‹ Campagne dans le Haute Sénégal et dans le Haute Niger, 1885-1886Chapitre 14 sur 45 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

L'armée de Malinkamory était entièrement dissoute; nombre d'hommes furent tués à Fatako- Djino, nombre d'autres moururent de faim dans les montagnes, le reste ne rallia que successivement et avec beaucoup de peine les villages du Niger; le contingent d'un seul village, celui de Kangaba, comptait à lui seul une cinquantaine d'hommes tués, blessés, ou disparus.

La panique gagna .Samory dans Sanonkoro, sa capitale, oià, d'après ce qui lui avait été rapporté des intentions du colonel, il s'attendait à être incessamment attaqué.'

Déjà, quelques jours auparavant, prévenu de la force de la coionne, de sa marche rapide, et voulant surtout gagner du temps, Samory avait fait savoir indirectement , par l'intermédiaire d'un Dioula , qu'il était disposé à entrer en négociations pour la conclusion de la paix.

Mais le jour même où ces dispositions furent con-

nues du commandant supérieur, celui-ci apprenait la nouvelle que Fodola et Simban, sur le Baklioy, venaient d'être brûlés par Maiinkamory; Kroussalé et d'autres villages du Niger, par Fabou. Il fit donc répondre à Samory que tant qu'un seul sopha ' serait sur la rive gauche du Niger, aucune négociation de ce genre ne pourrait être engagée. La même réponse fut faite à Oumar Dialli, l'un des conseillers de Samory, qui, suivi d'une cinquantaine de sophas, se présenta, le 1 " février, à Niagassola, de la part de l'Almamy, cette fois pour implorer la paix.

Oumar Dialli expédia aussitôt des émissaires dans le Bouré, dans leSiéké, et dans les deux Mandings, où se trouvaient encore des garnisaires de Samory, avec ordre à ces derniers d'évacuer sans retard la rive gauche. Un projet de traité fut alors établi sur les bases suivantes, entre la petite ambassade et le commandant supérieur : les Français seraient possesseurs de toute la rive gauche du Niger sans exception, depuis Nyamina jusqu'au confluent de ce fleuve avec le Bafing, grand affluent qui descend du massif du Fouta-Djalon. Samory s'engagerait à retirer immédiatement les sophas qui se trouvaient encore sur la rive gauche, et à rendre les habitants qui avaient

' Nom sous lequel est désigné le soldat de Samorj.

été emmenés en captivité par ses bandes depuis une année. La rive droite serait laissée à Samory.

Oumar Dialli, porteur du traité, se mit en route le 6 février pour retourner vers Samory. Celui-ci, de son côté, s'était avancé jusqu'au Niger, au-devant de son envoyé, impatient qu'il était de connaître le résultat des négociations.

Dès le 29 janvier, préoccupé par le caractère de gravité que prend la situation politique dans le Boundou et dans le Guidimakha, contrées voisines de Bakel, et se voyant en outre sur le point de manquer de vivres, le commandant supérieur avait fait rétrograder sur Kita, puis sur Toukolo et Badumbé, successivement, les 39' et 41^ compagnies d'infanterie de marine, les disciplinaires, les 1'' et 2* compagnies de tirailleurs.

A la même date, M. le lieutenant Péroz, qui venait de se distinguer par l'habileté et par l'intrépidité avec lesquelles il avait dirigé la défense de Niagassola, que les bandes de Samory avaient investi pendant toute la durée de l'hivernage, remit le commandement du poste à M, le lieutenant

Marcantoni. M. le médecin de 2" classe Lota fut en même temps remplacé dans ses fonctions de médecin du poste par M. laide-médecin Michel.

Le 1 0 février, avec le reste de la colonne et une section d'artillerie, le commandant supérieur se met en route pour Bamakou, précédé, à une demijournée de marche, par une avant-garde placée sous les ordres du commandant Combes. Cet officier supérieur a pour mission de se mettre en rapport avec les habitants, de les rassurer sur nos intentions pacifiques, et de faire réunir quelques approvisionnements, tant pour la colonne que pour ravitailler Niagassola.

Le 10, la colonne campe au marigot de Rouloutako.

Le 1 1 , elle arrive à Balankoumakana. A partir de ce point, les marches de nuit deviennent dangereuses, en raison des nombreux puits de mines d'or que l'on rencontre, et qui font ressembler ce pays, comme d'ailleurs tout le Bouré, à une immense écumoire.

