce monde de la pensée que sa voix éclairait comme un rayon de lumière.
Comme Montaigne, Spiess croit qu'on tire de la fréquentation du monde une merveilleuse clarté pour le jugement humain.
Aussi, de 1906 à 1908, il voyage en France, se rend à Paris, où il recueille d'importants
documents bibliographiques et où il fréquente la famille du comte de Gobineau. Esprit chercheur, adroit, infatigable.il visite la Tunisie, la Sicile, l'Italie de la Renaissance : Rome, Florence, Venise, Naples; puis l'Allemagne, Weimar, la capitale de la culture aryano-germanique, attiré par le Niet:iscbe-Archiv où il reçoit l'hospitalité de madame Fôrster, la sœur de Frédéric Nietzsche.
Fouillant toutes choses de l'acuité de son regard, il veut mettre en pratique la parole du poète latin : Je suis bomme et rien de ce qui est humain ne m est étranger.
Spectateur amusé du monde, avide d'observations nouvelles, il ne craint pas de fréquenter les milieux les plus divers, voire les plus équivoques; comme les Sages de la Grèce, il étudie l'homme d'après nature, sur la place publique, pour le seul plaisir dépenser et toujours en quête d'une idée originale. L'originalité de VAndrogyne ou la sincérité de l'Origine, d\t-\\, est le précurseur , Vhomme qui a su devancer et dominer son temps.
De ses séjours à Paris, de ses voyages sous
SA VIE, SON CARACTHRl- hT SA PENSEE 29
le ciel d'Orient il acquiert la science des hommes et rapporte des observations nouvelles et un regain d'activité.
En 1909, il publie Recherches sur V Evolution de la Fonction digestivc avec quelques réflexions sur les Progrès de la Physiologie (i), où il étudie la fonction digestive chez la sangsue, l'Aulastome, qui appartient au même type évolutif que la sangsue, pour aboutir à sa conception du Troisième Sexe.
Spiess veut donner à la psychologie une assise biologique, qu'il découvre dans sa conception sexuelle de TAme ou de la Vie, et à laquelle il donne le nom de bio-psychologie :
La Vérité physiologique est finie et invariable, la Vérité psychologique, infinie et éternelle.
Ce que tout psychologue prend pour rame de ses semblables, ajoute-t-il encore, n*est en définitive que sa propre représentation (2).