CHAPITRE XI
La place de Kayes, le chef-lieu du haut Sénégal, n'avait pour toutes casernes que deux pavillons construits au moyen de fermes Moisan, et des baraques en planches pouvant tout au plus loger quelques officiers et quelques sous-officiers. Sans galeries, sans confortable d'aucune sorte, ces logements étaient inhabitables le jour et de véritables fournaises la nuit.
Kayes n'avait ni fortins ni ouvrages pour sa défense ; ses magasins ne pouvaient recevoir qu'une faible partie des six à sept mille tonnes de colis qui y arrivent simultanément au moment de l'hivernage; de sorte que l'on était obligé d'en laisser la plus grande partie exposée aux intempéries des saisons et à la rapacité des indigènes.
Le commandant supérieur ordonne, comme première mesure, d'entourer la concession française d'une enceinte palissadée, avec obstacles en avant, de manière à former une ligne de défense contre les
entreprises qui pourraient être tentées sur Kayes pendant l'éloignement de la colonne.
Il établit en même temps son plan de campagne. En premiejr lieu s'imposait le ravitaillement du poste de Niagassola, qui était menacé de manquer de vivres. Pour atteindre cet objectif, il fallait écraser les bandes de Malinkamory, postées sur le flanc droit de la colonne, tout en prenant des dispositions pour faire face, si l'éventualité s'en présentait, à une attaque, sur son flanc gauche, par l'armée d'Ahmadou.
Malgré toute l'activité qu'avait déployée pendant l'hivernage M. le colonel de Vougny, commandant supérieur des troupes dans le bas Sénégal, pour recruter des tirailleurs en nombre suffisant afin de fournir les quatre cent cinquante hommes jugés indispensables par le colonel Frey, trois cent trente tirailleurs seulement, y compris les nonvaleurs, purent être dirigés de Saint-Louissur Kayes. Cette différence, jointe au manque des deux cents tirailleurs algériens que la Guerre n'avait pu mettre à la disposition de la Marine, représentait une diminution d'effectif considérable, eu égard à la gravité de la situation.
Le commandant supérieur exposa au gouverneur que dans ces conditions, pour faire face aux besoins
les plus pressants, la formation de la colonne destinée à agir contre Malinkamory, il allait se trouver dans l'obligation de dégarnir les postes de sa base d'opération; il demanda instamment que dès que Saint- Louis aurait reçu les tirailleurs qui allaient y rentrer, provenant des relèves des garnisons de la côte, le plus grand nombre de ces derniers lui fussent expédiés à titre de renforts.
Le lieutenant-colonel Frey ajoutait qu'en raison des conditions nouvelles dans lesquelles se trouvait la colonie du Sénégal, reliée aujourd'hui par un câble à la métropole, ce qui permet de recevoir des troupes dix jours après en avoir fait la demande en France, il ne saurait y avoir de sérieux inconvénients à démunir le bas Sénégal d'une partie de ses forces, pour augmenter momentanément celles de la colonne d'opérations du haut fleuve, tandis qu'il était de la plus grande imprudence de compter pouvoir, une fois la baisse des eaux arrivée, faire parvenir à cette colonne, en temps utile, les renforts dont elle pourrait avoir besoin ; un mois entier étant nécessaire, à cette époque, à une troupe pour atteindie Kayes.
Dès son arrivée à Kayes, le commandant supérieur, instruit par une expérience de plus de six années de séjour au Sénégal, s'appliqua, par une série de mesures et d'innovations, à organiser ses troupes en vue des opérations à effectuer, à régler le fonctionnement des différents services de la colonne et de l'arrière.
Il organisa les 1 "% 2* et 3' compagnies de tirailleurs (compagnies démarche), à l'effectif, chacune, de cent soixante hommes, au moyen des éléments venus de Saint-Louis et d'hommes prélevés sur les garnisons de Kayes, de Médine et de Bafoulabé.
La batterie d'artillerie fut formée à six pièces; trente-six tirailleurs lui furent affectés comme servants.
