COLONNE VOLANTE
Chef de bataillon Combes, commandant. Étatmajor : lieutenant Vimont; médecin de 2!" classe, Plouzané; escorte, 8 spahis.
3' compagnie de tirailleurs : capitaine Robert, commandant; lieutenant Lehunsec; sous -lieutenant Maubert ; sous - lieutenant indigène Yoro- Comba; 150 hommes.
Détachements des T et 6° compagnies : lieutenant Péroz; 65 hommes.
Détachement de la 9° compagnie, fourni par la gar-
7îison de Bamakou : sous-lieutenant indigène Beynis ; 50 hommes.
Chacune des colonnes est suivie de huit mulets, de cacolets et d'un convoi de quinze jours de vivres, porté par des mulets et par plusieurs centaines d'indigènes.
Quatre petites voitures marchent avec la colonne principale, pour permettre, au cas où les gués seraient fortement défendus par l'ennemi, de surprendre le passage en amont ou en aval des gués. Plusieurs guides sont affectés à chacun de ces détachements. Pour augmenter sa mobilité, les bagages des officiers et de la troupe sont réduits au strict nécessaire et portés par des indigènes. Une carte des environs de Gale est établie par renseignements et donnée à chaque officier.
Le 1 0 janvier, la colonne principale se porte de Kita à Goubanko.
Le 11, le capitaine Blanchard, avec une avantgarde com])osée d'une escouade de spahis, des ouvriers d'art, d'une section d'artillerie et de la i" compagnie de tirailleurs, se met en route pour Singho, Simban et Sanfagatella.
Il a pour mission de couvrir la colonne à une demi-journée de marche en avant, d'améliorer la route, et de préparer le passage de nombreux cours d'eau qui se trouvent entre Goubanko et le Bakhoy, en pratiquant les rampes et en jetant les ponts nécessaires.
En même temps, une section de la 6* compagnie, sous-lieutenant Suleyman, et un contingent d'auxiliaires sont détachés en flanc-garde, au gué de Mokaïa Ferra, puis à celui de Kélétéguenda, couvrant le flanc droit de la colonne dans sa marche sur Simban.
Le 1 3 janvier, toute la colonne campe à Simban; des reconnaissances, poussées le jour même jusqu'aux difl'érents gués, constatent que ces gués ne sont gardés que par quelques hommes .
Le 1 4, elle se porte sur le Bakhoy, au gué de Sanfagatella. Des patrouilles sont envoyées en amont et en aval du gué; deux patrouilles de reconnaissance traversent le Bakhoy : l'une d'elles échange quelques coups de feu avec un parti ennemi et signale que le gros des forces de Malinkamory est campé autour de Gale et sur la rive gauche du Baléko, affluent du Bakhoy.
Le 15, le passage du Bakhoy s'effectue; passage difficile : le fleuve a une largeur de 200 mètres, les
berges ont 8 mètres de hauteur à pic; fond vaseux; 0'",60 à ()"',75 de profondeur; courant violent. Les indigènes passent en s'aidant d'une corde tendue d'une rive à l'autre; les Européens, les approvisionnements, l'artillerie, les munitions sont transportés sur l'autre rive au moyen d'un bac construit avec les quatre caissons des voitures amenées de Kita. Le passage n'est terminé que dans la nuit.
Un détachement, formé d'une cinquantaine d'hommes écloppés ou malades, ainsi que tous les auxiliaires, sous les ordres du lieutenant Monziols, sont laissés sur la rive droite, avec mission de garder le convoi général et les débouchés du gué.
Dans la nuit du 15 au 16, des reconnaissances sont effectuées sur les deux rives du Baléko : elles confirment les renseignements de la journée, et signalent, sur les hauteurs qui avoisinent le village, la présence d'autres troupes ennemies nombreuses.
Toute la nuit, on entend des avant-postes le tamtam d'alarme qui, dans Gale, bat le rappel des guerriers et dont le signal est répété de village en village sur tous les points de l'horizon.
