CHAPITRE VII
Le 1 7 novembre, le lieutenant -colonel Frey passe à Papahrah la revue des troupes qui constituent la colonne.
Chaque corps a son petit campement particulier. Il se compose de plusieurs lignes de petites tentes basses, relevées d'un côté en forme d'auvent, la partie supérieure et les autres côtés recouverts de paille; d'une multitude de gourbis, sorte de petites huttes, de petits hangars, construits au moyen d'un peu de paille et de branchages, et sous lesquels on abrite non-seulement les hommes, mais aussi les chevaux, qui souffrent autant que l'Européen du pernicieux climat. Devant ces gourbis sont de petits chevalets faits à la hâte, au moyen de quelques bambous, et sur lesquels sont posés les armes et les objets de harnachement. Les rares arbres que l'on aperçoit disséminés sur la surface du plateau sont réservés pour l'ambulance et pour les Européens. De ci de là, s'élèvent droit vers le ciel de minces Glets de
fumée; ils indiquent remplacement des feux autour desquels, accroupis et les jambes presque sur ie brasier, les cuisiniers indigènes préparent le repas du soldat.
Chaque coin présente son cachet d'originalité, qui varie suivant les différentes heures de la journée. Mais rien ne saurait dépeindre la tristesse de ce camp pendant Theure accablante de la sieste.
Dès neuf heures du matin, les Européens sont rentrés sous leurs tentes, qu'ils ne quittent plus jusqu'au soir; pendant tout ce temps, ils devront garder leur casque sur la tète, car, par son seul rayonnement, le soleil peut occasionner des insolations aussi bien que par l'action directe de ses rayons.
Un vent chaud passe lentement sur le camp, l'enveloppant d'une vapeur blanchâtre et augmentant encore la chaleur que verse, en torrents de flamme, la voûte azurée. Dans le camp, hommes et bètes, tout sommeille. Le silence règne comme si Ton était au milieu de la nuit.
Malgré cette épouvantable température, des tirailleurs et des spahis restent étendus de longues
heures à terre, sans mouvement, le visage en plein soleil : ils rêvent sans doute au paradis que leur promet Mahomet, et où des essaims de houris les enchanteront de leurs danses lascives, et les récréeront de leurs amoureuses chansons. Près d*eux se glissent ces petits lézards inoffensifs dont l'espèce est particulière au Sénégal et dont le corps, recouvert d'une petite cuirasse, brille des plus vives couleurs. D'un mouvement saccadé, ils balancent leur petite tète sans cesse, sans repos, — en châtiment, disent les indigènes, de la faute commise par fun d'eux, qui dévoila par ce signe de tête la retraite de Mahomet à des ennemis à la recherche du Prophète.
Tout autour du camp, sur les branches mortes des arbres, se tiennent perchés des vautours, repus, alourdis, les ailes tombantes.
Par moments, quelque tirailleur, quelque gourgui traverse le camp pour aller prendre de Teau au marigot voisin.
Là, le changement de tableau est complet : c'est un spectacle vivant, mouvementé. Les femmes des tirailleurs et des spahis y sont rassemblées en grand nombre; les unes s'ébattent bruyamment dans Tonde, qu'elles frappent, autour d'elles, de leurs mains, pour tenir éloignés, par le bruit, les caïmans qui pourraient, près de là, guetter le mo-
ment propice pour s'élancer sur leur proie; d'autres, les poignets et les chevilles chargés de lourds cercles d'argent, le buste nu, n'ayant pour tout vêtement qu'un simple morceau d'étoffe légère bridant les hanches, battent avec force, au moyen d'un morceau de bois grossier , le linge de leurs seigneurs et maîtres; puis, d'un pas léger, soutenant de leurs bras robustes, sur leur tète, des calebasses ou des vases de terre remplis d'eau, elles rentrent, rieuses et bruyantes, dans la partie du camp qui leur est réservée.
Ici, c'est le camp des spahis : Européens et indigènes, réunis par groupes, formant comme autant de petites tribus, y vivent en très-bonne intelligence, sur le pied d'une cordiale camaraderie.
