LES LUSIADES. GH. III (St. tt8-U
« qu'un tragique événement vint troubler les jours de sa « vieillesse. 0 toi qui sauves les mortels de Toubli, « Mémoire, redis-moi la funeste aventure de cette <c beauté malheureuse S à qui Tamour avait promis une « couronne, et qui ne l'obtint qu'au tombeau.
« Amour, toi qui règnes en tyran sur tes sujets les « plus fidèles, sa mort fut ton ouvrage : c'est toi qui « la punis de son obéissance à tes lois. Impitoyable « dieu, il est donc vrai que les larmes ne peuvent adou- « cir la soif qui te dévore, et que le sang humain doit « couler sur tes autels.
<i Tu vivais, belle Inez, solitaire et tranquille, aban- « donnant ton âme à ces illusions, hélas I si passagères, « qui embellissent le printemps de la vie. Les rives du « Mondégo fleurissaient sous tes pas. Son onde pure « aimait à réfléchir ton image ^, et les échos du vallon « répétaient le nom chéri que tu venais de leur ap- « prendre.
<i A ta douce rêverie répondaient les douces pensées
1.. Cet admirable épisode dMnes a été traduit tout entier, oeta?e par oetaTO et presque yen par ven, par Florian.
2* Une version littérale traduit ainsi : Foulant les bordt du Mondégo, dùmt le$ ondes recevaient continuellement les pleurs de tes beaux yeux. Il nous a semblé que le sens indiqué par cette traduction ne serait pas en harmonie avec le commencement de l*octave : Tu vivaiSy belle Inety solitaire et tranquille , abandonnant ton âme ù ces illusions , hélas ! si passagères qui embellissent le printemps de la vie. Inès était heureuse, et c'est le tableau de son bonheur que le poète veut mettre en opposition avec le sort qui la menace. Il est bien vrai que le mot enxuto signifie communément en portugais esiuyé, tari; mais il arrive souvent à Camoens, comme au Dante, comme à Hilton, de prendre un mot dans une signification latine. Enxuto vient évidemment du latin exuius, dépouillé; et nuus pensons que Tauteur a voulu dire, en faisant allusion aux promenades solitaires dînez, que les rives du Mondégo étaient, chaque jour, témoins de ses rêveries amoureuses, ou de ses entretiens avec dom Pèdre. Si l'autre sens, au surplus, était préféré par le lecteur, il faudrait modiûer ainsi notre traduction : Les bords du Mondégo fleurissaient sous tes pas ; ù son onde pure, tu mêlais des pleurs d'amour. Le lecteur choisira. (N. du tr.)
LES LUSIADBS. GH. III (St. 121-124). " 391
« de Tamoureux dom Pèdre. Pendant les heures deTab- « sence, il savait te retrouver encore ; la nuit, dans la « fugitive erreur d'un songe ; le jour, dans les tendres « souvenirs qui de son cœur volaient vers le tien. Tout « ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait, tout lui rap- <( pelait Inez et le bonheur.
« Nulle autre beauté ne peut lui plaire, nul autre « hymen ne saurait le tenter. Amour, Amour ! est-il, pour « un cœur que tu possèdes, est-il dans l'univers d'autres « charmes que les tiens, un autre bonheur que celui dont « tu l'enivres ? Cependant le vieux roi s'inquiète et « s'irrite. Le peuple murmure ; il demande, pour l'hé- « ritier du trône, un de ces nobles hyménées qui con- « solîdent la puissance des rois, et assurent le destin « des États.
(( Le prince n'entend ni les vœux du peuple, ni les « conseils d'un père et d'un -roi. Inez le tient enchaîné : <c la mort seule pourrez lés désunir... Inez mourra : Al- « phonse a prononcé l'arrêt; C'est dans le sang de l'in- « fortunée qu'il veut éteindre le feu qui brûle au cœur de w dom Pèdre. Ah I quelle fureur commande à la glo- « rieuse épée qui fut la terreur du Maure, de se lever « sur une beauté faible et timide !
K( Des bourreaux la traînent aux pieds d'Alphonse. Le « monarque est ému ; mais une affreuse politique dece mande qu'elle périsse. Inez pleure et gémit. La vie « n'est point ce qu'elle regrette le plus : elle pleure au c( souvenir du prince qu'elle adore, de ses enfants qu'elle « va quitter pour toujours.
« Dans sa douleur, elle lève versle ciel ses yeux noyés de « larmes, ses yeux, car des nœuds cruels pressaient « ses mains captives^ Et ramenant ses regards sur ces