Son premier soin fut ensuite de constituer un service d'étapes. De Kayes à Bamakou, la route fut divisée en quarante-quatre étapes, calculées sur la marche des troupes européennes. Un grand nombre de ces étapes étaient doublées par les troupes indigènes. De trois en trois gîtes environ, étaient créés des gîtes principaux, comportant une petite garni-
son composée d'un ou deux Européens, de quelques tirailleurs, choisis parmi les moins valides, d'un infirmier et d'un boulanger indigène : une boulangerie de campagne, construite en tôle légère, et, lorsque cela était possible, un bureau télégraphique y étaient installés.
Dans ces gîles, un petit approvisionnement de vivres pour les hommes et pour les animaux, fut constitué. Tous les détachements de la colonne, les convois, les isolés se rendant de Kayes à Bamakou, ou revenant de ce poste, trouvèrent là un abri et des ressources en vivres et en médicaments.
Un ordre régla le service des vivres dans les postes et à la colonne; le service des distributions; la comptabilité à tenir par les détachements et par les petits postes; les situations périodiques à fournir; le service financier des agences spéciales.
Un autre ordre général prescrivit des dispositions pour le fonctionnement des services de marche et de station , pour le mode de transport des bagages à la suite des détachements, etc. (les soldats européens étaient déchargés d'une partie de leurs bagages, qui étaient portés à dos de mulet ou par des indigènes); une paire d'espadrilles était délivrée comme chaussure de repos à chacun d'eux; des petits chevaux du pays étaient donnés comme mon-
ture aux cadres européens des compagnies de tirailleurs; des prescriptions hygiéniques étaient ordonnées, telles que : la tenue des troupes aux diverses heures du jour; la distribution de pilules de quinine à tous les hommes, chaque matin, avant le départ; les précautions à prendre contre les insolations, dans les marches, à l'arrivée au campement; la distribution de thé pour la composition des boissons.
Pour éviter les méprises, des brassards furent délivrés, comme insignes de reconnaissance, aux indigènes non militaires de la colonne.
Des recommandations, basées sur le mode de combattre des indigènes, furent données à chaque corps, pour la conduite à tenir en cas d'attaque inopinée et pour régler le ravitaillement en munitions des troupes engagées, etc., etc.
En même temps, le service médical, le service vétérinaire sont organisés; un bureau télégraphique ambulant est constitué : il perm.ettra au commandant supérieur, à un point quelconque de la ligne télégraphique établie de Kayes à Bamakou, de se mettre en correspondance avec les différents postes.
La ligne de ravitaillement de Diamou à Bafoulabé commence à fonctionner, sous la protection d'un détachement d'avant-garde; celle de Bafoulabé à Badumbé va bientôt entrer en fonctionnement, de manière à concentrer rapidement dans ces deux postes les approvisionnements que va nécessiter la marche en avant de la colonne.
Un chiffre de correspondance est convenu avec le gouverneur et avec les commandants des postes. Dans chacun de ces postes, une commission est constituée et dresse un plan de défense du poste, en tenant compte des diverses éventualités qui peuvent se produire.
Les conseils de guerre de campagne sont formés.
Des écoles à feu sont exécutées par les troupes d'artillerie; des exercices de feux de guerre par les troupes d'infanterie.
Pour éviter les inconvénients que présente la formation d'une seule colonne lourde, cause de fatigue excessive pour les hommes , d'allongement considérable dans la marche, de grandes difficultés pour l'installation au campement, le colonel fractionne ses troupes en sept ou huit détachements, qu'il met en route de Kayes, successivement, à un ou deux jours de distance. La force de chacun d'eux est suffisante pour qu'il n'ait rien à
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redouter de J'attaque d'un parti d'ennemis, et pour mettre à profit les ressources, en abris, des gîtes d'étapes ou celles des rares villages qui se trouvent sur la route. A chacun des détachements européens est affecté un groupe d'une vingtaine de tirailleurs qui sont employés au service de sécurité, de garde de jour, et aux corvées.
Les ordres furent donnés pour qu'en principe les marches s'effectuassent de nuit, de manière soit à partir de l'étape au moment du coucher du soleil, soit à y arriver avant son lever.