Le 16, au point du jour, la colonne se met en marche dans la direction de Gale. Arrivée à 9 heures 30 minutes au gué du Baléko, à 2 kilomètres de ce
village, elle se concentre pour prendre ses dispositions de combat.
L'échelle mirador est aussitôt dressée. De cet observatoire, d'où l'on découvre toute la plaine, apparaît Gale; une colonne de fumée s'élève lentement au-dessus du village en flammes; on distingue en même temps, sur la route de Gale à Makhana, la colonne ennemie qui se déroule comme un long ruban, et dont une arrière-garde composée de quelques centaines de cavaliers et d'un millier de fantassins protège la retraite.
A la vue de Gale en flammes, à la nouvelle que l'ennemi, contrairement à toutes les prévisions, à toutes les espérances, refuse le combat, un immense découragement s'empare de tous les cœurs. Les soldats européens, dont quelques-uns, malades, ont fait des efforts inouïs pour venir prendre part à l'action qui se prépare, sont particulièrement affectés. Sur le point de recueillir le prix de tant de fatigues, d'en venir aux mains avec l'ennemi, voir celui-ci se dérober! Il y avait de quoi abattre les caractères les plus énergiques.
La 1 " compagnie de tirailleurs, capitaine Joly, et les spahis sont portés aussitôt en avant, pour tenter d'arrêter la marche de l'arrière-garde ennemie et pour fouiller les environs de Gale. Une section,
lieutenant Carréraiaux, et les spahis poussent jusqu'à Gale; après avoir échangé quelques coups de feu avec des cavaliers ennemis, ils rentrent en ramenant quelques retardataires.
Ces prisonniers déclarent que MaUnkamory, à la nouvelle de l'arrivée à Simban de la colonne française, qu'il supposait en marche vers Bamakou, privé d'ailleurs d'une partie de ses forces, qu'il avait envoyées en incursion dans le Gangaran pour y faire des vivres, avait abandonné son projet de résister dans Gale : il avait ordonné la retraite, et expédié des émissaires dans toutes les directions, pour faire savoir aux détachements qui ne pouvaient pas le rallier dans la nuit, qu'ils eussent à se replier sur Makhana, puis sur Nabou. Là, disent les prisonniers, Malinkamory compte opérer sa jonction avec des contingents que Fabou, son frère, doit lui amener du Niger, et prendre l'offensive contre la colonne.
A 2 heures du soir, cinquante soldats européens et une vingtaine de tirailleurs, incapables de fournir une macche, sont renvoyés au gué de Sanfagatella; à la même heure, le reste de la colonne se met en route le long de la rive droite du Baléko, pour gagner par une marche dérobée la route de Gale à Nafadié, et tâcher d'atteindre
l'arrière-garde ennemie avant son arrivée à Nafadié.
En même temps, un détachement, sous les ordres du capitaine Tournier, comprenant une escouade de spahis et la 1'^ compagnie de tirailleurs, s'avance, par la rive gauche du Baléko, pour masquer le mouvement de la colonne et fouiller cette rive.
A 5 heures 30, la colonne passe le Baléko et opère sa jonction avec le détachement Tournier, au moment où celui-ci vient d'avoir un engagement avec un gros d'ennemis laissés par Malinkamory pour observer nos mouvements; puis, la colonne continue sa route pour Nafadié.
Trois fois, la colonne est arrêtée par le passage de marigots à fond vaseux, aux bords escarpés; trois fois, des ponts sont jetés, au moyen d'arbres abattus, de brassées de bambous et de paille apportées par chaque détachement de tirailleurs, employés à tour de rôle à ce travail; trois fois, les animaux sont déchargés, les colis passés à bras d'hommes, et, après des difficultés de toute sorte, la marche reprise.
C'est dans ces circonstances que les indigènes de la compagnie d'ouvriers, pour la plupart Ouolofs de Saint-Louis, rendent de réels services. Pleins de dévouement, stimulés par un vif amour-propre,
il n'est pas rare de les voir, après les fatigues et les marches de la journée, travailler encore pendant toute la durée de la nuit pour établir un nouveau passage.
