‹ CAMOENS ET LES LUSIADESChapitre 169 sur 240 · Multaviri virtus animo multusque recursat Gentishonos · texte numérisé non relu

Multaviri virtus animo multusque recursat Gentishonos

(VïTg,, Enéide, IV, v. 3.)

LES LUSIÂDES. CH. V (St. 91-94). 451

Mais déjà le fils de Latone inclinail vers la demeure de Thétis le char lumineux qui fui jadis si mal guidé par Phaéton. Ses premiers feux avaient éclairé l'arrivée du monarque ; ses derniers rayons éclairèrent son départ.

Ohl qu'il est doux de commander ainsi Testime de l'univers, de mêler son nom à celui des héros^ d'occuper, à son tour, les doctes veilles de l'historien et du poëte I C'est au récit des grandes actions, c'est aux accents de la lyre héroïque que s'enflamment les âmes généreuses.

Les exploits d'Achille avaient moins de prix aux yeux d'Alexandre que la muse qui les chantait ; c'est un Homère qu'il enviait au vainqueur de Troie. Les trophées de Miltiade troublaient le sommeil de Thémistocle ; il brûlait d'entendre la voix d'Athènes et des muses l'associer au vainqueur de Marathon.

Les travaux de Gama ont surpassé les travaux d'Énée. Oui, sans doute; mais Énée a été chanté par Virgile'. Parlerait-on de l'époux de Lavinie, sans le poëte, ami d'Augusle, qui rassembla dans un livre immortel tous les titres d'honneur des Romains, et en forma ce faisceau de gloire qui nous éblouit encore aujourd'hui ^.

I • Dulce periculum est,

0 Lenœe , sequi Deum Cingeotem viridi tempora pampino.

(Hor., Od., III, 25; ▼. 17-20.)

2. Des héros qui n'ont pas trouTê de poètes pour chanter leurs eiploits, ont pu rester inconnus. C'est la même pensée qu'Horace dé- Teloppe dans son ode à ToUius :

Vixere fortet ante Agamemnona Multi : sed omnes illacrimabiles Urgentur ignotiqae longa

Nocte, earent quia rate sacro.

Panlum sepultœ distat inerti»

Cfslata tirtas

(Od., IV, 8 ; ▼. 23-30.)

3. Horace exprime la même pensée dans Tode adressée à Marcius

452 LES LUSIÂDBS. CH. V (St. 95-98).

La Lusitanie enfante des Scipions, des Césars, des Aiexandres. Elle produit aussi des Augustes ; mais chez nous les héros ne sont que des soldats aguerris. Octave, au sein des discordes civiles, composait des vers pleins de grâce. D'un trait vif et perçant, il réprimait cette Pulvie qui, le front dépouillé de pudeur, le poursuivait de son amour.

César était Fami des lettres. Eloquent comme Cicéron, de la tribune il volait au combat ; et la main qui livrait des batailles, écrivait aussi des victoires. Mars et Thalie se partageaient les heures de Scipion. Homère était tout entier dans la mémoire d'Alexandre; la nuit il reposait sous le chevet du vainqueur d'Arbelles.

Romains, Grecs ou Barbares, tous les grands capitaines ont connu le culte des Muses ; elles ne sont négligées que parles guerriers de la Lusitanie. Je le dis avec douleur, si les doctes sœurs sont muettes pour eux, c'est qu'ils sont sourds pour les doctes sœurs; c'est qu'ils ignorent Tart divin qu'ils dédaignent: il n'appartient qu'aux esprits cultivés de sentir le charme des beaux vers.

N'accusons point la nature : le mépris des lettres étouffe seul parmi nous le génie des Virgiles et des Homères; et si ce dédain barbare se prolonge, nous n'au-

Gensorinus : a ^uand les livres, dit-il, se Uisenl sur le mérite de te^ actes, tu n^as plus de récompense. Que serait aujourd'hui le 01s d*llia et de Mars, si un envieux silence nous eût dérobé ce que nous dcTons à Romulus ? C^est le génie, la langue, le crédit puissant des poëtes, qui a sauvé l^acus des flots du Styx, qui consacre son glorieux séjour

dans les fies Fortunées. >

Neqne,

Si chartœ lileaot, qood bene feceri^t, Mercedem tuleris. Quid foret Iliœ Mavortisque puer, si tacituraitas 0l)staret mentis invida Romuli ?

Ereptuin Stygiis fluctibus £acum Virttts et faror et lingua poteotium Vatum divitibus consecrat insulis.

(Orf., IV, 7 ; T. 20-26).

LES LUSIÂDBS. CH. V (St. 99-100). 453

rons bientôt plus ni pieux Énées, ni vaillants Achilles. L'orgueil des richesses endurcit nos Lusitaniens. De tous les dieux de la riante antiquité, Plu tus est le seul qulls connaissent ; et, pour comble de honte, ils ne savent plus en rougir.

Que Gama rende grâce aux Muses de leur ardeur désintéressée à consacrer une gloire dont Téclat rejaillit sur sa race. Il n'avait rien fait pour elles. Ses descendants les ont-ils servies * ? Avaient-ils mérité que les Nymphes du Tage abandonnassent, en leur faveur, le fuseau d'or pour la lyre, et l'art de Minerve pour les jeux savants d'Apollon *?

L'amour de la patrie, le plaisir pur de célébrer des héros ont seuls inspiré mes chants. Fils de Lusus, ne laissez donc pas s'éteindre en vous la passion des grandes choses. Vos exploits ne seront point perdus*; l'Histoire est là pour les recueillir, et Galliope pour les chanter.

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