CHAPITRE VIII
SITUATION POLITIQUE DU HAUT SÉNÉGAL, AU MOMENT DE l'arrivée a KATES DU COMMANDANT SUPÉRIEUR.
r Nous avons montré, au début de ce récit, Ahmadou Scheikou occupé à faire le siège de Nioro. Il avait fallu des motifs bien puissants pour décider le sultan de Ségou à quitter sa capitale pour venir mettre le siège devant cette place.
Ahmadou avait reçu des mains de son père, El- Hadj Omar, un empire immense, mais bien désagrégé, presque morcelé. Celui qui prit le titre de Scheikou, — Roi des croyants, — pour bien marquer sa suprématie religieuse sur les chefe des autres États musulmans voisins, travaille depuis vingt ans, avec une persévérance remarquable, à la reconstitution • sur des bases solides du grand empire toucouleur. Il fait surveiller avec un soin jaloux ses frères, auxquels il a dû confier des commandements de provinces, et sévit promptement et avec une extrême rigueur contre ceux d'entre eux qu'il soupçonne de vouloir se soustraire à son autorité.
Au commencement de Tannée 1885, ayant appris
que trois de ces derniers : Montaga, chef du Kaarta ; Bassirou et Alibou, chefs de provinces moins importantes, cherchaient à se rendre indépendants, il n'hésita pas à marcher contre eux. Traversant rapidement le Béiédougou, peupléde Bambaras hostiles, il vint d*abord camper à peu de distance de Nioro, capitale du Kaarta.
Montaga, prévoyant les desseins d'Ahmadou Scheikou, avait réuni dans cette place de grands
approvisionnements et s'y tenait sur la défensive. Il refusa Tentrevue que lui demandait Ahmadou sous le prétexte apparent de s'expliquer avec lui, mais avec la secrète intention de s'emparer de sa personne. Ahmadou fait aussitôt saisir le marabout Thierno Mahmadou Kayar, le prêcheur de l'émancipation du Kaarta, l'ami de Montaga, et après un procès auquel il donne un grand retentissement, le fait mettre à mort pour excitation à la révolte.
Montaga s'enferme dans son tata de Nioro, forteresse inexpugnable pour les noirs : les murs épais et élevés de la place ont été construits sur les indications d'un ancien ouvrier de Saint-Louis, Samba N'Diaye, passé en 1856 à l'armée d'EUHadj Omar et devenu ensuite l'ingénieur militaire des sultans de Ségou.
Alors commence une campagne de huit mois
très-intéressante, pleine d'épisodes émouvants, de nombreuses péripéties, et avec des alternatives de succès et de revers. On y voit Ahmadou déployant les mille ressources de sa diplomatie. Cest bien toujours le même despote jadis décrit par Mage, le même caractère ombrageux, astucieux, sachant attendre du temps ce qu'il ne peut obtenir par la persuasion ou par la force, habile à semer Tor pour amener les défections. Ce sont toujours aussi les mêmes difficultés, les mêmes compromissions avec ses talibés toucouleurs, qui veulent bien lui reconnaître l'autorité du suzerain, mais non la domination du maître, et qui^ à Tlieure du danger, au moment où leur concours lui est indispensable, lui font payer chèrement leurs services.
Âhmadou temporise, pour amener à lui et ménager le parti des Foutahs Kaartistes, amis de Montaga. En même temps il tente une alliance avec les chefs maures Mohammed Mahmoud, roi des Mashdoufs, etMohammed Mahdi, qui habitent sur les confins du Kaarta. Il les attire par des promesses qu'il ne tient pas complètement; les Maures devien-
nenl exigeants, et finalement se retirent, mais ils promettent de rester neutres dans la lutte : c'est surtout ce que veut obtenir le sultan de Ségou.
Le tata de Nioro est approvisionné pour six mois ; Montaga a de nombreux partisans, même parmi les talibés d'Abmadou» qui manifestent à plusieurs reprises leur mécontentement de cette guerre entre frères, et refusent au sultan de Ségou de marcher contre Montaga.
Un parti puissant se soulève à l'intérieur contre Ahmadou; c'est celui des Oual^rbès, dirigé par le chefBolaro Fà-Lel.
Ce parti s'unit à celui des Diawaras pour faire contre* poids à l'armée d' Ahmadou et secourir Montaga.
Tidiani, roi d'Hamdallahi et cousin d' Ahmadou, avec lequel il vit en très-mauvais rapports, annonce de son côté qu'il va envoyer du Macina des troupes pour débloquer Nioro; mais ces troupes n'arriveront jamais.
