CHAPITRE X
Dans les premiers jours de décembre, le commandant supérieur fut informé que les caravanes qui se dirigeaient par la ligne de nos postes de Bamakou vers Kayes ou vers Bakel, étaient presque exclusivement composées de captifs dont la plupart provenaient de razzias effectuées par Samory sur les pays placés sous notre protection. Celte catégorie de captifs est de beaucoup la plus malheureuse; c'est celle qui, marchandise d'échange et de trafic, est destinée à passer de main en main, à être traînée de marché en marché ; c'est la forme la plus affreuse de l'esclavage, cette plaie de l'Afrique. On rencontre ces caravanes marchant sur de longues files, composées d'hommes hâves, amaigris, épuisés par le manque de nourriture, abrutis par les coups, ployant sous leur fardeau; de femmes infirmes, aux jambes grêles et couvertes de plaies hideuses, obligées de s'appuyer sur de longs bâtons pour se soutenir dans leur marche; de vieil-
lards (out cassés, le corps courbé par la fatigue.
De chaque côté de la caravane, sur des sentiers parallèles au chemin suivi par les esclaves, le fouet ou la lance à la main, marchent les Dioulas, frappant à coups redoublés sur les retardataires. Si Tun de ces misérables tombe épuisé sur la route, moins pour abréger ses souflrances que pour bien montrer aux autres qu'ils n'ont point de salut à espérer en restant en arrière, d'un coup de couteau le Dioula lui coupe la gorge, et abandonne le cadavre aux hyènes et aux vautours.
Les Dioulas ont hâte de s'éloigner de ces contrées des bords du Niger où, naguère encore, ces captifs, qu'ils chassent devant eux comme un vil troupeau, vivaient dans une douce liberté; ils redoutent que, dans leur désespoir, préférant la mort aux tortures qui les attendent, ces derniers ne tentent de briser leurs chaînes pour s'enfuir vers les rives regrettées. Aussi n'est-il pas de supplice que le maître barbare n'invente pour les réduire et pour empêcher les évasions. Pour faire un exemple, il brisera, d'un coup de feu, la tête aux plus récalcitrants, ou bien les chargera de fers et entourera leur corps, mis entièrement à nu, de branches d'épines qui, au moindre mouvement, arracheront aux malheureux des cris déchirants.
Arrivés à Médine et à Bakel, les Dioulas échangent leurs captifs contre des armes, de la poudre, des balles et des barres de sel; puis, sous la protection de notre ligne de postes, ils se rendent de nouveau chez Samory, qu'ils approvisionnent ainsi de marchandises de guerre.
Autrefois, les Dioulas traversaient nos lignes sans être inquiétés; ils rapportaient à Samory ce qu'ils avaient vu et appris, et le tenaient ainsi au courant des mouvements de nos colonnes. Quant à nous donner quelques renseignements sur les desseins de nos ennemis, il n'y fallait point compter; s'occupant de commerce, répondaient-ils humblement, ils n'accordaient aucune attention à ce qui se disait ou se faisait autour d'eux dans les pays qu'ils traversaient.
A un double titre, au point de vue de l'humanité, et pour priver Samory de ses moyens les plus puissants d'action , le commandant supérieur donna l'ordre d'arrêter les caravanes qui circuleraient sur la ligne de nos postes portant des marchandises de guerre ou autres à destination de Samory, ou qui reviendraient du Niger, ramenant des captifs provenant des marchés alimentés par le conquérant noir.
En outre , pour éviter que les Dioulas , habiles à
éluder les conséquences d'une mesure qui leur porte préjudice, ne prissent des voies détournées pour continuer ce commerce, les chefs des villages situés en dehors de cette ligne, furent prévenus d'avoir à saisir toute caravane qui se trouverait dans ces conditions et de l'amener au poste voisin.
Par ces moyens, plusieurs centaines d'esclaves recouvrèrent leur liberté.
Ce fut un coup terrible pour les marchands de chair humaine, comme aussi pour l'armée de Samory. Celui-ci, en effet, n'avait reçu ni armes, ni poudre, ni sel depuis le commencement de Thivernage , tout commerce étant interrompu pendant cette saison, en raison de l'impraticabilité des gués et de la fréquence des pluies. Il attendait donc avec une grande impatience l'arrivée de ces premières caravanes, qui allaient lui donner les moyens de tenir la campagne contre la colonne française.
Il ne pouvait, d'autre part, espérer recevoir à temps de la Gambie anglaise les marchandises dont il avait besoin; car, à cause des difficultés considérables que présentent certains passages , les caravanes mettent trois et quatre mois pour etTectuer ce voyage. Aussi, quelle sera la première préoccupation de Samory vaincu, au moment où il apposera sa signature sur le traité qui nous laissera
libres possesseurs de la rive gauche du Niger? Il demandera la libre pratique du commerce , les moyens de se procurer des chevaux el un peu de poudre et de sel, dont ses armées se trouvaient à cette époque entièrement dépourvues.
A la date du 20 décembre , la colonne se trouvait tout entière échelonnée de Diamou à Kita.
Pour donner le change à Malinkamory et faire croire , comme le bruit en avait été répandu à dessein , que la colonne allait en premier lieu se porter à l'attaque de l'armée de Fabou , sur le Niger, la 3" compagnie de tirailleurs et un peloton de quarante hommes de la 2' compagnie de tirailleurs reçurent Tordre de continuer leur marche de Kita sur Bamakou.
Le 20 décembre , le commandant supérieur se met en route de Kayes; il arrive le 27 à Badumbé, le 28 à Toukolo.
Les renseignements fournis par les espions envoyés de Kita et de Niagassola, dans le Gadougou, confirment la nouvelle de l'occupation de cette province par une armée ennemie forte d'environ
8,000 hommes, sous les ordres de Malinkamory. Des postes détachés de cette armée gardent tous les gués du Bakhoy, de Noya à Bendougou. En outre, des détachements sont élabhs dans les principaux villages du Gadougou, vivant sur le pays, enrôlant les habitants capables de porter les armes, et dirigeant vers le Niger des caravanes de captifs prélevés sur les populations des contrées envahies. Les espions ajoutaient que Malinkamory s'était fortement retranché dans Gale, dont il avait relevé les fortifications; qu'il avait fait construire comme réduit un scmie (enceinte palissadée) ; enfin, qu'il était résolu à attendre de pied ferme la colonne française.
Le colonel arrête alors les dispositions suivantes : Une colonne volante, formée des détachements échelonnés de Koundou à Bamakou et d'éléments pris sur les garnisons de ces postes, se concentrera le 8 janvier, à Koundou, sous le commandement du chef de bataillon Combes. Le but apparent de son opération est Bamakou, Gale son but réel. Grossie, à son passage à Koukourouny, de trois cents auxiliaires et de vingt tirailleurs venus de Niagassoia, sous les ordres du Ueutènant Péroz, elle devra surprendre, par une marche rapide, le passage du Bakhoy, entre Bendougou et Niagas-
sola ; puis elle se portera comme premier objectif sur Nafadié, pour couper l'ennemi de sa ligne de retraite ; de là, elle se dirigera sur Tourella, et enfin sur Gale, pour concourir, si cela est nécessaire, avec la colonne principale, à l'attaque de ce dernier village.
Pendant ce temps, cette dernière se concentrera à Kita , sous les ordres du colonel Frey. De là, elle gagnera Simban, puis, traversant le Bakhoy , se portera à l'attaque de Gale.
Les deux, colonnes ont la composition suivante :