‹ CAMOENS ET LES LUSIADESChapitre 145 sur 240 · LES LUSUDES.. GH. III (St. 34-3G · texte numérisé non relu

LES LUSUDES.. GH. III (St. 34-3G

' « La Gastille s'émeut. Ses innombrables guerriers « Volent au secours de la fille des rois. Le Portugais « voit venir Torage et le contemple sans s'émouvoir. La (^ faveur des cieux ne r.a pas encore abandonné. Il se x( confie à son audace, et les châinps de Yaldevès sont c( témoins de sa gloire et de la honte des Castillans.

« Mais déjà les vaincus ont réparé leur défaite ; ils re- « viennent plus nombreux et plus terribles. Alphonse à étonné cherche un abridansles murs de Guimaraens^ « Pressé de toute part, manquant de vivres et menacé « d'une perte inévitable, il périssait, si, par un dévoue- .(( ment héroïque, Égas Moniz n'eût conjuré la tempête.

« Égas n'a pris conseil que de son zèle et de son amour « pour le prince. Il court, sans son aveu, porter à l'eni< nemi des paroles de paix. Son nom, ses velrtus ont M déjà suspendu les haines : on l'écoute. Un traité sous- « crit par Égas assure au monarque espagnol l'hom^ (c- mage de son rival. Sur la foi des serments, l'ennemi <( s'éloigne ; mais l'indomptable Alphonse rougirait de iK fléchir sous un maître.

- - I. Guimaraens est située sur. la rive droite de l'Ave, à peu de distaoce de la rivière de TAievilla, dans une Jolie vallée, bile se divise àq)<>u^d*^u^ 0° ^i'I^ ancienne et ville nouvelle. Dans la- vieille ville, il ne reste qu'an ch&teau ruiné^mais d'un grand intérêt historique , dans lequel naquit Alphonse 1"''. La ville nouvelle date de 1427. Aux environs , il existe des bains d*eaux thermales sulfureuses que les Bomains connaissaient.

- On y visite volontiers Téglise de Nosm Senhora da Oliveira (Notre- Dame-de-POlivier), célèbre par les souvenirs qu^elle rappelle. La légende rapporte qu'au temps des Goths, Wamba était occupé au labourage d'un champ, lorsque des envoyés vinrent lui annoncer son Evénement au trône. Surpris de cette nouvelle, Wamba répondit en riant 7|u'il serait roi lorsque son aiguillon aurait des feuilles, et i) renfonça dans le sol. A l'instant Taiguillon prit racine et se couvrit de branche! et de verdure. — Un joli porche gothique, qui date dû XI v*» siècle, a été élevé .\ cet endroit même, et l'ulivier, ou son rejeton, entouré d'une baluslnade en fer ouvragé, étend tout auprès ses rameaux toujours vigoureux. L'église date du môme temps ; on y conserve U cuve dans laquelle Alphonse l^*^ a été baptisé. - . >

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« Le jour était venu où le noble fils de Henri devait, « humble vassal, courber le front devant le fier Castillan. « Egas, le fidèle Egas, va se trouver parjure aux yeux tt de la Gastille irritée. Il n'hésite point à sacrifier sa vie c( en échange d'un hommage qui révolte la fierté d'Al- (( phonse.

« Fidèle à sa parole, à Thonneur, il part. Sa femme « et ses enfants raccompagnent. Arrivé dans les murs « de Tolède, il se présente au roi, les pieds nus, le corps « à peine couvert du triste vêtement des criminels. Al- « phonse m'a désavoué; lui dit- il, venge-toi. Me voilà « prêt à payer de mon sang une téméraire promesse.

« J'amène à tes pieds mes enfants et leur mère. Leur « vie est à toi, si le sacrifice de l'innocence peut satis- <( faire un cœur tel que le tien. Ma langue a prononcé « le serment ; ma main l'a souscrit : voilà mes seuls « complices. Punis-les ; et que les tortures inventées « par les Périllus ^ et les Sinnis ' soient le prix de ma a témérité.

