‹ CAMOENS ET LES LUSIADESChapitre 153 sur 240 · CHANT QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHANT QUATRIÈME

« Après une nuit orageuse où le bruit des vagues se i( mêlait au bruit des vents, Tastre du matin ramène la « sérénité dans les airs, et la paix sur les flots. Le navi- « gateur se rassure et dirige vers le port sa nef à demi (( submergée ; le ciel s'apaise et sourit à la terre : tel « s*éclaircit enfin Thorizon de la Lusitanie.

« Fernand n'était plus^ Les rênes de TÉtat flottaient (( dans les mains de la faible Léonor. Pour elle, pour « d'avides courtisans, la patrie épuisaitses trésors ; mais « elle appelait un vengeur. Il parut : dom Jean fut porté « sur le trône. Fruit d'un amour que n'avait point avoué « l'hyménée*, il devait le jour à dom Pèdre. Il en fut « proclamé l'héritier.

(( Son élévation s'annonça par un prodige. Du berceau « d'un enfant nouveau-né sortit une voix miraculeuse.

1 . Voir Tinterrègne qui suivit la mort de Fernand, notice hittO" rique^ page 177 et suiv.

2. ici 8C trouvait une stance qui figure dans un manuscrit découvert par Manuel de Faria et par laquelle Camoens avait cherché à Justifier, par Texemple des dieux, le défaut de la naissance de dom Jean. • On a vu, disait-il, plus d*une fois les enfants de l'amour briller sur Li scène du monde. La Fable en avait peuplé TOIympe. Mercure, dieu de l'éloquence, Apollon, dieu de la lyre. Hercule, le dompteur de monstre^i, Bacchus, le vainqueur de Tlnde, n'étaient, comme dom Jean, que d'illustres bâtards. » Mais Camoens, au moment de faire imprimer son poëme, supprima cette stance, sentant qu'une telle Justl-

398 LB8 LUSIADES. GH. IV (St. 4-6).

« Évora rentendit. L'enfant, dans un élan prophétique, « le corps tendu, les mains levées vers le ciel, s'écria : « Portugal! Portugal! Gloire à dom Jean, ton libérateur, a ton roi.

a La haine, si longtemps concentrée dans tous les « cœurs, éclate de toutes parts. Le peuple se soulève. Il « frappe, il égorge les parents, les amis de Léonor et « de l'insolent favori qui règne sous son nom. Tant « qu'a vécu Fernand, Léonor a couvert d'un voile sa « passion pour Andeiro. Veuve et régente, elle s'aban- « donne à lui sans pudeur et sans frein.

« Le tyran meurt sous le poignard aux yeux de son < amante. Sa mort est le signal d'un nouveau carnage. « La fureur populaire s'accroît et s'étend comme un « vaste incendie; elle atteint jusqu'aux ministres des « autels : l'un est précipité du haut d'une tour, comme « autrefois le jeune Astyanax^; l'autre est immolé dans « le sanctuaire.Leurs cadavres nus, traînés dans lafange, <( épouvantent les rues de Lisbonne.

« Les crimes de cette époque feraient oublier les « cruautés de Marins ; Rome fut souillée de moins d'hor- « reurs, alors que Sylla rentra dans ses murs et vengea a le sang par le sang. Saisie d'effroi, déplorant ses in- « jures et le meurtre de son amant, Léonor appelle à

flcation n^était pas nécessaire auprès du roi de MéUnde, qui n*avait pas probablement sur ce point les mdmes idées que les peuples de rEurope. D'aiUeans, le poëte ne Youlait pas détruire trop tôt Tillusion produite à Taide de Tancienne mythologie, et ce n'est qu'au diiième chaut que, par la bouche de Téthys , il renversera lui<>môme les machines épiques dont il se sera servi pour amuser Timagination des lecteurs.

1. Astyanax, fils d'Hector et d'Andromaque, suivant un oracle, devait, s*il vivait, se rendre funeste aui Grecs. Ils le précipitèrent du haut des tours de Troie.

Mittitur Astyanax illis de turribns, unde Pugnantem pro se, prosvitaque régna tueutcio, Scpe TÎdere patrem monstratum a matre solebat.

(Ov., MéUm,, XIII, T. 415^17.)

LES LUSIÂPBS. GH. IV (St. 7-9). 399

« grands cris la Gastille, et proclame Béatrix Tunique « héritière de la couronne de Portugal.

« Béatrix, qu'un nœud sacré unit au monarque espa- « gnol, Béatrix est fille de Léonor et de Fernand; mais « sa naissance est douteuse, etTopinion des peuples la « flétrit. Pour soutenir les droits et venger Thonneur (c de sa reine, la Gastille agite Tétendard de Mars, et de « toutes les parties de Tempire appelle ses nombreux « guerriers.

« Des campagnes deBurgos^ arrivent les vieux Gas- « tillans. Ils marchèrent autrefois sous les drapeaux (( du Gid. L'intrépide laboureur des plaines de Léon « accourt sur leurs pas. D'une main accoutumée à trace cer des sillons, il a repris ce fer si redouté des infidèles.

« Des murs de Séville* s'avancent les Andalous, héri- « tiers de la valeur de leurs pères. Ils ont abandonné (( pour les champs de Bellone les plaines fertiles que « baigne le Guadalquivir aux ondes limpides. On voit

1 . Mot à mot ': • De toute la province qui tire son nom d'un certain Brigutf i*il est vrai que ce Brigus exista jamais, » De toda a provin^ eia que de hum Brigo^ se foi^ jù teve o nome derivado. Il noua a semblé que cette périphrase, qui désigne la province de Burgos, serait convenablement remplacée par le nom propre. Quelques auteurs espagnols, et notamment Julien del Castillo, dans son histoire des Goths, donnent à la Gastille le nom de Brigia, quMIs font dériver de Bryx ou Brigua^ son premier roi, petit-flls de Tubal. Camoens avait adopté d^abord cette tradition, et se plaisait à désigner les Castillans par le nom de Brigiens. Depuis, il abandonna l'obscure et bizarre dénomination de Urigios pour celle de Castclhanos (M.).