Pendant ce temps, Ahmadou ruine ses deux frères Alibou et Bassirou, se rend populaire en distribuant aux populations une partie de leurs biens, produit des exactions de ces chefs, et confisque l'autre à son profit.
Trois autres de ses frères, Daah, Monyrou et
Ameydou sont dans le Diallafara, pays voisin du Kaarta. A la tète d'un parti important, ils menacent Dialla, défendu par Demba Ifra, chef de Farabougou, autre frère du sultan, qui, avec une armée peu nombreuse, est resté fidèle à ce dernier.
Ahmadou, qui ne rêve que Textermination de ses frères, afin qu'à sa mort son fils n'ait pas de compétiteur à sa succession, laisse Demba Ifra livré à ses propres forces, dont l'infériorité assurera sa défaite et sa mort.
Après six mois de siège, Nioro est réduite par la famine et décimée par la maladie. Le parti Oualarbé se décide alors à agir, pour sauver la place.
Fà-Lel marche jusqu'au village de Borni, près de Nioro. Il croit avoir réussi à se concilier une partie des talibés d' Ahmadou.
Le sultan, informé à temps de cette trahison, ramène aussitôt ses talibés par des présents qu'il fait adroitement remettre aux chefs pendant la nuit qui précède la bataille.
Fà-Lel marche pour se joindre, sur un point déterminé à Tavance, avec ceux qu'il croit ses alliés; mais il est attaqué : la panique se met dans les rangs de son armée, qui est battue et fuit en déroute après un combat sanglant où lui-même est tué.
Quelques jours après laffaire de Borni, dans le
courant de septembre 1885, Nioro capitule, mais Montaga reste dans le réduit de la place avec ses femmes et quelques fidèles serviteurs.
Âhmadou lui offre la vie sauve sans parvenir à le décider à se rendre.
Enfin le sultan donne Tordre à ses troupes d'aller occuper le réduit. Au moment où elles franchissent l'enceinte, Montaga se fait héroïquement sauter avec ce qui lui reste de poudre.
Au mois de novembre 1885, Ahmadou jouit encore du prestige de cette victoire, dont le retentissement a été très-grand dans tout le Soudan !
Il apprend, sur ces entrefaites, que la canonnière le Niger, qui a réussi enfin à descendre le fleuve, est passée devant Ségou, comme pour provoquer la capitale toucouleure, et à son retour a conclu un traité avec le pays de Nyamina, dont le chef avait toujours été un allié fidèle du sultan.
Ahmadou, transporté de fureur, fait annoncer partout son dessein de s'avancer dans le Diafounou et dans le Guidimakha. Il s'établira devant Kayes et Bakel, prêt à agir selon les événements sur notre
ligne de retraite, pendant que la colonne française sera aux prises avec Samory !
Mais une diversion heureuse pour nos intérêts se produit au moment même où nos troupes vont se mettre en marche de Kayes pour le Niger. Daah, après une série d'engagements, parvient à s'emparer de Dialla. Demba Ifra, qu'Âhmadou avait laissé sans renfort dans cette place, est fait prisonnier et mis à mort. Après ce succès, Daah va occuper Farabou* gou, grand village situé entre Kita et Nioro. Il cherche à entraîner dans sa lutte contre Âhmadou le chef bambara N'TÔ, qui, dit-on, s'avance avec des troupes dans le Bélédougou, jusqu'à Guémoukoura,pour se joindre à l'armée de Daah.
Daah envoie en outre ses deux frères Monyrou et Ameydou auprès du commandant de Kita, pour lui demander l'appui des forces françaises contre Ahmadou.
Celui-ci, après sa victoire de Nioro, avait, se- Ion son habitude, procédé par la terreur, employant son temps à faire des prises, à ordonner des exécutions, condamnant à mort plusieurs chefs diawaras.
Le succès de Daah va retenir le sultan à Nioro, pendant plusieurs mois. 11 n'est pas possible en eflet à Ahmadou de s'éloigner de cette place, avant
de s'être rendu maitre de Daah et d'avoir soumis tout le Kaarta.
Daah, se voyant abandonné par le chef bambara N'Tô, s'enferma dans son tata de Lambédou : il fit, dit-on, creuser autour deTenceinte, des fossés qu'il remplit de son de mil pour y mettre le feu, et empêcher ainsi l'assaillant d'arriver jusqu'au retranchement. Le son de mil passe pour avoir la pro* priété de s'enflammer assez vite à la surface, puis de ne brAler que lentement dans les couches inférieures.