Le 1 2, arrivée à Nougani.

Le 13, à Déguédémono, village qui, comme le premier, n'a pas encore été visité par les Européens.

Le 14, campement à Salamalé. Depuis la veille, la colonne traverse un pays légèrement ondulé :

c'est ici la ligne de partage des eaux du Sénégal et du Niger. La vue de ce relief, si faible, que sur plusieurs points les affluents des deux fleuves se croisent et mêlent presque leurs eaux, suggéra à l'un des officiers de la colonne une idée que nous croyons intéressant de consigner : elle pourra peutêtre un jour être reprise et utilisée par ceux qui rêvent de faire du haut Sénégal un champ de grandioses entreprises.

Pourquoi ne relierait-on pas, par un canal qui n'aurait que quelques kilomètres de longueur, le Sénégal et le haut Niger ? Les eaux du haut Niger, dont la vallée est plus élevée que celle du Sénégal, pourraient être ainsi détournées de leur cours, et, par l'accroissement considérable de volume qu'elles donneraient au Sénégal, rendre ce dernier fleuve navigable en toute saison.

La colonne avait quitté Salamalé depuis quelques heures, elle venait de gravir une éminence de quelques mètres de hauteur, lorsqu'un cri d'exclamation est poussé par cent poitrines : « Djoliba! Djoliba! le Niger ! le Niger! » On aperçoit, en effet, se dérou-

lant au milieu d'une vaste plaine d'herbages, une nappe d'eau sans courant, large de quelques centaines de mètres, parsemée de taches noirâtres, formées par les rochers qui obstruent cette partie de son cours.

Le voilà enfin, ce Niger , le but de tant d'efforts! Ce gouffre qui a déjà servi de tombeau à tant de jeunes existences!

Si les bords des grands affluents du Sénégal, le Bakhoy, le Baoulé et le Bafing, présentent sur quelques rares points de la partie élevée de leur cours une végétation luxuriante, des arbres de dimensions vraiment gigantesques , en revanche, de Salamalé jusqu'à Bamakou, c'est-à-dire pendant environ cent kilomètres, au lieu de ces rives riantes, couvertes de verdure, dont quelques explorateurs ont fait des tableaux si enchanteurs, le Niger ne traverse que des paysages monotones, dénudés, immenses savanes dans lesquelles l'homme s'avance comme dans de mornes solitudes.

Le 15 février, la colonne arrive à Kangaba, le village le plus important de toute cette partie du Niger; c'est la résidence du IMamby, c'est-à-dire du chef du Manding de Kangaba, l'un des plus dévoués auxiliaires de Samory.

Sur la rive droite du fleuve est campée l'armée

de Fabou. Celle-ci, se conformant aux ordres que lui avait envoyés Samory, était, à notre approche, passée tout entière sur l'autre rive. A chacune des sonneries de nos clairons, et comme pour répondre à un défi, éclatent, de l'autre côté du fleuve, des marches guerrières exécutées par l'orchestre de Fabou.

Ces orchestres, qui font partie de la suite de tout grand chef malinkais, se composent de tambours de la forme et de la dimension la plus variée, depuis le petit tambourin jusqu'au large tabala aux batteries sonores; d'instruments à cordes, sortes de guitares et de harpes; de balafons {aylophones), que les griots portent devant eux au moyen d'une large courroie passée autour du cou, et dont ils jouent, en marchant, avec une grande habileté; de clochettes en métal, de castagnettes, etc. L'ensemble de ces instruments produit une musique discordante, dans laquelle la petite flûte, dont les Malinkais excellent à jouer, jette ses notes dominantes.

Le lendemain soir, 1 6 février, après un échange de communications entre les chefs des deux colonnes par l'intermédiaire d'un Dioula, la colonne française continue sa marche sur Bamakou. Elle traverse, à 4 heures, un vaste emplacement couvert de squelettes entassés les uns sur les autres, ainsi

que de crânes et d'ossemepls épars, blanchis par le soleil ; ce sont les restes des corps des habitants de Keniéroba, que le Mamby de Kangaba, pour être agréable à Samory, dont il venait de se déclarer l'allié, fit exécuter en 1882, en châtiment de l'appui que ceux-ci avaient donné à la colonne française.