« Tel, abreuvé déjà de l'amertume delà mort, le con-

1. Antoine Baïf raconte, dans son vieux style, la mésaventure de Périllus.

Pbaiar, roi d'Ag rigent, rempli de félonie. Exerça sans merci jadis sa tyrannie Sur ses pauvres sujets, par tourments iuTentés, Les faisant bonrreler fièrement tourmentés. Or le fondeur Pér]f1, de soi peu pitoyable, Pensant faire au tyran un présent agréable, Forge un taureau d'airain pour un nouveau tourment, Où le criminel clos, d'un bœuf le meuglement Formerait par son cri, sentant la flamme éprise. Phalar voyant ce don, d'une juste entreprise. Fait sous l'airain meuglant un brasier allumer, Et dedans pour essai ik fondeur enfermer : Par quoi cettui chétif mourut de male-rage, Mugissant comme un bœuf dans son cruel ouvrage. Après tant d'iunocents meurtris injustement, Phalar contre Péryl fut juste seniement.

2. Placé à Tisthme de Gorinthe, Sinnis tuait les voyageurs en les attachant à des arbres quMl avait courbés vers la terre et qu'il laissait ensuite te redresser. U fut tué par Thésée.

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m damné livre saHéte à Texécuteur, et ne survit à sa « résignation que pour attendre le coup fatal. Tel pa- « raissait Égas prêt à subir son arrêt. Mais tant de cou- «rage et de vertu a touché le cœur du monarque ; la « colère cède à la clémence.

« 0 Fidélité portugaise ! 6 dévouement comparable à « Faction sublime de ce Perse qui, pour ouvrir à son « maître les portes d'une cité célèbre, se couvrit lui- « même de blessures, et força Darius à s'écrier : Ah f « malheureux ! ne sais-tu pas que, pour racheter le « sang d'un Zopyre, je donnerais vingt Babylones? • « Mais déjà l'infatigable Alphonse se dispose à porter « ses armes au delà du Tage, à conquérir les fertiles « campagnes habitées par les Maures. Déjà ses tentes « se déploient dans les plaines d'Ourique. Il campe « fièrement en face des infidèles avec sa faible mais va* « leureuse armée.

« La lutte qui se prépare va donner à chaque Force tugais cent adversaires à combattre. Alphonse, d'un a œil tranquille, a mesuré les forces de l'ennemi; et, « rejetant les conseils d'une prudence vulgaire, il se con- « fie au Dieu qui donne ou refuse la victoire.

« Les musulmans couvrent la plaine. Cinq rois les « commandent, tous savants dans l'art de la guerre, « tous célèbres par des exploits. Ismar, le plus vaillant « d'entre eux, Ismar guide au combat leurs innombra- « blés bataillons. Ils sont accompagnés de belliqueuses a Amazones, dignes rivales des guerrières du Ther- « modon ^ et de cette belle Penthésilée * qui combattit « si vaillamment pour la cause des Troyens.

« L'aube matinale répandait au loin la fraîcheur et la

1. Le Thermodon, aujourd'hui Thcrmeli, se jeUil dans le Ponl- Ru&in, près de Thémiscyre. C'éUit sur ses bords que la Fable avait placé les Amazones.

2. Reine des Amazones et alliée de Priam, elle fut tuée pendaut le iiége de Troie par Achille qui fût touché de sa béaaté et là pleura.

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« sérénité ; le feu des étoiles commençait à pâlir, quand <c sur une croix lumineuse le fils de Marie apparut aux « yeux d'Alphonse. Le héros se prosterne, et s'écrie <c dans l'ardeur de sa foi : C'est aux infidèles, Seigneur^ « c'est aux infidèles qu'il faut des prodiges, et non pas <c à moi qui crois à ta puissance.

(( Cet aspect miraculeux enflamme les Portugais^ « L'enthousiasme se répand dans tous les rangs ; le « nom de roi vole de bouche en bouche ; un cri général <c s'élève jusqu'au ciel et va retentir au camp des Bar*- « bares : Vive le grand Alphonse ! vive le roi de Porli tugal ! marchons, combattons avec lui.

« Tel un dogue furieux, excité par les cris du chas- .« seur, se jette en aboyant sur le taureau des monte tagnes. A sa dent meurtrière, à ses rapides élans, le « taureau oppose un front terrible ; mais ses coups « redoublés se perdent dans les airs ; et bientôt, les « flancs meurtris, les oreilles sanglantes, la gorge dé- « chirée, il tombe épuisé de fatigue et de douleur.