Au spahi noir sont réservés les dures corvées, les travaux fatigants, les courses à l'ardeur du soleil; au spahi blanc, les missions délicates, les emplois difficiles. Gomme l'Européen d'ailleurs, le spahi noir porte le casque de feutre qui doit le garantir des coups de soleil; il touche comme lui une ration de vin et d'eau-de-vie. Cette assimila-
êO CAMPAGNE DANS LE HAUT SÊNËGAL
lion flatte son amour-propre, et c'est gravement qu'en parlant à d'autres indigènes il se sert souvent de l'expression : « Nous autres blancs. .. »
Mais ce qui donne au spahi noir la grande considération dont il jouit auprès des gens de sa race, c'est la possession d'un beau cheval, et aussi celle d'un immense manteau en drap rouge, qui le recouvre des pieds à la tête, et dont il se pare toutes les fois qu'il en trouve l'occasion. Avec quelle admiration ceux-ci ne le suivent-ils pas des yeux lorsqu'il passe superbe, par les rues du village, faisant caracoler son coursier et, quelque temps qu'il fasse, fièrement drapé, au risque de suffoquer, dans son magnifique manteau! Aussi la place de spahi est-elle enviée, et, pour une vacance qui se présente^ cent concurrents sont-ils en présence; de sorte que le corps peut se recruter parmi des hommes choisis, grands et vigoureux.
Chaque spahi blanc ou noir a son gourguij une sorte de brosseur, de domestique, d'apprenti spahi, qui s'attache à sa personne, le suit en toute circonstance, fait ses corvées et, dans les marches, charge sur sa tète le supplément de bagages que le cheval ne peut porter. Le gourgui n'est pas exigeant, il ne demande comme paye de ses services que l'honneur de partager l'ordinaire du spahi et de conduire
quelquefois à l'abreuvoir le cheval de sou maître.
Quant au spahi européen^ c'est presque toujours UD volontaire. Une nature ardente, le désir de tenter la fortune d'un avancement rapide font poussé à cette vie d'aventures. Le visage basané, les traits énergiques, on le voit crânement campé à cheval, mis avec une certaine coquetterie, comme s'il s'agissait de paraître dans un steeple-chase ou dans un carrousel.
Passons aux tirailleurs établis sur la partie la plus ensoleillée du plateau.
Ce corps est formé d'éléments empruntés aux différentes races de la Sénégambie : Ouolofs, Toucouleurs, Peulhs,etBambaras, qu'un œil exercé distingue à la simple inspection. Le Toucouleur se reconnaît à sa nature belliqueuse et à son caractère bruyant et vantard; le Bambara, — qui provient le plus souvent de captifs faits sur le Niger, — à ses membres robustes, à son tempérament calme; le Peulh, à ses traits réguliers, à ses jambes grêles et nerveuses et à son extrême agilité; le Ouolof,
plus policé que les autres noirs, à sa nature douce, à ses manières moins rudes.
Malgré cette diversité de recrutement, les tirailleurs ont un esprit de corps remarquable ' . Ce sont de précieux auxiliaires, pour la plupart d*une réelle bravoure, d'une grande intrépidité, et qui feraient très-bonne figure dans une guerre européenne aux côtés de leurs congénères les turcos. Il en est parmi eux qui ont été relevés mourants sur le champ de bataille, la nuque déjà tailladée, le cprps couvert de ces atroces blessures qui, dans ces guerres, sont le lot du malheureux vaincu ! Plus d'un a quelquefois trente ans de service; il a assisté à cinquante combats, dont il vous fait le récit dans un langage pittoresque, avec cette familiarité respectueuse dont sont empreints les rapports d'inférieur à supérieur chez les peuples aux mœurs primi-
' Cette diversité d'origine a même ses avantages. En effet, le mélange de ces races, qui sont animées de sentiments de mépris et de haine réciproques, contribue puissamment à exciter et à entretenir l'émulation parmi les tirailleurs: c'est une garantie de solidité du corps et de sécurité pour le commandement. Aussi faut-il se garder de constituer les garnisons des postes du haut Sénégal, comme quelques-uns l'ont proposé, au moyen d'éléments recrutés dans une môme région, et, à plus forte raison, dans les environs de ces postes. De même, il sera prudent, pendant quelque temps encore, de conserver dans le haut Sénégal un noyau de troupes européennes.
tives ; et il n'est encore que tirailleur de 1 '• classe ! Le tirailleur est le véritable soldat de la conquête. Nul mieux que lui n'est apte à faire ces marches forcées, à exécuter ces coups de main qu'un chef jeune et audacieux peut concevoir et entreprendre. Une fois revêtu de ses gris-gris (amulettes en cuir), auxquels il n'accorde plus en réalité une trèsgrande confiance depuis qu'il a vu tomber sous les balles nombre de ses ennemis qui en étaient cou* verts, mais dont il aime néanmoins à se parer en guise d'ornement; une fois muni de sa peau de bouc, qui contient sa provision de six à sept litres d*eau, de sa besace, qui renferme une poignée de couscous, et ses cent vingt cartouches, un chef peut lui demander de marcher vingt heures durant; c'est pour lui jeu d'enfant.