A cette époque de l'année, c'est-à-dire pendant les mois de décembre et de janvier, les nuits sont fraîches, un air vif fouette le visage; la route est alors facile tant que le soleil ne se montre pas à l'horizon.
C'est également la saison la plus propice pour atteindre, par des marches forcées, les Malinkais dont se composent les bandes de Samory. En effet, par terreur superstitieuse ou par poltronnerie, le Malinkais ne voyage pas la nuit, à moins qu'il n'y soit contraint par les circonstances; car si le jour il
peut compter sur son arme, sur son agilité pour braver le danger, il est exposé, dans l'obscurité profonde, à mille mauvaises rencontres, à mille périls auxquels il ne pourra pas toujours se dérober ^
D'un autre côté, comme le Malinkais est mal vêtu, comme il soufiFre beaucoup du froid dès que la fraîcheur de la nuit le saisit, quelque recommandation qu'on lui fasse, même s'il se trouve à proximité de l'ennemi, il allumera, pour réchauffer ses membres engourdis, de grands feux qui décèleront sa présence. L'heure est alors favorable pour le surprendre dans son bivouac.
Ces marches silencieuses, par des sentiers à peine tracés, ont quelque chose de fantastique ! Derrière le guide qui ouvre la marche s'avance
• Il est une autre cause pour laquelle le Malinkais ne voyage pas la nuit; chez un grand nombre d'hommes de cette race, dès que le soleil disparaît de l'horizon, la vue éprouve un affaiblissement coasidérable, à tel point qu'à les voir marcher à tâtons, on les dirait frappés de cécité; circonstance que quelques noirs attribuent à une consommation immodérée, de la part des Malinkais, de l'allo, feuille desséchée du baobab; d'autres à la faible quantité de sel consommée par ces derniers, qui, pendant de longs mois, sont quelquefois entièrement privés de cette substance.
le chef de la colonne, suivi de l'interprète et des spahis d'escorte; puis se déroule le long défilé de la troupe, des animaux, des porteurs et des auxiliaires suivant à la file indienne *.
Par moments, des rumeurs étranges se font entendre sous bois. Ce sont des troupeaux de bœufs sauvages, d'antilopes que le bruit a dérangés dans leur retraite et qui fuient pleins d'épouvante. Les chevaux, sentant l'odeur du fauve, n'avancent qu'avec méfiance, dressant l'oreille, tressautant au moindre bruit. Parfois, terrifiés, ils s'arrêtent brusquement; on peut apercevoir alors sur le sol les empreintes fraîches laissées par le passage d'une hyène, d'une panthère, ou du roi des forêts.
Au point du jour, ce sont les animaux aux espèces curieuses et variées dont regorgent ces contrées du haut Sénégal qui se lèvent et fuient en troupes à votre approche; ce sont des compagnies nombreuses de pintades, de perdrix qui, peu farou-
' Dans le haut Sénégal, les auxiliaires sont des volontaires indigènes qui s'adjoignent à nos colonnes, plus souvent dans l'intention de prendre part au butin, et de piller le vaincu quel qu'il soit, ami ou ennemi, que de combattre. Ils nous gênent plus qu'ils nou^' servent dans nos rencontres, mais ils sont excellents pour achever une troupe en déroute et pour razzier. Dans le bas Sénégal, au contraire, les auxiliaires sont pour nos colonnes des alliés sur le concours desquels on peut sérieusement compter.
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ches, courent sous les pas des chevaux; ce sont des troupes de cynocéphales dont quelques-uns ont le corps couvert d'une épaisse crinière, qui de loin les fait confondre avec des lionceaux. Campés sur des rochers , les mains armées de grosses pierres, ils semblent tenir conseil, pour décider s'ils doivent vous barrer le passage. Par bravade, ou pour vous faire battre en retraite, les plus audacieux s'avancent même résolument à votre rencontre, cherchant à vous effrayer par leurs horribles grimaces et par leurs aboiements furibonds.
Quelquefois des cris perçants, redoublés, sorte d'appel, frappent les oreilles ; ce sont les cris d'un petit oiseau qui, avide de miel, mais n'osant s'attaquer aux ruches d'abeilles sauvages établies dans la forêt, requiert le concours de l'homme, et, volant au-devant de la troupe, d'arbre en arbre, de broussaille en broussaille , cherche à l'entraîner au pied du tronc d'arbre qui contient la ruche convoitée.