Cette position de Daah à Lambédou va constituer pour la colonne française une excellente garde-flanc qui couvrira sa gauche contre toute tentative de la part d'Âhmadou Scheikou.
Cependant ce dernier, pour l'exécution de ses divers projets, ordonne de nouvelles levées de guerriers, principalement dans le Diafounou et dans le Guidimakha. En même temps, il répond au traité de Nyamina par une mesure vexatoire pour notre influence et terrible pour notre commerce. Il fait publier partout l'interdiction, sous peine de mort, à tout habitant de la rive droite du fleuve, de nous vendre quoi que ce soit, bœufs, ânes, grains, et de nous fournir un seul travailleur; bien plus, nonseulement il empêche ainsi ses sujets de nous écou-
1er leurs produits, mais il ferme encore les routes à toutes les caravanes maures qui sont obligées de tra* verser ses États pour venir vendre leurs gommes à nos escales.
2" Du côté de Samory, la situation avait pris pen< dant rhivernage un caractère alarmant. Les dernières nouvelles reçues de nos postes disaient que huit à àix mille fantassins et cavaliers, sous les ordres de Malinkamory, frère de Samory, s'étaient établis sur la rive gauche du Bakhoy, depuis le Niger jusque dans les environs de notre poste de Badumbé ^ Fatafi, puis Korokhoto, à quinze lieues à peine de Bafoulabé, venaient d'être pris et détruits par eux. Malinkamory avait son quartier général à Gale, dans les environs de notre fort de Kita. •
Les populations des contrées comprises entre Kita et Bafoulabé s'étaient réfugiées en partie sous le canon de nos forts et en partie sur la rive droite du Bakhoy.
Grâce à la hauteur des eaux et à la rapidité du courant du fleuve, ces dernières se trouvaient, jusqu'à la fin de l'hivernage, à Tabri des
» Samory n'avait cessé, pendant tout Thivernage, d'envoyer des renforts à Malinkamory pour lui permettre de tenir tête à la colonne.
incursions des guerriers de Samory. Ceux-ci venaient fréquemment se poster sur la rive opposée, en face des villages dans lesquels ces populations s'étaient réfugiées : ils jetaient aux habitants des cris de défi et leur annonçaient qu'ils iraient les visiter dès que la baisse des eaux rendrait les gués franchissables. En attendant, laissant le fusil pour Vhiler^ petit instrument de labour des indigènes^ formé d'une petite houe emmanchée au bout d'un long bâton, ils utilisaient leurs loisirs à faire des lougans, c'est-à-dire à cultiver les terres sur les pays conquis. A diverses reprises, ils tentèrent, en plusieurs points, de construire des pirogues pour franchir le fleuve ; sur d'autres points, de jeter des ponts faits avec des bambous et des lianes; mais ils n'y réussirent pas, étant inhabiles dans ces travaux qui sont la spécialité d'une caste particulière de Malinkais, la caste des pécheurs ou somonos, qui habite les bords du Niger.
Le capitaine Delanneau, commandant le cercle de Ban^akou, faisait savoir qu'un autre chef d'armée, Fabou, frère de Samory, se préparait de son côté à envahir le Birgo, par le chemin de Kroussalé et de Sibi, avec le dessein de donner la main à Malinkamory, dans les environs de Kita.
Enfin, à la même époque, un courrier envoyé
par le lieutenant Péroz, commandant du fort de Niagassola, informait le colonel que ce poste était bloqué par les bandes samoriennes depuis le commencement de Thivemage; qu'il n'avait de vivres que jusqu'au milieu du mois de janvier; que le télégraphe entre Niagassola et Eita était détruit, et que Samory était en marche avec une autre armée pour venir mettre le siège devant Niagassola ' I
De Bafoulabé jusqu'au Niger, en raison des attaques incessantes auxquelles elles étaient exposées, nos populations alliées n'avaient pu faire de cultures; par suite, la colonne ne devait pas compter, dans sa marche sur le Niger, trouver de ressources dans ces contrées, qui allaient bientôt être en proie à une horrible famine.
' On sait que Samory est le chef le plus puissant du Soudan occidental. Son armée se monte, d'après un rapport de M. le lieutenant Péroz, qui fut envoyé en mission auprès de ce chef, à 50,000 guerriers, dont 5,000 cavaliers consommés et très-audacieux. Cette armée n'est pas, il est vrai, tout entière disponible; elle est répartie sur un territoire qui, s*étendant de la côte jusqu'à l'empire de Ségou, comprend une superficie de la grandeur de la France.