Le tirailleur ne brille pas toujours par une très* grande discipline, surtout lorsqu'il se trouve sous les ordres de chefs qui, débarqués de la veille, ignorants de la langue du pays, des mœurs des indi* gènes, ne savent pas le commander et le rebutent; de plus, passant chaque année neuf mois sur douze dans la brousse, menant la vie la plus dure qu'on puisse imaginer, il faut, pour le conduire, une main ferme, mais aussi une autorité paternelle, sinon il désertera sans scrupule, avec armes et bagages, et
ira oiïrir ses services à Ahmadou Scheikou ou à Samory.
Par exemple, le tirailleur est pillard dans Tâme; sa solde est si faible qu'il ne manque pas Toccasion de Taméliorer par quelques bonnes prises, par quelques bonnes aubaines. Dans le sac d'un village, il brise les objets qu'il ne peut emporter, plutôt que de les laisser à Tennemi. Si Ton n'y veillait même, il en est qui se feraient volontiers détrousseurs de caravanes, à l'exemple de certains chefs indigènes qui, la nuit venue, vont s'embusquer près du chemin pour attaquer les convois de Dioulas à leur passage.
Dans le haut Sénégal, les tirailleurs font aussi le service d'artilleurs : c'est parmi eux que Ton recrute les servants des pièces de campagne, car, malgré la bonne volonté dont ils font preuve, et en raison du service pénible qui leur incombe, les artilleurs européens sont semés sur la route dès les premières marches.
Un type qui ne manque pas d'originalité, c'est le tirailleur-ordonnance : bon soldat, marcheur infatigable, celui-ci se distingue de ses camarades par .une mise plus soignée. Comme coiffure, il affectionne les coupes de cheveux les plus originales : se rase, par exemple, tout un côté de la tète, en conservant une touffe épaisse sur l'autre côté ! Chez lui le comble de la coquetterie est de laisser flotter au gré des vents, sur son pantalon, les pans de sa chemise !
En marche, il porte son fusil par le bout du canon, et la plus grande partie de son chargement sur sa tète, à moins qu'il ne soit suivi de ses femmes; dans ce cas, il se débarrasse sur elles de tous ses bagages, ne conservant sur lui que ses armes et ses cartouches.
Arrivé au campement, le tirailleur-ordonnance excelle à construire en un tour de main un gourbi à son officier; il fait à la fois l'ofQce de brosseur et de femme de ménage ; et, dans ces dernières fonctions, il met tant d'ardeur qu'il ne tarde pas à réduire promptement en dentelle les chemises et les mouchoirs les plus solides. Avec cela, il est
doux, très-dévoué, plein de bonne volonté et, — qualité caractéristique et précieuse dans le Soudan, où Ton manque d'outils de toute sorte, — il décloue sans peine les caisses avec ses dents !
Le tirailleur est Tobjet du mépris des traitants, des noirs aisés, et en général de tout musulman. N'est-il pas un mercenaire à la solde des blancs, un transfuge, presque un renégat? Lorsqu'il fut question de doter le Sénégal d'une loi qui rendrait le service obligatoire pour les indigènes auxquels la mère patrie assure la protection et accorde des avantages de toute sorte, sans leur imposer en échange aucune charge, des protestations nombreuses s'élevèrent parmi les noirs de Saint-Louis : a Nous résisterons à une pareille loi, s'écrièrent-ils, dussions-nous nous insurger contre l'autorité française. »
L'objection qu'ils élèvent à l'adoption de cette loi est que les Français n'accordent pas aux soldats le temps nécessaire pour faire leurs prières aux heures prescrites par le Prophète; objection spécieuse, qui cache le mauvais vouloir du musulman, Taversion profonde qu'inspire à ce dernier l'obligation de servir sous les ordres de ceux qu'il considère comme les ennemis de sa religion et de sa race. Une autre objection, qui pourrait parattreplus fondée, mais qui étonne de la part d'individus soumis
hier encore aux lois de Tesclavage, est que les tirailleurs ne sont recrutés que parmi des captifs, et qu'un homme libre ne saurait, par suite, sans déchoir, servir dans les mêmes rangs, comme si le baptême du feu ne purifiait pas Tindignité de Torigine !