Mais malheur à qui s'attaque à la horde bourdonnante ! Toujours prête à la lutte, celle-ci fond sur l'agresseur, quelque nombreux, quelque re~ doutable qu'il soit ; elle le harcèle, l'aiguillonne avec furie, jusque dans la fuite ^
* En 1884, la colonne fut, un jour, assaillie par un essaim d'abeilles sauvages que deux soldats avaient eu Tira-
Un jour c'est une girafe qui défile le long de la colonne, puis, hardiment, fend les rangs, culbutant quelques hommes, jetant le désordre parmi les animaux que cette vision singulière a frappés d'effroi'. Ou bien c'est un troupeau d'éléphants qui, à notre approche, se retire lourdement, à pas lents et comme à regret, en laissant derrière lui un sol raviné, jonché d'arbustes déracinés.
Une autre fois, l'embrasement d'une immense étendue de savanes oppose à la marche une barrière infranchissable ! Le terrible fléau est accouru de l'horizon, avec une rapidité foudroyante, comme une tempête déchaînée de feu et de fumée! En avant des flammes hautes et stridentes, on voit pêlemêle, se heurtant, se froissant, se foulant, bondir, se précipiter en tous sens, dans un état d'effarement indescriptible, gazeUes, sangliers, buffles, panthères, les plus inoffensifs comme les plus féroces des hôtes de ces régions. Rapprochés par l'imminence du péril commun, les uns et les autres ont pour unique préoccupation d'échap-
prudence d'irriter. Un sauve qui peut général, véritable panique, s'ensuivit; on ne parvint qu'à grand'peine à rallier les animaux qui, affolés, s'étaient dispersés dans la brousse. Les deux soldats payèrent leur imprudence de leur vie.
' Pareil fait arriva, à la colonne, en 1886, pendant une étape de Toukolo à Badumbé.
per au sort affreux qui leur est réservé, s'ils ne franchissent pas le cercle de feu qui va les étreindre '.
Les incidents se succèdent ainsi, nombreux, variés, imprévus, souvent gais, parfois tragiques, mais apportant toujours une heureuse diversion à la tristesse désespérante de ces marches sans fin qui sont, pour TEuropéen, comme les étapes d'un douloureux pèlerinage dont le terme lui paraît de jour en jour plus lointain.
L'arrivée à l'étape, l'établissement du bivouac sont l'occasion de nouvelles scènes émouvantes ou pittoresques. L'emplacement est rapidement choisi; c'est, d'ordinaire, un terrain inculte, broussailleux, situé au bord du fleuve ou auprès d'une mare, abreuvoir des fauves auxquels on doit parfois disputer un domaine dont la possession était jusqu'alors indiscutée !
Dans le voisinage de l'ennemi, on dispose le bivouac en lui donnant la forme d'un carré dans l'intérieur duquel, à la tombée de la nuit, convoi, bétail, auxiliaires, se hâtent de chercher un refuge.
' Dans sa marche de Kita sur Gale, la colonne fut arrêtée, à deux reprises, par un incendie qui lui fit courir les plus grands dangers.
En pays ami, la colonne est disséminée par groupes, de la manière la plus commode pour utiliser les abris que présente le campement.
Lorsque le gîte d'étape est un village, on s'établit à proximité. Si la population est hospitalière, un tableau riant attend alors la troupe à son arrivée. Les jeunes filles du village, dans le simple appareil de la beauté, les jambes nerveuses, le buste ferme, le corps souple et gracieux, se portent à sa rencontre et, fléchissant légèrement le genou, par marque de respect, offrent au soldat altéré une eau rafraîchissante recueillie dans de vastes calebasses.
A leur suite, selon la coutume imposée par les conquérants indigènes, et qui n'est qu'un tribut obhgatoire déguisé, le chef du village, accompagné d'une députation de notables, vient saluer le commandant de la colonne et déposer à ses pieds les rares produits du pays : des œufs, du laitage, quelques poules d'une blancheur immaculée; présents inestimables qui sont, sans retard, distribués aux malades.