Ail heures 30, la colonne se trouve arrêtée de nouveau par le Baléko, qui présente sur ce point un obstacle infranchissable. Animaux et soldats sont exténués de fatigue. L'ordre est donné de bivouaquer : chacun se jette aussitôt sur le sol pour prendre un peu de repos, tandis que les sentinelles sont disposées autour du camp, et que les ouvriers travaillent à établir un pont sur la rivière. Dans la nuit, des fusées sont lancées à différentes reprises, pour attirer l'attention de la colonne Combes et lui signaler, d'après les conventions arrêtées, de se porter rapidement sur la ligne de retraite de l'ennemi. Ce dernier est saisi de frayeur à la vue de ces feux qui lui paraissent des éclairs sillonnant le ciel , et, persuadé que les blancs disposent de la foudre, il accélère sa retraite.
A 2 heures du matin, le capitaine Ferrât, avec cent tirailleurs choisis parmi les plus robustes des 1'° et 2* compagnies, reprend la marche sur Nafadié. Il y arrive à 4 heures 30 du matin, au moment où la queue de la colonne ennemie, qui avait gagné Nafadié en faisant un long détour
par Makhana, vient de quitter ce village. Le reste de la colonne y arrive le même jour à 9 heures du matin.
Des prisonniers faits dans les environs de Nafadié confirment les renseignements déjà donnés que Malinkamory bat en retraite, avec la plus grande partie de ses bandes, sur Nabou.
l.e colonel résout de redoubler la marche et de tenter d'atteindre l'ennemi.
Il forme une colonne légère, composée des spahis, des ouvriers indigènes et des 300 tirailleurs les plus valides, sous les ordres des commandants des r° et t^ compagnies, auxquels il adjoint seulement quelques sous-officiers européens montés.
Chaque homme reçoit cinq jours de vivres; un porteur est attribué à chaque officier pour le transport de ses vivres et de ses bagages; un petit convoi porté par les mulets suit la colonne.
Les 39' et 41' compagnies d'infanterie, les disciplinaires, la batterie d'artillerie, les tirailleurs écloppés, et les impedimenta sont laissés à Nafadié.
La colonne légère se met en route à 3 heures 30 du soir.
Au début, le chemin sinueux et difficile court sur la crête d'une colline rocheuse ; il traverse ensuite un espace de six à huit kilomètres d'étendue, plat, sans arbres, sans herbes, d'où émergent un nombre infini de termitières, qui lui donnent l'aspect d'une vaste plaine de tombeaux.
Puis, le sol devient rocheux et présente une succession ininterrompue de collines et de marigots encaissés avec des bords à pic, de huit à dix mètres de hauteur. Vers 1 1 heures, un traînard dont on s'empare, donne des renseignements qui ne laissent aucun doute sur la possibilité d'atteindre l'ennemi. Des traces de son récent passage sont relevées à chaque instant par les tirailleurs; sept à huit sillons, parallèles au chemin, fraîchement tracés, témoignent du grand nombre des fugitifs; « Colonel, disaient les tirailleurs en montrant les crottins qu'ils ramassaient sur la route, vois, ils sont encore chauds! Malinkamory n'est pas loin! » Instinctivement, hommes et chevaux accélèrent l'allure, sans souffler autrement que pour le passage des marigots, et c'est presque en courant que l'on marchait, lorsque la pointe d'avant-garde surprit un petit poste avancé de trois hommes. Le cri d'alarme
qu'ils vont jeter s'arrête net clans leur gorge. Ficelés et bâillonnés, le couteau sur la poitrine, ils se décident à parler. Malinkamory, croyant la colonne encore à Nafadié, doit passer la nuit à cinq kilomètres en avant, à l'abri du marigot Fatako-Djino.
Les chevaux, qui, par leur hennissement, pouvaient dénoncer la marche de la troupe, furent, ainsi que tout le convoi, laissés en arrière sous les ordres du capitaine Ridde.