On pourrait, à la rigueur, dans le début de Tapplication de cette loi, tenir compte, dans une certaine mesure, de cette répugnance, en créant des bataillons indigènes spéciaux, dont les éléments seraient fournis exclusivement par le service obligatoire.
De même, pour alimenter le corps actuel des tirailleurs, pourquoi n'appliquerait-on pas, avec le tempérament qu'il comporte au Sénégal, le mode de recrutement du corps des tirailleurs annamites ? Les territoires annexés seraient tenus de fournir, sinon d'entretenir, un certain nombre d'indigènes sous les drapeaux : il en résulterait pour la France des économies considérables en argent et en hommes ^
> Les tirailleurs, qui se recrutent aujourd'hui sur tous les points du Soudan occidental, peuvent devenir, entre nos mains, un excellent instrument pour la propagation de la langue française; il faudrait que chacun d'eux, en rentrant dans ses foyers, y rapportât, en même temps que le sentiment de notre puissance et de notre civilisation, des notions
Auprès des tirailleurs et comme sous leur garde, sont campés les disciplinaires, au nombre d'une centaine. Ce corps est le ramassis des soldats incorrigibles, des hommes les plus indisciplinés des armées de terre et de mer : tous ceux qui le composent comptent à leur actif plusieurs condamnations à des peines correctionnelles.
Les disciplinaires sont spécialement affectés aux travaux des colonies; ils ne sont pas armés, sauf pendant les exercices et les manœuvres.
Dans des circonstances exceptionnelles, on les fait participer aux expéditions coloniales : ils sont alors, le plus souvent, un danger plutôt qu'une aide pour la colonne.
de Dotre langue. Il serait nécessaire, pour cela, qu'on leur ftt l'application, principalement dans les loisirs de la vie des postes, d'un mode d'enseignement simple et pratique qui permît, non certes d'en faire des lettrés, mais, au moins, d'apprendre à tous & parler couramment le français , qu'ils ignorent pour la plupart, et, aux plus inj^elligents, à le lire et à l'écrire. Nous pensons que cette mesure produirait des résultats autrement féconds que ceux que l'on compte retirer du fonctionnement de ces écoles de gamins indigènes qui ont été créées en 4884, dans trois ou quatre de nos postes du haut Sénégal, grâce aux subsides de ï Alliance française.
A l'exception d'une trentaine, qui sont vigoureux et ont Tair résolu, les disciplinaires campés à Papahrah offrent le triste tableau d'hommes affaiblis par les maladies ou par le vice.
Le colonel les réunit : il leur rappelle que dans plusieurs expéditions leurs aînés se sont vaillamment conduits; que, notamment en 1869, au combat de Louga, des disciplinaires se dévouèrent pour sauver leur chef qui allait tomber entre les mains de l'ennemi. Dans la campagne qui va s'ouvrir, il y aura des dangers à courir, des actes de bravoure à accomplir ; des occasions leur seront probablement fournies de faire leur devoir, de se régénérer : <K A dater de ce jour, leur dit-il en terminant, je vous traiterai en soldats. Tâchez de mériter ce titre. »
La plupart d'entre eux se conduisirent d'une manière satisfaisante. Quelques-uns, marcheurs infatigables, n'élevant jamais de plainte, donnèrent le bon exemple à leurs camarades. Mais un petit nombre resta sourd à ces exhortations, entre autres deux vieux routiers, difficilement accessibles à de généreux sentiments. A leur cinquième étape, profitant d'une nuit sombre, ils s'écartèrent du sentier et allèrent s'installer dans un village, où ils se donnèrent comme des envoyés du commandant supé-
rieur. Là, vêtus à la mode indigèDe, agissant en maîtres, ils espéraient attendre tranquillement la fin de la campagne. Malheureusement pour eux, les habitants, fatigués de loger des hôtes si exigeants et si incommodes, envoyèrent une dépulation au chef du poste voisin, pour se plaindre de cet impôt d'un nouveau genre qu'on levait sur eux.