A o heures, la colonne passe devant Déguella, que ses habitants viennent d'abandonner. Le tata de ce village, de 3 à 4 mètres d'épaisseur à la base, était considéré par les guerriers de Samory comme une forteresse inexpugnable, dans laquelle ils se flattaient de trouver un abri assuré contre nos canons et contre l'assaut de nos colonnes.

A 7 heures du soir, arrivée au marigot de Kombako, aux berges hautes et abruptes. On dislingue avec peine, de l'autre côté de l'eau, un petit sentier qui court à travers les herbages. Le gué n'étant pas praticable pour les animaux, l'ordre est donné de camper. Après une nuit entière de travail, un pont est jeté. Ce pont, d'une rusticité primitive, est construit au moyen d'arbres abattus sur les deux rives ; en travers, sont disposés des rondins en bois brut et des branches d'arbres chargées de toutes leurs feuilles; des jonchées d'herbes et des bambous complètent le tabher. Le tout forme un édifice

étrange qui plonge en partie dans le marigot et dont les trépidations, au passage de la colonne, agitent l'eau de mille mouvements bizarres.

Le 17, campement à Niamé.

Le 18, arrivée à Kroussalé. Le village est en ruine ; il a été détruit un mois auparavant par Fabou .

Les habitants en avaient été emmenés en captivité; quelques-uns d'entre eux, qui avaient pu échapper aux vainqueurs, vivaient, depuis cette époque, d'herbes et de racines.

Ils accoururent au-devant de la colonne pour dénoncer la conduite des gens d'un village voisin, celui de Krina, qui avaient prêté leur concours à Samory pour surprendre et piller le village de Kroussalé.

Krina était peuplé uniquement de griols. Ces derniers forment, dans la société noire, une caste particulière, très-curieuse à étudier, ayant ses légendes, ses mœurs, son existence propre. Les griots sont les chanteurs, les musiciens du Soudan; ils excellent à improviser une louange en l'honneur de celui qui les paye grassement ou dont ils redoutent l'influence, de même qu'ils savent accabler de mépris et d'injures le commerçant trop sobre de libéralités et de largesses à leur égard!

Ce sont, il est vrai, des réprouvés, des para-

sites; mais par leur intelligence, par leur esprit souple et adroit, ils acquièrent un ascendant considérable sur les chefs auprès desquels ils servent, et deviennent leurs conseillers intimes. La personne du griot est sacrée, disent les noirs, et sa vengeance est terrible!

A l'abri de cette réputation et certains de l'impunité, les habitants de Krina exerçaient en sécurité, depuis plusieurs années, le commerce lucratif d'alliés de Samory; ils entretenaient des relations suivies avec ce chef; ils lui fournissaient des espions et des guides pour favoriser ses entreprises sur la rive . gauche, et participaient au butin conquis. Aussi, tandis qu'autour d'eux, les habitants de ces villages étaient pillés et traqués comme des bêtes fauves, les gens de Krina vivaient dans une douce quiétude et jouissaient d'une aisance enviée.

Krina méritait un châtiment exemplaire.

Dans la nuit, le village fut cerné et les notables saisis avant qu'ils eussent pu opposer de résistance. Le village fut incendié et les habitants emmenés à Bamakou à la suite de la colonne. Les captifs des griots furent rendus à la liberté; quant aux griots, formés en trois groupes, ils furent dirigés, sous escorte, sur Koundou et sur Kita, où des terres leur furent données pour s'étabUr.

D'ailleurs, ils supportèrent stoïquement les épreuves de l'adversité. Pendant toute la durée de cette longue route, ils soutenaient leur courage en chantant, pendant la marche, les louanges de leurs aïeux et les douleurs de l'exil! Et leurs chants, gais et bruyants au début, principalement dans la traversée des villages, avaient acquis, dans les dernières étapes, des accents d'une tristesse infinie.

Le 19 février, la colonne campe au marigot de Kéniéko.

Le 20 février, départ de Kéniéko à 3 heures 30 du matin; arrivée à 10 heures à Bamakou.

Pendant les étapes de Niagassola à Bamakou, tous les Européens furent montés sur des chevaux ou sur des mulets; ces marches, véritables marches d'entraînement, furent effectuées avec une vitesse moyenne de cinq kilomètres à l'heure, haltes comprises.

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