La colonne s'est remise en marche, guidée par les trois prisonniers que des tirailleurs conduisent au moyen d'une corde passée autour du cou, prêts à la serrer et à les étouffer s'ils tentent de donner l'alerte.
La nuit était superbe; la lune brillait; on allait avec toutes les précautions imaginables. Vers une heure, après avoir franchi encore trois marigots, le colonel arrête la tête de la colonne. Un tirailleur grimpe sur le faîte d'un arbre; de ce point il voit scintiller, devant lui, à travers le feuillage, des groupes de feux aussi nombreux, dit-il, que les étoiles qui sont au ciel. En effet, l'armée de Malinkamory, qui avait été ralliée en route par la plus grande partie de ses détachements, était là, échelonnée sur plus d'un kilomètre de longueur.
Exténués par la fatigue, embarrassés d'un
convoi de femmes, et de 1 ,000 à 1 ,500 captifs qu'ils traînaient à leur suite, les fugitifs, après avoir à la hâte allumé des feux, s'étaient endormis, non toutefois sans avoir, par dernière mesure de prudence, élevé une petite palissade de bambous pour barrer la route.
L'un des prisonniers signale un sentier qui permet de descendre un par un dans le fond du marigot et de remonter sur l'autre bord. La 2 compagnie commence le passage, silencieusement, les hommes s'accroupissent sur l'autre rive. Heureusement, à ce moment, la lune, comme si elle eut été complice, s'était voilée.
Au bruit d'un bambou brisé par l'un des tirailleurs, quelques noirs se réveillent en sursaut; inquiets, ils dressent la tête; ils vont jeter l'alarme! Tout à coup retentit le commandement de ; Feu! aussitôt suivi d'une salve bruyante.
Il s'éleva alors dans le camp de Malinkamory une clameur de surprise et d'effroi si déchirante que les cœurs en furent saisis : « Toubako! toubako! ce sont les blancs, ce sont les blancs! »
Au feu de salve succédèrent aussitôt des feux rapides très-nourris, destinés à fouiller le terrain en avant et à empêcher l'ennemi de se reconnaître. Puis, la petite troupe chargea.
Il s'ensuivit une mêlée générale qui faillit être fatale à nos soldats : ceux-ci, malgré la sonnerie de « Cessez le feu », tiraillaient dans toutes les directions, entraînés par l'exemple de plusieurs d'entre eux qui, anciens griots ^ marchaient devant les groupes, chantant victoire à tue-tête, exaltant les guerriers au combat, puis, bondissant à droite, bondissant à gauche, à chaque saut, à chaque pirouette, déchargaient leurs armes au hasard. Ce ne fut qu'à force d'énergie, de cris et de bourrades, que les chefs purent reformer la troupe.
Des feux de salve, exécutés comme à l'exercice, furent alors dirigés sur la ligne des feux de bivouac, qui se prolongeait au loin.
Pendant celte mêlée, deux tirailleurs, ayant capturé une sorte de colosse, l'amenèrent au colonel. Le noir se secoua et les renversa d'un coup d'épaule ; tirant en même temps un long poignard de sa ceinture, il allait frapper le chef de la colonne, lorsque l'interprète Allassane Dia arrête son bras et lui arrache l'arme des mains. Le noir résiste; un coup de revolver à travers la poitrine l'étend roide mort.
Surpris en plein sommeil, l'ennemi avait fui, laissant une partie de ses armes et de ses chevaux sur le champ de bataille; une quinzaine de ces derniers, tout sellés et en bon état, furent donnés comme
montures de rechange aux officiers. L'ennemi laissait quelques cadavres autour des feux, et un grand nombre d'autres dans un petit marigot situé sur la gauche du chemin oii beaucoup avaient cherché un refuge à la première décharge de coups de fusil. Une section de tirailleurs, qui passa la nuit sur le lieu du combat, y trouva encore le lendemain des indigènes qui y étaient restés blottis depuis la veille, ne laissant passer que la tête hors de l'eau. De notre côté, nous n'eûmes qu'un officier indigène et un tirailleur blessés.
