‹ Campagne dans le haut Sénégal et dans la haut Niger, 1885-1886Chapitre 28 sur 45 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Les 1 7 et 1 8 avril, le corps expéditionnaire fait séjour à Tombokané.

Les renseignements donnés par des espions font connaître que le marabout Mahmadou Lamine s'est avancé avec une partie de ses partisans jusqu'à Dramanéy à quarante kilomètres environ de Tombokané. Il a y dit-on, fixé à tous ses contingents un rendez-vous, dont il n'est pas possible de connaître la date ni le lieu. De là, l'armée du prophète doit se porter à l'attaque de la colonne qui, d'après le marabout, n'osera jamais attendre le choc.

Le colonel met à profit les journées du 17 et du 18 pour parcourir et étudier dans ses détails, avec les officiers, le terrain probable du combat et ordonner les travaux de défense. Le petit tata de Tombokané est organisé de manière à servir de poste fortifié aux troupes que Ton serait dans l'obligation de laisser sur ce point pour garder la flottille et le dépôt des vivres et des munitions, dans

le cas OÙ la colonne aurait à opérer loin du fleuve. A cet eSet, les abords du tata sont dégagés pour ménager un champ de tir aux défenseurs.

La ligne de défense adoptée est constituée par une grande face parallèle au fleuve, de cent cinquante mètres environ de longueur, et par deux petits côtés, de quarante à cinquante mètres, qui s'appuient au fleuve.

La première colonne est chargée de la défense du saillant de droite, du front et de la routé de Bakel ; la deuxième colonne est chargée de la défense de l'autre saillant et de la route de Kayes. Les disciplinaires et l'infanterie de marine, en réserve des deux colonnes, sont adossés au fleuve et disposés en retrait de manière à flanquer les petits côtés, et à constituer de solides points d'appui à la base. — Une pièce est placée à chaque saillant; les deux autres enfilent les chemins de Bakel et de Kayes. Le détachement de la 6' compagnie et les spahis constituent la réserve générale en arrière de la face. Les services sont au centre du carré, la flottille accostée à la rive. Les auxiliaires sont groupés dans un pli de terrain, entre la berge et le fleuve ; l'échelle mirador est dressée sur le côté faisant face à Bakel, une autre échelle est établie près de l'abri du commandant supérieur.

De petits postes, placés à trois cents mètres le jour et à cent cinquante mètres lanuit, sont chaînés de la sécurité du camp. Un poste de spahis est établi au gué de Gagny; un poste de tirailleurs à cinq cents mètres, dans la direction probable de l'attaque; un officier détaché à ce poste est relié à Tétat-major par un fil téléphonique de campagne.

Pendant le jour, de grands feux sont préparés tout autour du camp; ils sont allumés et entretenus pendant les quelques heures qui précèdent le lever de la lune. Des boites de composition éclairante, confectionnées par les soins de MM. Lemoine et Billet, pharmaciens de la colonne, sont distribuées aux avant-postes, pour être jetées dans les feux en cas d'attaque.

Le jour et la nuit, les troupes sont établies au campement, sur les positions mêmes qu'elles doivent occuper en cas d'alerte. Ce campement a l'aspect d'un véritable petit village indigène. Avec quelques branches coupées aux arbres des environs, avec les pieux, les nattes, tressées en paille grossière, que l'on a enlevés au village, rasé en partie pour les besoins de la défense. Européens, tirailleurs, auxiliaires, tous se sont bâti à la hâte des abris contre le soleil. Il y en a de toutes formes et de toutes

dimensions. Quelques-uns ont le toit si bas qu'un homme peut à peine s'y tenir couché; ce sont ceux des auxiliaires et des porteurs trop paresseux pour rechercher un peu de confortable, au prix de quelque fatigue, si faible qu'elle soit.

Le camp présente alors un spectacle curieux : sur la berge, sur toute la surface du terrain occupé, se dressent, agglomérées, pressées les unes contre les autres, une multitude de petites huttes. Au milieu, domine la tente du commandant supérieur, sur laquelle flotte un fanion tricolore.

Une heure avant la nuit, au moment où partent les patrouilles en reconnaissance, en quelques minutes et comme par enchantement, tous ces abris disparaissent et le terrain se trouve subitement dégagé.

Le 1 8 avril, à 9 heures du matin, le poste de spahis détaché au gué de Gagny signale l'approche d'un parti ennemi de plusieurs milliers d'hommes qui , après avoir reconnu le gué, se dispose à le franchir.