Si la guerre a épargné le troupeau, quelques moutons et, selon la richesse du village, un ou plusieurs taureaux à la robe luisante, d'un beau noir d'ébène, sont amenés et offerts en grande pompe.
Déjà un toit de chaume, choisi parmi les plus coquets et les plus fraîchement garnis, a été soulevé, tout d'une pièce, par vingt bras vigoureux, au-dessus de la case qu'il recouvre, et transporté sur l'emplacement du camp. Là, comme par enchantement, quelques abris se trouvent ainsi promptement improvisés.
Vient le moment du palabre traditionnel : échange de salutations, de protestations de dévouement de la part des indigènes; de remercîments, d'assurances de protection et de paix de la part du chef français. Celui-ci, à son tour, fait la répartition des cadeaux qu'il destine à ses hôtes, payant généreusement, rendant toujours au décuple de leur valeur les dons qu'il en a reçus. Cependant, la fête ne serait pas complète si les chanteurs, musiciens et danseurs (griots) ne se mettaient de la partie. Dans l'après-midi, un tamtam auquel tout le village prend part est organisé en l'honneur des étrangers, et se prolonge bien avant dans la soirée, à la satisfaction des noirs, avides de semblables réjouissances !
Si, au contraire, les habitants sont inhospitaUers, — ce qui, malheureusement, est le cas le plus fréquent chez les peuples musulmans, — à l'approche de la colonne, hommes, femmes, enfants, bétail,
tout déserte le village ; seuls quelques captifs sont laissés pour essuyer les remontrances et la mauvaise humeur bien naturelle de rp]uropéen. C'est que, dans ce même village, où quelquefois règne l'abondance et qui est redevable à notre protection de ses richesses, de sa sécurité, ce dernier ne pourra se procurer, à n'importe quel prix, le moindre aliment.
L'installation au bivouac exige, de la part du soldat, des soins tout particuliers. Avant toute autre occupation, il faut débroussailler minutieusement l'intérieur et les abords, puis battre le sol avec des branchages, pour faire fuir les reptiles immondes qui infestent ces lieux : trigonocéphales, serpents cracheurs projetant au loin une bave empoisonnée, araignées monstres, scorpions de l'espèce la plus venimeuse, et les mille variétés répugnantes d'insectes qui y pullulent et y grouillent.
Dans un pays oii tout est étrange, on doit se mettre en garde contre les plus désagréables surprises. Il faut notamment se garer sans cesse de la voracité de ces légions de termites destructeurs qui, dans l'espace d'une nuit, mettent en pièces un vêtement qui a été abandonné à terre.
Combien de fois la tente n'est pas encore dres-
sée, qu'une odeur acre, nauséabonde, insupportable, étreint l'homme à la gorge ; l'air en est profondément imprégné ! on cherclie, on fouille partout; on distingue enfin, rampant à vos pieds, un insecte hideux, aimé de deux pinces formidables, le corps d'une teinte grisâtre, presque livide. C'est la fourmi-cadavre, ainsi nommée en raison de la puanteur qu'elle exhale sur son passage.
Ou bien cette odeur fétide, infecte, émane d'un cadavre, en complète putréfaction, que l'on découvre dans le creux du tronc d'arbre auprès duquel on allait s'établir : c'est le cadavre d'un griot, indigène d'une caste méprisée, à qui l'on a refusé l'inhumation dans le champ de repos commun, et que l'on a gratifié de ce mode bizarre de sépulture !
Pendant ce temps, l'appel se fait; les petits postes de sûreté s'établissent ; les tentes se dressent; on procède à la visite des malades, à l'abatage du bétail, aux distributions diverses. Les corvées d'eau, de fourrages, s'organisent, les feux des cuisines s'allument. Vient l'heure du repas, après lequel tout travail est suspendu; c'est le moment de la sieste. A trois heures de l'aprèsmidi, le clairon sonne le réveil. Le camp s'anime de nouveau : chacun vaque à sa besogne ; succès-
sivement, le clairon rappelle à l'abreuvoir, à la visite, et au repas du soir.
