‹ CAMOENS ET LES LUSIADESChapitre 151 sur 240 · Ad ccelum tendens ardentia lumina frustra · texte numérisé non relu

Ad ccelum tendens ardentia lumina frustra

Lumina, nam teneras arcebant vincula palmas.

(Virg., Enéide, 11, v. 405-406).

392 LES LU8IADBS. CH. III (Si. 125-129).

<v jeunes orphelins qui, dans un âge encore si tendre, « resteront seuls sur la terre, elle adresse ces paroles « à leur inflexible aïeul :

« Les monstres des forêts, les farouches habitants des (c airs, ont quelquefois, à la vue de Tenfance abandonnée, « oublié leur instinct féroce. Une louve a nourri Ro- « mulus et son frère ; Toiseau ravisseur a secouru Sémi- « ramis aux déserts de TAssyrie.

« 0 toi, qui reçus de la nature les traits et le cœur « d*un homme (si le cœur d'un homme a pu vouloir la « mort (l'une femme timide et sans défense, dont tout le « crime est de captiver celui qui fut son vainqueur), « seras-tu sans pitié pour les tristes enfants dînez. Ah ! « sois touché de leur misère et de la mienne. Que leur a innocence te désarme, puisque celle de leur mère n'a « pu trouver grâce à tes yei^x.

4 Ta main victorieuse a su, dans les combats, donner <c la mort aux infidèles. Ne saurais-tu donc aujourd'hui c< accorder la vie à une infortunée qui n'a point mérité « de la perdre ? Si mon amour t'offense, qu'un éternel <c exil m'en punisse. Relègue-moi aux glaces de la Scy- <v thie, aux sables brûlants de l'Afrique, dans un dé- « sert sauvage où je puisse ensevelir à jamais mon inc( fortune et mes larmes.

« Relègue-moi parmi les lions et les tigres ; et peut- « être trouverai-je en eux la pitié que je n'ai point « trouvée chez les hommes. Là, seule avec ma douleur, « avec le souvenir de celui qui m'est si cher, j'élèverai c< les enfants que m'a donnés son amour. Us me parleront <c quelquefois de leur père, et je ne serai pas tout à fait t malheureuse.

« Le monarque attendri cédait à sa voix plaintive. 11 « voulait lui pardonner ; mais le peuple et les Destins ne « lui pardonnent point. Les cruels conseillers d'Alphonse « pressent l'instant fatal. Ils tirent leurs épées. Cheva-

LES LUSIADBS. CH. III (St. 130-132). 393

« liers I de quel sang allez- vous teindre vos armes ? « Défenseurs de la beauté, en deviendrez- vous les bour- « reaux?

« Ainsi Pyrrhus autrefois leva le glaive sur la jeune <c et belle Polyxène. Elle était la dernière consolation de « la vieillesse de sa mère; mais Tombre d*Achille Ta « condamnée. Pyrrhus appelle la victime. Elle obéit, a semblable à la brebis soumise et craintive ; et, jetant « sur sa malheureuse mère en délire un de ces regards a qui apaiseraient le courroux des cieux, elle s*abandonne « au sanglant sacrifice.

« Telle parait Inez sous le fer de ses meurtriers. Ils « frappent : des flots de sang inondent ce sein d*albàtre « où reposaient les Amours, ces lis si purs qu'elle a bai- « gnés de tant de larmes, cette tète charmante que dom « Pèdre un jour ornera du diadème. Les monstres, dans « leur aveugle rage, ne songent point au supplice qui « les attend.

« 0 Soleil, toi qui refusas ta lumière à Thorrible fes- « tin d'Atrée * , osas-tu bien éclairer un spectacle non « moins funeste? Profondes vallées, qui avez entendu « les derniers accents d'Inez, le dernier son de sa bou-

1. Ce mouvement se trouve dans la tragédie d'Iphigénie de Racine :

Et toi, Soleil, et toi qui, dans cette contrée, Reconnais l'héritier et le irrai fils d'Atrée, Toi qui n'osas dn père éclairer le festin. Recule, ils t'ont appris ce funeste chemin.

Nous voyons aussi la môme pensée dans Tode de Malherbe sur U mort d'Henri IV :

0 Soleil I à grand luminaire !

Si jadis l'horreur d'un festin Fit que de ta course ordinaire Tu reculas ▼ers le matin.

Et d'un émerveillable change Tu couchas aux rites du Gange ; D'où Tient que ta sévérité, Moindre qu'eu la faute d'Atrée, Ne punit pas cette contrée D'une éternelle obscurité?

394 LES LUSIADB8. GH. III (St. 133-135).

<c cbe expirante, le nom de son fldèlo dom Pèdre, vous <c Tavez redit en longs échos'.

« Gomme la fleur des champs se flétrit', à peine éclose, tt et perd son parfum sous la main folâtre de la bergère (c trop pressée d'en orner sa guirlande : telle pâlit et se « décolore la mourante Inez. Ses traits s'effacent, ses yeux « s'éteignent, les roses de son teint ont disparu avec sa c< vie.