Burgos est située sur le versant d'une valiée qu'arrose rArlanion. Cest actuellement une ville de 1 5,000 habitants, remarquable par ses anciens monuments et ses souvenirs historiques. L'hOtel de ville possède les restes du Cid et de dona Chimène, sa femme ; ils y ont été apportés en grande pompe du monastère de san Pedro de Cardefia, le 19 juin 1842; ils sont renfermés dans un coffre de bois sculpté, portant sur les côtés deux strophes à l'honneur des illustres époux.

2. Se ville, l'ancienne Uispalis, sur la rive gauche du Guadalquivir, est une des plus antiques cités de la Bétique. Après avoir profité du trafic maritime des Grecs et des Phéniciens, elle fut Palliée été Carthaginois, pais des Romains. César s*en empara dans la guerre

400 LES LUSIADE8. CH. IV (St. lO-lt).

« paraître à leur suite les nobles insulaires que Cadix, « la fille de Tjrr», a nourris. Us portent sur leurs ensei- « gnes les colonnes d'Alcide.

<c D'autres guerriers sont sortis des remparts de To- « lède*; de Tolède, orgueil de la Gastille et séjour des « rois. Elle est embellie par le Tage qui, des vallées « de Gonca*, vient baigner ses murs et fertiliser ses cam- « pagnes. Vous aussi, Galiciens farouches, vous allez « affronter encore un ennemi dont vous avez tant de « fois éprouvé la valeur./

(( L'infatigable Biscayen répond au signal des combats. « Ses mœurs sont rudes, son langage est grossier ; mais

contre les flls de Pompée, et cette prise fut, à celte époque, un fait tellement important que le calendrier civil de Rome portait, à la date du 9 août : hoc die Cœsar Hhpalim vicit. Il y construisit de nombreux monuments et ce fameux aqueduc qui aboutit à la porte de Carmona. Auguste rérigea en municipe. Les Vandales la prirent en 411, les Gotlis leur succédèrent, puis les Arabes^ en 712. Ce fut en 1248 que le roi saint Ferdinand l'enleva pour jamais aux musulmans.

1. Cadix, l'ancienne Gadès, avait été fondée en effet par les Phéniciens. Prise par les Romains en 20C, elle suivit les destinées de l'Andalousie. Les Espagnols la prirent déQnitivemenl aux Arabes en 1262.

2. Tolède, Toleium, a sans doute aussi une origine pliénicienne. Les Romains en firent une colonie où ils réunissaient Tor des mines de la Péninsule. Alphonse VI l'enleva aux infidèles en 1085. — Séparée du reste de l'Espagne par une profonde déchirure au fond de laquelle bondit le Tage, cette ville est un trésor de vieux souvenirs et de monuments. L'un des peintres qui ont le plus contribuée faire connaître TEspagne monumentale, M. Villa Amil, disait qu'on ne sait rien encore de Tolède après y être resté neuf mois.

3. Conca est l'ancien nom do Cuença, ville située sur une colline de roches vives, dominée par deux hautes montagnes dont elle est séparée par du profondes déchirures, au fond desquelles coulent lo Jacar et le Huecar, un peu avant leur confluent. L'origine de cette cité est obscure; son histoire ne laisse guère de traces que depuis Tinvasion des Arabes qui y érigèrent une puissante forteresse commandée par un wali au nom de l'émir de Tolède. Elle resta sous la domination du croissant jusqu'au 21 septembre 117 7, époque où le roi Alphonse IX sVn empara. Elle rendit de grands services aux rois espagnols et reçut de Ferdinand et d'Isabelle les titres de muy noble y muy Ual,

LBS LUSIADES. CH. IV (St. n-t3). 401

« son âme est altière : jamais il n'endura la servitude « ni l'injure^ La terre de Guipuscoa et les Asturies ont « arraché le fer de leurs entrailles', pour en armer les « valeureux champions de la cause de Béatrix.

« Cette' ligue formidable n'a point effrayé le monar- « que portugais. Il n'est fort que de son courage, mais « son courage est pour lui la chevelure de Samson. Il « rassemble dans Coïmbre l'élite de la nation. Ses vues « sont arrêtées ; ses résolutions, invariables : mais il « veut interroger les organes du peuple et des grands, « observer les opinions diverses*, et rallier tous les « vœux.

« L'assemblée ne manquait pas d'orateurs dont la « perfide éloquence colorait de spécieux motifs une « coupable lâcheté. La crainte a glacé leur courage, « Infidèles à l'honneur, ils vont renier leur roi, leur pa-

t. L'amour de la liberté et la haine de tout assujeltiasement Tureut toujoars tels chez rancien peuple basque, qu'à chaque changement de règne, et après une soumission apparente, il prenait les armes en manière de protestation. Les Basques ont ainsi forme h travers les siècles une nation distincte , toujours indépendante de ses maîtres effeclifs, ne se môbint jamais h eux, formant une espèce de fédération de petites républiques, et conservant presque intact son idiome primitif. La constitution d'un puissant royaume pyrénéen, sous le nom de Navarre, fut, pendant une certaine période, un moyen pour une partie des Basques, devepus Navarrais, de consacrer leur séparation des autres peuples de l'Espagne ; mais il resta toujours, dans un coin de la Péninsule, trois provinces indépendantes, s'adminislrant sous leurs lois primitives, le Guipuscoa, l'Alava et la Biscaye.

Page 1