CHAPITRE VII
Avantages et inconvénients afférents aux différents systèmes de colonisation dont l'application a été proposée en ce qui concerne le Sénégal.
Tous ces systèmes peuvent être classés en deux groupes :
1* Projets de pénétration et d occupation illimitée, indéfinie.
2* Projets d'extension , limitée à la possession du plus grand nombre possible de stations, au débouché des voies commerciales qui viennent de l'intérieur.
Le projet de Baffenel, dont nous avons déjà exposé les lignes principales, peut être considéré comme la représentation la plus complète des plans qui se rapportent au premier groupe. (Y. page 12.)
Son exécution aurait pour effet d'augmenter con-
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sidérablemeDt nos possessions d'Afrique, et paraîtrait devoir ouvrir un champ immense d'exploration au commerce national.
Mais aussi quels dangers ne présenterait-elle pas?
Au fur et à mesure que les tètes de colonne pénétreraient dans l'intérieur, onse hâterait de les pousser au delà, dans l'espoir de trouver ces centres de population, ces belles et riches contrées, en un mot cette terre promise entrevue par l'imagination de quelques voyageurs I
S'arrèterait-on à Bamakou? Non, un nouvel objectif serait toujours imposé. Ce serait Ségou, puis Tombouctou, etc., autant d'étapes, autant de termes de cette immense progression qui, d'après Raffenel, devrait finir un jour par embrasser toute l'Afrique.
L'histoire du Sénégal nous apprend que ce n'est qu'au prix de grands sacrifices et par le moyen d'incessantes expéditions que nous parvenons à faire respecter notre autorité par ces tribus belliqueuses, même dans les environs de Saint-Louis, où nous sommes établis depuis des siècles. En conséquence, l'accomplissement de ce vaste programme exigerait Temploi de forces militaires de plus en plus nombreuses pour constituer les garnisons des
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postes de la ligne de pénétration et celles des postes qui seraient établis sur les flancs de cette dernière ^
Pendant ce temps, la ligne de communication s'allongerait, s'affaiblirait de plus en plus; les postes avancés, les tètes de colonne se trouveraient en Pair, et si un échec survenait sur un point de cette ligne, un effroyable désastre serait à redouter !
Concurremment avec la marche en avant de nos colonnes, une flottille de petites embarcations exigeant des frais énormes d'entretien, ne possédant que des moyens d'action insuffisants, disproportionnés en tout cas avec le but qu'elles auraient à remplir, serait créée sur le Niger. Impuissantes pendant la plus grande partie de Tannée à assurer leur propre protection, ces embarcations ne pourraient naviguer que pendant la saison des hautes eaux, alors que tout commerce est interrompu dans cette partie de l'Afrique.
Opposons au plan de Raffenel le programme ciaprès, qui contient les éléments de la plupart des projets compris dans le deuxième groupe.
Tenir le fleuve jusqu'à Médine, la limite navigable du Sénégal. Tenir, de même, la haute Falémé
1 De 700 à 800 hommes que les colonnes comptaient, au début, l'efiTectif des troupes et des services dépasse aujourd'hui 2,000 hommes.
jusqu'au point oit cette rivière cesse d'être navigable pendant la saison des hautes eaux. Occuper, sur la côte, rentrée des fleuves par un poste de douane et, par un fort, le point où cesse la navigabilité de ces cours d'eau.
Etendre l'influence française et réserver notre action, pour l'avenir, par la conclusion des traités de protectorat ou de commerce, avec les États indigènes voisins et avec ceux de l'intérieur.
Ce programme, inspiré par la sagesse et par le désir d* épargner au pays des sacrifices inutiles, fut celui de M. le colonel Pinet-Laprade, gouverneur du Sénégal, de 1863 à 1869.
11 fut aussi et surtout celui d'un bomme de haute valeur, d'une grande droiture, d'une intelligence remarquable, qui, de 1869 à 1876, administra le Sénégal : nous avons nommé le colonel Yalière, de Tinfanterie de marine.