« Tel, aux cris des soldats, s'élance le nouveau roi en-^ « flammé comme eux par le prodige. Les phalanges lusiu taniennes se précipitent sur ses pas. Les infidèles pous- « sent d'horribles clameurs et courent aux armes en tuii multe. Ils agitent l'arc et Ja lance; la trompette sonne» « les instruments guerriers retentissent de toutes parts*

« Quand la flamme i , animée par le souffle aigu de « l'Aquilon, se répand dans la plaine et dévore au loin « les bruyères desséchées, les bergers plongés dans le « sommeil se réveillent au bruit de l'incendie qui s'a-

t . Imilation d^Homère et de Virgile :

iU ^\ ^Tt irôp ài^ii).Gv iv à^itXtù Î|atcio^ uXti,

îlâvnj t' tîXuf otov avtuLoç 9«?ii ,

(UOM. Iliade, XI, t. 155-156.)

In tegetem teluti quum flamma forentibus Austris

lucidit.... ^

(Virg., Enéide, II, t. 304-305.)

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a vance, rassemblent leurs vêtements épars et fuient en « tremblant vers le hameau voisin.

c( Ainsi le Maure surpris saisit à la hâte et son casque ce et ses armes. Un moment immobile, il s'ébranle tout c( à coup et pousse en avant ses coursiers. L*avant-garde « chrétienne reçoit sur une forêt de lances la cavalerie (( des musulmans. Les uns tombent renversés ; les autres « courent éperdus, invoquant Mahomet.

« Bientôt les deux armées se heurtent tout entières : <( leur choc ébranlerait les montagnes. Les fiers ani- « maux qu'enfanta le trident, partagent la fureur des « guerriers. Des coups terribles sont portés et rendus. « Sur tous les points la bataille s'enflamme. Cuirasses, « cottes de mailles, armures de fer, rien ne résiste à 1^ « furie portugaise.

(( Les têtes sanglantes bondissent sur Tarène. La terre « est couverte de membres déchirés, d'entrailles pal- « pitantes, de cadavres livides. Le sang ruisselle dans a la plaine et va rougir au loin l'émail des prairies. « Vaincu, désespéré, Ismar abandonne enfln ce champ « de carnage et d'horreur.

« L'allégresse est au camp des Portugais. Ils élèvent « des trophées et recueillent la riche dépouille des inû- <f dèles détruits ou dispersés. Alphonse demeura trois « jours sur le théâtre de sa gloire. Il venait de vaincre « cinq rois : en mémoire de son triomphe , il fît peindre (c sur son bouclier d'argent cinq écussons d'azur.

« niante couleur qui semble imiter ce beau ciel où « nous avait apparu le Dieu protecteur de nos armes ! « Les cinq écussons se disposent en croix sur le bouclier. « Dans les disques légers qui le décorent, la piété in- « génieuse a su trouver l'emblème des trente deniers « pour lesquels fut vendu le Sauveur du monde ^.

1 • TraducUon littérale : Et dans ces cinq écassons, il fait peindre les trente deniers pour lesquels le Sauveur du inonde fut vendu, retm-

LES LUSIADBS. GH. UI (St. S&-&6]. 3^^

« Hais déjà le monarque a ressaisi les armes. Dans « sa course rapide, il soumet Leyriâ» où s'étaient ré-^ <c fugiés les vaincus ; Arronchès mal défendue par ses « fortes murailles ; Tillustre Santareni ' et ses plaines « charmantes où le Tage promène, avec amour, son « onde paisible et pure.

« Mafra* tombe en son pouvoir, Cintra* le reçoit

çant en coulears diverses le souvenir du Dieu qui faTorisa ses annes. Chacun de ces cinq écussons présente cinq deniers ; et l'on arrive au nombre de trente, si Ton a soin de compter deux fois celui des cinq disques d'azur qui Terme le milieu de la Croix. Cette aride explication des armoiries de Portugal, ce détail minutieux de leur composiUon, et surtout ce disque du milieu, sur lequel il faut repasser deux fois pour arriver au nombre de trente, s'accordaient mal avec le sljle dé l'épopée. Nous avons indiqué seulement le sens général de la stance et abandonné les détails. (M.)