Aussitôt la troupe reformée, la poursuite commence. Atteint dans sa fuite par les feux à longue portée, vivement talonné par la colonne, l'ennemi se disperse dans toutes les directions.
Il était près de quatre heures du matin; la lune allait disparaître derrière l'horizon; la petite troupe marchait toujours. Soudain une vingtaine de coups de feu sonores, éclatant comme des coups de caronade, sont tirés d'une colline située sur le flanc droit de la colonne ; en même temps se font entendre quelques appels de la trompe ouassoulou, signal de ralliement des Malinkais. Des tirailleurs et quelques auxiliaires ripostent à la fusillade. Les tireries vont recommencer, un nouveau désordre est à craindre. « Sonnez : Cessez le feu! » commande le colonel à
deux clairons qui sont auprès de lui. Mais, pris par la peur, manquant de souffle, les deux malheureux soldais ne peuvent tirer le moindre son de leur instrument. Vivement le brave Allassane se précipite sur l'un d'eux, saisit un clairon, et lance dans l'air les notes vibrantes.
Les dispositions de sûreté prises, de grands feux d'avant-postes allumés, officiers et soldats, harassés de fatigue, se jettent sur le sol pour prendre un peu de repos.
Au lever du jour, après deux heures à peine de sommeil, le réveil est ordonné. Les officiers sont obligés de secouer fortement leurs hommes pour les tirer de la torpeur où la fatigue et la fraîcheur de la nuit les ont plongés. La poursuite recommence aussitôt. Vers neuf heures du matin, abandonnant le chemin de Nafadié à Nabou, la colonne, guidée par des indigènes qui avaient fréquenté en chasseurs ces parages, se jette à travers la montagne, pour chercher à devancer l'ennemi à Nabou et le prendre à revers à sa sortie des défilés.
En même temps, l'ordre est donné au capitaine
Ridde, qui suivait à trois heures de marche en arrière avec les spahis, soixante-dix tirailleurs et le convoi, de s'arrêter avec son détachement sur un plateau, très-favorable à la défense, dont l'emplacement lui est indiqué : il ne devra continuer sa route sur Nabou que le lendemain matin.
A midi trente, la colonne mobile fait une grande halte; à 2 heures, elle se remet en route. Depuis qu'elle a quitté le chemin de Nabou, elle avance péniblement en pleine solitude, à travers une succession de ravins et de collines rocheuses, sans autres sentiers que ceux tracés par les fauves.
Elle marche ainsi depuis de longues heures lorsque, brusquement, elle s'arrête. A cet endroit, un précipice profond de cent mètres s'ouvre béant sous ses pas. Un homme parvient, avec beaucoup de peine, à se glisser au bas de la muraille, mais la descente des animaux est impossible. Les guides avouent qu'ils se sont égarés; puis, après s'être orientés : « Le village de Nabou est de ce côté, à environ une demi-journée de marche », disent-ils, en indiquant la direction du sud.
Droit devant nous, le soleil, à son coucher, inonde le firmament de longues traînées de lumière resplendissante. Autour, tout est silence : aucun mouvement, aucun cri ne trahit la vie.
A nos pieds s'étend une plaine immense, bordée au sud-est et à l'est par une longue ligne de crêtes qui se dressent yerticales comme les murailles d'un cirque.
Du haut de ces crêtes tombent, en cascades étincelantes, deux ruisseaux qui serpentent ensuite dans la plaine, tranchant sur les herbes desséchées comme un mince filet de verdure. Derrière, sur plusieurs plans, tout un horizon de montagnes, derniers contre-forts du massif du Fouta-Djalon, où prennent naissance les vallées du Niger, du Sénégal et des principaux cours d'eau de la Sénégambie.
La colonne s'établit au bivouac sans allumer de feux, afin de ne pas dévoiler sa présence.
Le lendemain, 19 janvier, dès le point du jour, les guides et les tirailleurs les plus agiles se mettent en quête d'un passage, A la fin, l'un d'eux découvre, non loin de là, un sentier de fauves, par lequel, se laissant glisser de roche en roche, sautant de gradin en gradin, les animaux pourront gagner la plaine. Un à un, avec des difficultés inouïes, hommes et bêtes opèrent la descente.