Nos deux rusés compères durent rallier à marches forcées la colonne, sous la pression des baïonnettes des tirailleurs.
Il nous reste encore à parler de ce petit soldat de marine, doux, modeste, discipliné, que Ton aperçoit là-bas, étendu sous ces tentes basses.
Ah ! quelque éloge qu'on lui décerne, quelque flatteur que paraisse le portrait qu'on en fait, on n'exaltera jamais assez sa vaillance; on ne louera jamais trop cette existence faite de dures souffrances et d'incomparables dévouements!
Celui-là n'est pas d'ordinaire, comme le spahi, un volontaire. Désigné par le sort, fils de paysans ou de pauvres artisans, il s'est arraché avec peine, le cœur brisé, à son hameau, à sa famille; ou bien.
enfant de la grande ville, obligé par la nécessité de chercher un refuge dans Tannée, il a choisi cetle arme, qui, du moins^lui procurera la satisfaction de faire de beaux voyages, de voir du pays.
Après quelques mois de caserne, dans l'un de nos ports militaires, aux récits merveilleux que ses camarades, oublieux des misères passées et dans la joie du retour, lui ont faits sur ces contrées mystérieuses, il s'est un peu dégrossi, il s'est défait de sa gaucherie de conscrit. Mais ce n'est qu'insensiblement et comme par l'effet d*un philtre, dont l'action agit lentement sur les sens, que son imagination s'est peu à peu échauffée au contact de ceij imaginations exaltées; et toutefois, ce n'est pas sans un sentiment de terreur vague qu'il voit venir le jour prochain de l'embarquement. Dans le brouhaha du départ, dans l'émotion des adieux, il a perdu de vue ses peines ; le voilà à bord ; bientôt il se balancera au roulis du navire, il fera les manœuvres des voiles comme un vieux loup de mer.
Après une traversée de quinze à vingt jours, il est jeté sur une côte d'une monotonie effrayante, dont la vue produit, chaque fois qu on la revoit, le même frisson involontaire, la même horreur instinctive, pressentiment sinistre des douleurs qui vous y attendent. Il se trouve au Sénégal comme il
aurait pu être débarqué à la Guyane, au Tonkin, ou sur tout autre point du globe. « Le Sénégal ! 9 ce nom ne lui est pas totalenaent inconnu ; il cherche dans ses souvenirs, et il y trouve Técho lointain de récits de journées d'amertume et d'indéfinissables souffrances.
Dans son esprit inquiet, avec sa défiance de Tavenir, il n'est pas sensible à la nouveauté, à i'étrangeté des tableaux qui se déroulent devant ses yeux : il ne voit dans ces populations nègres que des ennemis secrets conjurés pour sa perte. Sa première étape sur cette terre de désolation est l'un des camps des environs de Saint-Louis : Gandiole, la Pointe aux Chameaux, N'Diambor; car le séjour du chef-lieu est interdit aux soldats européens, dont la présence pourrait, peut-être, amener l'explosion d'une de ces terribles épidémies de fièvre jaune qui, en quelques jours, fauchent les trois quarts de la population européenne.
Epouvantables sont ces journées passées dans ces postes qui se dressent, isolés, au milieu de dunes de sable sans ombrage, sans villages indigènes même à proximité! Dans cette affreuse solitude, le cœur éprouve toutes les douleurs, tous les désespoirs de l'exil. Là, cohabitent avec les soldats des essaims de guêpes, des légions de rats, de
chauves-souris , des serpents dont il est sans cesse occupé à éviter les mortelles morsures. Le soir venu, ce sont des myriades de crabes qui, sortant de la mer, s'avancent comme à l'assaut du poste, en bataillons serrés, la pince haute et frémissante.
Il entend alors, pour la première fois, dans le silence des nuits, ces chœurs lugubres formés des hululements des oiseaux des ténèbres, des hurlements, des ricanements sinistres des hyènes, des glapissements des chacals, cris qui le poursuivront désormais partout et qui hanteront, plus tard, son esprit affaibli, aux heures de fièvre et d'insomnie.
Nous l'avons vu faire la montée du fleuve. Arrivé dans le haut Sénégal, il regrette déjà ces postes du bas fleuve; là du moins il était près de France, tandis que, de jour en jour, il va s'éloigner davantage de sa chère patrie.