1. On peut encore visiter à Leyria un château dont l'architecture bizarre remonte au temps des Goths. Il occupe le sommet d'un rocher d'où l'on jouit d'une vue magnifique. Occupé successivement par les Goths, par les Maures et par les chrétiens, il porte le caractère des diverses époques. On y remarque un beau fragment de tombeau avec réeu aux armes d'Albuquerque.

2. Santarem est située à 2& lieues de Lisl>onne, sur un monticule à droite du Tage, qui cesse d'être navigable à deux ou troiM lieues plus haut. Cette viHe conserve de curieux vestiges de l'architecture mauresque au moyen âge, et son origine remonte au temps des Romains souâ la domination desquels elle élait renommée par sa beauté et son opulence : elle s'appelait alors Scalabiê ou Prxaidium Julium, Aujourd'hui Santarem est riche surtout en souvenirs, les rois de Portugal y ayant résidé depuis Alphonse UI, qui lui accorda de grands privilèges, jusqu'à Jean l^'. Elle occupe la première place aux Certes. — On peut y visiter les restes remarquables du château de VAIençora,

3. Matra, à 17 kilomètres de Lisbonne, est aujourd'hui un bour^ qui s'étend depuis le pied jusqu'au sommet d'une colline, sur le pla*^ teau de laquelle Jean V a élevé un Escurial des rois portugais, c'est-è* dire un immense édifice qui est à la fois couvent^ église et palais. Vingt-cinq miHe ouvriers, paraît-il, y travaillèrent sans interruption pendant treize années. Outre les 300 cellules du couvent, on y compte 8T0 appartements, 5,200 portes et fenêtres. Cet entassement un peu confus de bâtiments, sans pensée et sans style, présente cependàniune feule de curiosités, les principales eontrées de l'Europe, Rome, Venise, 'Gênes, Milan, la Hollande, Liège et la France ayant contribué à celte colossale construction.

4. Cintra esta 27 kilomètre? de I^isbonnei Byron en a* fait lade^-

376 LES LU8IADB8. CH. 111 (St. 51-59).

« dans ses murs ; Cintra, Tornemént de ces fraîches mon- « tagnes où Phébé eut jadis un temple. C*est là que les « Naïades se plongent dans leurs fontaines sacrées pour (( échapper aux traits brûlants de Tamour, qui les pour- « suit encore au fond des eaux.

ce Et toi, reine des cités, superbe Lisbonne, toi dont « le sage Ulysse ^ jeta les fondements de la même main « qui avait renversé la ville de Priam ; souveraine des « mers, tu vas fléchir sous la puissance portugaise : elle fc a pour alliée une escadre sortie des régions boréales.

« Des bords du Rhin, de TElbe et de la Tamise, de a pieux guerriers allaient aux champs de la Palestine « combattre les Sarrasins. Ils s^arrètentdans les eaux du « Tage. Alphonse, dont la renommée s'élevait alors jusce qu'aux cieux, Alphonse les associe à sa gloire et dirige a leur valeur contre la ville d'Ulysse.

a La lune avait cinq fois renouvelé son disque lumi- (c neux, lorsque, dans un dernier assaut» Lisbonne succe comba sous les efforts des assiégeants. Le carnage fut <c terrible comme la colère des vainqueurs, affreux et ce prolongé comme le désespoir des vaincus.

eriptiOB : « Voici qu'appantt CiDtra, nouvel Édcn, avec les roerveillet variées de ses monts et de ses vallées : Ah ! quelle main pourrait guider * ^. le pinceau ou la plume, pour suivre ToBil ravi à travers des lieux

«^v*^ pins éblouissants à la vue mortelle que les merveilles décrites par le

po€te qui osa ouvrir au monde surpris les portes de l'Elysée? Les rocs affireux couronnés par un couvent, au faite incliné: 1rs lièges antiques ombrageant de leurs rameaux un précipice bordé de broussailles ; la mousse des montagnes noircie par un ciel brûlant ; la profonde vallée dont les arbrisseaux pleurent Tabsence du soleil ; les pommes d'or suspendues au vert feuillage des orangers ; les torrents qui bondissent du haut des rochers ; la vigne sur les cdteaux ; le saule qui se balance à leurs pieds, tout contribue & embellir et à varier ce paysage enchanteur. •

Pour connaître la ville de Cintra, on peut consulter Cintra piniiireico, ouvrage écrit en portugais par le vicomte de Jeromenha et publié en 1838.

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