Ce sont les Sarrakholais qui vont au rendez-vous que leur a fixé Lamine.

Les spahis et le détachement de la 6' compagnie

sont envoyés sous les ordres du capitaine Dargelos, pour s'opposer à leur passage. Quelques salves sont tirées : des coups de feu y répondent de l'autre rive ; mais^ voyant que le gué est bien gardé, les bandes s'écoulent par la rive droite dans la direction de Bakel. Le détachement rentre au camp. Une heure après, les spahis signalent le passage des mômes bandes au gué de Moussala, à trois kilomètres plus loin.

Dans la journée, les aboiements répétés des chiens qui errent, sans^maltres, à Gagny et à Salakounda, les tourbillons de poussière que l'on distingue sur différents points de la rive droite, décèlent le passage de nombreuses bandes. En outre, des éclaireurs ennemis sont signalés à diverses reprises autour du camp.

L'attaque parait imminente. Les précautions sont redoublées pour la nuit; des chausse-trapes légères, fabriquées, à Kayes, par les ouvriers d'artillerie et transportées à la suite de la colonne, sont semées en avant du saillant de droite par le lieutenant Péré, dans une dépression de terrain pouvant favoriser une attaque. La nuit se fit, subite, sans crépuscule, comme toutes les nuits du Soudan. Deux heures à peine nous séparaient du lever de la lune : mais que ces heures nous parurent longues à tous!

Ck>mme à Bokhoro, les hommes restèrent sur les positions de combat, Tanne à portée de la main, prêts à repousser toute attaque.

Ces combats par une nuit noire offrent de si redoutables imprévus I Quelques hommes déterminés peuvent déjouer les plus habiles combinaisons, les meilleurs plans que la prévoyance humaine puisse établir ! La position le plus solidement organisée, inattaquable en plein jour, peut tomber devant Taudace d'une bande énergiquement conduite dans une affaire de nuit. Or, nous avons pour ennemis des milliers d'ardents prosélytes, terribles dans leur fanatisme, aveugles dans leur fureur, et pour lesquels le combat qui va s'engager bientôt sera une lutte suprême.

Après deux heures de ténèbres, que les reflets des feux des avant-postes parviennent à peine à dissiper, heures de fiévreuse anxiété, pendant lesquelles un terrible inconnu semble planer dans l'air, un disque rouge, déformé, d'une grandeur extraordinaire y apparaît à l'horizon, derrière le camp. Il jette sur la terre une lueur blafarde, in-

certaine. Puis, chassant enfin devant lui les légers nuages qui voilaient la clarté des étoiles, Tastre libérateur se montre radieux, éclatant dans le firmament.

Les poitrines oppressées respirent soulagées! Toute crainte s'évanouit. Tout danger parait dissipé. On espère pouvoir enfin prendre du repos.

La nuit fut belle, admirable de clarté et de lumière, mais chaude, lourde. Pas un souffle dans l'accablante atmosphère. Les hommes que le service de la garde du camp ne retenaient pas sur pied s'étaient jetés à terre tout habillés. En vain, ferme-t-on les yeux en appelant le sommeil. Celui-ci se fait longuement attendre. Peu à peu, brisé par la fatigue, par la veille, on s'assoupit. Mais l'esprit a été surexcité par ces quelques heures de profonde émotion : il a été surexcité par les inquiétudes, par les travaux de la journée, par ces reconnaissances faites sous le soleil, dans les broussailles qui environnent le camp, du milieu desquelles on s'attend à voir surgir à chaque instant devant soi un ennemi aussi bien qu'une bête fauve. Insensiblement les pensées s'assombrissent, prennent une teinte lugubre. Au- plus léger bruit produit par des sentinelles qui se relèvent, par la rentrée d'une patrouille, on se dresse en sursaut, sur son séant, comme mû par

un ressort. Les battements de cœur redoublent de force, de vitesse.

Enfin, à une heure avancée de la nuit, une grande lassitude s'est emparée de tous, on s'endort, mais d'un sommeil fiévreux, agité, qui est comme la continuation des souffrances et des angoisses de la journée. De plus, aux premières lueurs du jour, il faudra être debout, refaire aussitôt les abris, car dès l'apparition du soleil dans l'espace, Tardeur de ses rayons serait fatale à l'Européen.

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