« Au bruit de son trépas, les nymphes du Mondégo « furent saisies de douleur. Des ruisseaux de larmes couce lèrent de leurs yeux, et formèrent une source pure, « éternel monument de leurs regrets. Les nymphes « affligées lui donnèrent le nom qu'elle porte encore, le « doux nom des Amours d'Inez. Passant, vois cette claire « fontaine : elle arrose des fleurs ; ses eaux sont des « larmes C'est la fontaine des Amours*.

« Le jour de la vengeance ne tarda pas à paraître : dom « Pèdre*, à peine monté sur le trône, poursuivit les

1* Eurydicen vox ipsa et frigida lingua

Ah I miseram Eurydicen, anima Tugiente, vocabat ; Eurydicen toto referebant flumine rtps.

(Virg., Géorg., IV, v. 525-527.)

2. Lorsque Virgile peint la mortd^Euryale, il emploie une comparaiBon semblable :

Pulchrofqae per artuR

It cruor, inque hnmeros cervix collapsa recumbit : ParpureuB reluti quum flos soccisus aratro Langueicit moriens; lassove papavera colio Demisere capot, ploria quum forte gravantur.

(Enéide, IX, y. 433-437.)

3. Encore maintenant, les voyageurs qui vont à CoYmbre, visitent le ruisseau qui servit à porter les lettres qu^Inez de Castro écrivait à son royal amant, la fontaine des Amours, la quinia das lagrymas. Une source admirablement pure coule sur des pierres grises à veines rouges ; la veine de Tune d'elles présente une grande tache que la légende dit 6tre le sang de la victime ; les longs filaments des plantes aquatiques sont ses blonds cheveux. La source est ombragée par les mêmes cèdres magnifiques qui s'y trouvaient du temps d'Inez. De chaque côté sont des bancs de pierre, et sur une pierre, dressée au pied de Tun des cèdres, on lit la dernière stance du récit de Camoens.

4. Voir le règne de dom Pèdre, nod'ce historique, page 171 et suiv.

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« meurtriers fugitifs. Ils lui furent livrés par un autre (( dom Pèdre dont la mémoire épouvante encore la Gas- « tiJle. Des nœuds sanglants unirent les deux monarques, « et rappelèrent le pacte inhumain d'Octave avec An« « toine et Lépide.

« Implacable ennemi du vol, du meurtre et de l'adul- <c tère, dom Pèdre fut juste, mais cruel ; le malheur avait « aigri son âme. On le vit contempler avec une joie fé- « roce le supplice des coupables. Mais du moins il purce gea les cités de leurs superbes oppresseurs ; sa justice' « immola plus de brigands qu'il n'en tomba sous les « coups d'Alcide et de Thésée.

« L'inexorable prince eut pour fils et pour héritier le fai- « ble Fernande Plongé dans les plaisirs; le nouveau roi « livra son pays sans défense aux ravages des Castillans. « La couronne chancela sur sa tète ; l'État tout entier a pencha vers sa ruine : on eût dit que les Portugais ne « connaissaient plus de patrie. Ce sont les rois faibles « qui énervent les nations fortes.

<c Une passion fatale , des liens coupables enchal- <c naient l'indolent monarque. Épris de Léonor, il l'a- « vait arrachée des bras d'un premier époux, et, tranc( quille à l'abri d'un honteux hymen, il oubliait, au sein <c de la mollesse, la sûreté de son empire et l'honneur (c de sa couronne. Tant le cœur se flétrit dans l'esclavage « des sens !

« Jamais le ciel n'épargna ces lâches faiblesses. La « ruine d'Ilion, la chute de Tarquin, la fin déplorable <( d'Appius, les malheurs de David^ la destruction de la « tribu de Benjamin, les fléaux qui accablèrent Sichem « et Pharaon, ces grandes calamités des peuples et des « rois, eurent leur source dans une passion criminelle.

« Rien de généreux, rien de grand ne germera dans les

1. Voir le règne de Fernand, notice hiHorique^ page 174 et suiv.

396 LES LUSIADES. CH. III (St. 141-142).

« cœurs où règne la volupté. Elle brise les ressorts « de rame, elle dégrade les héros eux-mêmes. Alcide « amoureux revêt les habits d'une femme et tourne le « fuseau. Antoine, au mépris de sa gloire, fuit sur les « traces de Gléopâtre^ Et toi, noble vainqueur de Can- « nés, une vile esclave t'enchatne à Gapoue.

« Mais comment échapper aux pièges qu'Amour sait « nous tendre entre les lis et les roses, entre Tor d'une « blonde chevelure et Talbàtre qui se dérobe sous un « voile transparent ? Gomment résister' au pouvoir d'une « tète enchanteresse ? Plus dangereuse que celle de Mé- (( duse qui transformait les cœurs en rochers, elle les « change en brasiers dévorants.

« Quel mortel est à l'épreuve d'un coup d'œil, d'un « sourire de la beauté ? Quelle défense opposer à des « charmes célestes qui pénètrent les âmes et ne laissent i- plus sentir que le besoin d'aimer ? 0 vous, qui avez « connu l'amour et son ivresse, pardonnez à Fernand. L'a- « mour qui le rendit si coupable, l'amour est encore son « excuse*. »

t. Elle fuit, Tinsenséel avec elle tout fuit;

Et son indigne amant honteusement la suit.

(L- Racine, De la Religion,)

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