Pendant les sept années que dura son administration, ce gouverneur s^appliqua à restreindre les dépenses, à diminuer les causes et le nombre des expéditions, tout en assurant partout au commerce une protection suffisamment efâcace.
La ligne de conduite que le colonel Valière avait projeté de suivre vis-à-vis des peuplades du haut
Sénégal, était basée sur la constitution, dans le Soudan occidental, d'un vaste empire, dans la main ferme d'un seul chef indigène. Le but qu'il se proposait était d'amener dans ces contrées cet état de paix favorable au développement des relations commerciales.
Dans ces conditions, il pensait que, loin de s'attacher à amoindrir l'autorité d'Âhmadou-Scheikou, le chef qui paraissait le mieux se prêter à ce rôle, en raison de sa grande puissance territoriale; loin de chercher à inciter à la rébellion les populations sous ses ordres, il fallait affermir cette autorité et, si cela était nécessaire pour atteindre ce but, ne pas hésiter à lui donner l'appui de quelques tirailleurs, afin de bien montrer à toutes ces populations que notre désir était de voir un seul chef régner en maître incontesté dans le Soudan occidental.
Objecterait-on qu'il eût été imprudent d'investir le grand chef toucouleur d'une pareille autorité?
L'exemple du traité de 1 834, qui livra à Abd-el- Kader le gouvernement des tribus de la province d'Oran et qui eut un tout autre résultat que celui que l'on espérait, ne saurait être invoqué I La situation respective des deux chefs et les conditions mêmes des traités étaient bien différentes.
En effet, qu'avions-nous à craindre d'une pareille
puissance, si, par un revirement subit dans ses dispositions, celle-ci devenait un jour hostile ? Rien ; car elle tirait toute sa force de notre appui.
Qu'avions-nous à en attendre ?
Tous les résultats politiques et commerciaux que nous ne pouvons obtenir d'une autre manière qu'au prix d'énormes sacrifices; car, comme compensation à cet appui plus moral encore qu'effectif, le sultan de Ségou prenait l'engagement de pacifier complètement ses États, de constituer une sorte de ligne commerciale, jalonnée par des caravansérails placés sous la garde de ses lieutenants, d'assurer la sécurité des caravanes qui y circuleraient, et enfin d'obliger toutes ces caravanes à se diriger vers nos escales pour y échanger, contre nos marchandises, les produits apportés de l'intérieur.
Tel est, en substance, le projet qui fut élaboré, en 1872, entre des envoyés d'Ahmadou-Scbeikou venus à Saint-Louis et le gouverneur Yalière.
C'est ce projet, avec le tempérament que l'état de nos relations avec Abmadou et la formation d'un nouvel empire soudanien, celui de Samory, commandaient d'y apporter, qui fut repris par le colonel Frey à son arrivée dans le haut .Sénégal, avec l'assentiment du gouvernement, et qui fut la base de sa ligne de conduite avec Ahmadou.
Mais les conditions étaient bien changéesl et te seul but que l'on pût se proposer à ce moment était d'amener, par l'emploi de moyens de persuasion, si cela était possible, — par l'emploi de la force, si cela devenait nécessaire, le sultan de Ségou siuon à modifier, dans un sens favorable à nos intérêts, les sentiments de défiance dont il était animé à notre égard, au moins à faire cesser tout acted'hos* tilité contre notre autorité.
Ainsi que l'altoste l'envoi des missions Mage, SoleiUet etGatieui, cette politique n'a-t-elle pas élé préconisée par MM. les généraux Faidherbe et Brière de l'Isle, comme gouvei'oeurs du Sénégal?
Si, dans la suite, ce programme a été entièrement dévié de son premier but, qui était si simple, si mesuré, si sage, à quoi doit-on attribuer cette modification?
Nous l'avons vu : & cette fièvre de colonisation qui, il y a quelques années, s'est emparée de l'opi* nioD publique et l'a poussée dans ces entreprises.
Par suite, à qui en incombe la responsabilité? A tout le monde et à personne, à la fois.