Le soleil éclaire un instant encore de ses feux l'horizon du couchant ) puis subitement, sans transition, comme si un voile immense s'étendait sur elle, la terre est envahie par les ténèbres ! Avec ces dernières commencent aussitôt à se faire entendre les notes graves, sourdes, des voix du désert, des cris suraigus, des bruits rauques et formidables, concerts lugubres, préludes des expéditions nocturnes des bêtes sauvages.
La retraite est sonnée ; de grands feux sont allumés autour du bivouac et entretenus jusqu'au réveil.
En général, les Malinkais, qui forment la majeure partie des habitants des contrées du haut Sénégal et du haut Niger, n'attaquent pas la nuit, contrairement à ce que font les Sarrakholais , les Peulhs, les Maures, c'est-à-dire les peuples africains qui dérivent de la race blanche ; mais si l'on n'a pas alors à craindre les attaques de l'homme, en revanche, il faut redouter celles des bêtes féroces.
Plusieurs indigènes, courriers, porteurs ou auxiliaires, surpris, en route, par la nuit, n'ont plus reparu au camp; un boubou ensanglanté, trouvé
près d'un sentier, puis, plus loin, un fusil brisé, témoignaient seuls du drame sinistre dans lequel l'homme avait trouvé la mort.
Nombre de tirailleurs et de spahis portent sur le crâne et sur l'épaule les traces profondes des coups de griffes de panthère reçus, la nuit, dans l'une de ces luîtes dont ils sont sortis victorieux.
Bien souvent, le camp a été mis en émoi par un coup de feu isolé retentissant aux avancées, et qui a été dirigé sur deux yeux brillants dans l'ombre comme des tisons ardents ! Une autre fois, c'est un petit poste tout entier qui prend les armes. Rangé en bataille, il fait un feu de salve sur un lion qui attend le moment favorable pour s'élancer sur la proie qu'il guette ^
Nous assistâmes, un jour, à l'un de ces spectacles dont le souvenir se grave dans l'esprit d'une manière inoubliable !
C'était dans la nuit du 1" janvier 1886, au camp de Toukolo. La température était descendue à dix degrés centigrades : après les fortes chaleurs du jour, on éprouvait la sensation d'un froid intense.
' Un lion fut tué de cette manière par un poste avancé, à Goulmy. Un autre lion fut tué dans les mêmes circonstances, à Goutioubé, par les hommes composant l'escorte de !\I. Catier, chef du service télégraphique.
Tout autour et dans l'intérieur du camp étaient allumés de grands feux dont les reflets éclairaient d'une lueur rougeâtre le feuillage des arbres et les silhouettes des sentinelles. Auprès de ces feux, ressemblant à autant de fantômes, étaient allongés les soldats, le corps roulé dans leur toile de tente.
Environ deux cents femmes de tout âge, à qui la liberté venait d'êlre rendue, n'ayant pour tout vêtement que des haillons, frissonnant de froid, toussant à faire pitié, se tenaient accroupies devant quelques feux, pressant contre leur sein, pour les réchauffer, de malheureux enfants; successivement elles présentaient aux tisons à demi éteints leurs membres glacés par la fraîcheur de la nuit. Non loin de là, deux chevaux arabes, le matin superbes de vigueur, et qui venaient d'être frappés comme d'un coup de foudre par cette maladie au caractère encore mal défini qui, dans le haut Sénégal, enlève en quelques heures les sujets les plus robustes, étaient étendus, les flancs agités, semblant dans le râle de la mort implorer le secours de leurs maîtres!
A l'entrée de la nuit, un troupeau d'une vingtaine d'hippopotames s'était approché des feux, pressé par la curiosité que les chasseurs indigènes attribuent aux animaux de cette espèce et qu'ils mettent à profit pour les faire tomber dans leurs pièges; puis,
à l'appel d'alarme de l'un des leurs, tous ensemble, poussant un hennissement formidable, qui retentit dans le silence de la nuit comme le son bruyant d'une trompe, masses monstrueuses, se précipitèrent avec fracas vers le fleuve, renversant, écrasant tout ce qui se trouvait sur leur passage.