L'influence fatale du climat s'est déjà fait sentira Papahrah : comme lui, ses chefs, aujourd'hui debout, demain terrassés par la fièvre, ont payé leur tribut. En quelques jours, triste prélude de la campagne qui va s'ouvrir, il a déjà vu succomber un vétérinaire, M. Falgéras; un lieutenant d'infanterie de marine, M. Sibut-Bourde ; un médecin, M. Lecorney; tous trois à la fleur de Tâge, au seuil d'une carrière qui leur promettait un riant avenir.
Bien des camarades sont déjà tombés autour de lui; ne faut-il pas commencer cette série de décès qui, dans les précédentes campagnes, d'une durée à peine de huit à dix mois, ont atteint de si effrayantes proportions !
Il est triste, sombre, découragé, et pourtant ses misères sont à peine commencées; il n'a pas encore connu les fatigues de la campagne; car demain il lui faudra se mettre en route, marcher, marcher sans cesse pendant de longs mois, pesamment chargé, manquant de tout, dans un pays où TEuropéen n'avance pour ainsi dire qu'en se traînant avec peine. Chacun de ces soldats va devenir un héros, d'autant plus méritant que son dévouement restera ignoré ; que rarement la renommée tirera de l'obscurité ses traits de bravoure, ses luttes quotidiennes, désespérées, dansl'ombre, contre les ennemis, contre les maladies qu'il a à combattre, contre le découragement qui l'envahit, — et qui fait préférer à quelques-uns d'entre eux le suicide à la continuation d'indicibles souffrances.
Au camp de Papahrah, par suite des maladies et
des décès, les effectifs européens étaient déjà réduits de vingt-cinq à trente pour cent, les effectifs indigènes de quinze pour cent. La dissémination des troupes devenait urgente. Les tirailleurs seuls sont laissés à Papahrah; une partie de l'infanterie de marine est envoyée à Kayes ; le reste de T infanterie, les disciplinaires, les spahis et la batterie d'artillerie sont dirigés sur Diamou.
Diamou est un poste provisoire situé sur la voie ferrée, au cinquantième kilomètre environ, au confluent du fleuve et d'un marigot.
Pendant la durée de l'hivernage, c'est-à-dire pendant les mois de juillet, août, septembre et une partie d'octobre, on se rend de Kayes à Diamou au moyen d'un petit wagonnet recouvert d'une toiture en chaume, et que poussent quatre indigènes. Ces quatre indigènes, inconscients des dangers qu'ils font courir aux malheureux voyageurs qui leur confient leur existence, lancent le wagonnet, au passage des ponceaux de Papahrah et de Diamou, ainsi qu'aux pentes descendantes, avec une rapidité vertigineuse, se suspendant à l'arrière, où ils forment une grappe humaine.
Pendant cette même période, la voie se trouve sous l'eau, sur une étendue de plusieurs kilomètres; par suite elle n'est pas utilisable ; les locomotives^
qu'on a tenté à diverses reprises d*y faire circuler, ont défoncé la plate-forme et n'ont pu être retirées qu*à la saison sèche, au prix de grandes difficultés.
Dans le courant du mois de novembre, la voie est en plein fonctionnement, c'est-à-dire qu'un train part tous les matins de Kayes et retourne le soir à ce poste. Ce train n'a certes pas la majesté imposante d'un train de nos grandes lignes; il se compose d'une petite locomotive qui, comme si elle avait subi elle-même les atteintes du climat, s^avance cahin-caha, anémique, poussive, râlante, traînant derrière elle deux ou trois wagons en plate-forme, sur lesquels sont empilés et vivres et soldats indigènes. Quand il s'agit du transport des troupes européennes, on se sert de wagons recouverts d'une légère toiture. Enfin, dans les circonstances solennelles, on attelle à la locomotive une sorte de wagon à bestiaux, que l'on décore fièrement du titre de wagon officiel.
A la vérité, au début de l'entreprise, lorsque l'on se flattait de pouvoir, à brève échéance, promener le panache onduleux de nos locomotives à travers les déserts du Sahara, on avait prévu, pour la formation d'un train ministériel, une sorte de wagonsalon - bureau . Cet élégant spécimen de notre
iiulustrie française n'est pas encore sorti de Saint- Lquis, où il a été soigneusement emmagasiné, en attendant que l'heure sonne de le lancer à la conquête du Sahara!