CHAPITRE XV
Restait encore à recevoir la soumission d'un certain nombre de villages situés entre Kayes et Bakel. Pour hâter cette soumission, une partie de la colonne fut échelonnée entre ces deux postes. Européens et indigènes furent cantonnés dans les villages; mesure que rendait indispensable l'approche de Thivernage.
Cette saison arrivait à grands pas! Déjà quelques tornades avaient eu lieu.
Ces tornades sont des ouragans caractérisés par un vent d'une violence inouïe, suivi de la chute de véritables trombes d'eau.
Du fond de l'horizon monte, d'abord lentement, dans le ciel pur, un arc immense, rigide, de couleur foncée, presque noir! Soudain, la masse sombre s'ébranle, envahit tout le ciel; elle passe sur la terre avec une rapidité foudroyante , courbant les plus gros arbres comme de faibles roseaux, arrachant et projetant au loin, avec fracas, dans un tu-
multe désordonné, broussailles, arbustes, des toits entiers de cases! En même temps, les éclairs sillonnent la nue dans tous les sens ; le tonnerre gronde, éclate sans cesse, sans interruption! L'eau tombe à torrents.
Puis, le ciel reprend sa sérénité ; le soleil réparait radieux, éblouissant, et fait briller, comme autant de diamants, les gouttelettes d'eau retenues à l'extrémité de chaque brin d'herbe!
Il n'est pas rare que plusieurs tornades se succèdent ainsi, dans la même journée, à quelques heures d'intervalle.
Si une colonne est surprise par l'une d'elles, elle doit suspendre sa marche; car les marigots, devenus des torrents impétueux, charriant de gros troncs d'arbres, lui barrent la route. En outre, autour d'elle, comme par enchantement, se sont formés de vastes étangs. Sur le terrain détrempé, boueux, les hommes n'avancent plus qu'avec peine; les animaux, épouvantés, glissent, s'abattent à chaque pas!
En semblable circonstance, l'indigène prend philosophiquement son parti; à l'approche de la bourrasque, il s'est mis à nu et s'est empressé de renfermer ses vêlements dans sa peau de bouc ; puis, accroupi sur le sol, il attend patiemment que la
tornade ait achevé son œuvre de désolation. Pour l'Européen, la tornade est une cause nouvelle, jointe à tant d'autres que nous avons déjà mentionnées, de fièvres, et de maladies. Mais, c'est le cœur joyeux qu'il supporte cette épreuve; n'est-ce pas le prélude de la crue du Sénégal, c'est-à-dire, pour la plupart d'entre eux, l'heure du retour, de la délivrance!
Successivement, toutes les populations de ces villages apportèrent la plus grande partie de leurs armes, exemple rare dans l'histoire du Sénégal. En même temps, les chefs firent le serment de livrer les gens du marabout, partisans ou émissaires, qui se présenteraient dans leurs villages, pour tenter de soulever de nouveau les populations contre notre autorité. Puis, passant, comme cela arrive souvent aux habitants de ce pays, d'un extrême à l'autre, et appréciant à leur juste valeur les avantages qu'assure notre protection aux indigènes, les gens du Guidimakha demandèrent à être annexés.
L'occasion était favorable pour placer sous notre dépendance cette province, la mieux cultivée et la plus riche du haut Sénégal, qu'un traité avait du reste depuis longtemps détaché, en principe, sinon de fait, de la domination du Sultan.
Du 15 au 29 juin, la colonne se dirigea, par petits détachements, de Bakel sur Kayes.
Sabouciréy village situé aux portes de Kayes, dont l'hostilité était signalée, chaque année, par' tous les commandants supérieurs, et qui avait eu une trentaine d'hommes tués ou blessés dans les combats de Bakel, reçut du commandant supérieur Tordre d'avoir à raser son tata dans les vingt-quatre heures, et d'apporter en outre, à Kayes, comme preuve de sa soumission, cinquante fusils.
La prise deSabouciré avait exigé,en 1 878,renvoi, de Saint-Louis, d'une colonne placée sous le commandement du regretté colonel Reybaud, de l'infanterie de marine. Mais, rapidement et contrairement aux conditions qui avaient été stipulées à la suite de cette affaire, le tata de ce village avait été reconstruit; il constituait, de nouveau, une menace constante pour la place de Kayes, pendant toute la durée de l'éloignement des colonnes qui opéraient sur le Niger.