A peine le colonel et les deux spahis qui marchent en tête sont-ils arrivés au pied de l'escarpement, qu'ils aperçoivent, à une centaine de mètres sur la droite, un indigène qui se dresse du milieu des herbes et s'enfuit à toutes jambes à travers les
broussailles. A la toulFe de cheveux qui, comme le cimier d'un casque, surmonte sa tête, à son pantalon teint en jaune, serré à la cheville, on reconnaît un soldat de Samory. Tous trois se lancent à sa poursuite : au moment où le spahi Demba va l'atteindre, le noir, se campant derrière un tronc d'arbre, couche son adversaire en joue, puis, se voyant cerné, abaisse le canon de son fusil. C'était un des fuyards de la veille qui, égaré, s'avançait avec prudence pour reconnaître le groupe qu'il venait d'apercevoir.
La petite colonne, avec les plus grandes précautions, se met en marche sur Nabou. En route, elle atteint encore quelques fuyards et prend trois chevaux exténués de fatigue, qu'en la voyant leurs cavaliers abandonnent pour se jeter sous bois.
Elle arrive à 11 heures à Nabou, où elle fait encore prisonniers quelques hommes et quelques femmes de la suite de Malinkamory.
Tous les renseignements s'accordent à établir que, démoralisés par l'attaque du Fatako-Djino, affolés par la poursuite dont ils ont été l'objet, les soldats de Malinkamory se sont réfugiés dans les montagnes. Les captifs qu'ils emmenaient avec eux en ont profité pour prendre la fuite. Malinkamory, accompagné seulement de trois cavaliers, après
avoir failli à plusieurs reprises tomber entre nos mains, s'est dirigé d'une traite sur Farabala, pour gagner de là le Niger.
A 3 heures 30 du soir, après un repas dont la viande provenant de l'abatage d'un cheval de prise fit tous les frais, la colonne légère rebroussa chemin pour se porter au-devant du convoi.
A 6 heures, elle s'établit au bivouac à la sortie du défilé que forme le chemin de Nafadié à Nabou, au point où celui-ci descend de la montagne; en cet endroit, le sentier, très-roide, sorte d'escalier creusé par les eaux à travers des blocs granitiques, jetés pêle-mêle les uns sur les autres dans un chaos indescriptible, présente les plus grandes difficultés, principalement pour le passage des animaux.
La colonne est à peine établie au campement que le convoi Ridde est signalé.
Le lendemain, 20 janvier, à 9 heures du matin, la colonne Combes la ralliait à son tour. En raison de la retraite précipitée de l'ennemi, de Gale, des difficultés considérables qu'elle avait dû surmonter pour effectuer le passage duBakhoy etdeses affluents, celle-ci n'avait pu prendre part au combat du Fatako- Djino. Elle trouva, à son arrivée à Nafadié, des instructions lui prescrivant de continuer sa marche sur Nabou. Suivie de plus de six cents auxiliaires,
elle accourut à marches forcées, chassant devant elle 'des bandes de fuyards. L'une de ces dernières, composée de plusieurs centaines d'indigènes, trouvant le chemin barré par le camp, passait et repassait sur la crête des collines, cherchant un passage pour descendre dans la plaine; le sous-lieutenant Suleyman , avec un détachement de cinquante tirailleurs, est envoyé pour lui donner la chasse ; il rentre au camp, à 2 heures de l'après-midi, ramenant un groupe de prisonniers.
Le 20 janvier, à 4 heures du soir, la colonne tout entière est mise en route dans la direction de Niagassola. Pour faciliter la marche, on forma quatre groupes séparés les uns des autres par une distance d'environ 500 mètres.
