CHAPITRE II
Le commerce du Soudan a-t-il toute l'importance qu'on lui prête ?
Si l'on s'en rapporte à certaines statistiques qui ont été publiées récemment sur le Sénégal, statistiques qui ont été reproduites dans un certain nombre d'ouvrages par des écrivains qui n'avaient pas les moyens d'en contrôler l'exactitude, le commerce du haut Sénégal aurait, au lendemain même de notre occupation, progressé dans des proportions considérables : de un à deux millions, il se serait élevé jusqu'à 19 et 20 millions! Les mêmes statistiques prévoient que, dans quelques années, ce commerce aura décuplé.
Ce sont là des légendes qu'il importe de ne pas laisser subsister plus longtemps!
Un officier qui a exercé pendant plusieurs années le commandement de Kayes, interrogé sur la nature et sur l'importance du commerce du haut Sénégal, en a fait le tableau suivant :
a II ne faut point se le dissimuler: en dehors des (( échanges nécessités par la fourniture à nos cocc tonnes des vivres et des animaux, le seul corn- « merce lucratif qui existe dans les contrées situées (( entre Sénégal et Niger est celui des esclaves (( et des munitions de guerre.
« Prenons, par exemple, le cas d'une caravane ce qui fait le traQc entre les deux grands fleuves (( africains. A son départ du Niger, cette caravane se (c compose de trois cents esclaves, et d'un chargece ment comprenant 50 kilogrammes de beurre de a karité et cinq à six kilogrammes de noix de Colas, a C'est la proportion qui existe bien souvent dans « la composition de ces caravanes.
0 Sa valeur peut être estimée à 60,000 francs, a prix des captifs; plus à 1 00 francs, prix du karité, « et à 300 francs, prix des noix de Colas; total, n 60,400 francs.
« Cette caravane suit, sous la protection de nos a postes, la ligne Bamakou, Koundou, Kita, Ba- <x dumbé, Bafoulabé, Médine, et arrive à Kayes.
« Dans chacun de ces sept postes, il est pris « note de l'estimation de la valeur de cette caraa vane, estimation qui figure sur des états fournis a par les commandants des postes. Si l'on fait « le total des chiffres portés sur ces états, on trouve
a que cette seule caravane a donné lieu à un com- (( merce dont Timportance est représentée par sept (( fois ou quatorze fois 60,400 francs, — selon que (( Ton totalise seulement les entrées, ou à la fois c( les entrées et les sorties de la caravane.
m Pour peu que la chasse à l'homme soit frûo- (( tueuse sur le Niger, on peut, par ce procédé, i< arriver à évaluer à un nombre considérable de a millions le commerce qui est fait entre Sénégal « et Niger.
(< Quant aux caravanes qui se dirigent du Sé- (i négal vers le haut Niger, leur chargement comc( prend quelques marchandises de pacotille (sel et a guinée), et surtout des armes et des munitions de « guerre. »
Ajoutons que, si Ton interroge cinq cents des officiers qui ont pris part à une campagne dans le haut Sénégal , quatre cent cinquante, au moins, affirmeront que ce tableau n'est point chargé outre mesure, et que ce qu'ils connaissent du Soudan occidental, les porte à déclarer que c'est un pays sans ressources, comme aussi, de longtemps, sans avenir d'aucune sorte.