Les habitant^ de Sabouciré, divisés sur la réponse qui devait être faite à Tordre qui leur était signifié, tinrent un palabre solennel. L'un des principaux notables fit remarquer que, depuis plusieurs mois, les palabres n'avaient servi à autre chose qu'à laisser expirer les délais qui étaient fixés pour l'exécution des mesures qui étaient ordonnées; il déclara que le parti le plus sage à prendre était de
faire de plein gré ce que les canons des toubabs ne manqueraient pas de les obliger bientôt à exécuter de force. A son exemple, toute la population se rua sur le tata, qui ne fut, bientôt, qu'un amas de décombres. Le fils du chef vint en même temps apporter les cinquante fusils et demander Vaman, qui fut accordé.
A dater de ce moment, la pacification du Guoye, du Kaméra et du Guidimakha pouvait être considérée comme complète : Mahmadou Lamine, dans la haute Gambie, tentait, il est vrai, quelque temps ^^ après, de recommencer ses fanfaronnades; mais son prestige était perdu. Pour le relever, il conçut le projet de faire égorger le chef du Boundou, qui, dit-on, fut assassiné dans sa case par ses esclaves, dont Mahmadou Lamine paya grassement le crime. Puis, dans les premiers jours du mois d'août, mettant à profit Tefiet produit par la nouvelle de ce meurtre, Mahmadou Lamine jeta dans le Boundou quelques centaines de partisans qui étaient allés le rejoindre ou qu'il avait recrutés dans le Diaka. Ces derniers se portèrent sur Sénoudébou.
Aidé des contingents boundoukais, le lieutenant indigène Yoro Ck)umba, officier aussi intelligent que brave, qui, avec soixante-dix tirailleurs et une
pièce de canon, y était établi, infligea aux assaillants une défaite sanglante.
Le marabout s'enfenna alors dans Diana, dans le Diaka.
Au mois de novembre 1 886, à la nouvelle que la colonne du lieutenant-colonel Galiéni marchait sur cette place, Lamine s'enfuit deux jours avant l'arrivée de celte colonne devant Diana.
Celui qui avait pu réunir dix à douze mille hommes, pour l'attaque de Bakel, qui avait marché contre une colonne française, abandonné de la presque totalité de ses partisans, fuyait honteusement, sans même tenter un semblant de résistance! C'en était fait, depuis les événements de la dernière campagne, du prestige du faux prophète !
Depuis sa fuite de Diana, Lamine vit réfugié dans le Niani, sur la frontière de la Gambie anglaise et du Boundou.
Les Anglais, pour lesquels la présence, de Mahmadou Lamine ^ dans le Niani constitue un voisi-
> Mahmadou Lamine, après sa fuite de Diana, s'était retiré dans le village de Touba-Kouta, sur les bords de la Gambie. Au mois de mai 1887, un poste fut construit & Bani, non loin du Diaka, pour protéger le Boundou contre toute entreprise de la part du marabout. Dans les premiers jours du mois de décembre 1887, une colonne mobile partit de ce poste, sous
nage menaçant, n'hésiteraient pas à accorder, si cela était nécessaire, le libre passage à nos colonnes sur le territoire de la haute Gambie pour y poursuivre et atteindre le faux prophète.
les ordres du capitaine d'artillerie Fortin et, par une marche rapide, se porta sur Touba-Kouta, où elle arriva le 8 décembre. Le village fut aussitôt attaqué; quant & Lamine, il s'enfuit au début même de l'engagement. Les nombreux auxiliaires qui marchaient avec la colonne se jetèrent à sa poursuite ; deux jours plus tard, ils atteignirent le faux prophète, abandonné par ses partisans, et le mirent à mort.
Fin misérable, châtiment mérité de celui qui, acclamé d'abord par les Sarrakholais comme l'envoyé de Dieu et le libérateur de leur race, n'emporta dans sa tombe que les malédictions de ces populations crédules, dont il avait fait le malheur et causé la ruine !