Vers 9 heures du soir, non loin de Bodola, le groupe d'avant-garde (1 '" compagnie de tirailleurs) avec lequel marchaient le commandant supérieur et une partie de l'état-major, tombe sur un campement d'une centaine d'hommes. Ce sont les débris d'un contingent qui avait été envoyé, comme renfort, par Fabou à Malinkamory, et qui, ayant appris d'un fuyard la nouvelle du désastre survenu à l'armée ennemie, rétrogradait en hâte sur le Niger.
Vers minuit, par la nuit noire, au moment où la colonne va arriver sur le Bakhoy, l'avant-garde
atteint ce parti et a avec lui un petit engagement pendant lequel deux de nos prisonniers parviennent à s'évader.
A 1 heure du matin, toute la colonne campe sur le Bakhoy.
Le 21 , passage du fleuve; départ à 1 heure; campement à 6 heures 30 à Dialikrou.
Le 22, départ à 6 heures du matin; arrivée à 1 1 heures à Niagassola.
Du 24 au 27, les différents détachements laissés de Simban à Nafadié rallient successivement la colonne par le chemin direct dé Kita à Niagassola.
Les 39' et il" compagnies et les disciplinaires y arrivent le 26 janvier.
Dans ces quatre dernières journées, la colonne avait parcouru près de deux cents kilomètres, dont trente environ en pays de montagnes. Aussi, dès son arrivée à Niagassola, les hommes subirent-ils le contre-coup de tant de fatigues.
Aux autres causes de maladies se joignit, par surcroît, la mauvaise qualité de l'eau que l'on buvait et qui, courant dans ces contrées à travers de nom-
breuses racines d'arbres et de bambous, charriant un grand nombre de feuilles, est généralement contaminée. De plus, on se trouvait dans la saison que l'on appelle le petit hivernage^ — en raison des quelques pluies qui tombent à cette époque de l'année, — et ces pluies, en s'évaporant rapidement sous l'action des rayons ardents du soleil, dégagent des miasmes pestilentiels.
Des décès survinrent. Le chef du service vétérinaire, M. Sarciron, fut la première victime. C'était un officier de mérite, modeste autant qu'instruit et dévoué, et qui comptait plusieurs campagnes en Algérie. Son corps fut inhumé dans le petit cimetière de Niagassola. Quoique la création du poste ne datât que de quelques mois, de nombreuses tombes attestaient déjà l'insalubrité extraordinaire de cette triste contrée. On ne peut se défendre d'un serrement de cœur à l'aspect de ces petites buttes qui s'élèvent dans un terrain bas, ayant pour clôture une petite palissade et des branches d'arbres épineux, destinées à en défendre l'accès contre les fauves; tout autour de l'enclos, de hautes herbes jaunies, desséchées; au-dessus de ces herbes, correctement alignées, des croix de bois, hautes, larges, grossièrement façonnées par des ouvriers indigènes : elles fournissent la seule
ombre qui abrite ce lieu où, côte à côte, confondus dans le même destin, reposent chefs et soldats, les uns et les autres obscures victimes du devoir accompli. Depuis son départ, la colonne avait vécu presque exclusivement sur les approvisionnements qu'elle avait tirés deKayes, c'est-à-dire d'un point situé à près de 500 kilomètres de Niagassola. On juge par là des préoccupations qui doivent assaillir le commandant de la colonne pour assurer, dans de semblables conditions, la subsistance de sa troupe. A Niagassola, comme dans toute la contrée environnante, les habitants n'avaient pu cultiver la terre : une affreuse famine régnait. Des bandes d'indigènes, principalement des vieillards, des femmes et des enfants, véritables squelettes ambulants, erraient dans les broussailles, ne se nourrissant que d'herbes et de racines. Aussitôt le camp établi, on les vit, chaque jour, venir rôder aux alentours, ramassant les grains de mil non digérés qui se trouvaient dans les crottins des animaux. Quelques mulets moururent; à peine furent-ils traînés hors du camp, que tous les habitants de Niagassola, affamés, se précipitèrent sur leurs cadavres, dont ils se disputèrent les morceaux comme une bande de vautours! Tout était dévoré, jusqu'aux entrailles, jusqu'à la peau des animaux!