Vers minuit éclate soudain un rugissement si effroyable, qu'il semble surgir du milieu du camp! Dans le lointain, sur plusieurs points, d'autres rugissements lui répondent. C'est le signal d'un vacarme épouvantable produit par mille cris d'animaux et par les clameurs aiguës, discordantes, de cinq à six cents auxiliaires qui, chargés de la garde du troupeau, cherchent à chasser les lions que l'on aperçoit rôdant autour du camp. Toute la nuit dura la ronde funèbre de ces animaux féroces tournant et retournant sans cesse autour du camp; toute la nuit dura ce sabbat infernal, grandissant, s'affaiblissant suivant le degré de violence des rugissements; et dans l'intermittence des cris se faisait entendre un chœur plaintif formé des sanglots, des gémissements étouffés des esclaves, etj du râlement des chevaux expirants 1
Telle est, avec ses émotions diverses, l'existence du soldat dans ces expéditions du haut Sénégal; vie de dures fatigues, de luttes perpétuelles contre les obstacles que lui oppose la nature, et contre les ennemis de toute sorte qu'il a à combattre.
Là , tout semble se liguer pour contribuer à rendre ses souffrances plus amères, à affaiblir son moral, à épuiser ses forces qui, comme si son sang s'écoulait goutte à goutte, s'éteignent insensiblement.
Rien, en effet, qui lui rappelle la patrie absente ! rien qui donne au cœur cette excitation passagère qui, en d'autres pays, double la force, rend le labeur plus léger, l'étape moins pénible !
Sur cette terre qu'il foule aux pieds, taciturne, l'esprit sans cesse assailli par de sombres pressentiments, il ne rencontre que visages hostiles, ne voit qu'espaces dépeuplés, désolés, stériles! Partout ces mêmes herbages jaunis, fanés, dont les sucs contiennent souvent des poisons mortels '.
' Il existe dans le haut Sénégal de nombreuses variétés d'herbes et de plantes qui contiennent des sucs vénéneux. En 188G, un seul convoi de mulets perdit, dans une nuit, trois de ces animaux, empoisonnés par ces hei'bages.
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Comme forêts, presque partout des arbustes épineux, bas, dépouillés de feuilles; ni bocages, ni jardins, ni fleurs sur lesquels il puisse reposer les regards. Jamais de ramages d'oiseaux qui charment au passage, qui causent des moments de si douce joie !
Dans cette atmosphère brûlante, où la soif est un besoin de chaque instant, toujours pressant, pas un seul fruit pour l'apaiser! Nulle part de monuments, d'édifices, d'œuvres d'un art quelconque qui intéressent ou attestent l'intelligence ; nulle part de vestiges même qui témoignent d'une civilisation disparue !
Et cependant, cette existence, malgré ses vicissitudes, à cause même des périls dont elle est semée, exerce un attrait puissant sur quelques natures jeunes, ardentes, avides d'aventures, passionnées pour ces courses aii grand air. Bien plus, elle a même ses apologistes !
Pour ces derniers, un paysage brûlé acquiert des charmes incomparables ! Un site inculte, une colline rocheuse, une érosion du sol leur arrachent des cris d'admiration ! Pour les jeter dans l'extase, il suffit de la vue d'un bouquet de palmiers, d'un groupe d'arbres auquel leur imagination fantaisiste
attribue aussitôt les proportions d'une forêt vierge. Le nombre de ces enthousiastes est rare , il est vrai, surtout parmi les soldats! Car, si c'est avec émotion, quelquefois avec un sentiment de regret et de tristesse que les chefs disent adieu à un pays oii, pour remplir dignement leur mission, ils ont dû mettre en œuvre toutes les ressources de leur intelligence, déployer toute leur énergie, le soldat, dont le rôle pour être plus obscur n'a pas été moins pénible, qui n'a pas été soutenu par cette exaltation que donne l'émulation ou une légitime ambition, qui n'a pas éprouvé au même degré ces moments inoubliables de satisfaction réservés au commandement, n'emporte de cette existence que des souvenirs d'amertume et de douleur !